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probablement le lendemain de la Pentecôte, qui, cette année-là, fut le 22 mai, l’armée croisée commença les hostilités contre Raymond VI. Le comte avait tenté d'empêcher les Toulousains de venir au secours de l’armée catholique devant Lavaur. Il avait lancé le comte de Foix contre un corps de six mille Allemands, qui, tombés dans une embuscade, furent en grand nombre impitoyablement massacrés à Montgey, dans le Tarn. Raymond VI, d’ailleurs, avait été excommunié solennellement; et, selon le droit du temps, ses États revenaient au premier occupant. Les légats et les évêques avaient donc décidé qu’on l’attaquerait dans Toulouse.

Cependant, avant de se porter sur cette ville, Montfort va châtier les habitants de Montgey de la part qu'ils ont prise au massacre des ‘pèlerins allemands. Il assiège ensuite, dans le Lauraguay, le château de Cassès qui faisait partie du domaine direct du comte de Toulouse et où se trouvaient réunis de nombreux Parfaits ; il s’en empare et cinquante de ces sectaires, s’opiniâtrant dans l’hérésie malgré les exhortations pressantes des évêques, sont brülés. Puis le comte Simon entreprend le siège de Montferrand, défendu par Baüdoin, frère de Raymond VI. Baudoin, après quelques jours de siège, rend la place et s'associe aux croisés. Montfort soumet plusieurs autres châteaux, restaure Castelnaudary, que le comte de Toulouse, en le quittant, a essayé de démanteler et marche avec son armée du côté du Tarn qu’il passe à Rabastens. Là il reçoit, le 5 juin, l'hommage ou cession de ses droits éventuels que lui fait R. Trencavel, oncle du défunt vicomte de Béziers, en présence des légats, de l’archevêque de Narbonne et de plusieurs autres prélats et seigneurs. Vers le 10 juin, le comte de Bar, arrivé depuis peu de France avec de nouvelles troupes, vient rejoindre Montfort à Montaudran, bourgade située sur la petite rivière de l'Hers. Le comte Raymond, les comtes de

Envie

Foix et de Comminges accourent pour s'opposer au passage de cette rivière; ils échouent dans leur tentative, et vers le 15 juin l’armée croisée parait devant Toulouse. Trop peu nombreux pour investir complètement cette grande ville, les croisés plantent leurs tentes en face d’un quartier plus favorable à l’attaque, non loin du château narbonnais.

Saint Dominique, en compagnie des évêques et des prélats,a-t-il suivi l’armée et assisté aux faits d'armes que nous venons de rappeler, sans retourner à Prouille? À notre avis, le saint, en quittant Lavaur, s’est hâté d’aller instruire sa double famille des libéralités dont elle venait d'être l’objet et la mettre immédiatement en possession de ces donations généreuses. La pauvreté du monastère était grande. Ne fallait-il pas y pourvoir sans délai ? Quoi qu’il en aitété, saint Dominique, le 20 juin,est devant Toulouse, au camp des croisés, et, quelques jours après le commencement du siège, il assiste à une cérémonie, dont l'acte que nous commentons est la charte commémorative ou le procès-verbal,

II. — L'évêché de Cahors, à cette époque, formait au temporel un comté que l’évêque tenait en fief du comte de Toulouse; mais Raymond VI, excommunié, avait perdu ses droits de suzerain et le chef militaire de la croisade lui avait été substitué par l’Église. Lorsque ainsi s’effectuait, pour une cause ou pour une autre, un changement de suzeraineté, c'était, au temps de la féodalité, le devoir de tout vassal direct et immédiat de se présenter au nouveau seigneur pour lui faire hommage et prêter serment de fidélité. Guillaume de Cardaillac (1),évèque de Cahors, était

(1) Guillaume IV, évêque de Cahors, était fils du seigneur Bertrand de Cardaillac. Elu en 1208, il mouruten 1234. Dans l'armée des croisés qui, en 1209, rejoignit le corps de troupes de Simon de Montfort

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donc venu, pour cette démarche solennelle, trouver au siège de Toulouse Simon de Montfort, entouré de ses barons et des hauts dignitaires de l’Église.

HIT. — Tout en cette circonstance concourut à donner à la démarche de l’évêque de Cahors un caractère imposant et une portée significative : le cérémonial, le lieu, les témoins officiels, Et d’abord, en présence d’une nombreuse assemblée où figurent au premier rang les\ témoins choisis spécialement pour cettecérémonie, l'évêque de Cahors, mettant ses mains dans les mains du seigneur Simon, comte de Montfort, vicomte de Béziers et de Carcassonne (1), lui prête serment de fidélité; non pas sur les saïnts évangiles, mais selon la formule usitée en pareil cas, sur sa parole sacerdotale ou de vérité — in verbo sacerdotis seu veritatis (2), — et il prêle ce serment parce que Montfort lui donne en fief le comté de Cahors, comme le lui avait donné Raymond VI, jadis comte de Toulouse, dit-il à dessein, afin d’accentuer qu'il tient ce dernier pour déchu, par félonie, de ses anciens droits de suzerain.

Par son serment, l’évêque de Cahors reconnaît Montfort pour, son seigneur. Par là il accepte les obligations qui résultent de cette investiture. Les principales sont : le service militaire et le service de plaid ou de cour, pour juger avec lui ses pairs; de telle sorte que s’il venait à

devant Béziers, il y avait l'évêque de Cahors et son père Bertrand.

En 1215, le {°° avril, Simon de Montfort reçut de nouveau hommage de Guillaume de Cardaillac, pour un château du Quercy. En 1224 l'évêque renouvela au roi ce France, Louis VIII, son serment de fidélité pour le comté de Cahors et promit de ne jamais l'aliéner de la couronne. (Gall. Christ., t I, p. 131).

(1) Montfort ne prend pas ici le titre de comte de Toulouse parce que le Souverain-Pontife ou le concile ne lelui a pas encore conféré, bien que, de par l'autorité des légats du Saint-Siège, il agisse déjà comme l'étant en fait et provisoirement.

(2) Si c'eût été un roi qui eût prêté serment, il eût dit: inverbo regis, sur ma parolc de Roi.

manquer à quelqu’une de ces obligations, il deviendrait coupable du crime de forfaiture ou de félonie ; crime puni de la confiscation du fief et de la destruction des places fortes les plus importantes.

De son côté, en lui donnant l'investiture, Montfort promet à son noble vassal et à ceux qui lui succèderont canoniquement, dans l’évêché de Cahors, de lui assurer aide et protection et de maintenir la paix et les droits de cette Église (1).

D'autre part, il est évident que le lieu et le moment choisis pour cette cérémonie l’ont été à dessein. On est en plein siège de Toulouse : Raymond VI est dans la ville, et des bastions du château narbonnais il peut suivre jusque dans ses détails l’acte qui s’accomplit et qui accuse nettement les intentions de l’Église et de l’armée croisée. Mais ce qui donne à cette solennité un intérêt majeur, c’est la qualité des témoins officiels requis par les deux contractants, le chef de la croisade et l'évêque de Cahors.

Passons en revue ces témoins :

IV. — C’est en premier lieu Raymond, évêque d'Uzès et légat du Saint-Siège, d'abord conseiller, puis collègue de l’abbé de Citeaux (2). Comme légat, Raymond a pris, jusqu’à sa mort, une part très active à la plupart des événements mémorables de la croisade: le siège de Minerve, les réunions conciliaires de Montpellier et d'Arles où Raymond VI fut excommunié, le siège de Lavaur, l'hommage

(1) Hist, Lang., t. VII, p. 148.

(2) Après la levée du siège de Toulouse, l'évêque d'Uzès députa, pour prêcher la croisade en France, Guillaume, archidiacre de Paris, Jacques de Vitry, curé d'Argenteuil puis cardiral, et Foulques de Toulouse. Il mourut en 1212 (Gall. Christ., t. VII). Pierre de Vaux- Cernay a écrit de lui: « Cet évêque d'Uzès aimait ardemment et depuis longtemps l'œuvre de la foi; il y travaillait de tout son pouvoir. »

de Trencavel sur les bords du Tarn et celui de l'évêque de Cahors, dont il s’agit en ce moment.

Les deux témoins qui suivent sont Arnald, abbé de Citeaux, et Foulques, évêque de Toulouse. Nous en avons déjà suffisamment parlé,

Le quatrième témoin est Vital, abbé de Saint-Antonin de Frézélas ou de Pamiers. Nous l’avons vu, en septembre 1269, inféoder le château de Pamiers à Simon de Montfort, successeur du comte de Foix, et l’admettre en partage ou pariage de ses droits et possessions dans cette ville, sous la promesse avec serment de protéger l’abbaye de Saint- Antonin et ses chanoines {1}.

Thédise, chanoine de Gênes, fut, dès l’année 1209, adjoint par le pape; Innocent III comme conseiller aux légats, dont il devint ensuite le collègue. Il fut l’un des principaux mandataires du Souverain-Pontife durant toute la croisade et jouit d’un crédit considérable auprès de tous, par la science, la bonté et la fermeté qu’il montra dans les affaires graves auxquelles il prit part. Il était au concile de Latran en 1215, et mourut évêque d'Agde en 1233.

Voilà pour les évêques et prélats présents à l'acte du 20 juin 1211 devant Toulouse. Viennent ensuite des chevaliers et seigneurs de la maison, ou comme on disait alors, de la mesnie de Simon de Montfort. C’est d’abord le beaufrère du comte, Bouchard de Marly (?}, « homme valent et entrepren » dit la Chanson, R. Ferryd'Issy, près Pa-

(1) Nous le retrouverons prochainement comme témoin dans l'acte d'une donation faite par Raymond du Vilar, à saint Dominique. IL assista de même, en décembre 1212, à l'assemblée de Pamiers, où Simon de Montfort donna des coutumes aux pays conquis et soumis à son autorité.

(2) Près de Versailles.— Bouchard de Marly était fils de Mathieu de Montmorency, et frère d'Alix, comtesse de Montfort, Il était venu à la croisade avec le comte Simon, Celui-ci s'étantemparé du château de Saissac, en 1209, le lui avait inféodé. Bouchard, nous nous le rappelons, ayant alors entrepris de faire des courses jusqu'au châ-

ris (1), Thibaud de Neuville (2), Retrude de Montfort l'Amaury, peut-être parent du comte Simon, et enfin Phi-

teau de Cabaret, fut fait prisonnier par le châtelain P. Roger. qui le retint dix-huit mois dans les fers, jusqu'à ce qu’en 1211 se sentant menacé par les croisés, il traita avec son captif de la reddition de son château. Bouchard était à Lavaur, en mai 1211. Après le siège de Toulouse, il retourna à Lavaur pour protéger la comtesse Alix, sa sœur, confiée à sa garde. En septembre 1211, dit la Chanson, «Monseigneur Boucart» la quitta subitement pour porter secours à Montfort, en péril dans Castelnaudary. C'est lui qui, au moment de livrer combat au comte de Foix, posé en embuscade aux portes de cette ville, criait à ses hommes : « Nous et ceux qui succomberont, nous serons honorés autant que nous serons de morts, et les âmes de tous ceux qui mourront seront sauvées; si nous y perdons (du monde), ils y perdront aussi des meilleurs de leurs barons. » Puis il attaqua le comte de Foix et le battit. Il avait communié le matin. En 1213, Bouchard est à la bataille de Muret et commande le centre avec Alain de Roucy. En 1215, à Carcassonne, il est présent à l'hommage qu'Aymeric, vicomte de Narbonne, rend à Simon de Montfort, et, en 1218, au second siège de Toulouse, il guerroie aux côtés du noble comte. Enfin quand, en 1226, le roi Louis VIII consulte les barons du royaume sur l'affaire de l'Albigeoïis, il est là, conseillant au roi d'entreprendre une nouvelle croisade, On a conservé de lui une chanson de troubadour qui commence ainsi: Trop me pais de chanter, etc, (Hist. Lang., t. IV.— P. Meyer, Chanson, etc. t. II, p. 521). Mahaut de Montmorency, mère de Bouchard, fit délivrer, au siège de Minerve, trois femmes hérétiques qui allaient être brülées et elle obtint leur conversion.

(1) R. Ferry ou Ferrin d’Issy, l’un des preux de Montfort, le suivit dans toutes ses campagnes et il intervint, comme témoin, dans la plupart des hommages prêtés au comte et à son fils Amaury, ainsi que dans les autres actes considérables de leur gouvernement. La seigneurie d’Issy était d’une certaine importance au treizième siècle.

(2) Est-ce la Neuville, dépendant de Maintenon, ou Neuville en Vexin, ou Neuilly-sur-Seine, près de Paris? On trouve ce Thibaut de Neuville jusqu’à l'année 1218, associé à Ferry d'Issy, dans les mêmes combats et les mêmes actes publics du comte Simon et de son fils. Ne serait-il pas le saint Thibaut, fils de Bouchard de Marly et de Mahaut de Châteaufort, près de Chevreuse, lequel, après s'être fait un nom de brave chevalier à la guerre et dans les tournois, « vint, dit la chronique de l'Ordre de Citeaux, à la religion et se dirigea vers l'abbaye cistercienne de Vaux-Cernay, » dans le voisinage de Port-Royal, « parce qu'il savait qu'il y régnait la discipline régulière et une merveilleuse abstinence, » (Gall., t. VII, p. 884.—- Duchesne, Fasciculus Sanctor., etc.)

lippe de Rochefort (1). Tous ces chevaliers étaient de l’Ilede-France.

Monument élevé au lieu où s’accomplit le miracle des épis. Introduction, p. 103.

(1) Rochefort est situé à environ 48 kilomètres au sud-ouest deParis, sur une ancienne route de cette capitale à Chartres. Le château, construit au point culminant d'une colline escarpée et rocheuse d'où il

Re

Le dernier témoin laïque, Raymond de Salvagnac, est présent à l'hommage de Guillaume de Cardaillac à ce double titre ; il est tout à la fois un riche et puissant bourgeois de Cahors et un personnage influent de la suite du comte de Montfort (1).

Trois religieux terminent la série des témoins qui comparaissent dans l'hommage de Guillaume de Cardaillac à Simon de Montfort.

Ce sont: {1° le Frère Nicolas, moine de la célèbre abbaye bénédictine d’Obazine près de Brives, au diocèse de Tulle, sur lequel nous n'avons rien trouvé, mais qui devait être un religieux éminent et peut-être de la maison de l’évêque de Cahors ;

2° Frère Ayméric de Solignac, moine de Grandselve. Ce Frère Ayméric vivait encore en 1235, et il se trouvait à Toulouse précisément au moment où les Dominicains s’y disposaient à célébrer, pour la première fois après sa canonisation, la fête deleur Bienheureux Père Dominique. L'un des Frères, Étienne de Salagnac, connaissait particulièrement le vénérable Cistercien. « Or, raconte ce Frère Étienne, la veille de la première solennité de notre B. Père, il m'arriva

tire son nom, dominait un vallon creusé par le ruisseau de Clairefontaine. Il reste encore aujourd'hui des vestiges: intéressants de cette forteresse dont les seigneurs, dès le douzième siècle, étaient alliés à la famille de Montmorency et barons du comte de Montfort-l'Amaury. (Bull. Archéol. de la Société de Rambouillet, t. II, p. 362.)

(1) Raymond de Salvagnac était, avec Hélie, son frère. le banquier des croisés et leur bailleur de fonds. On leur vendait le butin fait dans les différentes expéditions, et en retour ils fournissaient ce qui était nécessaire aux campagnes entreprises. Simon de Montfort favorisa Raymond de Cahors, en fit son homme de confiance pour les affaires temporelles ; il lui inféoda ({anquam bene merilo), comme ayant bien mérité de lui, plusieurs châteaux, entre autres, en 1212, celui de Pézenas. Il était aussi au second siège de Toulouse, en 1218, avec l’un de ses frères, Guillaume de Cahors, qui fut chanoine de Paris. (Hist. du Lang., t. VIet VIII, — P. Meyer, Chanson, {, Il.— Bourquebot, Etudes sur les foires de Champagne, etc.)

on

de rencontrer dans Toulousele saint homme, Frère Ayméric de Solignac, avec beaucoup de moines de Grandselve. Et, parce qu'il avait été jadis, dans la demeure du seigneur Foulques, évêque de Toulouse,le compagnon et l’ami fidèle du'B. Dominique, je le priai instamment de venir à la fête qui devait se célébrer le lendemain. Et voici que, tressaillant en son esprit, car c'était un homme spirituel et saint, il s’écrie : Dieu tout-puissant, je vous rends grâces de ce que vous glorifiez votre serviteur le seigneur Dominique. Pendanttoute cettenuit, dans une vision, j'étais avec lui, etaprès avoir échangé de charitablesembrassementsetde divinscolloques, selon notre habitude, il me presse et même il m’enjoint de me rendre aujourd’hui à la maïson de ses fils et d'assister à la fête, curie sue, qui devait être très solennelle. J'irai donc d’un cœur joyeux et y assisterai avec allégresse. Le lendemain, er effet, Frère Ayméric vint avec beaucoup de ses Frères et honorant Dieu dans son saint, il lui offrit le tribut de ses prières et de ses louanges (1). »

Le dernier de ces illustres témoins est saint Dominique. La maniére dont il est désigné dans l'acte dit beaucoup ; les deux témoins précédents sont des moines, c’est leur profession et leur état. La profession de Dominique est d’être prêcheur ; c’est ainsi qu’il s’appelle lui-même, dans les lettres d’absolution données à Pons Roger, et c’est sous ce nom de Frère Dominique, prédicateur, qu'il est connu partout.

Voilà donc en quelle éminente compagnie saint Dominique se trouvait devant Toulouse, le 20 juin 1211.

V.— En le considérant ainsi, lui, l'homme modeste et humble, au milieu de ces prélats, de ces seigneurs, de ces

(1) Et, de Salagnac, De qualuor in quibus, etc,

religieux, on ne peut s'empêcher de tenir pour véritable, dès cette année 1211, la parole du B. Humbert: « Beaucoup de catholiques l’avaient en vénération. Les grands du siècle, les archevêques, évêques et les autres prélats des Églises de cette contrée, le jugeaient digne de tout honneur à cause de sa sainteté, » et non seulement à cause de cette haute sainteté et de ses prédications apostoliques, ajouterons-nous, mais pour les miracles qu’il multipliait sous ses pas. C’est ainsi qu’en ce siège même de Toulouse, « un jour que le saint était en prières, raconte Gérard de Frachet, dans une église dédiée à saint Antoine (1), des pèlerins anglais qui allaient à Saint-Jacques-de-Compostelle, voulant éviter d’entrer dans la ville mise en interdit, étaient montés dans une petite barque pour traverser la Garonne. Leur trop grand nombre—ils étaient quarante — fit sombrer la barque. Aux cris des pèlerins et des gens de l’armée, le B. Dominique sort de l’église où il priait. Voyant le péril, il se prosterne de tout son long par terre ; les bras étendus en croix, il verse des larmes amères et, de son cœur et de ses lèvres, il invoque le Seigneur, et il le somme, avec une pieuse confiance, de délivrer ces pèlerins de la mort. Sa prière finie, Dominique se lève, le cœur rempli d'espérance, et se tournant du côté du fleuve, il dit à haute voix aux pèlerins déjà submergés : Je

(1) Cette église de Saint-Antoine était celle d'un prieuré dépendant de l’abbaye bénédictine de Lézat, dans l'Ariège. Ce prieuré était au treizième siècle hors de l'enceinte murée, dans le faubourg, tout près du château narbonnais, citadelle de Toulouse. Dévasté lors de l'expédition du Prince Noir, ii fut rebâti dans l’intérieur de la ville, après 1355, au lieu où est actuellement la chapelle du couvent de Notre-Dame, rue Pharaon. Le monastère y conserva son nom de Saint-Antoine de Lézat. L'antique église dans laquelle saint Dominique priait aurait donc été placée vers l’ancienne église des Récollets, aujourd'hui du Calvaire. (Biblioth. nat., Cartul. de Lézat, n° 91644. — Pouillé, n° 11814. — A. Molinier, Hist. Lang., t. IV, p. 491.)

vous ordonne, au nom du Christ, de venir tous au rivage. Aussitôt les naufragés, à la vue des croisés et d’un grand nombre de spectateurs, apparaissent au-dessus des eaux, assis comme sur la terre ferme, chacun au lieu même où le fleuve l'avait entraîné. Les assistants leur tendent des lances et des piques et ils échappent sains et saufs: » Gérard de Frachet tenait ce récit des Frères, à qui Pierre de Salvagnac, noble citoyen de Cahors, témoin oculaire, l'avait raconté, « et il se disait prêt à certifier qu'il l'avait vu de ses yeux, quand il était au siège de Toulouse avec Simon de Montfort (1). »

(1) Vitæ fratrum, éd, Cormier, p. 55.

Raymond du Vilar donne à Dieu, à la Bienheureuse Marie, au seigneur Dominique, chanoine d’Osma, et à tous les Frères et Sœurs présents et futurs, habitant le monastère de Prouille, ce qu’il possède et peut posséder sur tout le territoire du Vilar, en dehors du château.

Pamiers, décembre MCCXI,

Manifestum sit omnibus hanc cartam legentibus sive audientibus, quod ego KR. de Villario', mea propria ac spontanea voluntate, dono et laudo* et concedo Domino Deco et Beatæ Mariœ et domino Dominico Oxomensi canonico, et cunctis fratribus atque sororibus in monasterio de Prolano, modo vel in futuro habitantibus, omnes meos honores? quos habeo vel habere debeo in toto territorio de Villario extra castrum, quœcumque sint vel ubicumque sint, terras scilicet cultas vel incultas, casales®, maloles®, vineas, prata, pascua, nemora, aquas, introitum® et exitum', obliasf et dominationes" et quidquid habeo vel habere debeo, ullo modo,

(a) Laudare, louer, garantir, approuver. À

(b) Honor, honneur, fief, bénéfice féodal, principal manoir d'un ficf.

(c) Casalis, chézal, domaine rural, maison à la campagne.

(d) Malolis, malhol, vigne nouvellement plantée.

(e) Introitus, droit d'entrée.

(f) Exilus, droit d'issue ou de sortie.

(9) Oblia, oublie, droit d’oubliage, rentes spéciales.

(h) Dominaliones, impôt dû au seigneur d’un lieu.

sl

extra castrum predictum de Villario, in omni territorio predicto. Et ego Raimundus de Villario predictus, ero bonus guirens de omnibus amparatoribus, qui ibi aliquid pro me vel ex mea parte ampararent, vel peterent, vel petere poterant, vel putabant. Et hoc laudo, amore Dei et pro redem=tione animœ mec et parentum meorum, super Omnia alia bona mea tam mobilia quam immobilia, quœ habeo vel sum habiturus,ubicumque sint. Hujus doni prœdicti testes sunt?: Dompnus episcopus Convenarum et Dompnus Vitalis Sancti Antonini Abbas, et Maurinus sacrista Sancti Antonini, et Bertrandus de Durbanno Archidiaconus, et Guillermus Cla= reti, et Dominicus Petri, et Raimundus Petrus de Causlirano, qui hanc cartam scripsit, in mense Decembris, regnante Christo*, Carcassonæ, Biterrensi et Reddensi, et in quibusdam partibus Tholosanis et Albiensibus, et Philippo Francorum rege, et Fulcone Tholosano episcopo, anno ab Incarnatione Domini M° CC’ XF.

Copie : Doat, t. XCVIII, F 4.

Dnprimé : Hist. Lanp.,t. VITE, p. 553.

/ Indiqué : Gall, christ,, t. XIII, p. 150.

COMMENTAIRE

I. — De Toulouse, après la levée du siège, saint Dominique se rend, ce semble, directement à son monastère de Prouille, et pendant que son illustre ami poursuit le cours de ses succès, le saint trouve une occasion de lui donner une nouvelle preuve de la vive affection qu'il lui porte à lui et à sa famille.

Montfort est en péril à Castelnaudary [1), et Alix sa

(1) Pierre de Vaux-Cernay raconte qu'au moment de parlir de Carcassonne pour Castelnaudary, un dimanche matin, après la messe à laquelle communia Montfort, un convers de Citeaux, voyant le comte préoccupé, veut par charité lui dire quelques paroles de réconfort. « Mais, pensez-vous donc, répond Montfort, que j'aie

femme, dans l'impossibilité de quitter Lavaur. Au même moment la petite Pétronille, que Dominique a baptisée, est à Montréal, confiée aux soins de sa nourrice, et Amaury, le fils ainé, malade à Fanjeaux. Le saint est heureux de reporter sur les deux enfants de son illustre ami une partie de cette sollicitude paternelle dont il entoure les chères Sœurs qui peuplent son monastère. Mais après la délivrance de Castelnaudary, Dominique, voyant les communications rétablies entre les deux époux et leurs enfants, se hâte de reprendre, si même il les a interrompues, ses courses apostoliques.

En décembre 1211, il est dans l’Ariège, à Pamiers. Déjà, au commencement de 1207, nous l’avons vu assister dans cette même ville,avecson évêque Diégo d'Osma, à la célèbre conférence où se convertirent les Vaudois Durand de Huesca et ses compagnons. Pamiers, situé au centre du Toulousain méridional ou comté de Foix, appartenait, on le sait, conjointement et au chef de la croisade et à l'abbé du monastère de Saint-Antonin de Fredelas, en vertu d’un accord conclu en 1209 (1); c’est à l'ombre paisible de ce monastère de chanoines réguliers de Saint-Augustin et sous la protection des deux coseigneurs, qu'eut lieu la donation mentionnée dans la charte dont nous allons maintenant parler.

peur ? C’est l’œuvre du Christ qui se fait : L'Église entière prie pour nous, je sais que nous ne pouvons être vaincus. » Et lorsqu'après le combat le comte revient à Castelnaudary, « sachant, dit le même historien, que la victoire est due à la vertu du Très-Haut, il descend de cheval à la porte de la cité, et, pieds nus, il se dirige vers l'église pour rendre grâces à Dieu de ses bienfaits. » « Tous, dans l'église, avec dévotion et enthousiasme, chantent le Te Deum et bénissent le Seigneur qui à fait de grandes choses pour son peuple et lui a donné de triompher de ses ennemis, » (Hist. Albig., ©. Lvt).

(1) Pierre de Vaux-Cernay, chap. Lvr. — A. Molinier (Géographie du Lang.) — La demeure seigneuriale du comte était au lieu dit « Le Castella, » qui domine la ville au sud-ouest, et l’abbaye était placée hors des remparts, à un kilomètre et demi, à l'endroit nommé

aujourd'hui le Mas-Saint-Antonin. Il ne reste plus que des débris de cette abbaye et une chapelle.

Il y avait dans le pays, en un lieu dit le Vilar (1), un seigneur nommé Raymond, possesseur de domaines, biens meubles et immeubles considérables. Ces biens consistaient principalement en terrains en friche, en terres cultivées, en vignes nouvellement plantées et vignes en plein rapport, en métairies, pâturages, prairies, eaux; enfin en redevances de natures diverses.

Or, en décembre 1211, en présence de témoins vénérables, Raymond du Vilar (2) déclare qu’il se dépouille, pour son salut et celui de ses parents, de tous ces biens sis au terroir du Vilar en dehors du château; il mentionne même les autres biens qu'il pourra acquérir dans la suite, et il donne tout, selon la formule d'usage, à Dieu d’abord, et à la très sainte Vierge Marie, puis au seigneur Dominique, chanoine d'Osma, et à tous les Frères et les Sœurs habitant actuellement et dans l’avenir la maison de Prouille, que dès lors il appelle un monastère. La donation, sans aucune condition, n’est donc point une simple inféodation, mais une donation à titre absolument gratuit. Quel puissant motif peut inspirer à Raymond une telle libéralité? Probablement le désir qu'il nourrissait déjà d'abandonner le

(1) Dans le département de l'Aude, à une dis'ance de quelques lieues l'un de l'autre, il y avait Vilar-en-Val, près de Lagrasse, le Vilar-Saint-Anselme, près de Limoux, et Villa-Savary, près de Prouille, tandis que le Vilar dont il est question ici parait avoir été dans le pays de Foix. Nous l'identifions avec un lieu du même nom situé, comme Pamiers, dans l'Ariège, non loin de l’abbaye de Lézai.

On trouve (Hist. Lang.), au douzième siècle, un Bertrand du Vilar donnant à l’abbaye de Lézat les deux tiers d'une église dont il était le patron, et le droit d'usage dans un bois, au profit de l’infirmerie du couvent.

(2) Un détail intéressant à noter : Au même moment, un Raymond du Vilar, originaire de Villa-Savary, connaît particulièrement saint Dominique. {tant diacre, il est témoin dans des actes de 1217 et de 1219 concernant Prouille. Plus tard, il devient chapelain ou curé de l'anjeaux, au nom du monastère ; il dépose également dans l'enquête de 1233 ; et comme scribe ou notaire, et comme témoin, il intervient dans un grand nombre d'actes importants jusque vers l'année 1256.

monde. De fait nous le voyons peu après se consacrer à Dieu dans cette abbaye de Saint-Antonin. En 1233, il y occupe la charge de cellérier, et, avec les Prieurs dominicains de Prouille et d'Agen et le Prieur de Saint-Antonin, il préside une enquête relative à la canonisation du B. Dominique, dans laquelle un chanoine de l’abbaye, nommé Raymond, dépose que le saint l’a guéri de la fièvre en lui imposant les mains {{)}. Ce chanoine ne serait-il pas Raymond du Vilar lui-même, et cette guérison n’aurait-elle pas été la cause déterminante de la grande générosité dont nous le voyons user envers saint Dominique et le monastère de Prouille ?

IT. — Les témoins de cette donation sont: 1° l’évêque de Comminges (2, Garcias de l’Orte. Fidèle à la cause de l'Église, pendant que le comte de Comminges était dans le camp ennemi, cet évêque, que Pierre de Vaux-Cernay appelle un homme d’une sainteté admirable — miræ sanctilatis — était peut-être venu, au milieu de la tourmente, chercher un abri dans le monastère fortifié de Saint- Antonin. Il fut,avec Navarre, évêque de Conserans, undes membres de l'Église les plus actifs et les plus zélés du parti des croisés. Nous le verrons, à la fin de décembre 1212, assister àl’Assemblée de Pamiers, et nous le retrouverons à Muret en 1213, avec saint Dominique. C’est lui qui, avant la bataille de Muret, recevant la relique de la vraie croix des mains de l’évêque de Toulouse, monta sur un tertre, et, bénissant l’armée, lui jeta ce vaillant cri de guerre, inspiré par la foi: « Au nom de Jésus-Christ, marchez: je vous servirai de témoin au jour du jugement; je vous

(t) Echard, t. I, p. 56. — Mamachi, App., p. 137. ’

(2) Le diocèse de Comminges s’étendait dans les départements actuels de la Haute-Garonne, Gers, Hautes-Pyrénées, et même jusqu'en Espagne. A. Molinier (Géogr. histor. de la prov. de Languedoc, p. 87). Saint-Bertrand de Comminges, l’ancienne ville épiscopale, se trouve à trois lieues et demie de Saint-Gaudens. Son magnifique cloître est classé parmi les monuments historiques.

sérai garant que tous ceux qui succomberont dans ce combat glorieux obtiendront aussitôt l’éternelle récompense et la gloire du martyre, ‘pourvu qu'ils soient, confessés et qu’ils aient le ferme propos de se confesser, s'ils échappent à la mort, des péchés qu'ils n’auraient pas encore accusés, » 2° Un autre témoin est Maurin, chanoine de Saint-Antonin, investi dès lors d’une des premières dignités de l’abbaye, celle de sacriste, Maurin deviendra plus tard prieur et ensuite abbé de cette collégiale; en cette qualité, il déposera, en 1233, dans l’enquête préparatoire à la canonisation de saint Dominique prescrite par Grégoire IX. Dans cette enquête, l’abbé de Boulbonne {1}, Pons de Saint-Victor, qui, étant archidiacre de Toulouse, avait connu intimement le B. Dominique, fit de lui ce portrait : « Il fut un zélateur des âmes, fervent dans la prière et la prédication, d’une grande religion, gardant admirablement la discipline régulière; exemple vivant, pour ses frères, de toutes les vertus. Humble, se méprisant lui-même, fuyant la gloire du monde, il aimait la pauvreté et les vêtements vils et grossiers, Chaste, patient et calme au milieu des persécutions, joyeux dans l’épreuve, sévère pour lui-même, il se montrait bon pour autrui, large, hospitalier, ami de tous les religieux, le père, le consolateur des f:ères infirmes et de ceux qui étaient dans la tribulation. Passionné pour l’œuvre de la foi et de la paix, il fut l'adversaire déclaré de l'hérésie. Les péchés du prochain le torturaient à ce point qu’il pouvait s’attribuer cette parole de l’Apôtre : Qui est infirme et que je ne le soie pas! » Or quand vint son tour de déposer, l'abbé de Saint-Antonin, s’appropriant la déposition de l’abbé de Boulbonne : « Tout cela, dit-il, est

(1) Boulbonne, près de Mazères (Ariège), était une abbaye puissante de l'Ordre de Citeaux. Saint Dominique la visitait souvent dans ses voyages apostoliques ou encore lorsqu'il se rendait à Toulouse (Cf. Gall. Christ., t, 1, 109. — Hist. Lang., t. VI, p, 495).

vrai et certain, Je l'ai vu moi-même, j'ai entendu Dominique pousser des gémissements dans la prière, répandre d'abondantes larmes ({). »

Les trois derniers témoins furent Bertrand de Durban, (Ariège), alors archidiacre du pays de Foix; Guillaume Claret, probablement le compagnon du B. Dominique, qu’il faut distinguer d’un autre Guillaume Claret, moine à Boul: bonne dès l’année 1199 ; Dominique Pierre. Nous éprouvons le plus vif regret de n'avoir pu identifier ce dernier témoin, tant nous avons le désir de faire connaître authentiquement tous ceux que la divine Providence a mis sur cette terre en rapport direct avec saint Dominique; plus tard, peut-être, rencontrerons-nous sur nos pas ce Dominique Pierre au cours de nos recherches et de nos investigations, et nous ne manquerons pas de le faire connaître à nos lecteurs.

III. — Enfinle scribeR. Pierre de Causliran fait remarquer qu’il a écrit la présente charte « au mois de dé-

(1) Rapprochons de ces témoignages précieux ceux des autres contemporains qui, d’après l'enquête de 1233, se sont trouvés aux mêmes lieux et à la même époque en rapport avec saint Dominique ;

« Je l'accompagnais dans ses voyages, dit l'un d’eux, moine cistercion de Boulbonne. Sa pauvreté était parfaite; si on lui offrait un vêtement, tout aussilôt il en faisait don à quelque Frère. » Un autre moine de Boulbonne, du nom de Claret, nous donne ce détail : « Alors même qu'il n'était encore que chanoine d'Osma, il évilait de toucher aux viandes qu’on lui servait ainsi qu'aux autres Frères. 11 ne les refusait pas, mais il les cachait discrètement parmi d'autres mets. » — Maitre Arnaud de Campragna, l’ancien arbitre de la conférence de 1207, devenu sacriste de l'abbaye de Saint- Antonin, dit aussi : « Il a combattu énergiquement l'hérésie par la parole et par l'exemple d'une bonne vie. Infatigable à promouvoir de toutes ses forces le bien de la paix ct de la foi, il ne craignait pas, pour mieux réussir, de s’exposer à maints périls.» « Quand nous traversions une forêt, rapporte Raymond Garcias, il restait en arrière, et lorsqu'on allait à sa recherche, on lo trouvait priant à genoux, sans nul souci des loups qui s'attaquaient fréquemment aux passants. » [Enfin G, de Verniolle (Ariège), après avoir confirmé tous ces témoignages, ajoute cette particularité : « De préférence, dit-il, l’église élait son lieu de repos; c'était là que d'ordinaire il prenait son sommeil. — Cujus lectus crat ecclesia præcipue. »

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cembre, de Christ régnant à Carcassonne, à Béziers, dans le Razès, et en certaines parties du Toulousain et de l’Albigeois, Philippe (Auguste) étant roi de France, et Foulques évêque de Toulouse, en l’an de l’Incarnation du Seigneur 1211 (1). » C'est qu’en effet, aux yeux de tous, en ces temps bien différents du nôtre, la chrétienté avant tout était le royaume du Christ. Les princes ne régnaient que par lui et en son nom, et comme, dans ces régions reconquises sur l'hérésie par l'armée de la foi, il n’y avait plus de pouvoirs catholiques, le Christ avait repris ses droits et il y régnait directement par son Église, jusqu’à ce que celle-ci y eût établi un prince chrétien. En France, le Roi n'avait pas prévariqué; aussi son autorité n'’était-elle nullement contestée! Ce règne du Christ sur toute créature, qui est ici officiellement accusé et reconnu, n'’était-ce pas la préoccupation dominante du B. Dominique? l'explication, la raison d’être des labeurs, des prières, des souffrances, des prédications de toute sa vie? La charte de décembre 1211 exprimait donc ainsi ce qui se passait au plus intime de son âme.

Terminons par le récit d’un fait qui s’accomplitau même temps dans le pays de Foix, Gérard de Frachet le raconte en ces termes : « En ces mêmes parties de Toulouse, le B. Dominique traversait souvent, à gué, la rivière de l'Ariège. Un jour, il advint qu’au moment où le saint relevaitson vêtement, au milieu de la rivière, les livres qu’il portait sur sa poitrine s’échappèrent et tombèrent dans le fleuve. Bénissant le Seigneur de l'accident, Dominique gagna la demeure d’une dame qui avait coutume de lui

(1) Ontrouve la date du règne de Jésus-Christ — regnante ou imperante Chrislo -— dans les actes des martyrs depuis le troisième siècle, et dans les chartes au moins du sixième au douzième; celte manière de dater, qui n’est souvent qu’une formule de dévotion, désigne quelquefois aussi un interrègne, quand elle est jointe à la formule : Regem expectante (De Wailly, — Æléments de paléographie, t. I, p. 246).

donner l’hospitalité et l'avait, à cause de ses mérites, en grande vénération. Quand il lui eut appris la perte de ses livres, elle en fut fort affligée, « Ne vous contristez pas ainsi, lui dit le Bienheureux, nous devons supporter avec patience ce que Dieu, à l'encontre de nous, juge bon d’ordonner.» Or, quelques jours après, il se trouva qu’un homme alla pour pêcher, précisément à l’endroit où les livres étaient tombés. Il jette l'hameçon et voici que, croyant tenir un gros poisson, il sort de l’eau les livres du saint aussi intacts que si on les eût conservés dans un meuble, fait d'autant plus merveilleux que rien, ni cuir, ni écrin, n’avait pu les défendre du contact de l’eau. La pieuse matrone pritles livres et, avec grande joie, les fit parvenir au B. Père (1). »

(1) Le texte d'Echard ajoute : « AToulouse.»r — Nous avons préféré celui de l'édition Cormier (Vitæ Fratrum, p. 55).

Foulques, évêque de Toulouse, exempte le monastère de Prouille de l'obligation de payer dimes et prémices pour les biens acquis depuis la fondation, en 1206.

Fin de 1211,

Manifestum sit omnibus prœsentibus et futuris hanc cartam legentibus sive audientibus quod Dominus Fulco Dei gratia Tholosanæ sedis minister humilis, dedit et concessit, cum consilio et assensu Domini M. prœpositi Sancti Stephani, in quantum fieri potuit —ad preces Domini Dominici Oxomensis prœcipue sibi visum fuit esse pietatis et misericordiæ — Ecclesiam beatæ Mariæ de Pruliano et territorium per triginta passus sibi adjacens ex utraque parte circa prœdictam Ecclesiam, ut in jure canonum repe= ritur, mulieribus conversis per prœdicatores ad prœdicandum contra hœreticos et ad repellendam hoœresim pestiferam delegatos, tam prœsentibus quam futuris ibidem religiose viventibus, absque tamen decimis et primitiis; ita quod vero decimæ et primitiæ, quæ ad jam dictam ecclesiam, jure parochiali, aliquando spectasse videntur, ecclesiæ quæ est in Phanojovis reddantur ex integro ; ipsam vero Ecclesiam possideant absque aliquo censu et servitute et quiete deinceps. (Quœ) jam dicta ecclesia vel Dominæ prefatæ, donatione vel emptione vel aliquo modo juste

2 True

acquisierunt, sine decimis et primitiis nunc a Domino predicto Episcopo vel ab ejus successore conceduntur : Data anno Domini MCCXI, regnante Christo ‘in Biterris et Carcassonne, et in Reddensi et Albiensi partibus ; et regnante Philippo Francorum rege et Fulcone Tholosano, Episcopo. Hujus rei testes sunt: frater Aymericus et frater Joannes et frater Dominicus, et Petrus donatus et Raymundus Petrus de Causerano qui hanc cartam scripsit.

Copie: Arch. du monastère actuel de Prouille, ms. Combefort (dixseptième siècle).

Bibl, nat. Paris. fonds français, ms. 8670 (dix-huitième siècle).

Imprimé : Echard, t.1, p. 7. — Mamachi, 4pp., p. 39 (texte incomplet’,

COMMENTAIRE

I. — Ce document n'offrirait qu'un médiocre intérêt, s’il ne contenait sur le personnel des Frères, dans ces premiers temps, un renseignement précieux.

Ainsi qu’il ressort de l’acte premier de ce cartulaire, l'évêque Foulques avait déclaré donner seulement l’église de Prouille avec un terrain de trente pas tout autour et en réserver les revenus, dimes et prémices à l’église paroissiale de Fanjeaux; mais plus tard, lorsque le monastère, par donation ou autrement, eut acquis d’autres biens, on se demanda si la réserve imposée par l’évêque s’appliquait à ces biens. Foulques, consulté, en accorda verbalement l’exemption (1). Un acte officiel en fut dressé par écrit, et

(a) Dans les copies d'où cotte pièce a été extraite, il y a regnante Chrislophoro; évidemment on doit lire regnante Christo, comme dans l'acte qui précède, rédigé par le même scribe et à la même époque. /

(1) C'est du moins ce que nous ont permis d’en juger les copies qui nous restent de ce document : celle de Combefort, prise sur l'ancien Bullaire du monastère aujourd'hui malheureusement disparu, est très défectueuse; celle du manuscrit 8670 l'est encore plus. Echard et Mamachi n'ont eu sous les yeux ni l'acte de 1206, exhumé depuis eux des archives du diocèse de Saint-Papoul par les auteurs

les témoins appelés à faire foi de son contenu furent choisis parmi les Frères présents à Prouille. C’est à cette circonstance toute fortuite ou, pour mieux dire, providentielle, que nous devons de les connaître: le Frère Aymeric semble originaire de Prouille ou de Fanjeaux (1), le Frère Jean n’est pas Frère Jean de Navarre, puisque celui-ci reçut l'habit canonial des mains du Bienheureux, à Toulouse, en 1215, mais plutôt le Frère convers en faveur duquel le saint, ému de compassion, fit un miracle en traversant les Alpes (2). Le Frère Dominique est assurément le pieux Frère Dominique de Ségovie, que le B. Jourdain nous dit avoir été, avec Guillaume Claret, un ouvrier de la première heure dans la fondation de Prouille (3). Quant au donné Pierre, ne serait-il pas ce P. Martel qui, devant l'inquisiteur, en 1245, affirmait qu'après sa conversion de l’hérésie, il avait vécu près de douze années avec saint Dominique (4), si toutefois l'âge qu'il avait alors permet cette identification? Le scribe Raymond Pierre ne s'appelle plus cette fois de Causliran, mais de Causeran ou Couserans, ce qui parait plus admissible, le Couserans ayant une partie de son territoire dans le département de l'Ariège, tandis que nous n’avons découvert aucune localité du nom de Causliran. Enfin la manière de dater, regnante Christo, etc., étant la même que pour l’acte précédent, nous fait entendre que les deux

du Gallia, ni l'acte intégral de 1211,.êt ils ont cru que ce dernier n'avait eu d'autre but que de rendre définitive la première donation, faite d'abord à titre provisoire. En pareil cas, on reprenait le texte de l’acte primitif en le modifiant d'après les nouvelles indications.

(1) Dans plusieurs actes de 1213, nous verrons des Aymeric en rapport avec saint Dominique, soit comme témoins, soit comme vendeurs de terrains avoisinant le monastère.

(2) Vies des Frères, éd. Cormier, p. 57.

(3) Cf. Ie présent Cartulaire, p. 166.

(4) Cf. Cartul., p. 184. — Voir aussi sur les donnés de Prouille, Cartul., p. 163, et plus loin certains actes de 1212, etc.

documents rédigés par le même scribe sont du même temps.

II. — Le sanctuaire, vénérable à tant de titres de Notre-Dame de Prouille, devint bientôt trop exigu pour les besoins spirituels d’une communauté qui grandissait tous les jours; bientôt il fallut bâlir une église conventuelle plus spacieuse. C’est au neuvième Prieur du monastère, le P. Arnaud Séguier, qu’en revient l'honneur, « In 1267, écrit Bernard Gui (1), le lendemain de la fête de saint François, le 5 octobre, la première pierre fut posée et l'église commencée à l'honneur de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu, par le même Prieur Arnaud Séguier et par le noble Gui de Lévis, maréchal de Mirepoix (2). Ensuite, la grâce divine y aidant ainsi que les mérites de la même glorieuse Vierge Marie et du B. Dominique notre Père, l’entreprise fut poursuivie jusqu'à son entier achèvement, par le susdit Pricur et par les Frères. Eten la fête de l'Épiphanie de l’année 1286, Arnaud Séguier célébra solennellement la première messe à l’autel majeur de la nouvelle église. » On conserva religicusement la chapelle primitive qui était à quelque distance, du côté où, plus tard, fut édifiée l'église Saint-Martin. Jean de Réchac (3), quand il visita Prouille en 1642, la vit encore debout, mais profanée et dans un état de délabrement qu’il attribue à l'affaissement de la vice régulière. En 1724, elle n'existait plus (4). C'est que le monastère, grâce aux Prieures imposées par l'autorité royale, avait, comme à Poissy (5),

(1) B. Gui, Fondalions, — (Bibl. Toul., ms. 490.)

(2) Ce Gui de Lévis-Mirepoix était le fils de l'illustre lieutenant de Simon de Montfort. Deux de ses parentes, Isabelle et Jacqueline, étaient alors religieuses dans le monastère.

(3) Cf. Jean de Réchac, Vie de saint Dominique.

(4) Cf. Bibl. Nat., ms. 8670.

(5) CE R. P. Chapotin, O. P., La Guerre de la Succession de Poissy.

passé, au seizième et au dix-septième siècles, par de mau rais jours , et, à cette heure, on ne sait pas le lieu précis où se trouvait, à Prouille, l'emplacement de ce sanctuaire, vrai berceau de l'Ordre des Frères-Prêcheurs.

Saint Dominique réconcilie et absout de l’hérésie Arnalde de Frémiac, P. Covinens et Ermengarde, toutes les trois de Fanjeaux,

Vers 1211.

I. — De Fanojovis, anno et die predictis (r11° ydus marcii MCCXLV°eh.

Arnalda de Fremiac uxor quondam Arnaldi de Fremiag, testis jurata, dixit super heresi et valdesie (sic) quod, dum erat juvenis, Hysarnus Bola avunculus ipsuis testis compulit ipsam intrare sectam hereticorum, et fuit hereticata induta per vi annos; et, dum ipsa testis fuit hereticata, interfuerunt dicte hereticationi Saura uxor Raimundi Amelii del Morter defuncta et Curta’ uxor Raimundi Ferrandi defuncta et Raimundus Ferrandi defunctus ; et vidit plures homines de Fanojovis et mulieres ad hereticos qui modo sunt defuncti ; et fuit confessa fratri Dominico et reconciliavit ipsam et habuit penitentiam quod portaret duas cruces, a parte ante, quousque duceret maritum et portavit eas per unum annum et postea duxit maritum..….

(a) C'est-à-dire 12 mars 1246, — Enquête de Fr. Bernard de Caux; Bibl. publ., Toulouse (ms, 609, f° 160 b.).

(b) Le ms. 609 de Toul-use porte Curta. Doat a lu partout Turca ou Turcha dans l'enquête de Fr. Ferrier, mais Curla paraît être le vrai nom. Il faudra donc lire désormais Curta et aussi (p, 118 de l'Introduction) Curta, femme de Raymond Ferran, et Longebrune, femme de P.-R, de Tonnens.

II. — De Fanojovis, anno et die predictis (X°, Kal. aprilis, MCCXXMeh.

P. Covinens uxor B. Mairanel testis jurata dixit quod, cum ipsa testis esset decem annorum vel duodecim, Petrus Coloma frater ipsius testis erat credens hereticorum, et fecit eam dari hereticis ; et ipsa fuit heretica induta per duos annos et tunc manebant heretici publice apud Fanum Jovis et per totam illam terram et ipsa testis manebat cum dictis hereticis apud' Fanum Jovis et adoravit pluries hereticos et vidit adorare plures, sed, postquam recognovit se, noluit esse cum hereticis ; ymo dimisit sectam hereticorum eorum, et accepit virum, et stetit in fide catholica ; postea non vidit hereticos, nec credidit eos esse bonos homines, nec adorayit eos nec dedit nec misit, nec eorum predicationes audivit.… Item dixit quod Petrus Coloma frater ipsius testis fecit se hereticum, et, postquam fuit hereticus, ipsa dedit ei panem et vinum semel et adoravit cum et fuit tempore supradicto ; et fuit reconciliata per sanctum Dominicum.

/ III. — Anno quo supra, VII Kal. septembris (1243)?.

Marquesa uxor quondam Bertrandi de Pruliano, olim de Fanojovis, modo de Pruliano testis jurata... dixit quod Ermengardis mater ipsius testis recessit cum Turcha° heretica a Castro Fanijovis et ivit apud Avellanet, et ibi heretificavit se et assumpsit habitum hereticorum ; et tuncipsa testis, hoc audito, cucurrit illuc ad matrem suam et reduxit eam secum apud Fanumjovis et deseruit ibi dictam séctam et fuit ibi reconciliata per fratrem Dominicum. Interrogata dixit quod ipsa non adoravit tunc matrem suam nec alios hereticos. De tempore sunt triginta duo anni, etc.

(a) C'est-à-dire 23 mars 1246.— Enq. de Fr. B. de Caux. Bibl. publ. Toul., ms. 609, f° 161 b.

(b) Enquête de Fr. Ferrier. (Bibl. nat., Paris. Doat, t. XXILI, f° 96.)

(c) Voir la note de la page précédente sur ce même nom.

COMMENTAIRE

Prouille était pour saint Dominique le coin de terre privilégié où il aimait à se retrouver après ses courses apostoliques ; le temps qu'il n’y consacrait pas à la contemplation ou à l'éducation religieuse de ses filles dans le Christ, il l'employait à évangéliser les bourgades voisines du monastère, Fanjeaux principalement. Il n’y rencontrait plus de persécutions comme avant la venue des croisés ; les chevaliers que Montfort a préposés à la garde de ces places ne le toléreraient pas. Néanmoins, en dépit de leur protection, de la conversion éclatante des premières Sœurs, des miracles et des exemples du saint, malgré l'éloignement des sectaires influents, l’hérésie n’a pas désarmé: ellecompteencore denombreuxadeptes à Fanjeaux. Aussi est-ce souvent que, toujours animé du même zèle, Dominique gravit les sentiers abrupts qui y conduisent, ramenant de temps en temps au bercail quelques-unes de ces brebis égarées qu'il réconcilie avec l'Église; si rares qu'ils soient(1),les documents que nous tentons d’interpréter en sont la preuve.

I.—Arnalde de Frémiac étaitorpheline de père et de mère. A l’âge de dix ou douze ans celle est contrainte, ainsi que la pläpart des fondatrices de Prouille dans leur jeunesse, d'entrer dans la secte cathare par Isarn Bola{2), son oncle et

(1) Déjà nous avons indiqué la cause d’une lacune aussi regret- {able Les registres d'enquête ont pour la plupart disparu, ceux du B. Guillaume Arnaud entièrement. Bertrand de Quiders raconte qu'après le meurtre des BB. Inquisileurs à Avignonet, il arencontré le chef hérétique Bernard de Maireville, près de Montmaur, et qué, pour huit sous toulousains, il lui vendit un de leurs livres. N'étaitce pas leur registre d'enquête ?

(2) Isarn Bola parait s'être repenti de sa conduite à l'égard de sa nièce et, dès l'année 1212, on le sent sous l'influence bénie de saint Dominique avec qui des questions d'intérêt le mettent en rapport, et jamais plus on ne retrouve son nom dans les registres inquisitoriaux.

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son tuteur, las d’être obligé de lanourrir et del’élever. Cet acte coupable dut se passer vers 1205, au moment des célèbres conférences de Montréal et de Fanjeaux, La jeune Arnalde fut alors hérétiquée solennellement,

Les notables du pays assislèrent en nombre imposant à la cérémonie de ce consolamentum. Parmi eux Arnalde désigne nommément danssa déposition Raymond Ferran (1) et Curta, sa femme, Raymond Amiel du Mortier et sa femme Saura; elle ne dit pas qui fit l'hérétication, ni à laquelle des Parfaites elle fut livrée par son oncle. Elle demeura hérétique vêtue pendant six années. Enfin elle connut saint Dominique, et celui-ci, la prenant en compassion, se contenta de lui imposer la pénitence préservatrice de porter deux croix sur la poitrine jusqu’à ce qu’elle se mariât. Un an après, à l’âge de dix-huit ans, elle épousa un de ses parents, Arnald de Frémiac. En 1215, elle était veuve. C'est uniquement par sa déposition que l’on connail ces circonstances particulières de sa vie. Nulle part ailleurs; dans les procès-verbaux d'enquête sur l’hérésie, ni elle ni son mari ne sont nommés. Ils furent donc, semble-t-il, l’un et l’autre fidèles à la grâce d’un mariage chrétien préparé par la bénédiction que donna saint Dominique à + jéune Arnalde, le jour de son abjuration.

IT. —P.Covinens, au moment où le B. Dominique commençait son apostolat à Fanjeaux, était orpheline comme Arnalde de Frémiac! Elle n'avait qu’un frère appelé Pierre Colom (2), tailleur de son état et marchand d'étoffes, et en même temps fervent Croyant de la secte. Sa jeune sœur lui étant

(1) Raymond Ferran, de la noble maison des Durfort, était seigneur de la Force, aujourd'hui le village du même nom, situé à peu de distance de Prouille, sur la route de Carcassonne à Saïnt-Girons, entre Montréal et Fanjeaux. Raymond Ferran et sa femme se firent plus tard hérétiquer et, après avoir été ensemble des Croyants fanati= ques, ils se séparèrent et tinrent, chacun pour son compte, publique:

po maison, Les du Mortier restèrent Croyants opiniâtres jusqu'à a lin.

(2) Tantôt ce nomest écrit Colom ou Coloma, d’autres fois Columba …

ne

à charge lorsqu'elle eut dix ou douze ans, Pierre Colom « l’obligea, dit-elle, de se donner aux hérétiques. » On lui administra le consolamentum, on la revêtit de l’habit des Parfaites et elle vécut ainsi deux années dans les pratiques cathares. Pierre Colom, trop compromis à l’arrivée des croisés pour demeurer à Fanjeaux, se mit à l'abri dans quelque place forte d’un pays voisin, peut-être à Monségur, et s’y fit hérétiquer. Libre d'eile-même, P. Covinens, à l’âge de quatorze ou quinze ans, se reconnut, dit-elle encore, et ne voulut plus avoir rien de commun avec l’hérésie. Bientôt elle se maria, « persévéra dans la foi catholique et vécuten bonne chrétienne. » Saint Dominique fut l'instrument providentiel de sa conversion et de sa réconciliation. C’est ellemême qui a révélé ces détails intéressants, lorsque trente: quatre ans plus tard elle déposa devant frère Bernard de Caux. B. Mairanel, son mari, vivait encore, et ni elle ni lui ne sontnommés ailleurs dans les registres inquisitoriaux ; signe indubitable que P. Covinens a correspondu à la grâce que le Seigneur lui a faite par le ministère de son serviteur Dominique. Quant à Pierre Colom, on le voit circuler sans cesse et parcourir la contrée. Il revient souvent à Fanjeaux, tantôt ouvertement quand les ennemis de l'Église triomphent, tantôt secrètement lorsqu'il craint. Sa sœur, assure-t-elle, ne lerevit qu’une fois. Il était dans le besoin, elle lui donna du pain et du vin et eut même la faiblesse de l’adorer tant élait grand le prestige qu’exerçait, même sur les bons, l’austérité des Parfaits,

IT. — Ermengarde appartenait à l’une des principales familles de Fanjeaux, si l’on en juge par ses alliances; malheureusement elle fréquentait Curta, femme de Raymond Ferran. Celle-ci, ne s’estimant plus en sürelé après l'installation des croisés à Fanjeaux, prend la fuite un jour et transporte son domicile à Lavelanet, château fortifié dans le voisinage de Monségur et d’un très difficile accès. Ermengarde, quoique fort avancée en âge, suit Curta à

Lavelanet, et, pour se l’attacher définitivement, Curta lui fait recevoir le consolamentum. Ermengarde avait un fils et deux filles. Le fils, Auger-Isarn, se fit hérétiquer à son lit de mort en 1233; l’une des filles, Julienne, fut mariée à P.Baudriga, dont le père, nous le verrons, fut réconcilié par saint Dominique en 1214 ou 1215. Enfin la seconde fille d'Ermengarde, nommée Marquise {1}, avait épousé, en premières noces, un chevalier de Roquefort, château des environs de Mirepoix. Un jour Marquise apprend ce qui est arrivé. Elle court à Lavelanet, exhorte sa mère à revenir avec elle et, la ramenant à Fanjeaux, ellela présente à saint Dominique, qui, prenant en pitié cette malheureuse plutôt séduite que pervertie, l’absout et la réconcilie.

(1) Cette filles d'Ermengarde, pleine d’une si religieuse sollicitude pour l’âme de sa mère, ne fut pas toujours elle-même sans compro0mission avec la secte. Mariée en secondes noces à Bertrand de Prouille, elle passa les dernières années de sa vie non loin du monastère des Sœurs. Maître Raoul, chanoine ou official de Narbonne, faisant fonclion d’inquisiteur, sè servit d'elle pour aller à la découverte d'hérétiques fugitifs ou en rupture de ban. (Doat, t. XXIII, f° 96).

‘Jsalger de Fenouillet et Raynès, son frère, pourle rachat de leurs âmes et de celles de leurs parents, donnent spontanément et de bon cœur à Dieu, à la B. Marie de Prouille et à toutes les moniales, qui en celieu et à perpétuité serviront Dieu etsainte Marie, tout ce qu’ils possèdent sur le territoire de Fenouillet, dans le Razès, au diocèse de Narbonne.

Prouille ou Fanjeaux, 9 février 1212°,

Notum sit omnibus hoc audientibus, quod ego Usalguerius de Fenoleto, et ego Raines frater ejus, et simul ambo, bono animo ac spontanea voluntate, et sine omni dolo per nos et per omnes successores nostros, damus et concedimus et tradimus sine omni nostro nostrorumque retentu, Domino Deo et Beatæ Mariæ de Pruliano et omnibus monialibus ibidem nunc et in perpetuum commorantibus, et ibi Deo et Sanctæ Mariœ servientibus, et semper permanentibus, pro redemptione animarum nostrarum et parentum nostrorum ; totum quidquid habemus vel habere debemus

(a) Combefort assigne à cet acte la date du 9 février 1208; mais en 1208, le 9 février ne tombait pas un jeudi, L'opinion motivée d'Echard et de Mamachi, qui placent cette date au 9 février, semble plus plausible. On comprend mieux ainsi pourquoi, le 27 avril suivant, l’évêque Foulques étant à Fanjeaux avec saint Dominique, les donateurs en ont profité pour mettre, en présence de l’évêque comme on le verra bientôt, le bienheureux Père et Fr. Guillaume Claret en possession corporelle du lieu de Fenouillet.

lire

in territorio de Fenoleto et in terminis ejus, in terris cultis et incultis, pratis, pascuis, aquis, nemoribus et hominibus, et omnia, quæ, alio jure, nobis contingunt vel contingere possunt in prædicto territorio, ut habeant et teneant ét semper possideant, ad omnem suam voluntatem faciendam, dictum territorium quod situm est in Narbonensi diocesi, in terra Redesiïi, et concluditur inter territorium de Fontazellis et territorium de Onelio*. Et nos erimus inde sempér boni guirentes bona fide. Testes hujus rei sunt Pontius capellanus, Raimundus Garda, Magister Paganus, Ysarnus Bola, Petrus Boer. Facta est carta ista V° idus februarii, feria quinta, anno ab Incarnatione Christi MCCXI regnante Philippo rege Francoruin. Arnaldus Sancii de Lauraco scripsit.

Copie : Combefort (d’après l’ancien Bullaire de Prouille, p. 45). Imprimé : Jean de Rechac, t. I, p. 202. -— Percin (mon. conv. Tolos.,p 6), où il dit: reperio in ms° Prullii hanc cartam, —- Echard,

t. I, p. ro, note, — Mamachi, app., p. 40.

COMMENTAIRE

L'année 1212 s'ouvre, pour l’œuvre de saint Dominique, par une donation non moins importante que celle de Sauzens. À quelques kilomètres de Fanjeaux, au Midi, est le village de Fenouillet autrefois place fortifiée, et seigneurie dépendant de la vicomté du Razès. Les deux frères, Usalger et Raynès (1) en étaient les châtelains en 1242.

(a) Onelium n'existe pas; peut-être faut-illire Onosum, Onos, actuellement Honnoux, village placé au sud de Fenouillet:

(1) Certains auteurs ont insinué que Prouille n'a été l'objet de libéralités semblables que de la part de chevaliers venus du nord comme Montfort. Or, Usalger ct Raynès, comme Raymond du Vilar (Ariège), étaient du pays. Un Usalger de Pieussan, sur son lit de mort, laisse une partie de ses biens aux chanoines de Saint-Nazaire au nombre desquels il demande d'être admis, et établissant le vicomte de Béziers son exécuteur testamentaire, il lui lègue les domaines et

les châteaux dont il est le possesseur dans-le Razès cet le diocèse de Toulouse.

PT

Ils y possédaient non seulement des terres cultivées, des prairies, des vignes et des bois, mais encore tous les droits seisneuriaux, celui de justice en particulier (1). Or à l’entrée du carême, les deux frères viennent trouversaint Dominique et lui déclarent qu’ils abandonnent spontanément et libéralement ces biens et ces droits aux religieuses ou moniales —que l’on remarque cette expression — qui servent et serviront en ce monastère à perpétuité le Seigneur Dieu et sainte Marie. » Témoignage évident de la dévotion spéciale que l’on professait dès l’origine à Prouille pour la Très Sainte Vierge!

Dans cette donation, à quel sentiment ont obéi les deux

frères? Est-ce à la reconnaissance ou à la vénération que leur ont inspiré les vertus du saint?

L'acte du 9 février 1212 ne nous donne aucune lumière

sur ce point; les bienfaiteurs se bornent à exprimer qu'ils

ont en vue leur salut et celui de leurs parents, selon une

formule universellement en usage à cette époque.

Usalger et Raynès prolongèrent pendant quelques mois leur séjour à Prouille : nous les voyons prendre part à des actes passés en faveur du couvent; puis le silence se fait sur eux et ce n’est qu’en 1227 que le nom de Raynès revient dans un acte de donation accompli par Gauceran d’Alamans (2). .

Les témoins sont : Pons, chapelain ou curé de Fontazelles, dont Fenouillet dépendait; maître Payen, personnage notable du pays. En 1207, les chevaliers de Mirepoix, accordant des coutumes et franchises à cette ville, font

, C'est ce que fait entendre ce mot ef homines de notre texte.

(2) Doat, t. XOVIIT, f° 63. — Un Raynès, chevalier et parent d'Hugues de Rustiques (Aude, arr. de Carcassonne), est, en 1252, à Jaffa, dans la croisade de saint Louis, sous les ordres d'Olivier de Termes, pour le compte d'Alpho»se de Poitiers. D'autre part, un Usalger, vers 1234, est élu abbé du monastère d’Alet (Aude, cant. de Limoux). Ne seraient-ce pas nos pieux donateurs ?

assister maitre Payen à la transcription de l'acte qui en témoigne (1).

Puis ce sont Isarn Bola, l'oncle de la jeune B. Covinens, absoute récemment de l'hérésie par saint Dominique ; Pièrre Boer, probablement le mari d’Ermengarde du Mas-les-Saintes-Puelles, que le Saint a réconciliée en 1207 (2). Enfin Raymond Garda que nous n’avons pas réussi à identifier. Pour la première fois apparaît, en qualité de scribe de la curie de Fanjeaux, Arnald Sans de Laurac, qui sera désormais le rédacteur habituel des actes intéressant le monastère jusque vers l’année 1293, où il seraremplacé par Raymond du Vilar, plus tard curé de Fanjeaux.

En 1212, il n'y avait encore à Fenouillet qu’une chapelle: l’église paroissale étant à Fontazelles (lieu qui, à cette heure, n'estplus qu’un hameau de 170 habitants), les dimes et les prémices revenaient de droit à cette église. Il en fut ainsi jusqu'à l’année 1278, où l'archevêque de Narbonne, Pierre de Montbron, fit don au : monastère de léglise elle-même. Les termes dont se sert en cette occasion Pierre de Montbron sont si élogieux pour Prouille que l’on nous saura gré de les faire connaitre : « Au nom du Seigneur, Amen! C’est notre devoir, dit l'archevêque, de favoriser de faveurs spéciales ceux qui se vouent pleine: ment, de corps et d'âme, la nuit et le jour, au culte divin. Par conséquent, Nous, Pierre, par la miséricorde de Dieu archevêque de la sainte Église de Narbonne, considérant les œuvres nombreuses de perfection accomplies sans cesse dans le monastère de Sainte-Marie-de-Prouille, jadis construit par le B. Dominique, ainsi que nous le tenons de beaucoup de témoins dignes de foi et que nous-même nousl’avonsexpérimenté, etdésirant participer aux mérites

(1) Hist. Lang., t, VII, p. 543.

(2?) Voir plus haut, p. 181.

Chapelle de 1 ancien couvent des Dominicains, à l'anjeaux,construite sur l'emplacement de la salle où s’opéra le miracle du feu, d’après une photographie de M. Alma-Cardes. (V, l'Introduclion, p.120.

Ancien couvent des Dominicains, à Fanjeaux, d'après une photographie de M. Alma-Cardes. (V. l'Introduction, p. 120).

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de ces œuvres saintes, pour la rémission des péchés de nos prédécesseurs et des nôtres, nous concédons gratuitement et d'une volonté toute spontanée, tant en notre nom qu'au nom de nos successeurs, à titre d’aumône perpétuelle, au monastère de Prouille, à la Prieure, au couvent des Sœurs qui y sont incluses et à vous, Frère Arnaud Séguier, Prieur du dit monastère, l'église Saint-André de Fontazelles et de Fenouillet sise dans le Razès, au diocèse de Narbonne, etc. (1). » Bel éloge en vérité et confirmant diplomatiquement qu'après plus de soixante années écoulées les Filles de saint Dominique n'avaient pas dégénéré de leur ferveur primitive.

En 1267, le 28 mars (2), Raymond Isarn, dit de Montolieu, ayant vendu à la Prieure de Prouille, Flanche de la Redorte, ct au Prieur, Frère Pierre Regis, le domaine de Fonloubane (3), sur la route de Mirepoix à Fanjeaux, à peu de distance d'Orsans, ce domaine fut mis sous la dépendance de Fenouillet.

Enfin, en 1295, la propriété seigneuriale de Fenouillet s’accrut. encore de biens ayant appartenu à Éléonore de Montfort, petite-fille de Gui, frère de l'illustre chef de la croisade albigeoise (4).

(1) Arch. départementales de l'Aude.

(2) Arch. de l'Aude.

(3) Fonloubane est indiqué sur la carte actuelle de l'état-major.

(4) La visite du Provincial Pierre Gui nous fait connaître l’état de la grange de Fenouillet en 1340. Il y avait alors dans cette grange un gouverneur et son socius, tous deux Frères convers de Prouille, un donné ou oblat, douze serviteurs dont trois bouviers, un jeune pâtre, un cuisinier, un messager où appariteur et collecteur des dimes, {rois bergers, un sommelier, deux manœuvres, trois charrues et vingt et un bœufs, de deux cents à deux centcinquante bêtes à laine selon la saison, six pores, six chiens de garde et une bête de somme pour apporter de Prouille le pain qui se consommait dans la grange.

Le domaine consistait en terres arables, prairies, vignes et bois. Outre les bâtiments d'habitation et d'exploitation, il y avait des silos (cigie) importants pour conserver les grains et une prison, parce que le monastère étant seigneur du lieu y possédait le droit de justice. A l'occasion de ce droit seigneurial, en 1366, surgit cet incident

curieux : le lieutenant du sénéchal de Carcassonne avait envoyé un capitaine s'installer dans le donjon, au nom du roi de France. $e croyant lésés injustement, {out aussitôt le Prieur de Prouille, le Procureur et vingt-six convers avec beaucoup d'hommes armés se rendent à Fenouillet, pénètrent dans la maison et en expulsent les gens du roi. Un tel procédé sommaire n’est pas de notre temps! Flainte fut portée au sénéchal et le monastère fut condamné à une amende, dont grâce lui fut faite ensuite par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi en Languedoc (Doat, t. XCVIII, f° 225). Qui avait eu tort? Dans la forme assurément ceux qui s'étaient donné ainsi satisfaction, mais au fond ce dut être le sénéchal, puisque dans un mémoire envoyé, en 1730, aux Annalistes de l'Ordre, on lit : «Le monastère a sur lenouillet la directe seigneuriale avec tous ses droits, nomination de consuls, haute, moyenne et basse justice. »

Les revenus de la grange de Fenouillet provenaient du rendement de l'exploitation et de ventes diverses en nature : blé, orge, avoine, millet, vin dont on récoltait jusqu'à trente-cinq tonneaux. Et ces revenus servaient à la nourriture et à l'entretien du personnel de la grange, à fournir la pension ou portion congrue du curé de Fontazelles, celle de la mère d'un religieux de l'Ordre, qui avait donné ce qu'elle possédait à Prouille, et enfin à payer le barbier, le juge d'Honnoux, etc. Le monastère venait prendre à Fenouillet une partie de son bois de chauffage.

A Fonloubane, vu le peu d’imporlance de ce domaine, il n’y avait pas de Frère convers, mais un simple donné avec six serviteurs, deux bouviers, un pâtre, un cuisinier, un berger et un porcher ; de plus deux charrues et dix-huit bœufs, cent vingt bêtes à laine, une mule pour transporter le pain depuis Prouille, Cette petite grange de Fonloubane, qui, au spirituel, relevait de l'église de Fanjeaux, avait

, la charge de’percevoir les dîmes du territoire de cette église.

Frémis, le Français, pour son salut et celui de ses parents, offre à Dieu, à sainte Marie de Prouille, à Dominique, chanoine d'Osma, aux Frères et aux Sœurs, servant Dieu et sainte Marie en ce monastère, différents biens, confisqués sur des hérétiques et à lui donnés par Simon de Montfort.

Prouille, 14 féviier 1212.

Notum sit omnibus hominibus hoc audientibus quod ego Fremis francigena * per me et per omnes successores meos, bonño animo ac spontanea voluntate et sine omni dolo, dono et trado in perpetuum sine‘omni meo meorumque retentu, Domino Deo, et sancte Maric de Prolano, et Dominico Oxomensis canonico, et cunctis fratribus et sororibus presentibus et futuris ibi Deo et sancte Marie et monasterio de Prolano servientibus, pro redemptione anime mee et parentum meorum, medietatem tocius terre, que est ubi vocatur 4 Romengar ; que fuit de Na Cerdana,et Guillelmi Calveti, quam God Picarela ab eis emit ; et eam Guillelmus Ospitalers et Stephanus Engles et Petrus Rozaldi et frater eïus Guillelmus Rozaldi, quierant heretici,adquisierunt de duobus predictis. Et dono similiter illam vineam totam (que fuit Stephani Engles et Guillelmi Ospitalarii, qui erant heretici)

(a) De France ou de l'Ile-de-France.

Ha

que est in vineario de fonte Sancti Martini ; et retineo ibi solummodo ire et redire in aliam vineam nostram. Et dono similiter medietatem domus que fuit Guillelmi Ospitalari, qui erat hereticus ; et hec domus est ante furnum* de Pro= lano in warantena? que fuit Maurini Picarela. Et si obiero in ista patria, dono similiter medietatem omnium nostrarum rerum mobilium ; ut habeant et teneant et semper possideant, ad suam voluntatem semper faciendam, predictum honorem libere ; quia de hereditate fuit quam Dominus meus comes More michi dedit.

Testes huius rei sunt Rogerius Picarela, Usalguerius de

Fenoleto, Guillelmus Arnaldi Picarela, R. de Varnola pater

Isarni Servientis. Facta carta ista xvr Kalendas Marcïi, feria: üj*, anno ab Incarnatione Christi Mccxr. Regnante Philipo” rege Francorum. Arnaldus Sancii de Lauriaco SH PES

Original: Archiv. de l’Aude, Copie : Bibl. nat, Paris. (Doat,:t. XCVITL, EPA.) Imprimé: Hist, Lang. (édit. Privat, t. VIII, f°ss4

COMMENTAIRE

La donation du domaine seigneurial de Fenouillet fut bientôt suivie d’une autre non moins avantageuse, la pre=

mière qui ait été faite au territoire de Fanjeaux depuis

celle de l’église de Notre-Dame-de-Prouille à saint Dominique,en 1206.Cette donationrend,de nouveau, témoignage

Prouille sur les âmes nobles ct droites qui les approchaient.

au prestige exercé par le saint et par ses chères filles ne

er.

rh CET

À l’époque où nous sommes, Fanjeaux, grâce à impor

‘anse de sa -POsTioNS placé au centre des is SE, con NA

(a) Four banal à l'usage des habitants. : village de Prouille. (b) Warantena, garenne,

on

le comté de Foix et le Razès, était devenu pour les croisés un lieu stratégique de premier ordre.

Montfort, pour cetteraison, y avait installé une garnison composée de ses meilleurs hommes d'armes auxquels, comme dans tous les pays conquis, il avait inféodé les biens laissés vacants par leurs propriétaires fugitifs ou expulsés pour cause de faiditisme ou d’hérésie {1}. L’un des défenseurs de la place de Fanjeaux, qui se nomme lui-même Frémis francigena, ou de l'Ile-de-France (2), avait eu en partage des terres, des vignes et des maisons confisquées naguère sur certains hérétiques du pays. Or, le 14 février de l’année 1212, cinq jours seulement après que les deux frères Usalger et Raynès s'étaient dépouillés de leurs droits seigneuriaux sur Fenouillet, Frémis le Français, mü par un même sentent de piété envers Notre-Dame de Prouille etson serviteur Dominique, donnait au monastère, pour son salut et celui de ses proches, une partie des biens qu'il devait aux largesses de son seigneur et maitre le comte de Montfort.

L'acte du 14 février 1212 décrit ces biens en détail : C'est d’abord la moitié d’une terre en un lieu dit «à Romengar », contigu au chemin âlors existant qui conduisait de Prouille à Fanjeaux. Cette terre avait appartenu primitivement à Guillaume Calvet et à Na Cerdana, sa femme ; le chevalier God Picarela la leur avait achetée et ensuite l’avait cédée

(1) « Quand Simon de Montfort, écrit M. Auguste Molinier (Hist. Lang., t. VII, p. 543), fut établi dans les vicomtés de Béziers et de Carcassonne, l'expulsion (le faiditisme oula fuite) des anciens seigneurs ot la contiscation de leurs domaines mirent entre ses mains un {rès grand nombre de terres. Il les distribua à ses compagnons d'armes, originaires presque tous, comme lui, de l'Ile-de-France, qui, restant toujours à ses côtés, formaient le noyau de ses forces militaires, la troupe d'élite qui lui permit de remporter les victoires de Castelnaudary et de Muret. » Il en fut de même, ajouterons-nous, des biens des hérétiques, confisqués selon le droit du temps.

(2) Nous traduisons ainsi le mot francigena, parce qu'on employait de préférence le mot Gallici, lorsqu'il s'agissait de Français en général,

à quatre hérétiques nommés Guillaume Ospitalers, Estévan Englès, Pierre et Guillaume Rozaldi ou Rozaud. Montfort, trouvant ce domaine en la possession de ces hérétiques, s’en empara et le remit à son fidèle Frémis, lequel, aujourd’'hui, en fait don à saint Dominique et au monastère de- Prouille. He.

Il en fut de même d’une vigne, sise en unlieu appelé la fontaine de Saint-Martin (1) et jadis la propriété des hérétiques Estevan Englès et Guillaume Ospitalers, et aussi d'une maison placée devant le four public du village de Prouille et possédée autrefois par Guillaume Ospitalers.

« Si je viens à mourir en celte patrie, dit encore le pieux donateur, je laisse en plus la moitié de tous mes biens meubles et je veux que le monastère jouisse de tout en parfaite liberté, comme me l’a donné mon seigneur le comte de Montfort.» Le noble croisé n’avait donc pas perdu l’espoir de revoir Son pays natal après la conquête entière de la terre albigeoise, Qu'en est-il advenu? Jamais plus depuis ce jour le nom de Frémis ne nous est apparu au cours de nos recherches. Ne faut-il pas süpposer que, se sentant atteint par l’âge ou les infirmités, il songeait dès lors à se faire, par cette donation du mammon d'iniquité (2), des amis pour le ciel, comme parle l'Évangile.

Les confronts d'immeubles etles suscriptions des témoins cités dans l'acte de Frémis nous révèlent d’autres contemporains de saint Dominique, à Prouille et à Fanjeaux, en l’année 1212. Voici ceque nous en savons :

Guillaume Calvet était mort en janvier 1218 et nous verrons plus loin sa veuve, Na Cerdana, et leurs enfants

(1) I y avait alors, au nord-ouest, entre Fanjeaux et Prouille, une antique église dédiée à saint Martin, que Raymond du Fauga, évêque de Toulouse, donna plus tard, avec les revenus de son dimaire, au monastère, et, l'édifice étint en ruines, l'évêque autorisa à constrvire dans l’enceinte de Prouille une ‘nouvelle église, pour l'usage ‘des religieux, des donnéset des serviteurs etemployés du monastère.

@ Ex mammona iniquilatis. ;

"UNJEN PIEUIV Jed ‘o[MOIT-0p-0WE(-210N € J18J uOneuop op Jo, OP OJIUIS-98,] |

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Par amour pour Dieu et Notre-Dame, pour le salut de leur âme, Arnald Martin, sa femme et leur fils Arnald, se donnent de tout leur cœur, eux, leurs biens meubles et immeubles, à Sainte-Marie de Prouille, à l'Abbaye, au seigneur Dominique, chanoine d’Osma, aux Frères et aux Sœurs servant, à Prouille, Dieu, Sainte Marie et le monastère. Ils s'en font les hommes et les frères, afin qu’en retour le monastère et ses habitants les admettent au bénéfice de leurs prières et bonnes œuvres et leur accordent aide et protection. A cette fin, ils s'engagent envers l’abbaye à une redevance annuelle de douze deniers de Melgueil, payable à Pâques et garantie sur les revenus d’une vigne dite de ia Canal, qu’ils tiennent de Prouille. De plus, chacun d’eux promet de laisser, à sa mort, pour

‘amour de Dieu, une aumône de cinq sols melgoriens.

Prouille, un des vendredis d’avril 1212.

Notum sit omnibus hec audientibus quod Eco Arnaldus Martini, motus amore Dei et beate Marie, bono et libentissimo animo, et pro redemptione anime mee, dono meipsum, et meam uxorem et filium nostrum Arnaldum, qui ad hoc fuerunt et dederunt, sicut Ego, Sancte Marie de Prolano, et loco ipsius et Abacie, et Domino Dominico Oxomensis canonico et cunctis fratribus et sororibus presentibus et futuris ibi Deo et Sancte Marie, et monasterio de Prolano

servientibus, et omnia bona nostra mobilia et immobilia, que habemus et habebimus; et facimus inde homines et fratres, ut rogent Dominum et Sanctam Mariam pro nobis; et colligant nos in suis benefactis et orationibus, et manuteneant nos et custodiant, et omnia bona nostra mobilia et immobilia, que habemus et habebimus, ut suos homines et fratres; et pro badlia dabimus ibi xt denarios melgorienses® annuatim in festo Pasche in perpetuum; quos laudamus et damus habere super vineam de la Canal, quam tenemus de Prolano, que affrontat se, ab altano, in vinea Petri Canal; et, in meridie in via; et, a circio® in via; et ab aquilone in terra Petri Martini de Mont-Cadeira; et quisque nostrum dabit ibi v solidos melgorienses in fine suo, pro Dei amore, et pura elemosina.

Testes hujus rei sunt : Isarnus Bola, Rainès de Fenoleto, Arnaldus Astrugs, Faniaus, Guillelmus de Monredon. Facta carta ista mense aprilis, feria vi, anno ab Incarnatione Christi M.cc.xi7, regnante Philipo rege Francorum. Arnaldus Sancii de Lauriaco scripsit.

Original : Archiv. de l'Ordre de Saint-Dominique. Copie : Bibl. nat. Paris, — Doat, t. XCXIIJ, f' 6.

Nous l'avons remarqué précédemment, à propos de la donation de Sans Gasc et d'Ermengarde Godolina, faite à saint Dominique en août 1207 (1); «au moyen âge il était fréquent de s'offrir à un monastère que l’on avait en particulière vénération. Tantôt, en retour d’une protection et de prières promises, on avait la dévotion de prendre, en la

a) Melgueil est le nom d'un comté près de Montpellier où l'on frappait monnaie. La monnaie de Melgueil avait cours dans tout le midi de la France.

(b) Allanus, sud-ouest. — Circius, nord-ouest. — On disait : Vent d'antan, vent de cers, ou simplement le czrs.

(1) Cf. l'acte II, p. 161, etc.

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inféoder au monastère une terre sise au même lieu de Romengar.

La famille des Picarela ou Piquarel était une des plus influentes de Fanjeaux. Maurin, Guillaume Arnald, peutêtre Roger, membres d’une des branches de cette famille, semblent n’avoir pas pactisé avec l’hérésie; mais, dans un Registre inquisitorial, on rencontre le chevalier God Picarela {1) recevant une fois, vers l’année 1233, dans sa demeure, à Fanjeaux, un chef dela secte, Bertrand Martin et son compagnon, ef, avec eux, ses neveux les chevaliers Pierre de la Ihle, Sicard de Durfort, Pierre Roger et Jourdain Picarela.

En participant comme témoin à l’acte de donation de Frémis le Français, Usalger de Fenouillet montre qu'il est à Prouille, bénéficiant encore pour quelque temps

(1) God Picarela, sur son lit de mort, en 1236, déclara, dans son testament, qu'en « libre chevalier, sain d'esprit et joyeux de cœur, par la crainte des jugements de Dieu et pour le salut de son âme, il laissait, à Notre-Dame-de-Prouille, une rente à percevoir sur une terre que.Guillaume Faure tenait de lui ; aux religieuses un muid de froment et un d'orge ; au Prieur dix sous de melgueil ; pour le luminaire de l'église dix sous tournois ; dix autres sous de melgueil aux clercs qui assisteront à ses obsèques et enfin quelques autres legs à l’œuvre de l’église de Fanjeaux, à l’hôpital, aux lépreux et à plusieurs églises et hôpitaux des environs (Archiv. de l'Aude). — Les deux frères Pierre Roger et Jourdain Picarela, jusqu’à la fin, furent Croyants fanatiques et persévérants. On peut les suivre, dans leurs agissements de sectaires, à travers les registres inquisitoriaux de Toulouse et de Paris (Enq. de Fr, Bern. de Caux et de Fr. Ferrier), jusqu’à ce qu'ils disparaissent enfin de la scène, à la suite de la prise de Monségur, en 1243-1244. De temps à autre ils reviennent de Monségur à Fanjeaux, soit pour assister à une hérétication, soit pour la proposer, tantôt ouvertement, tantôt en secret, selon que le leur permettent les événements politiques. C'est ainsi qu'en 1224, lorsque le comte de Toulouse est redevenu maitre du pays, Pierre-Roger Picarela, rentré lui-même à Fanjeaux, est témoin dans une donation de Dame Cavaers au monastère; puis, à partir de 1226, il disparait parce qu’il combat contre le roi louis VII. Mais en 1240, au temps de grâce ou d’amnistie, étant de nouveau à Fanjeaux, il abandonne au Prieur de Prouille et au monastère le domaine direct qu’il a sur certains biens sis aux lieux dits la Cour Bisbal et la Prunaret.

de l'hospitalité et de la société du bicnheureux Père Dominique. |

Raymond de Varnola ou de Verniole parait être ce même personnage dont nous avons lu plus haut la déposition si intéressante relativement aux vertus du saint {1).

Quant aux hérétiques mentionnés dans l'acte, à savoir : Guillaume Ospitalers, Estevan Englès, Pierre et Guillaume Rozaldi ou Rozaud, ils étaient, à n’en pas douter, des Parfaits, contumaces et opiniâtres, et pour ce motif bannis ou en fuite (2).

(1) Nous avons toutefois trouvé un Raymond de Varnola de Pamiers allant, vers l'année 1238, visiter des sectaires réfugiés dans Monségur et ne refusant pas de les adorer : serait-ce le nôtre ? (Doat,t. XXIV). Son fils, Isarn Servient, fut, lui, un Croyant zélé.

(@) Guillaume Ospitalers, sûr de l'impunité après le départ d'Amaury de Montfort et avant la croisade de Louis VIIT, habitait Fanjeaux, en 1225. Enfin on voit, en cette même année 1295, résider publiquement, à Mirepoix, la fille ou la femme hérétique de l'hérétique Guillaume Rozaldi (Ms. 609 de Toul., et Doat, t. XXIV, Paris).

profit une circonstance aussi providentielle pour rendre publique et définitive leur donation de la seigneurie de Fenouillet, et, afin d’entourer cette démarche d’une plus grande solennité, tous, le lendemain, montent à Fanjeaux. Là, dans la grande salle du château, en présence de l’évêque et d’une brillante assistance, saint Dominique et Guillaume Claret, au nom de la Prieure et des Sœurs, sont investis de la possession effective de Fenouillet, dont les deux frères Usalger et Raynès se sont, il y a quelques semaines, libéralement dessaisis pour l’amour du Christ et de sainte Marie.

II. — Rien d’essentiel pourtant ne fut changé aux con: ditions premières de la pieuse donation. On en rédigea l'acte, séance tenante, et Foulques y apposa son'sceau pour en attester l’authenticité. Or, il est dit expressément dans cet acte, comme dans celui de la donation de l’église de Limoux, que les Sœurs de Prouille « ont été récemment converties par les exemples et les enseignements de Frère Dominique et de ses compagnons. » Par conséquent, il s’en suit, que ce fait mémorable a, parmi les contemporains du Saint, pour garants, non seulement l'archevêque Bérenger, en 1207, mais l’évêque de Toulouse, en 1212, et, en même temps, trois des plus notables chevaliers de Fanjeaux, choisis pour témoins et nullement suspects; car, sans avoir été, comme l’ancien châtelain Guillaume, son parent, voué pleinement à la secte cathare, Bernard de Durfort s’en montra plus d’une fois l’actif partisan, ainsi que P. de Tonnens, dont la femme, Longebrune, nous est particulièrement connue pour l’opiniâätreté de ses agissements hérétiques. Isarn de Prouille est un témoin de la première heure, puisque, déjà en 1207, son nom figure dans l’acte de donation de Bernard Gasc et d'Ermengarde Godolina.

On devine par ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'insister, à quelle épreuve fut soumise, en cette occurrence,

rade =

la modestie du B. Dominique, obligé d'entendre, sur le théâtre même de son zèle et de ses vertus, un pareil éloge etde le voir consigné dans un acte public.

III. — Foulques ne s’attarda pas à Fanjeaux ; il devait être le 30 avril à Narbonne, A n’en pas douter, Dominique le suivit en cette ville, tout étant de nature à l'y attirer. Outre la consolation de rester plus longtemps avec son saint et illustre! ami, n’avait-il pas à cœur d'exprimer aux nouveaux Pontifes ses félicitations filiales pour leur promo: tion à l’épiscopat, les espérances qu’ilen concevait pour le triomphe de la cause en faveur de laquelle, de concert, ils s'étaient généreusement dépensés depuis plusieurs années ? Là aussi devaient assister l’évêque d'Uzès, les évêques de Comminges et de Conserans, chers au Bienheureux Dominique. Enfin, n'avait-on pas, en cette occasion, à traiter d'une question palpitante d'intérêt pour une âme patriotique et chrétienne comme la sienne, la délivrance de l'Espagne du fbug des musulmans d'Afrique? Innocent III avait ordonné une croisade contre les Maures, déjà maîtres d’une partie considérable de la péninsule espagnole et près de l’asservir entièrement. Déjà les rois d'Aragon et de Navarre s'étaient mis en marche : de nombreux barons de l'Anjou, de la Bretagne, du Poitou, du Limousin, formant un corps d'élite, s’'avançaient sous les ordres de l'archevêque de Bordeaux, et d’autres croisés, recrutés dans les diocèses de Lyon, de Vienne et de Valence, se disposaient à partir; Arnald Amalric brülait du désir de se mettre à leur tête après son sacre, et il tenait à en entretenir ses collègues dans l’épiscopat réunis à Narbonne {1). Quelle

(1) Arnald Amalric ne perdit pas de temps : quinze jours après son sacre, le 20 mai, il était en route, conduisant à travers les Pyrénées, contre les Maures, de belles et vaillantes troupes de. France. Dès le 5 juin, il avait rejoint à Tolède les rois d'Aragon, de Navarre et de Castille, les évêques et archevêques français amenés par l'archevêque de Bordeaux. Quelques jours après, l'armée croisée cherchait les Sarrasins jusqu'aux confins de la Castille

émotion vive et sainte, dans l’âme chevaleresque du Bienheureux, lorsqu'il entendit l’archevêque annonçant publiquement qu’il irait, sous peu, combattre les Sarrasins sur le point d’envahir la Castille! On peut s’en rendre compte, si l’on se remet en mémoire le trait héroïque de sa vie, que notre trouvère picard, il y a plus de six siècles, chan-

tait ainsi{1):

Quant S. Dominikes estoit Encor au siècle pas n’avoit

Pris l’abit de religion ;

Il li avint : bien le savon,

Une femme à lui se cemplaint, En grant angoisse et en grief plaint.

Sire, dist chèle, ke ferai?

Tel dueil a1 je, tuit, jen morrai:

Javoie x frère ki m'’aidoit

A vivre, et ki mout valoit :

Et li Sarrazin si l’ont pris Enbniés, et en loïens mis.

Si le tiennent en leur prison

Et en demandent raençon

Le nombre lui dist des deniers; Et cil ki estoit droituriers, Qui droite carité avoit,

Ki a bien l’esprendoit,

Tantost à plorer commença.

Et la preude femme apièla, Certes, dist il, je n’ai pooir

Ke tu me demandes et quiers Maïs je vendrai mult volentiers Mon cors. Si emprendes l’avoir Por ten frère traire et ravoir

Des loiens dont ilest loiés; Tantost fu chil aparelliés.

Sains Dofninikes y ala, Querrant et dechà et de Ià,

Et si souffrist con le tenist

En servage, et ke on feist

Le frère à la feme venir,

Mais Jhesu Cris point consentir Ne li vout que che avenist

Qu'il en prison se meist.:

Autre chose de lui folt faire,

Ki montoïit à plus grant afaire:

Moult d'âmes vout por lui sauver Por example et por fait monstrer.

Ensi com il fist en mains leus, De che fu tous jors angoisseux D’essample et de boin fait faire

De toi délivrer chel avoir, Por les mauvais à soi retraire.

Tel s'était révélé saint Dominique au début de son minis-: tère sacerdotal. Si donc le Bienheureux n’accompagna

et de l'Andalousie. Le 16 juillet, elle les rencontre à Las Navas de Tolos1, dans la Sierra Morena, et elle remporte sur eux la victoire célèbre qui décida de l'indépendance de l'Espagne catholique. Plus de 100,000 Sarrasins, disent les historiens, périrent dans cette bataille, tandis que du côté des chrétiens cinquante chevaliers à peine succombèrent. Du lieu de la victoire, l'archevêque Arnald rendit compte au Pape de cet heureux succès. Sa lettre se termine par ce cri d'action de grâces : « Béni soit Jésus-Christ en toutes choses," Lui, qui, en nos temps, sous le Pontificat du seigneur pape Innocent, a, dans sa miséricorde, donné aux chrétiens d’être victorieux des trois ennemis de son Eglise: les schismatiques d'Orient, les hérétiques d'Occident, et les infidèles du Midi. (Histor. de France, t. XIX, p."251.)

(1) Quand saint Dominique était — encore au siècle et n'avait

point les croisés d'Espagne dans une expédition destinée à soustraire à la plus triste des servitudes sa patrie bienaimée, c’est assurément que le Seigneur en avait disposé d’une autre manière, comme à l’heure où le Bienheureux songeait à se vendre pour délivrer le captif malheureux qui avait provoqué sa compassion {1}. Car « Dieu avait dès lors prévu, dit le B. Jourdain, qu'il serait nécessaire au rachat de nombreux esclaves spirituels, et il ne le lui permit pas.» «Sans doute, ajoutele B. Humbert,le Père céleste est glorifié lorsque ses serviteurs produisent des fruits abon-

pas — pris l'habit de la religion — il advint, nous le savons — qu'une femme à lui se plaignit — avec grande angoisse et griève plainte — Sire, dit-elle, que ferai-je? — j'ai ce deuil; j'en mourrai toute — j'avais un frère qui m’aidait — à vivre et qui moult valait. — Les Sarrasins l'ont pris — emmené et mis ès liens — ils le retiennent en leur prison — et en demandent rançon. — Elle lui en dit

le nombre de deniers. — Lui qui était droiturier — qui avait droite charité, — laquelle a bien faire l'excitait, — commença aussitôt à pleurer — et il appela la prude femme. — Certes, lui dit-il, je n'ai

pouvoir — de te donner l'avoir — que tu me demandes et requiers; — mais je vendrai moult volontiers — mon corps, ainsi tu en prendras l’avoir — pour ton frère retirer et ravoir — des liens dont

ilest lié. — Ce fut bientôt conclu — Saint Dominique y alla — cherchant et de ci et de là — et il offrit qu'on le tint — en servage et qu’on fit — à cette femme son frère venir. — Mais Jésus-Christ consentir — ne voulut, qu’il advint qu’il se mit en prison. — De lui

grande affaire — autre chose il voulait faire — qui tendait à plus — il voulait sauver par lui beaucoup d’âmes — montrer par exemples et par faits — ainsi qu'il fit en maints lieux — qu'il fut toujours anxieux — des exemples et bonnes œuvres accomplir — pour à soi gagner les mauvais.

(1) D'ailleurs, aucun des personnages connus, employés à prêcher ou à combattre les hérétiques du Midi de la France, ne suivit l'archevêque de Narbonne dans la croisade contre les Maures d'Afrique.

On cite de saint Dominique, lorsqu'il prêchait en Languedoc, un fait semblable : « Le Bienheureux Père était porté, ditle B. Jourdain, d’une si vive ardeur de charité pour le salut des âmes, qu’une fois, venant d’exhorter un homme gagné à l'hérésie et apprenant que cet homme, dans sa détresse extrême, adhérait à Ja secte en vue d’un secours temporel, cette parole de saint Paul se présenta à son esprit : « Je me dépenserai volontiers et je me livrerai pour vos âmes. » Et aussitôt il résolut de se vendre, afin de pouvoir, avec le prix qu’il en aurait, faire cesser la cause d'une telle misère et délivrer le pauvre esclave de l'erreur. Il l’eût fait si le Seigneur, riche en moyens providentiels, n’y eût pourvu autrement. »

personne du supérieur, la communauté pour seigneur et suzerain et on se déclarait son homme et vassal à raison d’un fief ou d’un domaine qu’on lui donnait : à ce titre, on lui payait une redevance pour les biens qu'on tenait d'elle désormais.» L'acte d'Arnald Martinet des siens nous offre le spécimen d’une donation de ce genre, avec quelques particularités propres à lui assurer un intérêt spécial; car, cette fois, c’est toute une famille, le père, la mère et le fils, qui,ensemble et de tout cœur, bono et libentissimo animo, se donnent à Prouille! Parlant tant en son nom qu’au nom des siens, le chef de la famille commence par exprimer hautement les motifs de l’acte qu'ils vont accomplir.

C’est d'abord l'amour de Dieu et de Notre-Dame, vénérée dans le sanctuaire de Prouille, c’est aussi le zèle de leur salut, qui leur inspirent cette démarche. A Prouille, on le sait, les Frères et les Sœurs servent dévotement Dieu et sainte Marie ; Dominique, dont la vie et le ministère apostoliques sont admirables de sainteté, est le père de cette famille bénie de Dieu. Les prières et les bonnes œuvres de ces âmes ferventes sont, aux yeux des donateurs, d’un prix inestimable : ils voudraient y avoir droit et vivre sous la sauvegarde et la protection d'un monastère aussi saint.

Dans ce but, ils s’en déclarent solennellement les hommes et les frères. À l'avenir, le monastère sera leur suzerain : leurs biens lui appartiendront en franc alleu; ils ne se réservent que la jouissance de ces biens ; et dès lors, comme tout fidèle tenancier, chaque année, en la fête de Pâques, ils serviront à Prouille une redevance de douze deniers melgoriens, dontles revenus d’une vigne que le monastère leur a inféodée sera la garantie. ;

La famille Martin est évidemment de Fanjeaux ou des environs, La vigne dont la tenure lui vient de Prouille, et sise tout à côté, en est l'indice certain.

Cette donnée concorde parfaitement avec les données des documents qui vont de la fin de l’année 1211 au

27 avril 1212 inclusivement. Il en-ressort avec évidence que, pendant ce laps de temps, saint Dominique”ne s’est guère éloigné de sa famille religieuse de Prouille. L’agrandissement matériel de son œuvre, non moins que son progrès moral et régulier, ne cessait de le préoccuper. On voit ici le succès couronner ses efforts; car, d'après un vieux texte déjà cité, à l’origine en décembre 1206, la Sainte-Prédication n'était qu’une demeure très modeste, une habitation quelconque. A cette heure, Arnald Martin l’appelle une abbaye.

La liste des personnages admis à l'intimité du Saint et qui lui prêtent un concours filial et dévoué s’accroît cette fois encore de noms nouveaux. À ceux des deux frères Usalger et Raynès de Fenouillet, de Frémis le Français, d’'Isarn Bola, d'Arnald Martin, etc., nous pouvons ajouter les noms d’Arnald Astrugs, de Faniaus, lequel, en 1245 (1), sous la foi du serment, attestait n'avoir jamais eu de commerce avec l’hérésie, et enfin de Guillaume de Monredon, le même probablement dont, plus tard, nous aurons à raconter la touchante histoire (2).

(1) Enquête de Fr. Bernard de Caux à Fanjeaux.

(2) Enfin le 24 octobre 1212, nous verrons un Pierre Canal vendre pour vingt sous de melgueil à saint Dominique et à l’abbaye une petite pièce de terre qu’il possédait dans le domaine de Prouille.

Usalger et Raynès de Fenouillet, en présence de Foulques, évêque de Toulouse, mettent solennellement saint Dominique et Frère Guillaume Claret, et, par eux, la Prieure et les Moniales de Prouille, en possession de la seigneurie qu’ils ont donnée trois mois auparavant au monastère. Foulques appose son sceau à l'acte qui en témoigne.

Fanjeaux, 27 avril 1212.

Noverint universi* quod nos Usalguerius et Raines de Fenoléto! fratres, damus, bono animo et spontanea voluntate concedimus, in redemptionem animarum nostrarum Priorissæ et monialibus? noviter conversis monitis et exemplis fratris Dominici Oxomensis sociorumque, habitantibus nunc et in perpetuum, in castro Fanijovis et in ecclesia beatæ Mariæ de Pruliano Tolosanæ diocesis, villam nostram de Fenoleto, Narbonensis diocesis in Redesio, intus et extra, cum terris cultis et incultis, agris, pascuis, nemoribus, et omnibus juribus et pertinentiis suis, jure perpetuo integre possidendam, et dictas Priorissam et moniales, et per ipsas et nomine earum, fratrem Dominicum et fratrem Guillelmum Clareti, cum traditione presentis chartæ, in possessionem dictæ ville mittimus corporalem.

Actum est hoc, anno Incarnationis MCCXIJ, V° Kalendas

(a) Cf. acte XIII, du 9 février 1212.

maïñ, in castro Fanijovis, in presentia Venerabilis Patris nostri Fulconis episcopi Tolosani et Domini B de Duroforti* et Domini P. de Tonnenx et Domini Isarni de Pruliano et Arnaldi Sancii qui hanc chartam scripsit precibus supradictorum.

Etnos F., Dei permissione, Tolosanus episcopus, precibus predictorum Usalguerii et Raïnis, presentem chartam, in testimonium supradictæ piæ donationis, sigilli nostri munimine fecimus roborari.

Imprimé: Percin, Mon. Conv. Tolos., p. 7.

Char ME NIEMp'Ar;

Bullaire de l’Ordre, t. I, p. 1.

Mamachi, Annal., App., p. 40.

COMMENTAIRE

I. — Le 27 avril de l’année 1212, Foulques, évêque de Toulouse, l'ami de saint Dominique, était à Fanjeaux, se dirigeant vers Narbonne où se préparaient d'augustes

‘cérémonies, auxquelles il devait assister. Le légat Arnald Amalric, abbé de Citeaux, venait en effet d’être élu archevêque de Narbonne, et Gui, abbé de Vaux-Cernay, évêque de Carcassonne. La consécration des deux Pontifes avait été fixée au 2? mai, et, pour ces fêtes religieuses, on avait convoqué tous les évêques et les abbés de la Province. C'est ainsi qu'au soir du 26 avril on vit Foulques s’arrêter aux portes de l’'humble monastère dont il avait naguère béni la fondation. On s’imagine sans peine quelle fut, à cette nouvelle, la joie de tous, de Dominique surtout. Les deux frères Usalger et Raynès s’'empressent de mettre à

(a) On reconnaitra facilement dans cette formule, celle, en majeure partie, qui, en .1209, .servit à l'archidiacre Isarn d'Aragon, pour la mise en possession corporelle de l’église de Limoux. Il est à croire que le scribe, pris au dépourvu et sachant l'acte de 1209 conservé parmi les titres du monastère, y a puisé la formule qui lui était nécessaire pour la circonstance.

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Le nouveau monastère des Dominicaines, à Prouille, en 1880.

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dants de salut. Parfois, néanmoins, c’est sa volonté qu’ils fassent fructifier autrement le talent qu'il leur a confié, et, alors, il détourne d'œuvres. secondaires pour de plus grandes ceux qu’il à enrichis de ses dons. »

Ainsi en fut-il de Dominique,et,quoiqu’il lui en ait coûté, il resta à son poste de Prouille où, le 7 mai, nous le retrouverons, recevant en qualité de donnés du monastère un habitant de la Force de Barsa et ses deux fils.

Bernard Catolica de Barsa se donne, lui et ses fils, Pierre et Bernard, à sainte Marie de Prouille, à l’abbaye et au seigneur Dominique, chanoine d’Osma; et, tant pour lui que pour ses enfants et leurs biens, il fait hommage entre les mains de Dominique, qui, après le baiser de paix, l’admet, avec ses fils, en participation des biens spirituels du monastère : prières et bonnes œuvres. En retour, les donateurs s'engagent à une redevance annuelle de deux sous de melgueil payable à la Toussaint. De plus, Bernard Catolica promet en aumône cent sous de melgueil, s’il veut prendre l’habit, afin que Dieu lui remette tous ses péchés ; etsaint Dominique les reçoit pour Frères et hommes du monastère, Parmi les témoins sont Usalger et Raynès de Fenouillet.

Prouille, 7 mai 1212.

Notum sit omnibus hoc audientibus' quod Ego Bernardus Catolica de Barssa, motus amore Dei et Beatæ Mariæ, bono animo ac libentissimo, ac pro redemptione animæ mæ, dono meipsum et meos filios Petrum et Bernardum Sanctoæ Mariæ de Prolano, et loco ipsius, et abbatiæ et tibi Domino Dominico Oxomensi canonico; et misi manus nostras inter vestras, genuflexo, osculando ; et dono meipsum et filios meos predictos, et omnia bonanostra mobilia et immobilia fratribus

et sororibus præsentibus et tuturis, et abbatiæ Sanctæ Mariæ de Prolano ; et facimus hominium ibi et fratres facimus inde similiter, ut rogent Deum et Sanctam Mariam pro nobis et et colligant nos in suis benetactis et orationibus. Et nos, pro servicio, dabimus ibi annuatim in perpetuum duos solidos melsorienses pro nobis et pro nostris bonis mobilibus et immobilibus, in festo ommium Sanctorum; et quando habitum recipere voluero*, dabo ibi, mecum, centum solidos melgorienses pura eleemosyna, ut Deus dimittat mihi omnia peccata mea.

Et Ego Dominicus canonicus Oxomensis*, per nos et abbatiam Sanctæ Mariæ de Prolano, et per omnes fratres et sorores presentes et futuros, inde recipio te Bernardum Catolica de Barssa, per fratrem et per hominem et filios tuos Petrum et Bernardum et omnia bona vestra mobilia et immobilia præsentia et futura; et manutenebimus et custodiemus vos et omnia vestra bona, Deo annuente, pro posse nostro bona fide, et colligimus vos in benefactis et orationibus nostris et abbatiæ Sanctæ Mariæ de Prolano.

Testes hujus rei sunt‘: Usalguerius de Fenoleto et frater ejus Raiïnes, et Guillelmus Faber de Faris et Poncius Rozaudi, et Bernardus Augerii. — Facta carta ista, nonas maii, feria 11°, anno ab Incarnatione Domini 1212, regnante Philippo rege Francorum. Arnaldus Sancii de Lauriaco scripsit.

Copie: Bibl. nat. Paris. (Doat, XVCIII, £ 7.) Imprimé: Hist, Lang, édit. Privat,t, VIII, p. 555.

COMMENTAIRE

I.— Ce documentnousoffre,danssa simplicité, plus d’une particularité intéressante. Étudions-le attentivement: Barsa, jadis lieu fortifié d’une certaine importance, est aujourd’hui un hameau dépendant de Casalrenoux, tout

près de Fanjeaux; on ne peut ‘donc être étonné qu’en apprenant l’arrivée de l’évêque du diocèse et la cérémonie que l’on préparait à Fanjeaux, Bernard Catolica ait tenu à assister à cette cérémonie et qu’elle l’ait déterminé à imiter les donateurs généreux de Fenouillet qu'il prit ensuite pour témoins de sa propre fondation.

Bernard Catolica vient donc à Prouille le 7 mai 1212,

Avec ses deux fils, il se présente devant l'autel de Notre- Dame : saint Dominique, les Sœurs derrière leurs grilles, les Frères, plusieurs amis et; familiers sont là. Catolica, à haute voix, se ‘recommande (1), lui, ses enfants et leurs biens, à sainte Marie, à l’abbaye, aux pieux habitants du monastère, spécialement à celui qui en est le Père et le Supérieur et que, par honneur peut-être, il qualifie du seul titre de chanoine d’Osma, tandis qu’il nomme Sœurs et Frères ceux qui, sous la conduite du saint, servent à Prouille Dieu et la B. Vierge.

Pour cette recommandation, Bernard Catolica emploie l'expression usitée: « Je me donne moi, mes fils et tous nos biens. » Et en même temps, comme dans l'hommage féodal, il fléchit le genou, met ses mains dans celles de Dominique qu’il reconnait ainsi pour son suzerain ; puis ils échangent le baiser de paix; et, parce que Bernard Catolica veut encore conserver pour ses enfants et pour lui l’usufruit des biens dont il abandonne le haut domaine au monastère, il promet de payer annuellement, en la fête de tous les Saints, une redevance de deux sous de melgueil.

IT. — Cependant Catolica, tout en gardant la liberté et la jouissance de ce qu'il possède, prévoit le cas où, retiré à Prouille, il y vivra, revêtu de l'habit monastique, et il ajoute : « Quand je voudrai recevoir l’habit, en me donnant moi-même, je donnerai cent sous de melgueil

(1) Cf. A, Molinier, Hist, Lang., t. VIII, p. 46,

afin que Dieu me remette tous mes péchés. » On portait donc à Prouille, dès cette époque, un habit religieux : sans doute, les clercs et les Sœurs avaient l’habit canonial comme le portait saint Dominique ; les laïques avaient un vêtement semblable à celui des donnés de Prouille au quatorzième siècle, lequel consistait en une tunique blanche et un manteau noir {1).

Bernard Catolica a-t-il plus tard donné suite à l’intention qu’il manifeste en ce moment ? En 1246, un Catolica déclare, à Barsa même, devant l'inquisiteur Bernard de Caux, qu'il n’a jamais adoré d’hérétiques, ni cru en eux, ni entendu leurs prédications (2). Est-ce notre donateur ou l’un de ses fils ? Il y a là du moins l'indice sérieux que cette famille est demeurée fidèle à la foi jurée en 1212.

JIT. — La recommandation personnelle et publique avait, au moyen âge, pour but d'obtenir protection et participation efficace aux mérites des bonnes œuvres et des prières de ceux à qui l’on se recommandait; c’est pourquoi le Bienheureux Père à son tour prend la parole et dit : « Et moi, Dominique, chanoine d’Osma, tant en mon nom qu’au nom de l’abbaye de Sainte-Marie-de-Prouille, de tous les Frères et les Sœurs présents et à venir, je te reçois, Bernard Catolica de Barsa, avec tes fils, pour Frères et pour hommes de ce monastère ; j'accepte tous vos biens, meubles et immeubles présents et futurs. Nous vous protégerons, nous vous garderons, Dieu aidant, vous et vos biens, de tout notre pouvoir et en toute bonne foi, et nous vous assurerons le bénéfice tant de nos œuvres pies et suffrages que de ceux de l’abbaye de Sainte-Marie-de-Prouille. »

Précieux contrat qui se renouvelle, mais avec plénitude, pour tout Frère-Prêcheur lorsqu'il fait sa profession, puis-

(1) Super {unicale. — Visite de Prouille, 1340. (2 Bibl. mun. de Toulouse, ms. 609, Enquête de Fr. B, de Caux, {197 D.

re

qu'il prononce ses vœux sous la forme de l’hommage féodal, comme Bernard Catolica s’est donné sous cette forme à sainte Marie et à saint Dominique.

IV. — La scène intime et touchante du 7 mai 1212 eut pour témoins accrédités, outre les frères Usalger et Rainès de Fenouillet, Bernard Auger, sur lequel nous ne sommes pas renseignés, Ponce Rozaldi, qui était de Barsa et n'eut rien de commun avec les Rozaldi, Croyants ou Parfaits dont nous avons parlé précédemment, enfin W. Faure de Faris, qui semble, lui aussi, avoir été une conquête du B. Dominique. De fait avant l’apostolat du saint à Fanjeaux, en 1204, on le rencontre avec beaucoup d’autres chez l’évêque cathare Guilabert de Castres; mais, dans la suite, il n’en est plus fait mention, que nous sachions, dans les registres inquisitoriaux, tandis que sa femme Hélis, fille d’Isarn de Montolieu, continue à fréquenter les hérétiques: il est vrai que deses deux sœurs, l’une, nommée Lombarde, est Parfaite, et l’autre, Auda, femme de G.-A. Jubileu, Croyante assidue (1).

(1) Doat, t. XXIII. — Déposit. de Marquise, veuve de Bertrand de Prouille.

Robert Mauvoisin, lieutenant de Simon de Montfort, du consentement du comte, son seigneur,donne, pour le salut de ses parents défunts et pour le sien, à Dieu, à la B. Marie de Prouille, aux Frères et aux Sœurs qui, en ce lieu, servent Dieu et sainte Marie, les biens autrelois possédés par Guillaume de Durfort de Fanjeaux, qui était faidit.

Penne d'Agen, vers le 15 Juillet 1212.

Notum sit præsentibus quod Ego Robertus Malovicini, cum voluntate et assensu Domini Comitis Montisfortis, do libere et in perpetuum, pro remedio animæ meæ et predecessorum meorum, Deo et Beatæ Marix ibidem servientibus, præsentibus et futuris, hæreditatem Guillelmi de Duroforti de Phanojovis, scilicet domos, terras cultas etincultas, vineas, quartos* partes terræ, merita?, census, prata, nemora, aquas et omnia sibi pertinentia, sicut ipse Guillelmus habuit et possedit et habere et possidere debuit, quæcumque sint et ubicumque. Et ut ratum et inconcussum permaneat omni tempore, præsentem paginam sigilli nostri munimine roboramus. -

Copie : Doat, t, XCVIIJ, f 49?. (Extrait des Archives de Prouille.

(a) Peut-être faut-il lire : quartas parles terræ. On appelait quartos terræ le quart des fruits qu'un propriétaire percevait sur les terres et surtout les vignes qu'il avait inféodées à un tenancier.

(b) Merila, les revenus particuliers d’un bien,

Simon, comte de Montfort, déclare en cffet avoir donné à son cher R. Mauvoisin l'héritage de Guillaume de Durfort, que R. Mauvoisin a ensuite donné en aumône à Sainte-Marie-de-Prouille et aux habitants de cette maison.

Penne d'Agen, $ août 1272.

Symon Comes Leycestrie, Dominus Montisfortis, Bitterensis et Karcassensis, Dei providencia, Vicecomes, omnibus ad quos presentes littere pervenerint, in Domino Salutem :

Noverit universitas vestra, quod Nos dedimus et concessimus dilecto nostro R. Malovicini totam hereditatem W. de Duroforti, in domibus, in vineis, in agris, in quartis et in ortis, cum pertinenciis universis, ubicumque dictus W. quicquam habuerit : que omnia idem R. dedit in elemosinam postea, et concessit pro redemptione anime sue et nostre, Sancte Marie de Pruilano et habitatoribus dicte domus, perpetuo possidenda. Quod, ut ratum haberetur atque perpetuo inconcussum, ad petitionem utriusque partis, presentem paginam sigillo nostro fecimus roborari. Datum apud Pennam in Agennensi, nonas Augusti anno Domini MOCXI] ee

Original : Arch. de l’Aude.

Copie : Arch. de l'Ordre de S.-Dominique.

(a) En même temps que nous trouvions aux Archives de l'Aude ce document, on nous signalait à la Bibliothèque municipale de Car-

COMMENTAIRE

Le Bienheureux Dominique a-t-il eu, du mois de juin 1211 au mois de juillet 1212, l’occasion, même une fois, de rencontrer Simon de Montfort? Aucun texte ne nous le fait pressentir, à moins que cette rencontre n'ait eu lieu à l'automne de 1211, en une circonstance qu'il nous faut raconter.

Montfort, pendant l'été, avait envoyé son fidèle Mauvoisin chercher du renfort en France. Or, dit Pierre de Vaux-Cernay, « ce très noble baron revint avec un corps d'élite de plus de cent chevaliers, qui tous l’avaient choisi

cassonne un autre texte du même acte, daté du 17 juillet et ainsi conçu: Sciant tam presentes quam futuri quod Ego. $. Comes Leycestrie, Dominus Montisfortis, Bitterensis et Karcassensis vicecomes, dedi et concessi dilecto meo R. Malovicini totam hereditatem Wuillelmi de Duroforti, in domibus, in vineis, in agris, in quartis, in ortis cum pertinenciis universis, que sunt apud Phanumjovis et apud Pruilanum (et en surcharge au-dessus de ces derniers mois: «ubicumque dictus W. quicquam habuit ». Que omnia idem R. dedit in elemosinam postea et concessit pro redemptione anime sue et mee, sancte Marie de Pruilano et habitatoribus dicte domus, perpetuo possidenda. Quod ut ratum haberetur, ad petitionem utriusque partis, presentem cartam feci sigilli mei munimine roborare. Datum inobsidione Penne in Agennensi anno Domini MCCXII. XVI Kalendas Augusti.

(Origin. : Bibl. mun. Carcass. — Copie : Doat, t. XCVIII, f° 49%,) Le copiste ayant remplacé les mots de l'acte XIX : que sunt apud Phanum Jovis et apud Pruilanum, par ceux de la surcharge « ubicumque dictus)W, quicquam habuit, »

(b) De l'examen comparé de ces trois documents, il résulte, sauf meilleur avis, que : 1° Simon de Montfort avait, à la date du 17 juillet 1212, fait don, depuis quelque temps, à Robert Mauvoisin, des biens confisqués à l’ex-seigneur de Fanjeaux, Guillaume de Durfort; 2° pendant le siège de Penne d’Agen, avant le {7 juillet, Robert Mauvoisin avait à son tour donné ces mêmes biens au monastère de Prouille; 3 le 17 juillet, durant le siège, Montfort, à la prière des deux parties, attesta officiellement la légitimité et l’authenticilé de cette donation; 4° l’acte du 17 juillet ne parlant que de l'avoir de Guillaume de Durfort à Prouille et à Fanjeaux, on rédigea, le 5 août suivant, un autre acte qui n'implique aucune réserve; 5° enfin saint Dominique était à Penne d'Agen pour le moins du 17 juillet au 5 août, puisque les deux dernières pièces ont été délivrées à la demande de chacune des parties intéressées.

pour leur guide et leur maître. Touchés des exhortations de l’évêque de Toulouse et de l'abbé de Vaux-Cernay, ces preux s'étaient enrôlés dans la milice du Christ et, persévérant tout l'hiver en son service, ils ont relevé magnifiquement l’œuvre sainte du Seigneur qui était en triste dépression.

« Le comte de Montfort, apprenant donc leur arrivée, va au-devant d’eux jusqu’à Carcassonne, et lorsqu'il les a rejoints, immense est l’allégresse parmi les nôtres, grande la joie de tous! Montfort les conduit à Fanjeaux et de là dans le comté de Foix. Au retour, ils repassent par Fanjeaux.» Or, on sait que la route de Carcassonne à Fanjeaux passait à Prouille. À n’en pas douter, ces chevaliers du Christ tinrent à mettre leur pèlerinage sous la protection de Notre-Dame, et Montfort leur a fait connaître alors celui qu'il se complaisait à nommer son très aimé frère Dominique.

Simon de Montfort s'était rendu pour les fêtes de Noël à Castres, où il trouva son frère Gui revenu d'outre-mer.

Les fêtes terminées, le comte recommença les hosti< lités. En janvier 1212, il s'empare de Cahusac et de plusieurs autres forteresses; puis, conseillé par le légat, il assiège Saint-Marcel, mais sans succès. En raars, il est à Carcassonne et il va célébrer les fêtes pascales à Albi, où le rejoint l'abbé de Vaux-Cernay, Gui, évêque élu de Carcassonne, Le 8 avril, il attaque Hautpoul, château situé entre Lavaur et Castres, sur une colline ceinte de rochers inaccessibles. L’ayant pris en trois jours, il le fait raser jusqu’au sol. Le 23 avril, le comte est à Sorèze, où il donne au chevalier Philippe Goloen, sous l'obligation de l'hommage et du service militaire, plusieurs châteaux du Carcassés tombés en commis pour faits d’hérésie; puis il se dirige vers Toulouse à la rencontre de croisés d’Auvergne, de Lombardie et d'Allemagne. Ces nouvelles recrues lui permettent de prendre en trois semaines Mont-

maur, Cuc, Saint-Félix, Casser, Avignonet, Saint-Michel et Montferrand à une lieue de Castelnaudary. Puy-Laurens capitule également : Simon le rend à Gui de Lucé à qui il l’avait donné précédemment. De Puy-Laurens, Montfort envoie son frère Gui et le maréchal Gui de Lévis

Fac-simile de l'acte de Simon de Montfort, (N° d’après une photographie de M. Alma Cardes.

au-devant de l'archevêque de Rouen, de l'évêque élu de Laon, de l'archidiacre de Paris, qui viennent à la tête de renforts importants. Deux corps d'armée sont aussitôt organisés : l’un d'eux, conduit par Gui de Montfort et Enguerrand de Boves, soumet Rabastens, Montaigu, Gaillac

dans l’Albigeois. Avec le reste des troupes, Simon prend Saint-Marcel, qu'il est venu assiéger de nouveau, et qu'il fait raser ainsi que la Guèpie. Il marche ensuite vers Saint-Antonin, dans le Rouergue, et en fait le vicomte prisonnier; puis il confie cette place et celle de Caylus à Baudoin, frère du comte de Toulouse, qui s’est rallié au parti de l'Église. Enfin, dans les derniers jours de mai 1212, sur les instances de l’évêque d'Agen et de l'avis des prélats et des barons qui sont avec lui, Montfort se porte sur Penne d’Agen qui, au dire de Pierre de Vaux-Cernay, était « comme la clef et la tête de tout l’Agenois. » Cette forteresse, sur le promontoire d’une colline au bas de laquelle coule la rivière du Lot, semblait inexpugnable et elle était défendue par le sénéchal du comte de Toulouse, Hugues d’Alfaro, et plus de quatre cents routiers. Le siège de Penne fut laborieux.

Pendant le mois de juin, l’évêque Gui s’en détache pour aller à Carcassonne et bientôt il ramène la comtesse de Montfort et de pauvres pèlerins venus de lointains pays. Le long du chemin, raconte encore le moine de Vaux- Cernay, plusieurs de ces pèlerins ‘ne pouvant plus marcher, l’évêque les mettait en croupe derrière lui; la comtesse en faisait autant. Parfois aussi, l’évêque et la comtesse, descendant de cheval, les faisaient monter à leur place et eux allaient à pied. On aime donc à penser que ce fut en cette circonstance que Dominique, appelé par l’évêque de Carcassonne son ami pour l’aider dans le ministère de la prédication et mêlé aux pieux pèlerins, se rendit à Penne d'Agen; que son exemple et ses encouragoments ne furent point étrangers à l'admirable conduite de l’évêque Gui et de la comtesse de Montfort.

Sur ces entrefaites, au commencement de juillet, continue Pierre de Vaux-Cernay, « Montfort pria Robert Mauvoisin ,de partir pour une ville nommée Marmande et de la conquérir au nom du comte et de l’Église. Mauvoisin

était gravement malade; mais, sans alléguer ses souffrances pour récuser un tel labeur, il part.» « C’est d’ailleurs, dit encore l'écrivain cistercien, de sa haute sagesse, de sa prudence, de ses conseils que tout dépendait, non seulement les résolutions du chef de la croisade, mais l'œuvre entière du Christ, totum negotium Christi. » Déjà, à l'heure où Simon avait donné à Robert Mauvoisin la délicate mission d'obtenir d’Innocent III qu'il le reconnüt pour seigneur des pays conquis, Pierre de Vaux-Cernay avait dit de lui : « Ce très noble chevalier du Christ était d’une rare probité, d'une science profonde, d’une incomparable bonté. Depuis longtemps il s'était sacrifié lui et ses biens pour les services du Seigneur. Il se montra tout spécialement le promoteur ardent et efficace de l’œuvre de la foi. C’est par lui, plus que par tout autre, après Dieu, qu’a refleuri la chevalerie du Christ, comme nous le verrons dans la suite. » Robert Mauvoisin partit donc pour Marmande. En peu de jours la place se rendit et, après en avoir assuré la possession à son suzerain, ilrevint au camp devant Penne d'Agen qu’assiégeait Monfort.

Qu'on le remarque, c’est précisément à la suite de cette brillante expédition que Robert Mauvoisin (1) fit à saint

(1) « La famille Mauvoisin était originaire de l'Ile-de-France où elle avait des fiefs nombreux, particulièrement dans le Mantais et le Vexin français. Plusieurs villages de la contrée : Boissy-Mauvoisin, Fontenay-Mauvoisin, Jouy-Mauvoisin et Malvoizin, lieu situé près de Senlisses, dans le canton de Chevreuse, en perpétuent le souvenir. » À la fin du douzième siècle, Robert Mauvoisin, le chef de cette famille, s'était marié à Cécile, de la noble maison de Chevreuse, dont il n'eut qu'une fille nommé Isabelle, mariée elle-même en 1211 à Adam de Beaumont-sur-Oise. « En 1202, Mauvoisin, touché par les prédications de Foulques de Neuilly, prit la croix avec un grand nombre de chevaliers du pays et suivit avec eux la fortune de Simon de Montfort dont il était l'un des principaux barons. Après s'être distingué comme lui au siège de Zara et dansson expédition de Hongrie, il le suivit encore en Palestine et lui resta fidèle pendant toutes les péripéties de cette croisade dont les résultats furent, comme on le sait, beaucoup moins utiles qu’ils n'avaient été glorieux. Fidèle de nouveau à la fortune de son seigneur le comte de Montfort et de ses anciens compagnons d'armes, Mauvoisin les

Dominique la donation dont nous étudions en ce moment les actes officiels. Guillaume de Durfort, dépossédé de ses biens pour cause de faiditisme, était riche en maisons, en vignes et jardins, en rentes et droits féodauxde toutes sortes non seulement à Fanjeaux et à Prouille, mais en divers autres endroits. Simon de Montfort venait de les abandonner à son cher Mauvoisin, ct aussitôt celui-ci se hâta d'en faire don au monastère de Prouille en la personne de

accompagna dans la croisade contre les Albigeois, » a:,rès s’y être préparé «par de pieuses donations faites de concert avec sa mère Adeline et sa femme Cécile de Chevreuse. »

Lorsque les légats, après la prise de Béziers et de Carcassonne, en 1209, eurent investi Montfort de la suzeraineté des pays enlevés à l'hcrésie, nous avons vu le comte députer Robert Mauvoisin au Souverain-Pontife afin qu’il daignât confirmer cette investiture; démarche qui fut couronnée d’un plein succès, comme le prouvent plusieurs lettres d’Innocent III. D'autres lettres du même Pape, à la même date, montrent qu’à Rome ce ne fut} pas l'unique préoccupation du guerrier chrétien. Il est intéressant de voir Robert Mauvoisin profiter du bienveillant accueil du Pontife pour solliciter et obtenir de lui d'autres faveurs de l’ordre spirituel. C'est ainsi que, le 9 novembre 1209, Innocent IT, à la prière de Robert, de sa mère et de sa femme, confirme les aumônes qu'ils ont faites, notamment, à l'abbaye des religieuses du Perray, près de Rambouillet, et à Gautier, prêtre de l’égliss de Corberon en Beauvoisis. Le Pape désigne, en outre, l’abbé et le prieur de Saint-Victor de Paris, le prieur de Sainte-Geneviève, pour leur en maintenir la possession. Le lendemain, 10 novembre, Innocent III mande à l'abbé de Citeaux, son légat, de choisir, de concert avec l'évêque diocésain, un clerc régulier ou séculier pour être le confesseur et le conseiller des deux époux, Robert Mauvoisin et Cécile de Chevreuse, en cette terre albigeoise qu'ils vont habiter, Le 12 novembre, le Pape, eu égard à la dévotion de Robert Mauvoisin, ordonne à l’abbé et aux prieurs de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève de protéger sa mère, sa sœur et sa fille, pendant que lui-même combat pour la liberté del’Eglise et enfin, pour la même cause et à la prière de Robert, il associe Bouchard de Marly et sa mère à la même faveur. En 1211, Robert Mauvoisin, on s'en souvient, fut envoyé en France pour chercher du renfort. Pendant ce voyage, il maria son unique fille à Adam de Beaumont, et peut-être est-ce en prévision de sa mort prochaine qu'il donna ce qu'il possédait, entre Aunay et Savigny, aux environs de Gonesse, à la nouvelle abbaye de Saint-Antoine de Paris, dont Agnès de Cressonsacq, sa sœur, fut plus tard abbesse, et Pétronille de Montfort la sainte prieure. Il fonda, de plus, dans l’enclos du monastère, une chapelle dédiée à saint Pierre pour sa sépulture. (Cf. plus haut p.239.) Robert Mauvoisin ne survécut que de deux on trois ans à l'expédition dont la prise de Marmande, de Penne d'Agen et de

Dominique présent à Penne d'Agen (1). Est-il téméraire de croire que ce fut pour récompenser un service rendu ? Mauvoisin, lorsqu'il accepta de tenter la conquête de Marmande, était très malade. Naguère, Innocent III lui avait accordé, pour luiet sa femme Cécile, d’avoir un chapelain et confesseur dans ces pays. Saint Dominique n’a-t-il pas accompagné et assisté fructueusement Robert dans son expédition de Marmande? Ainsi s’expliquerait naturellement une donation, d'autant plus agréable au saint qu’elle lui permettait d'augmenter sur place les ressources nécessaires à la vie et à l'entretien de sa chère famille de Prouille.

Ceci se passait dans la première quinzaine de juillet; mais pour que les libéralités de Mauvoisin fussent indiscutables, il fallait la sanction du suzerain. C’est pourquoi Dominique et le généreux donateur sollicitèrent de Mont-

Moissac fut la conséquence glorieuse, et il fut enterré, selon ses intentions, dans la chapelle qu’il avait fondée à Saint-Antoine de Paris.

Type accompli du vrai chevalier, Robert Mauvoisin fut en même temps un trouvère en renom. La Bibliothèque nationale de Paris conserve quelques-unes de ses chansons, paroles et musique. (Mém. de la Soc. archéol. de Rambouillet,t. III, p. 232. — Migne, Œuv. d'InnocentIll,t. I, pp. 151-158. — Archiv. nat. Paris, No 1014. — Bibl. nat. Paris, fonds français, mss. 845, 846 et 849).

(1) Une partie de cette importante donation fut dans la suite contestée au monastère, car les Sœurs de Prouille, en 1262, s'adressant aux enquêteurs de saint Louis en Languedoc, « leur exposent que jadis le seigneur Robert Mauvoisin a donné aux religieuses de Prouille pour l’amour de Dieu et le salut de son âme, du conseil du seigneur comte de Montfort, tout l'héritage qui avait appartenu au faidit G. de Durfort, parce que ses biens étaient commis au seigneur comte pour le faidiment dudit Guillaume, partout où ils existaient, et les Sœurs ont possédé et gardé tout cet héritage jusqu'à ce que B. Hugues de Festa (parent de G. de Durfort) se soit emparé par la violence d’une rente de 4 setiers de méteil de froment et d'orge, qu’elles percevaient au territoire de Caillau, et le susdit Hugues a conservé cetta rente injustement et sans cause, jusqu’à la venue du seigneur de Beaumont, sénéchal du Roi (en 1240), et depuis, parce qu'Hugues de Festa à son tour a élé faidit dans cette guerre, les gens du roi ont saisi cette rente qui était dans le domaine royal et ils l'ont confisquée à son bénéfice. Le seigneur Roi, à cette heure, retient encore cette rente, etc., etc. (Hist. Lang.,éd. Privat, t. VIII)

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fort cette sanction etils l’obtinrent. De là le document confirmatif daté de Penne d’Agen,et reproduit en tête de ce commentaire, dans lequel le comte, pour le salut de son âme, approuve pleinement ce qu’a fait son très cher Robert Mauvoisin.

Cependant le siège de Penne se poursuivait avec constance; l'ennemi tenait bon avec non moins de fermeté. Enfin le 25 juillet, la place, ayant épuisé tous ses moyens de défense, capitula, et les croisés y entrèrent au milieu d'unanimes chants d'actions de grâces.

À quelques jours de là, le 5 août, soit que par erreur, dans l'acte du 17 juillet, on n’eût fait mention que des biens de G. de Durfort sis à Prouille et à Fanjeaux, tandis que l'intention de Mauvoisin était de n’en réserver aucun, soit qu’à raison de nouvelles grâces obtenues du ciel par l'intervention du Bienheureux le donateur ait voulu compléter son œuvre, il advint qu’à la demande des deux parties intéressées Montfort déclara, dans un autre acte dont l'original existe également à Carcassonne, que la donation en cause comprenait absolument toutes les anciennes possessions de G. de Durfort.

Vers le 10 août, l’armée victorieuse quitta Penne d'Agen, et Montfort, après s'être emparé du château de Biron, où il fit justice exemplaire du traître Martin Algais, se présenta devant Moissac, place défendue au nom du comte de Toulouse par une troupe de routiers et de gens sans aveu. Les évêques de Carcassonne et de Toulouse, l’archidiacre de Paris et l'abbé de Moissac, à la prière duquel Montfort entreprenait le siège, accompagnaient le comte. Nous serions donc fort étonnés si Dominique, en quittant Penne, n’a pas suivi, à Moissac, Simon de Montfort, Robert Mauvoisin, les évêques qu’il connaissait et aimait, et s'il n’y a pas été l'âme de ces supplications ardentes dont parle en ces termes Pierre de Vaux-Cernay, témoin oculaire. « Au moment de l'assaut suprême, tout le clergé,

évêques, moines, prêtres, en aube et pieds nus, la croix du Seigneur et les saintes reliques devant eux, se tenaient sur la pente de la colline qui faisait face au château et ils chantaient avec ferveur, d’une voix puissante, le Veni, Creator Spiritus, appelant le secours d’en Haut. Le divin Paraclet ne leur fit pas défaut, car à peine füt-on à ce verset de l'hymne : Hostem repellas longius, répété jusqu’à trois fois, que l'ennemi terrifié, abandonnant les postes avancés, se réfugia dans l'enceinte de la ville, dont les habitants le contraignirent bientôt à se rendre; et ainsi le siège, commencé le 14 août, veille de l’Assomption de Marie, se termina heureusement le 8 septembre, en la fête de sa Nativité. »

De Moissac enfin, Dominique regagna son monastère, probablement en la compagnie du chevalier Guillaume de l’Essart, seigneur de Villesiscle, lequel, à quelques jours de là, se faisait, lui aussi, comme on va le voir, le bienfaiteur de Prouille.

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