DÉCEMBRE 1206— DÉCEMBRE
A la prière du seigneur Dominique d'Osma, Foulques, évêque de Toulouse, par miséricorde et piété, donne, de l'assentiment du Prévôt du Chapitre de Saint-Étienne, l’église de Sainte-Marie de Prouille, avec un terrain de trente pas tout autour, aux femmes converties par les Prédicateurs délégués pour prêcher contre l’hérésie et la combattre ; mais les dimes et les prémices devront revenir intégralement à l'église paroissiale de Fanjeaux.
Décembre 1206.
Manifestum sit omnibus præsentibus ac futuris hanc cartam legentibus sive audientibus. Quod Dominus Fulco' Dei gratia Tholosanæ Sedis minister humilis dedit et concessit, consilio et assensu Domini Præpositi Sancti Stephani? in quantum fieri potuit (ad preces Domini Dominici Oxomensis præcipue sibi visum fuit esse pietatis et misericordiæ) ecclesiam beatæ Mariæ de Pruliano' et territorium per triginta passus sibi adjacens, ex utraque parte circa prædictam ecclesiam, ut injure canonum reperitur,mulieribus conversis' per prædicatores ad prædicandum contra hæreticos et ad repellendam hæresim pestiferam delegatos® tam præsentibus quam futuris ibidem religiose viventibus, absque tamen decimis et primitiis’ ; ita quod decimæ et primitiæ, quæ ad jam dictam ecclesiam jure parochiali aliquando ipectasse videntur, ecclesiæ quæ est in Phano Jovis reddantur ex integro ; ipsam vero ecclesiam possideant, absque aliquo censu et servitute et quiete deinceps nisi prædictæ decimæ et primitiæ ab Episcopo concedantur dictæ ecclesiæ de Pruliano.
Acta sunt hæc anno Domini M° CC° VI regnante Philippo Francorum rege’.
Imprimé : Gal. Christ t. XIII, p. 247.— Paris, 1785. (ex instrum. Eccles. S. Papuli).
COMMENTAIRE
1. — Foulques ou Folquet, fils d’un riche marchand de Gênes établi à Marseille, cultiva, dès sa jeunesse, la littérature provençale et se fit un nom parmi les troubadours de son temps. Il eut la faveur de Richard, roi d'Angleterre, d’Alphonse IT, roi d'Aragon, du roi de Castille, du comte ‘le Toulouse, de Barral, vicomte de Marseille, dont il fréquentait assidûment la cour: et, à cette occasion, il composa des poésies dites sirventes ou chansons dont dix-neuf sont venues jusqu'à nous, Une grâce d’en haut ayant
inspiré au troubadour rolquet le plus vif dégoüùt du monde, il le quitta et embrassa, avec ses deux fils, vers l’an 1199, la vie monastique dans l’abbaye cistercienne de Grandselve, au diocèse de Toulouse, Sa femme se fit en même temps religieuse de l’Ordre de Citeaux. Bientôt Foulques devint abbé du monastère de Florège ou du Toronet, au diocèse de Fréjus. Peut-être fut-il, en cette qualité, du nombre des douze abbés cisterciens qui, en 1205, répondirent à l’appel d’'Innocent III et prêchèrent dans le Languedoe avec saint Dominique et l’évêque d’Osma. Vers la fin de cette année 1205, le siège de Toulouse vint à vaquer par la déposition de Raymond de Rabastens. Le chapitre de cette Eglise élut l'abbé du Toronet pour lui succéder. Les légats, heureux de cette élection, se hâtèrent de la confirmer et de faire sacrer le nouvel élu {par l’archevêque d'Arles. Foulques fut intronisé dans sa cathédrale, le dimanche 5 février de l’année 1206. Ce jour-là, dit Guillaume de Puy-Laurens, l’évêque prêcha sur l’évangile de la semence, en faisant allusion à son diocèse mort selon la grace et qu’il devait ressusciter un jour, comme un aufre Élie, ajoute le même historien. Il répétait souvent qu’en prenant possession de la demeure épiscopale endettée, il n’y avait rien trouvé, mais qu’en revanche il avait rencontré un grand nombre d’hérétiques dans Toulouse. Il n’osait même se montrer en public, ni envoyer sans escorte à l’abreuvoir les quatre mulets qu’il avait amenés avec lui : nous le verrons bientôt, avec saint Dominique, donnant, dès le début de son épiscopat, l’absolution à des hérétiques qu’ils avaient ensemble évangélisés. Tel fut jusqu’à la fondation de Prouille le premier bienfaiteur de ce monastère, le fidèle ami et soutien du Bienheureux Dominique pendant sa vie.
2. — L'église cathédrale de Toulouse est placée sous le vocable de saint Étienne. La principale dignité du chapitre de cette église était celle de Prévôt, et il fallait le
concours de ce haut dignitaire de l'Eglise de Toulouse pour les actes les plus importants de l'administration épiscopale, C’est à ce titre que le Prévot de Saint-Étienne, appelé Mascaron, intervient dans l'acte dont nous nous occupons, comme dans plusieurs autres de ce cartulaire.
3.— Prouille (Prulianum, Prullium, Prolanum, Prolha, Prouillan), lieu situé dans une plaine, au pied du château de Fanjeaux, n’était plus en 1206 qu'un village, une bourgade, oppidulum, selon un vieux texte conservé par Percin. Dans les siècles antérieurs, ce lieu avait eu son autonomie et son organisation féodale; mais dès lors le château fortitié était en ruines, la famille des anciens seigneurs se trouvait éteinte. Il ne restait que quelques rares chevaliers relevant de la milice de Fanjeaux. Au centre de la bourgade, comme aux premiers jours, s'élevait le sanctuaire antique de Marie, visité et fréquenté par de nombreux pèlerins. Cette église, jadis paroissiale, dépendait alors de celle de Fanjeaux, et l’une et l’autre faisaient partie du diocèse de Toulouse. Quand donc le Bienheureux Dominique eut obtenu de Dame Cavaers de se dessaisir de son droit de patronage, en vertu duquel elle pouvait présenter le desservant du sanctuaire vénéré, il dut s'adresser à l’évêque diocésain pour qu'il consentit à en aliéner la propriété en faveur de la fondation future, et c’est la démarche que fit, en effet, celui qui est ici appelé simplement « le seigneur Dominique d’Osma ; » Foulques, ainsi qu’il est mentionné dans l’acte, à la prière de Dominique, par piété et miséricorde, usant du droit que concèdent les saints Canons à l'Ordinaire d’un lieu, céda gratuitement avec l’église un terrain de trente pas tout autour, afin que l'on construisit sur ce terrain la première habitation des sœurs.
4. — Dans ces mots : mulieribus conversis per prædicatores, etc., nous trouvons confirmé, par un témoignage aussicontemporain que possible de l'événement,le fait dela.
conversion des femmes hérétiques devenues les premières sœurs du nouveau monastère. Le document n'’attribue pas leur conversion au seul Dominique : l’évêque Diégo était probablement présent, et il y avait peut-être coopéré. Cependant, c’est le Bienheureux qui seul est nommé et qui adresse la supplique à l’évêque Foulques. Il semble ainsi, d’après l’acte que nous étudions, avoir eu le rôle prépondérant, comme nous l’apprend l’histoire.
5, — On remarquera cette expression: prédicateurs délégués contre l’hérésie qualifiée de pestilentielle. Le caractère propre de la mission de ces prédicateurs est pleinement indiqué, et là est en germe tout l'Ordre des Frères-Prêcheurs. Selon le B. Jourdain, l’évêque d'Osma avait conçu le projet de créer, à son retour dans le Languedoc, une société de missionnaires « dont l'office serait de lutter sans cesse contre les erreurs des hérétiques et de ne jamais défaillir dans la défense de la vérité et de la foi,» et saint Dominique, qui partageait toutes les pensées et les vues apostoliques de son Père et de son évêque, fut appelé par la Providence à les réaliser magnifiquement {1).
6. — Le droit ecclésiastique du moyen âge imposait à chaque propriétaire, pour l’entretien du culte et du clergé ct pour les besoins des pauvres, une redevance prélevée
(1) On lit dans la préface de la Somme contre les Cathares, du B. Monéta, l'un des premiers disciples de saint Dominique à Bologne : « Pour l'intérêt de la foi, il est temps de publier cet opuscule, avec l'assistance des prières et des mérites de mon B. Père, le B. Dominique dont ce fut le désir et l'effort (desiderium et conatus), toutes choses du siècle méprisées, de démolir, par lui-même et par ses fils spirituels, opere et sermone, le dogme pervers des hérétiques et d'accroître l'heureuse crédulité des fidèles; c’est pour consommer cette œuvre plus efficacement qu'aidé du conseil de l’Esprit-Saint, le premier il a conçu et réalisé l'Ordre des Prêcheurs.» Frère Guillaume Pelisso, l'un des plus anciens religieux du couvent de Toulouse, dit dans sa chronique: « Le B. Dominique, l'Esprit-Saint le lui ayant inspiré, le seigneur pape Honorius le lui ayant permis, et le seigneur Foulques, évêque de Toulouse, d’heureuse mémoire, l'ayant assisté, a commencé et ordonné, contre les hérétiques et leurs croyants, cet Ordre de Prédicateurs. »
sur les biens qu’il possédait. On l’appelait Dîme, si elle était prélevée sur la dixième partie du revenu ordinaire de ces biens; Prémices, si elle était due sur les premiers produits d’une terre ou d’un animal. A chaque église était annexé, sous le nom de dimaire (decimarium);,'un territoire plus ou moins étendu dont les habitants ou propriétaires devaient à cette église la redevance dont il s’agit. En faisant don du sanctuaire de Prouille, Foulques l’exempta de toute charge et de toute servitude, mais réserva la dime et les prémices à l’église paroissiale de Fanjeaux.L’humble monastère naissant ne fut donc ni renté ni doté: il commença dans la plus absolue pauvreté; c’est pourquoi, en rentrant en Castille, remarque un historien, l’évêque Diégo se proposait non seulement de se rendre compte de l’état du diocèse dont il était éloigné depuis trois ans, mais de recueillir des aumônes pour la chère fondation de son saint compagnon Dominique de Guzman; c'est pourquoi aussi Bernard Gui, dans les pages qu’il consacre aux commencements du monastère, raconte qu’en ces temps primitifs «tout ce que le saint Père Dominique et les frères pouvaient soustraire aux nécessités de leur vie, ils le donnaient aux sœurs du monastère de Prouille dont, à l’origine, les revenus et les ressources furent minimes, les bâtiments en petit nombre et tout à fait humbles. » Cependant Foulques fit la réserve que plus tard l’évêque de Toulouse pourrait accorder ces dimes et prémices à l’église de Prouille.
7. — Avant de construire le monastère, saint Dominique dut solliciter une donation régulière par un acte en forme, comme c'était l'usage; on peut donc supposer que la donation et l’acte qui en fait foi datent du mois d’août1206, sous lerègne de Philippe-Auguste. Toutefois, il se peut que le saint n’ait d’abord obtenu qu’une concession verbale dont l’acte authentique n’aurait été dressé qu’au moment de l'installation définitive des sœurs, le 27 dé-
cembre 1206, et à cette installation il n’est pas téméraire de penser que Diégo d'Osma et Foulques de Toulouse ont assisté! De là vient que de l’un et de l’autre on a pu affirmer qu'ils ont fondé le monastère, parce qu’ils ont été les principaux coopérateurs du Bienheureux Dominique dans cette œuvre à son début, et que Foulques n’a cessé, jusqu’à sa mort, qui survint en 1232, d’en être le plus généreux soutien.
Bérenger, archevêque de Narbonne, du consentement des membres de son chapitre, et pour le salut de son âme et de l'âme de chacun d’eux, déclare concéder, à perpétuité, à la Prieure etaux Religieuses récemment converties par les enseignements et les exemples de frère Dominique d’'Osma et de ses compagnons, l’église de Saint- Martin de Limoux, dans le Razès, avec toutes les dimes et prémices du territoire de cette église et du territoire de Taix qui lui est contigu, ainsi que tous les autres droits, offrandes et appartenances. De plus, l’archevêque de Narbonne déclare mettre en possession de la dite donation, par la tradition de la présente charte, les Religieuses de Prouille, et, en leur nom, frère Dominique et frère Guillaume Claret. Il réserve toutefois, pour lui et ses successeurs, certains droits épiscopaux, spécialement celui de donner la juridiction ou charge d’âmes au prêtre qui lui sera présenté par les moniales de Prouille où par un frère de leur part.
Carcassonne, 17 avril 1207.
In nomine Domini :
Notum sit omnibus præsentem paginam inspecturis, quod Nos. B. Dei permissione Narbonensis Archiepiscopus!, consensu et voluntate sociorum nostrorum, damus et libere concedimus per nos et successores nostros, in redemptione animarum nostrarum, Priorissæ et monialibus” noviter con-
versis monitis et exemplis fratris Dominici Oxomensis sociorumque ejus, habitantibus nunc etin perpetuum in Castro Fanojovis* et in ecclesia beatæ Mariæ de Pruliano Tholosanæ diocesis, ecclesiam beati Martini de Limoso nostræ diocesis in Redesio* cum omnibus decimis et primiciis territorii de Taxo eidem contigui, cum oblationibus et cum omnibus juribus suis et pertinentiis, jure perpetuo integre possidendam; et dictas moniales, et, per ipsas et nomine earum, fratrem Dominicum® etfratrem G. Clareti, cum traditione præsentis cartæ, in possessionem mittimus®, Salvo tamen jure episcopali nobis et successoribus nostris, tam in cathedratico quam in procurationibus et visitationibus et in commissione curæ animarum, illi sacerdoti qui a dictis monialibus vel aliquo fratre loco earum, Nobis vel nostris successoribus fuerit præsentatus.
Ut autem omnia supradicta omni firmitate subnixa permaneant, sigillinostri munimine fecimus roborari. Actum est hoc Carcassonæ in domo Domini Episcopi. Anno
Domini M° CC° VII XV° Kalendas’ Maïi.
Copie : Bibl. nat. Paris, ms. Doat, t, XCVIII, fe 31.. Hist ms. de Prouille, par Combefort (1659).
Imprimé : Quétif et Echard, Scriptorres O. P., t. I, f 7, note. — Mamachi, t. I, Annal, O. P., App. p. 34.
Nous avons suivi de préférence le texte de Doat, copié sur l'original, en 1667, par ordre de Colbert.
COMMENTAIRE
{, — Quatre mois à peine s'étaient écoulés depuis la fondation du monastère de Prouille que l’œuvre naissante était l’objet d’une nouvelle et importante faveur, non pas cette fois de l'évêque de Toulouse, mais de la part de son métropolitain, l'archevêque Bérenger. Cet archevêque fut sans contredit un des prélats du Midi qui contribua le plus aux tristes progrès de l’hérésie albigeoise par sa négligence coupable et par la protection qu’il ne craignit pas
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de donner aux aventuriers, que l’on nommait routiers, ainsi qu’aux ennemis de la foi.
Fils naturel de Raymond Bérenger, comte de Barcelone, et doté, dès sa jeunesse, de la noble abbaye de Montargon, il devint évêque de Lérida en 1179, et archevêque de Narbonne en 1192. Les légats Pierre de Castelnau et Raoul durent, plus d'une fois, diriger contre lui des procédures canoniques. Dénoncé par eux au pape Innocent III et menacé de déposition, Bérenger, vers la fin de l’année 1206, s'était rendu lui-même près du Souverain-Pontife qui, le prenant en pitié, l'avait renvoyé dans son diocèse au commencement de 1207, en lui accordant une année pour s’amender et changer de conduite.
Füt-ce à son retour, et sous le coup des promesses qu'il avait faites au pape, que l'archevêque de Narbonne se décida à donner à la récente fondation l’église de Limoux, ou bien obéit-il à une autre inspiration dans cette circonstance mémorable? Nous l'ignorons. En tout cas, quel qu’ait été le mobile de sa générosité, il fit en cette circonstance un don vraiment princier qui le place parmi les plus insignes bienfaiteurs de Prouille.
2. — Ce qu'il importe surtout de remarquer, ce sont les termes dont l’archevêque se sert pour désigner les sœurs de Prouille : il les appelle des moniales, preuve documentaire qu’à la date du 17 avril 1207, c’est-à-dire quelques mois après son installation, la maison de Prouille était organisée monastiquement; elle avait sa prieure, sans doute Guillelmine de Fanjeaux, que la tradition signale comme ayant été la première supérieure du couvent.
3. — Le local de l’humble monastère était tellement exigu qu’il ne put tout d’abord contenir toutes les sœurs, puisque, par l’acte même, nous savons qu’alors plusieurs d'entre elles habitaient encore Fanjeaux. L’archevêque Bérenger dit ces moniales converties naguère par les enseignements et par les prédications de frère Dominique
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et de ses compagnons : autre preuve diplomatique du récit historique de la conversion des femmes hérétiques de Fanjeaux, telle que nous l’avons racontée dans notre introduction ; on devine le retentissement qu'eut cet événement dans toute la contrée, et qui sait s’il n’inspira pas à l’archevêque de Narbonne la générosité dont le document que nous commentons fait foi ?
4,— Limoux (Aude) (Limos-Limosus) était, à l'époque de saint Dominique, un lieu fortifié, la principale place forte d’une petite province, appelée le Razès (Reddesium, Reddensis, Redensis).
Actuellement Limoux est un chef-lieu d'arrondissement de six à sept mille habitants. La ville est assise sur les deux rives de l’Aude, surtout sur la rive gauche, et elle est à une distance de Prouille d'environ vingt-trois kilomètres. Limoux faisait partie du diocèse de Narbonne, et appartient de nos jours au diocèse de Carcassonne ; or, il y avait à Limoux, en 1207, un ancien prieuré bénédictin, placé sous le vocable de saint Martin, et dépendant jadis de la vieille abbaye de Saint-Hilaire, dont on voit encore aujourd’hui les ruines imposantes et magnifiques sur la route de Carcassonne. Au prieuré était annexé le service paroissial. Les moines de saint Hilaire avaient probablement abandonné l’un et l’autre depuis quelque temps pour que l’archevêque de Narbonne se crüt le droit de donner la maison conventuelle et l’église au monastère de Prouille. Plus tard, nous le verrons, l’abbaye protesta fréquemment et énergiquement contre cette donation. Des évêques, des légats et des papes durent intervenir plusieurs fois. En fait, l’église de Saint-Martin de Limoux demeura la possession de Prouille jusqu'à la révolution française. Non content d’octroyer l’église de Saint-Martin, Bérenger y ajouta tous les droits et appartenances qui en relevaient, et en particulier le droit de percevoir, au profit de Prouille, les dimes, prémices, offrandes de cette église, et de plus
celles d’un territoire nommé Taix (Taxum), situé au sudouest de Limoux, près de Ladigne. On comprend par là toute l'importance du don que fit au monastère l’archevêque de Narbonne. Il ne se réserva que les droits strictement épiscopaux : le cathedraticum, redevance annuelle, due par chaque église en signe de dépendance et par honneur pour l’église cathédrale ; la procuration, redevance pécuniaire, due pour la visite canonique de l’église quand elle se ferait ; le droit de visite pour lui-même etenfin l'obligation pour le monastère de soumettre à l'approbation épiscopale le prêtre qui serait curé de l’église de Limoux et à qui serait confié le service paroissial.
5.— Le Bienheureux Jourdain nous a déjà appris qu'à partir de l’assemblée de Castelnau le pieux chanoine d'Osma se fit appeler frère Dominique ; il est nommé de même dans l’acte de Bérenger; yest aussi nommé le premier de ses compagnons dont on connaisse le nom, frère Guillaume Claret. Si l’on en croit le Bienheureux Jourdain, « l’évêque Diégo, avant de retourner en Espagne, avait préposé à ceux des siens qu'il laissait à Prouille, le Bienheureux Dominique pour le spirituel, comme étant rempli de l’Esprit-Saint, et, pour le temporel, Guillaume Claret de Pamiers, mais sous la dépendance du saint, à qui il devait rendre compte de tout.» Voici donc comme nous apparaît l’organisation primitive. À côté de la communauté des sœurs s'étaient établis les missionnaires chargés simultanément et du ministère du petit couvent et de l’apostolat du dehors. Saint Dominique est le supérieur etle pèretant des frères que dela prieure et des sœurs ; Guillaume Claret en est le procureur et l’'économe sous le contrôle du prieur. Cette organisation de la première heure se maintint sans modification à travers les âges jusqu’au seizième siècle. « Ainsi, dit Bernard Gui, parlant des prieurs de Prouille au treizième siècle, le Bienheureux Dominique, Espagnol de nation, fut le premier prieur quant au temps, à la di-
gnité et au rang: tempore, dignitale et ordine, en tant qu'instituteur, fondateur et supérieur du monastère des sœurs de la Bienheureuse Marie de Prouille, et maintenant, il est et il sera à jamais le défenseur de ce lieu et des religieuses devant Dieu. Dès le début, ajoute le même auteur, et pendant plusieurs années, il gouverna et régit le monastère par lui-même, bien qu’il n’y résidât pas toujours, et que, pour le salut d’un grand nombre, il parcourût des contrées diverses. C’est pour cette raison qu’il institua parfois pour tenir sa place frère Noël et frère G. Claret. » Ce dernier fut même, à différentes reprises, prieur du monastère ; il comparaît sous ce titre dans les actes concernant Prouille jusqu’à l’année 1224.
Guillaume Claret, investi de la confiance de l'évêque d'Osma et de saint Dominique, finit pourtant par se retirer dans l’abbaye cistercienne de Bolbone, près de Mazères, au diocèse de Pamiers. « J'ai oui dire, dit Bernard Gui, qu'une cause de ce départ fut celle-ci : il supportait avec peine que l'Ordre eût renoncé aux revenus et aux biens possédés auparavant. Il ne voulut jamais y donner son adhésion, etil retourna en arrière, abiit retro. » D’après un manuscrit de Prouille, en se retirant, il tenta même de faire passer le monastère à l'Ordre de Citeaux, mais la résistance opiniätre des sœurs l’en empêcha. Le divin Maître épargna à son serviteur Dominique la douleur de cette défection : quand elle eut lieu, il était allé recevoir sa récompense.
6. — L'archevêque de Narbonne mit saint Dominique et son compagnon en possession de l’église de Limoux et deses dépendances, en leur délivrant, séance tenante, la charte de donation, à laquelle, en témoignage, il avait apposé son sceau. L’original de ce précieux document a disparu : on n’en a que des copies, mais absolument authentiques. L'importance de la donation l'ayant fait contester à plusieurs reprises parles moines deSaint-Hilaire, les sœurs de
Prouille eurent soin, pendant plusieurs siècles, de la soumettre au Vidimus, c’est-à-dire à la constatation officielle de plusieurs évêques, archevêques et légats. Enfin, cette mise en possession, par la tradition de la charte ou instrument de donation, montre que saint Dominique etG.. Claret, sachant la présence de l’archevêque de Narbonne au palais épiscopal de Carcassonne, étaient venus solliciter sa protection bienveillante et implorer sa générosité en faveur de la nouvelle fondation. Qui sait si Bérenger, à l'aspect vénérable du saint, au récit des {merveilles opérées à Montréal et à Fanjeaux, et de la vie pauvre, austère des sœurs, ne se sentit pas ému dans son àme et entraîné à déroger à ses habitudes d’avarice et d’insouciance par le don de l’église de Saint-Martin de Limoux ?
7. — Ce fut le mardi saint, dix-septième jour d’avril de l’année 1207, qu’eut lieu cette rencontremémorable desaint Dominique et de l'archevêque Bérenger ; car, dit Echard, dans la province de Narbonne l'année commençait le 25 mars, et par conséquent le 15 des calendes de mai correspondait au mardi 17 avril de la même année.