‹ CartulaireChapitre 30 sur 48 · ON · texte numérisé non relu

ON

Les croisés contre l'hérésie albigeoise se sont mis en marche au mois de juin 1209. Vers le 15 juillet, un premier corps d'armée, dans lequel se trouvent les légats Milon et Arnald, le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, Simon de Montfort et de nombreux et vaillants chevaliers, arrive à Montpellier. Le 21, on parvient à Servian dont on s'empare sans coup férir; le 22, l’armée est devant Béziers où la rejoint, venu par la voie du centre, un autre corps de troupes conduit par l’évêque du Puy. Le même jour, Béziers est enlevé d’assaut et saccagé. A cette nouvelle, les châtelains préposés à la garde des places fortes qui sont sur le chemin des croisés victorieux, les abandonnent pour chercher asile dans les montagnes, et les habitants qui restent se hâtent de faire leur soumission. L’archevêque et le vicomte de Narbonre se présentent et prêtent serment entre les mains de l'abbé de Citeaux. ÿ

L'armée dirigée par Montfort est, le 1° août, devant Carcassonne que défend son vicomte, Raymond Roger Trencavel. Dès le lendemain, après deux heures de combat, le premier faubourg de la ville est pris; le 8 août, le deuxième faubourg succombe, et, le 15, Trencavel est obligé de rendre la place. Gardé comme otage, il meurt bientôt, le 10 novembre, à l’âge de vingt-huit ans.

Le lendemain de la capitulation de Carcassonne, après le refus du duc de Bourgogne et du comte de Nevers, Simon de Montfort est élu, par les chefs et par les évêques, seigneur et gouverneur des pays conquis au nom de l'Église. Après une vive résistance, Montfort accepte et députe sur-le-champ son fidèle ami, Robert de Mauvoisin; au Souverain-Pontife pour l’informer de ce qui vient de s’accomplir et solliciter son approbation (1).

(1) En même temps, les légats rendirent compte au Pape des opérations et des succès de la croisade dans la province de Narbonne (Hist. de France, t. XIX, p. 523.)

Limoux, Montréal, Fanjeaux et d’autres places avoisinantes envoient leur soumission, les châtelains s'étant enfui, pour la plupart, avec les Parfaits et les Parfaites, dans des lieux fortifiés et inaccessibles des montagnes, à Monségur par exemple.

À la fin d'août, une partie des croisés s’avance sur la: route de Toulouse.

Le 1° septembre, pendant que le duc de Bourgogne et la majeure partie des troupes restent campés à Alzonne {1}, Simon de Montfort va prendre possession de Fanjeaux, accompagné de l’évêque de Toulouse, de Bouchard de Marly de la maison de Montmorency et beau-frère du comte, de Guillaume de Lucé, de Guy de Lévis, maréchal de l'armée, de Robert de Poissy, etc. Quelque chemin qu’ils prennent, ils passent nécessairement devant le sanctuaire de Notre-Dame de Prouille.

De Fanjeaux, Simon se rend à Pamiers et en accepte le pariage ou coseigneurie des mains de l'abbé de Saint-Antonin, en présence de Foulques de Toulouse; de maître Arnald de Campragna que nous eonnaissons dépuis la conférence de 1207, et d’un certain Guillaume Claret, peut-être le procureur de Prouille, originaire de Pamiers. En passant, le comte s’est:emparé de Mirepoix qu’il donne à son maréchal de camp, Gui de Lévis (2). Après une excursion jusqu'à Saverdun, dans l'Ariège, Simon de Montfort revient à Fanjeaux, fait une halte au campement d’Alzonne et repart bientôt pour Castres, Lombers, Alby qui se soumettent à son autorité. En octobre, il rentre à Carcassonne pour aller mettre le siège devant Cabaret, place très fortifiée vers le nord et refuge de nombreux hérétiques. L’assaut est donné au

(1) Alzonne n'est distant de Prouille que de douze kilomètres. (2) C'est depuis cette époque que la maison de Lévis, originaire de l'Ile-de-France, porte le nom de Lévis-Mirepoix.

château, mais sans succès, et le duc de Bourgogne, avec ses vassaux, reprend le chemin deses États (1).

Bien qu’il n’ait plus sous ses ordres qu’une poignée de chevaliers, Simon de Montfort n’en continue pas moins la campagne; il se rend à Limoux pour s’y faire reconnaître seigneur du Razès, prend Preixan qui appartient au comte de Foix, va à Montpellier où il conclut un accord avec le roi d'Aragon, et assure un douaire à Agnès, veuve du vicomte Trencavel. Cependant l'ennemi, voyant ainsi réduites les forces dont le comte de Montfort dispose, reprend l'offensive. Bouchard de Marly, que Simon, son beau-frère, a fait seigneur de Saissac, tombe dans une embuscade et devient, jusqu’en 1211, le prisonnier du châtelain de Cabaret. Le comte de Foix rentre dans Preixan et Aymeric dans Montréal, par la trahison du châtelain que Montfort y a placé et qu'il fait pendre ensuite quand il s'empare de Bram. Castres, Lombers se révoltent. La plupart des châteaux conquis suivent leur exemple, de telle sorte qu'aux fêtes de Noël il ne reste plus au comte Simon que Carcassonne, Fanjeaux, Limoux, Saissac, Pamiers, Saverdun et Albi. Montfort ne perd pas courage. Robert de Mauvoisin lui rapporte des lettres du Pape le confirmant dans la possession de ses conquêtes, et l’exhortant, lui et les siens, à soutenir la lutte au moins jusqu’à Pâques avec l'espoir d’être secourus au printemps. Robert lui apprend aussi qu’Innocent III a recommandé, en même temps, l'entreprise de la Foi à l’empereur d'Allemagne, aux rois d'Aragon et de Castille, aux légats, aux évêques et aux abbés de la France. Ainsi finit cette mémorable année 1209.

Pendant les deux premiers mois de l’année 1210, Simon de Montfort ne s'éloigne guère de Carcassonne, si ce n’est

(1) Déjà, après la prise de Carcassonne, le comte de Nevers et les chevaliers, ayant terminé leur quarantaine de pèlerinage, s'étaient retirés dans leurs foyers.

pour visiter lanjeaux, Saissac et les quelques autres places qui n’ont pas fait défection. En mars, on lui annonce que sa noble femme, Alix de Montmorency, lui amène du renfort ; il va au-devant d’elle jusqu’à Pézenas, et, au retour, il la quitte pour assister à l'assemblée conciliaire de Saint-Thibéry, où le seigneur Etienne de Servian fait abjuration solennelle. Après cette abjuration, il rend à ce seigneur son château de Servian et il en reçoit hommage pour tous ses autres domaines confisqués pour cause d’hérésie, qu’il lui a redonnés en fief; puis, après s'être emparé du château de Montlaur, il introduit la comtesse Alix dans Carcassonne.

Les derniers jours de mars, Simon de Montfort marche sur Alzonne qu'il reprend, puis il attaque Bram dont il a raison en trois jours, assiège et prend le château d’Alairac et revient à Carcassonne célébrer les fêtes de Pâques.

Bientôt Montfort assiste à la conférence convoquée par les légats à Saint-Gilles où le comte de Toulouse essaie, mais en vain, de se justifier du meurtre du B. Pierre de Castelnau.

Dans le courant de juin, accompagné des légats, de l’archevêque et du vicomte de Narbonne, de l'élite de ses troupes et de ses principaux lieutenants, il met le siège devant Minerve, place forte située sur un rocher escarpé et environné de précipices. Minerve se rend le 22 juillet. Aymeric de Montréal, effrayé, demande de se réconcilier et rend son château, mais pour trahir de nouveau peu de temps après.

De concert avecleslégats et les évêques de Chartres, de Beauvais, avec l’archidiacre de Paris, les comtes de Dreux et de Béthune, les pèlerins lorrains et bretons venus pour prendre part à la croisade, Simon de Montfort, en août 1210, se décide à assiéger l’un des refuges les plus fortifiés de l’hérésie, le château de Termes qui se rend le 23 septembre. De nouvelles conférences ont lieu successivement

à Montpellier et à Arles(1). Raymond VI n'accepte pas les conditions qui lui sont faites; il est de nouveauexcommunié, revient à Toulouse, se met en état de défense et fait appel à ses vassaux et àses alliés, les comtes de Foix et de Comminges et le vicomte de Béarn, menacés comme lui. Savary de Mauléon, sénéchal d'Aquitaine pour le roi d’Angleterre et plusieurs chevaliers influents du Carcassès et de l’Albigeois, parmi lesquels Aymeric de Montréal, se joignent à eux, sans toutefois commencer ouvertement les hostilités.

Pendant ce temps, avec un corps de troupes où figurent l’évêque de Paris, Robert de Courtenay, Léopold d’Autriche et beaucoup d’autres que l’évêque Foulques est allé recruter dans le Nord et dans l'Est, Simon se prépare à assiéger une seconde fois le château de Cabaret; leseigneur, Pierre Roger, qui tenait captif Bouchard de Marly depuis près de deux ans, en ouvre aussitôt les portes aux croisés, vers la fin de mars de l'année 1211 (2).

Or, pendant que ces faits considérables s’accomplissent dans le Languedoc, saint Dominique est là: on ne peut en douter ; car « après la mort du seigneur Diégo, écrit Etienne de Salagnac, durant près de dix années, le B. Dominique resta presque seul dans la province Narbonnaise, surtout dans le Toulousain, le Carcassès et l'Albigeois où l’hérésie pestilentielle sévissait davantage. Il y confondait les hérétiques et il fortifiait dans la foi les catholiques par ses paroles et ses exemples, annonçant Jésus-Christ et confirmant sa doctrine par des prodiges et des miracles, jusqu'à la célébration du concile de Latran, en 1215.» Et le

(1) Ou Avignon.

(2) On comprendra que nous n’examinions ni ne discutions la légitimité de tous ces faits de guerre et autres événements si diver-= sement apprécies par les historiens; ce n’est pas notre but, il nous suffit de les avoir exposés brièvement, afin que le lecteur étudie avec plus de facilité les Actes de ce Cartulaire contemporains de ces événements.

V. Humbert: « Jusqu'à la mort du comte de Montfort, le B. Dominique ne cessa de prêcher constamment en cette contrée la parole de Dieu, et ainsi ne fut-il point privé de la gloire de l’apôtre, puisqu'il fut jugé digne de souffrir l’outrage pour le nom du Christ.» Mais le saint a-t-il assisté aux réunions conciliaires, à l’abjuration d’Etienne de Servian, comme le veut Percin ? Est-il à Prouille, le 1% septembre 1209, lorsque, avec l’évêque de Toulouse, Simon de Montfort et ses chevaliers passent devant le sanctuaire vénéré de Notre-Dame? Les suit-il à Fanjeaux, à Pamiers, puis à Carcassonne ? Est-il mêlé à tout ce qui se produit de grave autour de son monastère et presque sous son regard, à Montréal, Bram, Limoux et Fanjeaux ? On en est réduit sur ce point à de pures conjectures. En vérité, ce silence absolu de l'histoire en de telles circonstances ne manquerait pas de surprendre étrangement, si on ne connaissait l’humilité profonde de Dominique, son zèle entièrement dégagé de toute préoccupation terrestre ! Ses sympathies sont certainement pour une entreprise inspirée, ordonnée par le Vicaire de Jésus-Christ, conduite par les légats, et à laquelle concourent l'évêque Foulques, l'Abbé de Citeaux et tant d'hommes éminents. Mais dans sa modestie et son zèle prudent et surnaturel, il préfère se tenir à l'écart et partager exclusivement sa vie entre la prière du jour et de la nuit, une prédication qu’il n’interrompt à aucun prix, et le soin de son petit troupeau, lequel — ce qui est extraordinaire — loin d’être inquiété, se développa pacifiquement au milieu de tant de périls et d'ennemis. Si les hommes d'armes des deux partis, dans leurs chevauchées, rencontrent Dominique sur leur chemin, ils le trouvent le bâton à la main, sans chaussures (1), les vêtements usés, en vrai pauvre du

(1) Dans l'enquête pour la canonisation du saint, frère Jean de Navarre dit que «quand frère Dominique se rendait d'un pays à l’autre, il se déchaussait, et il allait, ainsi déchaussé, jusqu'à cette

ME e

Christ, accomplissant dans la paix ét l’humilité son ministère d’apôtre. Aussi n’est-on pas étonné de voir Echard et Mamachi assigner à l'une des deux années 1209 et 1210 les traits suivants : Dans une de ses pérégrinations apostoliques « un jour, raconte un contemporain, l’homme de Dieu traverse une rivière dans une barque, et le batelier exige un denier pour le passage. « Je suis, répond Dominique, un disciple et un serviteur du Christ; je ne porte sur moi ni or ni argent, mais pour ce service je vous promets le royaume du ciel. » Le batelier, mécontent de cette réponse et de plus en plus excité, insiste avec âpreté, il le tire violemment par sa chape en lui disant: «Ou tu laisseras la chape, ou j'aurai mon denier! » Dominique lève les yeux au ciel, se recueille un moment en lui-même, puis, regardant à terre et voyant un denier que la Providence assurément vient d’y placer, il dit à cet homme: « Voilà ce que vous demandez, prenez-le et laissez-moi aller en paix (1).» « Que voulait par là le Seigneur, ajoute le B. Humbert, si ce n’est reproduire en son serviteur ce qu'il a montré en lui-même, lorsque, pour le paiement du tribut, par le ministère de Pierre, il a fait sortir de la bouche d’un poisson une pièce de monnaie. »

« Pendant un carême, celui de 1210 probablement, sachant que le cœur des gens du monde se laisse plus aisément toucher par l'exemple que par la parole, et par conséquent que beaucoup vivent dans l'erreur,

autre terre et alors il reprenait sa chaussure et, de nouveau, à la sortie d’un lieu, il se déchaussait ; il portait lui-même sa chaussure, et il ne voulait pas que quelqu'un l’aidât à la porter. »

(1) D’après une tradition de vieille date, le saint passait le Tarn à Marssac, dans l'Albigeois, sur la route de Toulouse à Albi. Peutêtre se rendait-il au pèlerinage de Notre-Dame de la Drèche, près de cette dernière ville ; pèlerinage qu’il aurait fait plusieurs fois, si l’on en croit les historiens de ce sanctuaire ; car, dit Etienne de Salagnac « le Bienheureux Père visitait fréquemment et volontiers les lieux de prière et les corps des saints, et il n'y passait pas comme un nuage sans pluie, mais souvent à y prier il ajoutait la nuit au jour. »

séduits qu'ils sont par l'hypocrisie trompeuse des hérétiques, l’homme de Dieu a la pensée d’opposer exemple à exemple, et des vertus vraies à des vertus feintes ; or il y avait là où il prêchait de nobles dames désireuses de bien faire, mais circonvenues par les sectaires avec qui elles étaient en rapports familiers et habituels. Ceux-ci,

L'inexorable batelier du Tarn est payé par miracle. — l'resque du P. Besson dans la salle capitulaire de Saint-Sixte, à Rome,

loups ravisseurs sous la peau de brebis, s'étaient insinués dans leur intimité et avaient gagné leur confiance. Selon leur coutume, ils faisaient montre dans leur extérieur d’une humilité merveilleuse, d’une parfaite simplicité de manières, d’une grande douceur dans les paroles et d’une excessive austérité dans la nourriture, exterminant leur

Te

face, comme dit l’Écriture, par le jeûne afin d'être vus des hommes. Qui, de prime abord, ne s’y serait trompé? Qui ne les aurait crus de la plus haute vertu? De là venait que d’aucuns, dans leur crédulité naïve, les estimaient bons etsaints. Le B. Dominique, ce zélateur des âmes, frémissant en son esprit, etse désolant des tristes conséquences de cette erreur, a l'inspiration de chasser, pour ainsi parler, un clou par un autre et de dissiper les ténèbres du mensonge par l'éclat de la vraie lumière ; il aborde ces Croyantes familières des hérétiques et leur demande l'hospitalité. Pendant qu’il demeure sous leur toit, il jeùne, lui et son compagnon, au pain sec et à l’eau jusqu'à Pâques. On leur avait préparé des lits convenables. Non, dit le saint, pas de cette mollesse, nous dormirons sur la planche nue, et, en effet, c’est de cette plume etde ce coucher qu'ils usent invariablement, et ils crucifient ainsi leur chair pour le salut du prochain,en sommeillant sur le bois à l’imitation de Celui quis’est livré au sommeil de la mort sur le gibet de la croix. Après un court repos donné aux exigences de la nature, ils se hâtent de consacrer les veilles de la nuit à la prière, s’appropriant ce que dit l’Apôtre. « Si nous sommes emportés hors de nous-même, c'est pour Dieu, et si nous sommes plus retenus, c’est pour vous, parce que la charité du Christ nous presse (II Cor., v, 13). » Leurs hôtesses, dans leur admiration, ne cessaient de répéter : En vérité, ces hommes sont excellents. Un jour le Bienheureux s'adresse à quelques-unes d’entre elles et il les prie de daigner leur procurer, à lui et à son compagnon, certains vêtements grossiers, qui, dit-il, leur sont fort nécessaires. Celles-ci de lui demander quels sont ces vêtements dont ils ont un si pressant besoin : Des cilices, leur répond Dominique {1}, mais

(1) Une religieuse nommée Becèda déposa, dans l'enquête pour la canonisalion du saint, qu’elle « se procurait du crin très rude pour

confectionner des cilices à frère Dominique et au seigneur Foulques, évêque de Toulouse, »

que personne ne le sache, gardez-nous-en le secret. Grande est leur stupeur et leur admiration pieuse en présence d’une telle perfection de vie. De plus en plus elles se sentent attirées à la vérité de la foi catholique. Le serviteur de Dieu agissait ainsi par le mouvement de l’Esprit- Saint, non pas certes pour obtenir des louanges humaines, mais pour gagner des âmes à l'amour de la religion du Christ et lesretirer de l’erreur de la superstition hérétique. I1 advint, eneffet, que ces femmes, la grâce divine aidant, furent conquises à la vérité. Aussi le saint exhortait-il souvent ses frères, lorsqu'ils seraient chez des séculiers, à des œuvres d'édification et à donner le bon exemple par l’abstinence, les veilles de nuit, la modestie dans la tenue, afin de porter plus efficacement leurs hôtes, par ce moyen, au respect de la foi et à l'amour de la vertu, selon cette parole du Seigneur : « Que votre lumière brille devant les hommes afin que voyant vos œuvres bonnes ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (1). »

(1) Récit du B. Humbert et de Bernard Gui, complété par celui de Constantin d'Orviète.

dre

Page 1