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Simon, comte de Leicester, seigneur de Montfort, et, par la grâce de Dieu, vicomte de Béziers et de Carcassonne, seigneur de l’Albigeois et du Razès, donne, du consentement d’Alix de Montmorency sa femme, et d'Amaury leur fils aîné, pour l'amour de Dieu et le salut de leur âme, à Dieu, à la Bienheureuse Marie de Prouille, à Dame Guillelmine, Prieure de cette maison, aux autres Dames et aux Frères qui y demeurent ou y demeureront dans l'avenir, d’abord tout ce qui lui appartient au territoire de Sauzens, entre Bram et Villepinte; de plus, au territoire. de Fanjeaux, une vigne qui a appartenu à Bertrand de Saissac.
Enfin Simon de Montfort déclare prendre sous sa protection et celle de sa famille et de leurs héritiers l’église de Prouille, les biens et les personnes du monastère.
Lavaur, 15 mai 1211.
S. Comes(*) Leycestrie!, Dominus Montisfortis, Dei providencia, Bitteris et Karcassonne Vice comes, et Dominus Albiensis et Reddensis, universis presentes litteras inspecturis Salutem in Domino :
Universitati vestre notum facimus, quod, Nos, assensu et voluntate. A. uxoris nostre, et. A. primogeniti nostri,
(‘) Suivant l'usage adopté de nos jours, nous reproduisons exactement l’orthographe du texte original, ne conservant l’orthographe actuelle que pour les copies modernes.
damus et concedimus, pro Dei amore et pro redemptione animarum nostrarum, Deo et beate Marie de Pruilano, et Domine. G. priorisse eiusdem domus, et ceteris Dominabus et Fratribus ibidem nuncvelin futurum comorantibus, totum illud quidquid Nobis contingebat vel contingere debebat in territorio de Salzens, in terris cultis vel incultis, pratis, aquis, bascuis vel nemoribus, quecumque sint vel ubicumque, in predicto territorio de Salzens, sicut includitur inter territorium de Bromio et territorium de Villapicta.
Preterea damus et concedimus, predicte domui de Pruilano et Fratribus et Sororibus eiusdem loci, vineam. B. de Saissac, que est in territorio Castri Fanijovis iuxta rivulum de Sesonia; et affrontatur ex parte orientis in condamina que fuit Guillelmi de Duroforti; a meridie in via publica; ex parte occidentis in rivulo Sesonie, et ex parte aquilonis, cum condamina Guillelmi Fabri et in vinea Raymundi Vitalis. Hec autem omnia supradicta damus et concedimus predicte Ecclesiæ de Pruilano et Priorisse et Dominabus et Fratribus eiusdem domus presentibus et futuris libere possidenda.
Nos vero eamdem Ecclesiam et personas et res eiusdem, cum omnibus iuribus suis predictis, tenemus et volumus nos et Heredes nostri semper custodire et tueri.
Quod ut ratum habeatur et stabile perseveret, presentem cartam sigillo nostro fecimus sigillari. Actum est Vauri anno Domini Mccxi, idibus mai.
Original : Arch. de l’Aude, où se trouve aussi un Vidimus de cette pièce délivré en 1325 par le Juge-mage du roi de France dans la sénéchaussée de Carcassonne.
Copie : Combefort, ms. actuel de Prouille, p. 46. — Archiv. de l'Ordre, LADe72
Imprimé : Bull. O. P.,t.I,p, 1. — Mamachi. Annal. App., p. 38.
Analysé : Percin. Monum, conv. Tolos., p. 10.
Cataloguë : A, Molinier. — Catalogue des actes de Simon et d'Amaury de
Montfort, p. 66, n° 43.
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COMMENTAIRE
I.— Simon, par droit de naissance, était comte de Leicester,en Angleterre, du chef de sa mère Amicie, et seigneur de Montfort par son père Simon III, comte d’'Evreux, dont il fut le second fils (1).
Par la grâce de Dieu, Simon de Montfort, proclamé, après la reddition de Carcassonne (15 août 1209),seigneur des pays conquis par les croisés, prit le nom de vicomte de Béziers et de Carcassonne, titre qui lui fut confirmé par le Pape Innocent III, le 12 novembre suivant (2). S'étant rendu maître du Razès dont Limoux était la capitale, de la ville d'Albi et de tout l’Albigeois, au commencement de l’année 1210, Innocent III lui en assura la possession par des lettres fort élogieuses, en date du 28 juin de cette même année (3). Plus tard, Montfort sera reconnu comte de Toulouse par le Pape, et même par le concile général de Latran, malgré l'opposition du comte dépossédé Raymond VI, qui était présent ; enfin il deviendra plus tard duc de Narbonne par autorité apostolique.
IT. — Le chef de la croisade, Simon IV de Montfort, du
(1) Monifort-l'Amaury (Mons fortis Almarici), à 16 kilomètres de Rambouillet et 54 de Paris, est une des plus anciennes villes de l'Ile-de-France ; elle appartient au diocèse de Versailles, mais autrefois elle faisait partie de celui de Chartres. Elle s'élève en amphithéâtre sur un coteau dont une rivière baigne le pied. Au sommet du mamelon qui la domine, on aperçoit encore les restés de son château fort, On l'appelle Montfort-l'Amaury, parce que Amaury, fils de Guillaume, comte de Hainaut, par son mariage avec l’héritière de Montfort, en était devenu le seigneur au onzième siècle. {Gérault de Saint-Fargeau : Dict. des communes, etc. — P. Anselme : Généalogie, etc., t. VI.) |
(2) Layettes. — Trésor des Chartes, t.I, p. 335.
(3) Ibidem, t. I, p. 351.
consentement de sa femme Alix de Montmorency {!l) et de son fils premier-né Amaury (2),se montra, le 15 mai 1211, d’une générosité princière à l'égard du monastère de Prouille. Il y avait entre Villepinte et Bram, à trois kilomètres de ce dernier endroit, un domaine du nom de Sauzens (3); ce domaine, qui comprenait, outrelamaison d'ha-
(1) La comtesse Alix, « femme non moins recommandable par sa naissance que par sa sagesse et sa piété », écrit D. Vaissette (Hist, Lang., t. VI, p.297), était de l'illustre famille de Montmorency, près Paris. Son frère, Mathieu de Montmorency, prit part à la croisade, et son beau-frère, Bouchard de Marly, fut l’un des plus fidèles chevaliers de Montfort.
(2?) Outre Amaury, le comte Simon eut d'Alix de Montmorency trois fils et trois filles. Amaury, l’ainé de ses fils, lui succéda dans ses dignités en Languedoc. Gui, le second, fut, par sa femme, comte de Bigorre. Robert mourut sans alliance. Simon devint comte de Leicester et forma la branche des comtes de ce nom. Des trois filles de Simon de Montfort, la seconde, Laure, épousa Géraud de Pequigny; Amicie, l'ainée, fut mariée à Gaucher de Joigny, l’un des vassaux du duc de Bourgogne qui le suivirent dans l'expédition de 1209, « Dame Amicie de Joigny, écrit Humbert de Romans, de grand nom et sainte femme, voulut souvent que son fils unique et de « qualités excellentes » entrât dansl'Ordre, siles Frères y eussent consenti. » Celui-ci se trouvant en Chypre, dans l’armée du roi de France, saint Louis (vers 1250). prit notre habit et se fit Frère. C'est elle’ qui disait qu'élant femme et ne pouvant être frère de l'Ordre, elle en serait du moins la sœur ; elle fonda la maison des sœurs de l'Ordre, à Montargis (en 1242), et la dota richement pour cinquante religieuses « qui y vivent, dit la Chronique d’'Humbert, en grand esprit de sainteté et de religion, et elle repose au milieu d'elles. » Elle fut d'unetelle ardeur et d'un tel zèle pour l'établissement de cette maison que, ne pouvant obtenir de l’Ordre la permission de la construire, elle se rendit en personne, fréquemment, à la cour du Pape Innocent IV, qui était à Lyon, et elle finit par en avoir des lettres efficaces pour l’accomplissement de ses pieux désirs. (Voir ces lettres d'Innocent IV. Bull. de l'Ordre, p. 148). Le sceau de la Prieure de Montargis, au début de la fondation, représentait le miracle du livre jeté dans le feu par les hérétiques.
Quant à la troisième fille de Simon de Montfort, qui fut baptisée par saint Dominique à Carcassonne, nous aurons bientôt une occasion plus opportune de la faire connaître à nos lecteurs.
(3) Sauzens (salcens, salzens, de sauzenchis) s’augmenta, le 1‘ décembre 1212, d’une autre donation de Montfort, au même lieu, comme nous le verrons au cours de ce cartulaire.
Innocent II, en 1215, et Honorius, en 1218, du vivant de saint Dominique, confirmèrent au monastère la légitime possession de tout le domaine de Sauzens. Grégoire X, au concile de Lyon
bitation, avec ses dépendances, des terres labourables, des prairies, des pâturages, avec bois et cours d'eau, était devenu, par droit de conquête et par concessionde l'Église, la propriété de Montfort, qui en fit don, sans aucune réserve, à Dieu d’abord comme dit l’acte, puis à la Bienheureuse Marie et enfin aux Dames du monastère et aux Frères qui habitent à l'ombre du sanctuaire de Prouille.
III. — À ce premier don, Simon de Montfort ajoute une vigne sise au terroir de Fanjeaux: cette vigne avait appartenu à Bertrand de Saissac, le tuteur de RogerIIl, dit Tren-
(22 mars 1275), renouvela solennellement cette confirmation de ses prédécesseurs.
Prouille, après la mort de Simon de Montfort, fut, par la violence, dépossédé de la grange de Sauzens,; mais Louis VIII, dans la croisade de 1226, ordonna à son sénéchal de Carcassonne de la restituer au monastère avec toutes les autres possessions qu'il avait acquises du temps du comte Simon « de bonne mémoire. » (Doat, t. XOVIII, f. 61).
Le 4 avril 1252, Sicard d'Alaman, sénéchal d'Alphonse de Poitiers, devenu comte de Toulouse par son mariage avec la fille de Raymond VII, reçut ordre de restituer de nouveau Sauzens, de la volonté expresse de Blanche, reine de France, à la Prieure et aux moniales de Prouille, tel qu’elles le possédaient dans les temps passés, La reine Blanche prescrivit cette restitution pour le salut de l’âme du défunt comte de Toulouse, et elle se fit en présence de l'évêque dominicain de Toulouse, Raymond du Fauga, ou de Miromont. (Iist. Lang., t. VIII, p. 1271). Ce qui implique que Raymond VII en avait dépossédé une seconde fois les sœurs de Prouille. Depuis cette époque, la grange de Sauzens n’a pas cessé d’appartenir au monastère jusqu'à la Révolution française.
Au quatorzième siècle(1340), ce domaine était un des plus considérables et des plus fructueux que le monastère possédät. On y comptait, pour le diriger et l'exploiter, vingt-quatre personnes, savoir : un gran ger ou gouverneur en titre et son socius, tous deux frères convers de Prouille, trois donnés ou oblats, six bouviers, deux jeunes pâtres, six bergers, un sommelier ou conducteur des bêtes de charge employées au service de la grange, un cuisinier, un messager ou appariteur occupé de recouvrer certaines rentes, un porcher et un manœuvre. .
Il y avait alors à Sauzens : trente-six bœufs pour six charrues, environ six cent quatre-vingts bêtes à laine, trois juments, vingthuit porcs et huit chiens.
Le domaine de Sauzens se composait de prairies et de pâturages excellents, — Valide dulcia et amicabilia animalibus, comme on le lit dans le procès-verbal de la Visite, — de terres cultivées où l'on
cavel, dont il partagea la fortune; et pour cause, selon la coutume d’alors, ses biens avaient été confisqués (1).
Enfin Simon de Montfort prend le personnel, les biens et l’église de Prouille sous son haut patronage et celui de sa famille, faveur d’une haute importance en des temps où les bandes dévastatrices des routiers s’unissaient le plus souvent aux seigneurs féodaux pour piller et rançonner les gens sans défense.
Grande fut donc en cette circonstance la munificence du chef des croisés! mais quel fut le motif qui lui dicta ce don généreux? L'acte est daté du 15 mai 1211 : il a été dressé à Lavaur, dans cette même ville qu’un concile tenu à Lavaur
récoltait de l'orge, de l'avoine, du mil, Il y avait de plus deux jardins pour les légumes. Une vigne fournissait le vin nécessaire à la grange.
C'était le granger de Sauzens qui était chargé de payer la pension du curé ou chapelain de Bram, dont l'église dépendait du monastère en vertu d’une donation de Foulques, évêque de Toulouse, que nous étudierons prochainement. Les censives ou rentes à percevoir sur le territoire d’Alzonne et les dîimes de Bram étaient également recueillies par le messager de Sauzens. Enfin la grange envoyait annuellement au monastère cinquante moutons, pour le service des infirmeries, Les bâtiments étaient vastes. Il y avait une chapelle ‘annexée et une aula dans la maison principale (Visite de Prouille, 1340).
On lit dans un mémoire adressé en 1756 à Rome aux Annalistes de l'Ordre : « Salzens ou Sauzens est une belle grange de quatorze paires de bœufs de labourage, qui rapportait au monastère trois mille cinq cents livres de rente avec tous droits seigneuriaux, exemption de toute taille et dime ; haute, moyenne et basse justice, du diocèse de saint Papoul. Le monastère l’a engagée, il y à sept ou huit ans (en 1748), à M. Castaignier, pour la somme de cent mille livres d’emprunt, en billets de banque dont le tiers s’est trouvé perdu par l'infidélité des économes. » (Archiv. de l'Ordre). À quatre cents ans de distance, les choses avaient, on le voit, bien changé à Sauzens, et bientôt la Révolution allait tout prendre. A cette heure, Sauzens est un domaine privé. La gravure que nous donnons plus loin fait voir ce qui reste des bâtiments principaux ; on y reconnaitra facilement l’ancienne chapelle et de très vieux murs.
(1) Les confronts de cette vigne indiqués dans l’acte montrent qu'elle était située dans le dimaire de Fanjeaux, au sud de Prouille, au delà du chemin de Montréal à Fanjeaux et à l’ouest, le long du ruisseau qui coulait derrière le monastère.
même, deux ans après, qualifie de siège cathédral de Satan et de Primatiale du mal hérétique. Lavaur venait d’être pris d'assaut le 3 mai {1}. Saint Dominique était-il là ? Estce pour lui exprimer sa reconnaissance que Montfort s’est montré si généreux à l'égard de Prouille? Tout autant de questions auxquelles l'acte suivant, daté également du 15 mai 1211, nous aidera peut-être à répondre.
IV. — Signalons, en attendant, d’autres particularités indiquées dans le document qui nous occupe.
La Prieure qui y est désignée seulement par la lettre initiale de son nom, G., s'appelait en effet Guillelmine (Guillemette, Guillaumine): elle était de Fanjeaux; on ne la trouve pas au nombre des neuf converties, en 1206, par saint Dominique, Ce fut cependant la première Prieure. Le saint l’institua lui-même, et on assure qu’elle gouverna le monastère jusqu'à l’année 1225.
Montfort donne aux sœurs le titre de Dames, ce qui confirme la remarque faite par les historiens, à savoir que les premières religieuses de Prouille étaient de condition noble. La pauvreté avait poussé leurs parents à les livrer aux Parfaites de Fanjeaux pour les instruire.
Nous avons, dans ce document, le premier témoignage officiel que l’on possède des rapports du vaillant guerrier avec l’humble monastère et son saint fondateur.
Quels ont été ces rapports entre Montfort et saint Dominique, et Montfort s'est-il montré véritablement et toujours digne de l’amitié du Saint? c’est l'heure de nous le demander.
Or, disent le B. Jourdain et Thierry d’Apolda, « en ces
(1) Après la reddition de Cabaret par son châtelain Pierre Roger (voir l’acte VI), Simon de Montfort s'était décidé à assiéger la place forte de Lavaur dans le Tarn, entre Toulouse et Albi, sur les confins des Etats du comte Raymond VI, mais dans le diocèse de Toulouse. Le siège, commencé vers la fin de mars 1211, se terminale 3 mai par un assaut général de l'armée catholique qui contraignit les assiégés de se rendre à discrétion.
De =
temps-là, l'illustre prince Simon de Montfort, qui combattait les hérétiques avec le glaive matériel, et le confesseur de Jésus-Christ, Dominique, qui les combattaitavec ie glaive de la parole de Dieu, se lièrent intimement entre eux et contractèrent une étroite amitié. » Un peu avant Thierry d’Apolda avait écrit: « Le vaillant Simon, comte de Montfort, prince très chrétien, père des orphelins, défenseur des veuves, tuteur des pupilles, bienfaiteur des pauvres, protecteur des églises, se mit avec (les volontaires de la vérité) et défendit constamment la foi catholique contre les hérétiques. Lorsque cet illustre prince vit l’athlète du Christ, Dominique, mener une vie si innocente et si louable devant Dieu et devant les hommes, il conçut la plus vive affection pour lui et le prit en grande vénération à cause de sa sainteté (1). » « Montfort, disent le B. Jourdain et le V. Humbert, avait pour le saint une dévotion spéciale et une vraie dilection. » « Ils devinrent si intimes, dit un historien, que le comte choisit le Bienheureux Dominique pour donner la bénédiction nuptiale à son fils Amaury, et pour baptiser celle de ses filles qui fut Prieure de Saint-Antoine, à Paris(2).» Bernard Gui appelle Simon de Montfort l’ami intime et familier du B. Dominique (3). Les Actes du chapitre général de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, tenu en 1256 et présidé par Humbert de Romans, contiennent cette déclaration significative: « En ce jour (25 juin), est mort aux parties de Toulouse, — in parlibus tolosanis, — digne de mémoire, le noble Simon, comte de Montfort, zélateur de la foi et ami du B. Dominique : on récitera un obit à l'office après la leçon, afin que les Frères, en ce jour, prient pour son
(1) Th. d’Apolda, — Vie de saint Dominique, trad. de M. l'abbé Curé.
(2 Chronique d'Humbert, dans Mamachi, Annal. App., p. 300.
(3) Voir Souèges. Ann. Dominicaine, t. 1, d'août. Mamachi, Annal O0 P.;t; Is" p.479.
Vue du domaine de Sauzens de Bram, donné par Simon de Montiort à saint Dominique, côté de l'arrivée.
Vue du côté du levant(1). D'après une photographie de M. Alma Cardes.
(1) La partie basse de la construction est restée telle qu'elle était autrefois :on voit encore à l'intérieur les restes de la chapelle.
âme et pour sa race qui est liée à l'Ordre par les liens d'une grande dévotion {1). »
La vive affection du chef de la croisade pour l’apô« tre du Christ en Languedoc est donc certaine. Elle fut réciproque et persévéra jusqu’à la mort du comte, et elle est attestée aussi authentiquement que possible. Cependant, pour beaucoup d'écrivains modernes, même parmi les catholiques, Montfort à été ambitieux, cruel, cupide, impitoyable. Est-ce la vérité? Nous avons peine à l’admettre lorsque nous entendons Guillaume de Tudèle dire de lui: « Il fut pieux et vaillant, hardi et belliqueux, sage et expérimenté, bon chevalier, large, pieux et avenant, doux et franc, affable et d’un bon esprit (2). » Pierre de Vaux-Cernay déclare qu'il ne se décidait qu'avec peine à châtier — milissimus ad pœnas. — Guillaume de Puy-Laurens, chapelain de Raymond VII, dit de lui: «Il fut un homme irréprochable en toutes choses — vir per omnia laudabilis.
Le concile de Lavaur (janvier 1213), dans une lettre au Pape, portée par l’évêque de Comminges et l’archidiacre de Paris, affirme que, « par le chef très chrétien le comte de Montfort, athlète intrépide, combattant avec vigueur
(1) Ce ne furent pas, en effet, seulement Simon de Montfort et ses descendants directs qui se montrèrent dévoués à saint Dominique et à son Ordre. Simon eut un frère nommé Gui, lequel, après avoir combattu avec lui dans la guerre de Terre-Sainte, vint combattre à ses côtés contre les Albigeois. Celui-ci et sa famille comptent également parmi les bienfaiteurs deiProuille. On le verra dans la suite.
(2) Guillaume de Tudèle fut, de l'année 1209 à l'année 1213, témoin oculaire des faits qu’il à Chantés dans son poème : La Chanson de la Croisade contre les Albigeois. M. Paul Meyer, qui a traduit et édité le poème, a écrit de son auteur : « C’est un chroniqueur honnête. Son témoignage mérite toujours d’être pris en considération. » Et pourquoi, ajouterons-nous, rejeterait-on celui de Pierre de Vaux- Cernay sur ce point. Guillaume de Puy-Laurens dit encore : « J'ai entendu le comte de Toulouse (Raymond VI), naguère décédé, pro fesser pour son adversaire une grande admiration’ à cause de sa fidélité parfaite, de sa sagesse, de sa vaillance et parce qu'il possédait toutes les qualités qui font un prince accompli, »
les combats du Seigneur, l'Eglise, qui se corrompait misérahlement, a commencé à relever la tête en Languedoc. »
En juillet 1214, le cardinal légat Robert de Courçon, après des revers essuyés par l’armée de la foi dans les diocèses d’Alby, d'Agen, de Rodez et de Cahors, déclare que, considérantla perte non seulement'des corps, mais de tant d’âmes, il est venu personnellement, le Nom de Dieu invoqué, avec de nombreux croisés, au secours de Jésus- Christ — in auxilium Jesu Christi. — « Nous n’avons pas, dit-il ensuite, voulu laisser l’injure faite au Seigneur sans une répression légitime, et nous avons donné ordre au noble comte Simon d'attaquer, au Nom du Dieu des armées, les ennemis de la foi et de recouvrer les contrées perdues : ce qu’il s’est efforcé de faire humblement et dévotement, en homme prudent et discret, en chevalier intrépide du Christ, au prix de sueurs abondantes et de fatigues multipliées ; et il les a reconquises, par la grâce divine, non moins admirablement que merveilleusement. C’est pourquoi, de par l'autorité de l’Église, nous lui en accordons et confirmons la possession (1). »
Le Souverain-Pontife Innocent IIT, l’inspirateur de la croisade, lui aussi, prodiguait à Montfort les encouragements et les éloges ; contentons-nous d’une citation:
Le ? avril 1215, avant le concile de Latran, le Pape écrit au héros chrétien : « Nous donnons les louanges les plus méritées à votre Altesse— Nobilitatem tuam— pour avoir, avec une charité pure, une âme sincère et de toutes vos forces, lutté en généreux chevalier du Christ, en défenseur de la vérité catholique, combattant les combats du Seigneur; c’est pourquoi la renommée de votre foi s’est répandue presque par tout l'univers. Sur vous on appelle toutes les bénédictions du ciel. L'Église multiplie ses
(1) Hist. Lang.,t. VIIL, p. 653.
és.
prières pour vous obtenir des grâces plus abondantes, afin que la couronne de gloire que méritent vos œuvres vous soit conservée. Courage donc, chevalier du Christ, achevez votre course, tendez au but jusqu’à ce que vous l’ayiez pleinement atteint. Ne défaillez point dans les tribulations. Sachez que le Seigneur des armées, le Prince de la milice céleste, est à vos côtés. N’essuyez pas les sueurs de la guerre dont votre front est couvert avant d’avoir gagné la palme de la victoire...» Puis le Pape annonce qu'il lui confie la terre conquise sur le comte de Toulouse jusqu’à ce que le concile général, convoqué pour le mois de novembre au Latran, en ait décidé définitivement, et enfin, continue Innocent III, « Nous vous prions avec instance, nous vous exhortons, nous vous adjurons par la divine Majesté, nous vous enjoignons en rémission de vos péchés de ne pas décliner cette Légation, pour Celui qui, en ayant reçu la mission de son Père, a couru comme un géant jusqu'au gibet de la croix et à la mort. En vous dévouant ainsi au service du Christ, si vous êtes fatigué, ne perdez pas confiance, ne vous refusez pas à cette milice, restez jusqu’à la fin; que dans votre cœur n’entre pas la pensée de résister à de si doux avertissements, à des ordres si paternels; embrassez au contraire, de toute l’ardeur de votre volonté, ce que nous vous ordonnons, afinde jouir un jour des embrassements du Dieu qui vous y invite et qui sans cesse tend vers vous ses bras miséricordieux (1). »
En vérité, celui à qui un Pape, tel qu'Innocent III, tient en une circonstance solennelle un pareil langage, peut-il être l’homme vindicatif, aux visées personnelles et humaines que prétendent les modernes, sur la foi de ses ennemis ou de documents mal interprétés ? N’a-t-il pas été digne de l’amitié de saint Dominique ?
A peine monté sur le trône pontifical, Honorius se hâte
(1) Layettes. — Trésor des Charles,t. I, p. 414.
d'écrire son étonnement et sa peine « de ce que l’on ose entraver son cher fils, le comte de Montfort, ce noble seigneur, ce défenseur zélé de la foi. » A la nouvelle de sa mort, il s'empresse d'investir Amaury des droits de son père, «d’illustre mémoire, » dit le Pape, et, dans une lettre adressée, en août 1218, aux archevêques et évêques, il gémit de ce que « cet athlète vaillant du Christ, » cette tour inexpugnable, ce défenseur de la foi chrétienne, le noble comte de Montfort, ait succombé sous les engins des Toulousains impies (1) » Et dans le même temps, à la cour du roi de France, Philippe-Auguste, Guillaume le Breton, son chapelain, sans craindre d’être désavoué, chantait de Montfort mort sur la brèche :
Raptus ab hac subito lacrymarum valle beato Martyrio ad sedes meruit migrare supernas, Gaudia martyribus addens, concivis eorum Factus, ubi ætherea cum Christo regnat in aula (?).
Inutile maintenant d'interroger les écrivains dominicains des temps primitifs. Nous savons clairement pourquoi Simon de Montfort, « ce porte-étendard de toute vertu, — hic signifer totius probitatis, — par qui Dieu, comme par son organe et par son ministre, aagi (3), » et Dominique d'Osma, l’apôtre de la foi, l’un venu du cœur de la France, l’autre de la vieille Castille, s'étant un jour rencontrés, par une disposition particulière de la divine Providence, sur la terre du Languedoc, se sont aimés d’une tendre dilection, animés qu’ils étaient des mêmes désirs saints, et, chacun selon sa vocation, poursuivant le même but : la gloire de Dieu et l’extension du règne de Jésus- Christ.
(1) Theiner. — Annal. Eccles., ad ann. 1218.
(2) Guill. Brito (Philippidos). — Histor. de France, t, XVIII. Le même auteur dit ailleurs : le comte de Montfort « de très sainte mémoire (sanctissimæ memoriæ).»
(3) Bernard Gui. — Præclara facinora, etc.
Foulques, évêque de Toulouse, donne, leur vie durant, aux sœurs du monastère de Prouille, qui sont nommées dans le présent acte, l’église de Bram avec ses dîimes et ses prémices, et le droit de présenter celui qui en sera le curé ou chapelain à l’approbation de l’évêque; sous la condition de pourvoir honorablement au service de cette église et sous réserve des droits épiscopaux.
Lavaur, 15 mai 1211.
Notum sit omnibus tam prœsentibus quam futuris hanc paginam legentibus vel audientibus quod ego Fulco, Dei gratia, Tolosanæ sedis episcopus', consilio et assensu M. prœpositi sancti Stephani, do et concedo ecclesiam de Brom cum omnibus ad eam pertinentibus*, Dominabus conversis religiose viventibus ad Ecclesiam beatæ Mariæ de Proliano® scilicet : Guillelmoœæ priorissæ, Alazaiciæ, Raimundoe Passerinœ, Berengariæ, et alii Berengariæ, et Blanccæ, et Guillelmoæ, et Rachardæ*, (et) Dominæ de Barbairano, et Guil-
(a) Jean de Réchaz, Vie de saint Dominique, p.222, met : « Ricasda, Domina barbairana. » Percin, Monum. conv. Tol,, p.6: « Aldaicia sen Alardis, Berengaria, Barberiana; Curtolana, Raimunda, Passerina, Richarda, Guillelma de Beilopodio, Raimunda Claretta, Genciana; quæ novem sunt matronæ Fanijovis. » Un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds français, n° 8671) donne ce texte : « Ricarda Barbairana, Jordana, etc., » et enfin Doat celui-ci : « Racharda et Domina de Barbairano. » Il faut lire très probablement : Richarda Domina de Barbairano; de telle sorte qu'à cette date de 1211, les Sœurs de Prouille auraient été au nombre de dix-huit.
ou
lelmæ de Bellopodio, et Curtolanæ, et Raimundæ Claretæ, et Jordanæœ, et Franchiscæ, et Arnaldæ, et Gencianæ, et Ermessendæ, et Arsendæ, et Expertæ; ut habeant et possideant, quamdiu istæ prœsentes vixerint, et jam dictæ Ecclesiæ honorifice provideant; salvo tamen jure episcopali ita quod decimas et primitias omnes Dominœ proœdictæ possideant et Capellanum Domino Episcopo prœæsentent, qui ab eo curam animarum recipiat et Dominabus de temporalibus respondeat et Episcopo de episcopalibus. Et, ut quod fecimus ratum perseveret, prœsentem paginam sigilli nostri munimine roboramus. Datum anno Domini MCCXI idibus Maï 4.
Copie : Bibl. nat, (coll, Doat, t. XCVIII, fo 47). — Fonds français, n° 8671.
Imprimé: Jean de Réchac (Vie de saint Dominique, p. 222). — Percin, Monum. conv, Tol , p. 6). — Hist. Lang., t. VIII, p, 553 (texte incomplet),
S. Fulconis, episcopi.
Sceau de Foulques, évêque de Toulouse.
COMMENTAIRE
I. — Ce que nous connaissons déjà de Foulques, évêque de Toulouse, une seconde fois bienfaiteur de Prouille en cette circonstance, nous dispenserait assurément d’insister
surson caractère etses vertus. Citonsencore,néanmoins,un témoignage que lui rend, à la fin du treizième siècle, Bernard Gui. On sait avec quel souci de la vérité historique cet écrivain à interrogé les textes et les derniers survivants de l’époque qui a précédé la sienne. Or, dit quelque part (1) cet historien, « il ne serait pas facile de narrer ici le nombre et la grandeur (quæ, quot, et quanta) des choses que le seigneur Foulques, éternellement digne de mémoire et de louange, a accomplies ou a souffertes pour la foi contre l’hérésie, pendant plus de vingt-six années d’un épiscopat où il a gouverné et lutté vaillamment; mais tout cela se trouve au complet dans la chronique de Maitre Guillaume de Puy-Laurens, et dans les Gestes du comte de Montfort (2)... Ce seigneur Foulques, par sa sainteté, ses largesses, sa bienveillance, son affabilité, fut cher à Dieu et aux fidèles, mais aussi toujours redouté des infidèles (3). » Or l’évêque de Toulouse, comme Montfort, aimait tendrement saint Dominique; — fenerrime diligebat, — dit le Bienheureux Jourdain, et, jusqu’à la mort du saint, comme nous le verrons, il ne cessa de lui en donner les preuves les plus touchantes et les plus manifestes. Émule du noble comte dans son affection pour Dominique, le 15 mai 1211, il voulut rivaliser de générosité envers l’œuvre du Bienheureux Père à Prouille. Voici comment:
(1) Nomina Episcoporum Tolosanorum.
(2) C'est-à-dire la chronique de Pierre de Vaux-Cernay. (3) Jean de Garlande qui l’a connu à Toulouse a dit de Foulques dans son poème : De triumphis Ecclesiæ :
Factus de monacho fuit abbas presul et inde Tholose passus pro grege: multa mala probra, minas, iter, exilium, suspiria, luctus raptus, contemptus, insidias que graves
file silos ate moe) oo ere. où etats, ds
Subsequitur que fames Tholosam ferit ista fames, sed Fulco beatus pauperibus vitam pro rogat ere, cibo.
(Bibl. nat., f. latin nouv. acq., 1225, f° 78.)
II. — A dix kilomètres environ du monastère, sur la route de Carcassonne à Castelnaudary, est un bourg nommé Bram (Bromium), dont l’église est placée sous Le vocable de saint Julien. Cette église de Bram, avec toutes ses appartenances, en 1211, relevait de la mense épiscopale de Toulouse. Or l’évêque Foulques, considérant la grande pauvreté des « dames converties, vivant, dit l'acte, religieusement à Prouille, » crut bon de les faire bénéficier des revenus de cette église et il la leur donna.
Les termes et les expressions du document qui en témoigne sont à étudier en détail :
C'est d’abord du consentement de Mascaron, prévôt de la cathédrale de Toulouse, que Foulques déclare effectuer cette donation. Un évêque, en effet, ne peut aliéner aucun bien de son église, comme nous l'avons remarqué précédemment, sans l’assentiment du chapitre, représenté pour le moins par son plus haut dignitaire. En ce temps-là, le prévôt de Saint-Etienne, Mascaron, était à Lavaur auprès de son évêque. Lorsque celui-ci eut mis Toulouse en interdit, le prévôt et tout le clergé sortant processionnellement de la ville, avec le Saint-Sacrement, s'était rendu au camp des croisés devant Lavaur, où Foulques s'était déjà
retiré, chassé quelque temps auparavant de Toulouse :
par le comte Raymond VI. Il fut donc facile à Mascaron de souscrire à l’acte généreux du pontife.
En vertu de cette donation, les dimes et les prémices de l’église de Bram sont affectées à l'entretien d’un certain nombre de religieuses de Prouille. Le monastère pourra choisir le chapelain ou curé et le désigner à l'évêque pour qu’il lui donne l'institution canonique; dès lors ce curé ou chapelain relèvera des dames de Prouille pour le temporel et de l’évêque de Toulouse pour tout ce qui est de sa juridiction.
NT. — Cependant Foulques a soin de mentionner que ce ne sera que durant la vie des Sœurs de Prouille. Grâce
à cette restriction, nous connaissons les noms de dix-huit des heureuses premières filles de saint Dominique qui sont, outre Guillelmine la prieure, Alazais ou Alzais, Raymonde Passerine, et Raymonde Clarette, deux sœurs Bérengère, une autre sœur Guillelmine et Guillelmine de Belpech, Richarde dame de Barbaira, Blanche, Curtolana, Jourdaine, Françoise, Arnalde, Gentiane, Ermessende, Arsende et Experta (1).
(1) À supposer que ce füt là tout le personnel de Prouille en 1211, on à lieu de constater pour le moins que le nombre des Sœurs y avait doublé en quatre ans. On voit aussi que Blanche, la future fondatrice des Sœurs de Saint-Sixte, était déjà religieuse en 1211, L'une des deux sœurs Bérengère, qui sont ici nommées, vivait encore en 1233 au moment de l'enquête que l'on fit en Languedoc pour la canonisation de saint Dominique : mais rien dans l’acte n'indique si toutes ces Sœurs étaient religieuses de chœur ou si parmi elles se trouvaient des Sœurs converses.
Le successeur de Foulques, Raymond du Fauga, renouvela, en 1234 ou 1235, la donation de 1211 en faveur d’autres Sœurs du monastère et aux mêmes conditions. Aucune des anciennes ne figure dans l'acte, soit qu'elles eussent alors toutes émigré vers Dieu, soit plutôt qu’à raison de leur grand âge on ait jugé opportun de les remplacer. Voici lesnoms de ces nouvelles Sœurs tels qu'on les trouve dans l'acte de 1234 ou 1235. (Doat, t.XOVIII, fe 71).Laprieure, c'est-à-dire Sœur Claudia, comme le veulent certains, ou Sœur Catnerinc, selon d’autres (Combefort et Jean de Réchac ont lu Claudia Riche, prieure), puis Ricca ou Riche, Blanche dela Redorte, Rixende de Corta, Emperia, Arza (ou Emperia Arza, pour la même Sœur selon Jean de Réchac), Gauceline de Montpellier, Bernarde de Arlède, Ermengaude de Rebenty, Raymonde de Toulouse, Huga, Ermengaude (ou Huga Ermengaude pour la même Sœur, selon Jean de Réchac), Galharde de Durfort, Lucie de Montpellier, Dominica, Blanche, Chrétienne, Marie de Conches, Braida de Prouille, Geralda de Montréal, Galharde de la Ihle et Austorga de Toulouse; trois de ces Sœurs (outre celle qui est désignée par la lettre initiale de son nom) furent prieures de Prouille, les Sœurs Galharde, Dominica, Marie de Conches et Blanche de Niort de la Redorte. (Voir différents actes des archives de l’Aude). Ilest à croire que le nombre des religieuses du monastère élait dès lors plus considérable, puisque vingt ans plus tard, en 1258, le B. Humbert, dans la visite qu'il fit du monastère, interdisait de dépasser. le nombre de cent sœurs, à moins que le Maitre Général ne le permit, eu égard aux ressources dont on pourrait disposer.
En la même année, la prieure et les Sœurs de Prouille exposaient au pape Alexandre IV que « Foulques, de bonne mémoire, évêque de Toulouse, leur avait jadis donné l’église Saint-Julien de Bram, avec ses droits et appartenances, la vie durant de certaines religieuses du
IV. — La donation de l’église de Bram est datée du 15 mai 1211, comme celle du domaine de Sauzens et de la vigne de Bertrand de $Saissac, par Simon de Montfort. Or Foulques, le 15 mai, était à Lavaur auprès du comte, et saint Dominique avec eux, bien qu’il ne soit nommé personnellement ni dans l'acte relatif au domaine de Sauzens, ni dans celui concernant l’église de Bram. En douter n’est guère possible, lorsqu'on examine attentivement le textede ces deux actes. Qui, en effet, si ce n’est le saint, aurait pu
monastère, comme c'était son droit; que Raymond du Fauga, son successeur, la leur avait accordée à son tour, dans les mêmes conditions ; et que, depuis plus de quarante ans, elles étaient en pleine et libre jouissance de cette église. C'est pourquoi ellss supoliaient le Pape de daigner leur en confirmer la possession, pour l'avenir, d'une manière absolue; » et Alexandre IV y consentit par grâce spéciale, pourvu, dit la bulle, qu’il y ait au service de cette église un vicaire perpétuel capable, auquel, sur les revenus de l'église de Bram, on assignera une pension suffisante pour vivre convenablement et supporter les charges épiscopales et autres obligations. Jusqu'à la Révolution française, ce privilège fut maintenu au monastère. On a même un curieux spécimen dela façon dont on comprenait l'application de ce privilège au dix-huitième siècle, dans la lettre suivante, que nous avons trouvée aux archives de l'Aude : « Nous, sœur Françoise de Bellegarde, prieure perpétuelle du royal monastère de Prouille, Ordre de Saint-Dominique, diocèse de Saint- Papoal ;
« Duement informée des bonnes mœurs, probité et capacité du Ré-
vérend Père Pie Lamarque, religieux de l'Ordre des Frères-Pré-
cheurs, confesseur audit monastère; usant de notre droit, nous l'avons nommé et nommons pour prêcher les dominicales du Carême prochain, dans notre église paroissiale Notre-Dame de Bram, à condition par luy d’en obtenir de Monseigneur l'évêque de Saint-Papoul, ou de Messieurs les grands Vicaires, approbation à cet effet nécessaire.
« Donné à Prouille, le 14 novembre mil sept cent soixante-sept,sous notre seing et sceau de nos armes, et contresigné par notre secrétaire.
Sœur FRANCOISE DUPARG DE BELLEGARDE, Prieure perpétuelle de Prouille.
Par ordre de Madame, Maucis, secrétaire.
La donation de 1211 s'accrut plus tard, et spécialement, d'une donation faite par Alain de Roucy, l'un des chevaliers de Simon de Montfort, devenu seigneur de Montréal et de Bram, dont nous publierons l'acte en son temps.
indiquer avec autant de précision, au scribe rédacteur du document, les confronts de la vigne de Bertrand de Saissac et les noms des propriétaires voisins ? Qui aurait pu, si ce n’est lui, donner au même scribe, avec autant d’exactitude, les noms des Sœurs de Prouille, jusqu’au point de spécifier parmi ces Sœurs deux ou trois portant le même nom ?
Saint Dominique était donc à Lavaur, avec Montfort et Foulques de Toulouse ; c’est de leurs mains amies, qu’au bénéfice de son humble et pieux couvent, le Pauvre du Christ, qui n’eütrien accepté pour lui-même, reçut les témoignages de leur affection reconnaissante, consignés dans les actes du 15 mai 1211.
Douze jours auparavant, après un pénible et long siège, l'armée croisée, en la fête de l’Invention de la sainte Croix, venait de livrer un suprême assaut à la ville de Lavaur. Pendant l'attaque, où de part et d'autre on se battit avec acharnement, tout le clergé, dit Pierre de Vaux-Cernay, chanta avec une dévotion intense le Veni, Creator. Assurément le B. Dominique méla ses supplications ardentes à ces appels de la grâce de l’Esprit-Saint, et c’est surtout de lui que le même historien a pu dire: « En les entendant et en les voyant, l'ennemi, par une disposition de Dieu, fut frappé de stupeur et n’eut plus la force de résister, craignant davantage ceux qui priaient ainsi que ceux qui combattaient. »
Ce concours pacifique, mais puissant, donné par le saint à cette lutte de la prière, en faveur de l’armée de la foi, dut être, ilnous semble, l’un des motifs qui déterminèrent les donations de Sauzens et de Bram.
Pendant le siège de Lavaur, Simon de Montfort rencontra un autre puissant auxiliaire dans la confrérie blanche, que l’évêque Foulques avait organisée naguère à Toulouse. C'était une espèce de ligue défensive et offensive, ayant pour but d'extirper l’hérésie et d’abolir l'usure,
qui dévorait la substance des catholiques et les tenait en servitude. L’évêque de Toulouse avait donné à cette milice des étendards solennellement bénits, et pour la diriger, il avait établi quatre bayles ou chefs : deux chevaliers et deux bourgeois notables. À ceux qui s’enrôlaient, on remettait lacroix et on promettait l’'indulgence de la croisade ; et ils se liaient par un serment de fidélité à l’Église et aux bayles de la confraternité. Ceux-ci s'étant mis en devoir de citer et de faire comparaître les hérétiques et les usuriers, tout aussitôt une autre milice se constitua, sous le nom de confrérie noire. On en vint aux mains. A la fin les blancs demeurèrent maitres de la cité etil ne restaaux noirs que le bourgdit de Saint-Cyprien (1).
Il advint donc qu’à la demande de l’évêque Foulques et de l’Abbé de Citeaux, légat du Saint-Siège, cinq mille de ces croisés de la confrérie blanche, malgré le comte de Toulouse qui s’efforçait en vain deles arrêter, ayant passéla Garonne au gué de Bazacle, partirent, enseignes déployées, pour le camp de Lavaur, etils concoururent brillamment au succès définitif du siège. Or, c’est une opinion soutenue par de graves auteurs, que saint Dominique fut le coopérateur influent et zélé de l’évêque de Toulouse dans l’organisation de cette confraternité; à ce point qu'ils y ont vu l’origine du Tiers-Ordre Dominicain, ou Milice de Jésus-Christ (2). S'il en est ainsi, on s'explique de plus en plus pourquoi, à l'issue du siège de Lavaur, le comte et
(1) CE. P. de Vaux-Cernay et Guill. de Puy-Laurens (Hist. de Fr., t. XIX), Danzas (Etudes, t. V), P. Meyer (Chanson de la Croisade). A ce sujet, M. Meyer fait cette remarque ; « On sait que presque toutes les villes du Midi se composent : 1° de la cité, l’ancienne ville, généralement entourée de murs; ?° d'un bourg formé de maisons peu à peu construites en dehors de l'enceinte. »
(2) Touron, Vie de saint Dominique; Mamachi, Annal. O. P., p. 233. — Bien plus, Mamachi, comme Touron, essaie à cette occa= sion d'établir que Simon de Montfort s'était engagé dans la Milice de Jésus-Christ, ou Tiers-Ordre, fondé par saint Dominique.
l’évêque se montrérent reconnaissants envers le Bienheureux fondateur de Prouille.
Enfin, au cours du mois de février 1211, la naissance d’une fille était venue réjouir le cœur de Simon de Montfort, etle noble comte avait voulu qu’elle fût baptisée par saint Dominique. Ne serait-ce pas là une autre cause déterminante de la donation du domaine de Sauzens ? Le saint donna à l'enfant, qui devenait sa fille spirituelle, le nom de Pétronille. Née en février 1211, elle n’avait que sept ans quand Montfort fut tué devant Toulouse. La veuve, Alix de Montmorency, ramena l’orpheline dans sa terre de Montfort-l'Amaury.
Lorque Pétronille eut onze ans, sa mère la confia non pas au monastère de Prouille, où elle ne pouvait plus revenir, mais au monastère cistercien de Saint- Antoine, fondé au commencement du siècle, dans un faubourg de Paris. En l’y plaçant, par un acte authentique qui existe encore aux Archives nationales, elle promit une pension annuelle de dix livres parisis; et elle déclara que si à l’âge de douze ans révolus, sa fille voulait être religieuse dans ce monastère, on toucherait chaque année vingt livres pour sa pension. Pétronille se consacra en effet de bonne heure au service de Dieu, dans l’abbaye de Saint-Antoine (1). Elle y grandit en piété et en vertu, sous la conduite d’Agnès de Cressonsocq, sœur de Robert Mauvoisin, principal lieutenant de Montfort et l’un des bienfaiteurs insignes de Prouille {2}. Pétronille de Montfort « vit encore aujourd’hui (1254), dit la
(1) Dans l'abbaye, supprimée à l’époque de la grande révolution, on à installé à Paris le vaste hôpital dit de Saint-Antoine, et l'église paroissiale qui y est attenante était une dépendance de l’église abbatiale.
(2) Robert Mauvoisin, au moment de partir pour la croisade des Albigeois, avait fondé une chapelle dédiée à saint Pierre dans l'église de Saint-Antoine et il y eut sa sépulture.
Chronique d’Humbert, à Saint-Antoine de Paris; elle y est Prieure et c'est une religieuse d’une grande sainteté (ea Saint Dominique lui a porté bonheur. |
(1) Voir pour tous ces renseignements Mamachi (App. chronique d'Humberl),'et surtout Arch. nation. de Paris, $. 4373, n°r 1 à 16.
Le miracle des épis, d'après un tableau de l’église de Montréal. — Introduction, p. 103.
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Saint Dominique, avec les légats du Pape, plusieurs prélats, seigneurs et religieux, est témoin dans l’hommage que l'évêque de Cahors prête, pour son comté, à Simon de Montfort.
Au siège de Toulouse, 20 juin 12111,
In nomine Domini nostri Ihesu Christi, Amen.
Anno eiusdem MCCXI, XII Kalendas Jul. Episcopus Caturcensis*, in verbo sacerdotis seu veritatis, fidelitatem prestitit Domino Simoni Comiti Montisfortis Biterrensi et Carcassonensi Vice comiti, manus suas ponens inter manus ipsius*, pro eo quod, in feudum, Comitatum Caturcensem recepit ab illo, sicut ab R. quondam Comite Tholosano et predecessoribus suis tam ipse quam predecessores sui melius tenuerunt eumdem. Ipse vero Comes de ipso Comitatu
eumdem Episcopum investivit, sibi suisque successoribus catholice substitutis, promittens se defensurum et manutenturum, pro posse suo, pacem quietam, et jura Caturcensis Ecclesie, bona fide. Ut autem hoc factum robur habeat et notitiam posteritatis future, duo instrumenta per alphabetum divisa* eiusdem tenoris, memorati Episcopus et Comes inde fieri preceperunt, quorum utrique, uterque suum sigillum fecit apponi. Actum est hoc in obsidione Tolose in presentia testium infra scriptorum * videlicet : Venerabilium Patrum Uticensis Episcopi et Cisterciensis Abbatis, Apostolice Sedis Legatorum; Domini F. Episcopi Tolosani, Abbatis Sancti Antonini Appamie, Magistri Tedisii Canonici Januensis, Bochardi de Marli, R. Ferri de Isseio, Theobaldi de Novavilla, Retrudi de Monteforti, Philipi de Rupe Forti militis ; R. de Caturco, fratris Aiïmerici monachi Grandissilve,
(a) «La plupart des actes du treizième siècle, écrit D. Vaissette (Hist. Lang., éd. Privat, t. VI, p. 949), furent passés parle ministère des notaires qui ne les signaient pas ordinairement. Les parties se contentaient, pour l'authenticité, d'y apposer leurs sceaux, et d’en faire mention à la fin de l’acte, après avoir nommé les témoins qui avaient été présents. Il ne paraît pas non plus que les notaires aient gardé les minutes de leurs expéditions, avant le milieu du treizième siècle; ils les délivraient aux parties en original et en faisaient deux ou plusieurs exemplaires, suivant le nombre des parties, et, pour éviter toute fraude, ils écrivaient les deux exemplaires, un de chaque côté du parchemin et mettaient dans le blanc qui était au milieu les lettres de l'alphabet en grandes capitales. ils coupaient ensuite ce parchemin par le milieu de ces lettres capitales. On appelait ces sortes de chartes, dont l'usage était déjà établi dans les siècles précédents, des chartes divisées par l’alphabet. » Nous en aurons de nombreux exemples dans ce cartulaire.
Cette copie est faite sur l'original de Simon de Montfort conservé aux Archives nationales de Paris.
Au dos de la charte originale on lit (écriture du treizième siècle) : « De fidelitate Episcopi Caturcensis prestita $. Comiti Montisfortis pro feudo Comitatus Caturcensis,.
HN
fratris Nicholai monachi Obazine, fratris Dominici predicatoris. |
»K Sigillum *k Sigillum SIMONIS DE MONTEFORTI:. WILLELMI CATURCENSIS?
Original : Archiv. nat., f. 890, n° 4.
Copie : Archiv. nat., Regist. curie Franciæ, JJ xxx", p. 13, n° 36. Imprimé : Hist. Lang., édit, Privat, t. VIII, p. 6x1.
I. — Peu de jours après qu’à Lavaur, le 15 mai 1211, le comte de Montfort et l’évêque de Toulouse eurent donné, le premier la grange de Sauzens, avec la vigne de Bertrand de Saissac, le second l’église de Saint-Julien de Bram au B. Dominique, au profit de son monastère de Prouille, et
(a) Sceau équestre. Le comte à cheval, en costume de chasse et sonnant du cor. Dans le champ,un arbre et un chien. Contresceau : Ecu au lion rampant, à la queue fourchue et contournée.
(b) Evêque debout, vu de face, mitré, crossé et bénissant. Contresceau : la Croix de Toulouse. Les sceaux sont suspendus à la pièce par des cordelettes.