PAT
(2) Mamachi, Ann. O. P. I, app., p.141.
songé à lui pour en faire le premier pasteur des Églises en deuil de la région. Et en effet, à la mort de Pierre d'Aigrefeuille, on vit le chapitre de Béziers se hâter d'élire le Bienheureux{1), mais Dominique refusa énergiquement. Peu après, son vénérable ami, Garcias de l'Orte, qui, avec lui et Navarre de Conserans, avait, en maintes circonstances(2), combattu le bon combat, fut transféré de son évêché de Comminges au siège archiépiscopal d’Auch. Le chapitre de Saint-Bertrand (3), témoin de la vie et de l’apostolat de Dominique, à l'instigation du nouvel archevêque, porta à son tour son choix sur le serviteur de Dieu; mais une seconde fois, l’humble Dominique refusa cet honneur, « protestant vouloir, de préférence à tout titre épiscopal, vivre avec ses frères dans une pauvreté absolue (4). » « D'ailleurs dans aucun homme, au dire de Guillaume Pierre, jamais on n'avait vu un si grand mépris pour toute gloire terrestre (5).» Le Bienheureux allait même jusqu'à déclarer « qu'il s’enfuirait la nuit avec son bâton plutôt que d'accepter l'épiscopat ou toute autre dignité (6).» D'où cette réflexion de son biographe, Constantin d'Orviète : « Dominique avait tellement mis sous les pieds le monde et sa gloire, que,comme Pierre marchant sur les eaux,jamais
(1) Percin estime que ce fut à la mort de ce prélat, survenue le 7 juillet 1212,et d’autres, après la mort de son successeur immédiat, Bertrand de Saint-Gervais, en janvier 1215. L’archidiacre de Béziers était alors Pierre Amiel, qui, devenu plus tard archevêque de Narbonne, favorisa et développa le couvent des Dominicains de cette ville.
(2) Notamment, à Pamiers, à Lavaur, à Muret. Cf. Cartul., passim.
(3) Le siège du diocèse était Saint-Bertrand de Comminges, aujourd’hui village de 650 habitants, arrondissement de Saint- Gaudens. De l’époque de saint Dominique, il reste encore la première travée et le clocher de la cathédrale, ainsi qu’un très beau cloître s'ouvrant au midi sur la nef.
(4) Mamachi, Annal. O. P., t. 1, app., p. 117; témoignage de Frère Jean de Navarre.
(5) Ibid., p. 141.
(6) Ibid., p. 143.
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il ne voulut y fixer les mouvements de son cœur, à l’imitation de Celui qui, lorsque les foules le demandaient pour roi, s'enfuit sur la montagne, et par là montra manifestement qu'on ne doit pas désirer les prélatures. » Et Thierry d’'Apolda : « Le saint préférait s'humilier avec les humbles ; il plaçait la pauvreté du Christ au-dessus des trônes et des empires, et il tenait à être libre de tout lien afin de pouvoir être le serviteur de tous {1}. »
Malgré le refus successif des évêchés de Béziers et de Comminges, quand le siège de Conzerans devint vacant par la mort ou la démission de Navarre d’Aqs (2), cet autre ami de saint Dominique, l'archevêque d'Auch, Garcias de l'Orte, qui avait le droit de présentation pour cette Église, revint à la charge, mais sans aucun succès; il insista et il ne réussit pas davantage, le saint alléguant, outre les motifs déjà mis en avant, « qu'il avait à s'occuper de sa nouvelle plantation de Prêcheurs et de religieuses de Prouille, que c'était son œuvre et sa mission et qu’il n’en prendrait aucune autre. » L'abbé de Boulbonne, qui l'avait entendu de la bouche même du B. Dominique, l’attesta dans l'enquête de 1233 (3).
(1) Acta Sanctor.,t. I, Aug.
(2) Une regrettable obscurité règne sur la fin de l’épiscopat de Navarre d'Acqs, l’un des plus intrépides champions de la cause catholique pendant la première période de la croisade albigeoise. Le Gallia (t. I, p. 113) le fait vivre jusqu’à l’année 1215. Cette date n'est pas sûre; un acte de 1216 donne à entendre qu'il fut chassé violemment de sa ville épiscopale par un seigneur du pays. Saint . Lizier, autrefois siège du diocèse de Conserans, est une petite ville
fort ancienne, à une demi-heure de Saint-Girons, dans l'Ariège. La vieille cathédrale fréquentée par saint Dominique est, dans plusieurs de ses parties, du onzième siècle. Le transept et les absides sont du douzième. A côté de la cathédrale est un cloitre également du douzième, ainsi que le pont de la rivière du Salat.
(3]) Mamachi, Annal. O. P., t. 1, p. App., p. 137.
XQEg bi
Simon de Montfort donne le château de Casseneuil, dans l'Agenais, à saint Dominique.
Vers septembre 1214.
Le texte manque.
COMMENTAIRE
Le comte de Montfort, après le mariage de son fils ainé, était allé, vers le 10 juin, rejoindre le corps des croisés, commandé par son frère Gui et par l'évêque de Carcassonne. S'étant mis à la tête des troupes, « il s'empara successivement, raconte l'historien Bernard Gui (1), de plusieurs châteaux-forts où s'étaient réfugiés des ennemis de la foi et de l'Église, des perturbateurs de la paix, et des routiers (2). Maurillac, au diocèse de Rodez, fut entièrerement détruit. On trouva, dans cette place, sept hérétiques de la secte des Vaudois. Amenés en la présence du légat Robert de Courçon, ils avouèrent leur perfidie, mais ne voulurent pas y renoncer, et les soldats croisés les
(1) Catalog. Summor. Pontific. ad annum 1214. Bibl. nat., ms. 4977, et Bibl. publ. Toulouse, ms. 470.
{2} Raptores et perjuri, ajouta Pierre de Vaux-Cernay.
livrèrent au feu. A la nouvelle de la venue de l’armée de Dieu, Montpezat, du diocèse d'Agen, fut abandonné par ses défenseurs. On ruina ce château de fond en comble.
« Marmande fut pris pour la seconde fois, et, après que l'ennemi en eût été expulsé et mis en fuite, le comte Simon fortifia la grande tour et détruisit les autres ainsi qu’une partie des murailles. Enfin Montfort se présente devant Casseneuil, en Agenais, le 28 juin {1}. Ce château était l’un des principaux repaires de l’hérésie dans cette province. De tout temps, les habitants de Casseneuil s'étaient montrés de détestables adversaires. Déjà deux fois ils avaient récidivé (2). Cette fois encore ils étaient en pleine rébellion. Simon les attaque avec une grande vigueur, et, après des labeurs multiples et incessants, de merveilleux assauts et d’énergiques efforts, il s'empare de la place par la vertu d'En-Haut. Plusieurs d’entre les ennemis sont passés au fil de l’épée; le reste s'enfuit. »
Ace récit succinct de Bernard Guy,ajoutons ces quelques détails d’une autre chronique : « A l'heure des vêpres, le 16 août, dit P. de Vaux-Cernay, le comte ordonna aux siens de s’armer; les trompettes sonnent l'assaut ; l’évêque de Carcassonne et ses clercs sont réunis sur une éminence, près du château, afin de prier, durant le combat, en faveur des nôtres, de crier vers le Ciel. Pendant
(1) Hist. des Albig., — Migne, t. COXIIT, p. 690.
Durant le siège en juillet, le cardinal de Courçon, à Sainte- Livrade, confirma à Simon de Montfort la possession de tous les domaines conquis sur l’'hérésie dans l’Albigeoiïs, l’Agenais, le Rouergue, le Querci et les autres pays de la légation.
(2) Jam enim, semel et iterum reddiderant se christianitati, nunc etiam et tertia vice. Christianitati et comiti nostro resistere attentarunt. (P. de Vaux-Cernay, ibid.) Ils avaient pour chef Hugues de Rovigny, frère de l’évêque d’Agen, et ami et familier du comte pendant quelque temps. Cette année-là même, infidèle à l'amitié et à son serment, Hugues s'était séparé de Dieu et de Montfort pour s'associer à d’autres traitres comme lui. (P. de V.- C., Hist des Albig., ce. 19. — Migne, t. CCXIII, p. 689.
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qu'on avance les machines, le clergé chante le Veni, Creator avec une ardeur inexprimable... Casseneuil fut pris le 17 du mois d’août, à la louange de Notre-Seigneur, à qui est honneur et gloire dans les siècles des siècles. »
Aucun de ces textes, nous en convenons, ne révèle si saint Dominique était là, suppliant, à côté de l’évêque de Carcassonne et de ses clercs. Il n'est cependant guère possible d’en douter; et même comment ne pas attribuer au saint une très large part d'efficacité dans les supplications adressées à Dieu en cette mémorable circonstance, quand on lit dans le B. Jourdain que tout aussitôt « Simon de Montfort gratifiait Dominique de ce château et de ses revenus, conquis avec tant de peine. » C’est que «le comte, » dit le Bienheureux, «avaitpour le saint une intime dévotion et, du consentement des siens, il fit don de ce château-fort à lui, et aux quelques compagnons de sa vie, ses auxiliaires dans l'œuvre de salut qu’il avait commencée. Dominique avait, en plus, l’église de Fanjeaux et certains autres biens, à l’aide desquels il subvenait à ses propres besoins et à ceux de ses disciples. Tout ce qu'ils pouvaient soustraire de ces revenus (c'est toujours le B. Jourdain qui parle et qui nous fournit cet intéressant détail) ils l’abandonnaient aux Sœurs du Monastère de Prouille. L'Ordre des Prêcheurs n’existait pas encore. On s’occupait seulement d'en constituer un, et néanmoins le saint, avec le petitnombre des siens, se livrait de toutes ses forces au ministère de la prédication (1). »
Ces renseignements, de source primitive, malgré leur concision, donnent suffisamment à entendre où en était le Bienheureux de ses projets, vers la fin de l’année 1214, la huitième depuis la fondation de son œuvre de Prouille. Dominique, dans la maturité de l'âge, avait quarantecinq ans. « Fortifié par la vertu du Seigneur, dit
(1) B. Jordan.,, Vita B. Dominici, éd. Berthier, p. 18.
Constantin d'Orviète, et procédant avec sagesse dans tout ce qu’il entreprenait, il s'était concilié la grâce de Dieu et la faveur des hommes. » Le monastère de Prouille prenait de l’extension et achevait de s'organiser. Le saint s'était attaché quelques disciples qui prêchaient avec lui, comme le remarque Bernard Gui. Autant qu’on peut le conjecturer, outre Fr. Guillaume Claret et Fr. Noël, demeurés à Prouille pour le service des Sœurs, ces ouvriers de la première heure étaient Dominique de Ségovie, Étienne de Metz, Matthieu de France et Bertrand de Garrigue, tous dignes d’être coopérateurs d’un tel apôtre. Dépositaire et confident de ce qu'il y avait de plus cher au cœur de Diégo d'Osma, son Père et son maitre, Jésus-Christ et la prédication, Dominique avait fait graver cette devise sur son sceau. N'’était-ce pas dire que c'était l'unique but de sa vie? C'est pourquoi, non content de prêcher le Seigneur Jésus en tout lieu et à toute occasion, dès qu'il entrevit la possibilité d’instituer un Ordre spécial de Prédicateurs, il s'occupa sans relâche d'en activer la réalisation. Car, remarque le B. Jourdain, «pour ce qu’il avait conçu et jugé raisonnable et selon Dieu, il mettait une telle constance de volonté, qu'après l'avoir müri et s'y être déterminé, jamais ou presque jamais il ne consentait à y changer quoi que ce soit. » A cette date de la fin de 1214, la divine Providence lui préparait le moyen d'arriver prochainement à ses fins, ilen profita; nous ne tarderons pas à le constater.
Saint Dominique autorise Raymond Guillaume d’Auterive, maitre pelletier de Toulouse, à garder, avec lui, le nommé Guillaume Hugues, jadis hérétique vétu, afin qu'il n’en résulte, pour Raymond Guillaume, aucune note d’infamie, ni aucun dommage, et jusqu'à ce que le cardinal légat ait formulé plus explicitement ses intentions.
Universis Christi fidelibus ad quos littere presentes pervenerint, frater Dominicus Oxomensis canonicus, predicationis humilis minister, salutem et sinceram in Domino karitatem: Discretio universitatis vestre, presencium auctoritate, cognoscat quod nos Raimundo Guillelmo de Altaripa peleganterio licenciam concessimus ut Guillelmum Hugonem hereticali condam habitu, ut idem coram nobis asseruit, investitum, secum in domo sua apud Tholosam teneat more aliorum hominum conversantem, quousque hoc nobis vel sibi expressius mandatum faciat Dominus Cardinalis, et quod hoc sibi non cedat videlicet Raimundo Guillelmo in infamiam seu dampnum (*).
Copie: Barcelone, Bibl. universit., Ms. (quatorzième siècle). Arm., IN, n° 16.
Paris, Bibl. nat., Ms. 4548 (fin quatorzième siècle). Paris, id, Doat, t. XXX, 3.
Rome, Arch. de l'Ordre, LL, 298.
Imprimé: Acta SS., t. I, Aug., 410.
Echard, I, 0.
Jean de Réchac, Malvenda, Mamachi, etc., etc.
(a) À ces lettres était appendu le même sceau qu'aux lettres donrées vers 1208 à l'hérétique Pons Roger, et que nous avons décrit plus haut. Cf. Cartulaire, p. 188.
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COMMENTAIRE
I. — En septembre 1214, Simon de Montfort se rendit à Rodez et il y reçut l'hommage solennel du comte Henrien présence de plusieurs évêques et prélats, de Réginald, doyen de Saint-Aignan d'Orléans, etde quelqueschevaliers de marque. Si, en quittant Casseneuil, Dominique a suivi quelque temps encore le chef de la croisade, lui et le bienheureux Réginald, comme nous l'avons déjà remarqué, se sont dès lors rencontrés et se sont connus avantde se retrouver si providentiellement à Rome en 1218 (1).
Le cardinal Robert de Courçon,légat pour le nord de la France, s'était éloigné des croisés pendant le siège de Casseneuil pour retourner dans sa légation. Il était à Reims le 7 décembre, et convoquait en concile, à Montpellier, les archevêques de Bourges, Narbonne, Auch et Bordeaux, ainsi que leurs suffragants, les abbés et archidiacres de leurs diocèses, pour délibérer sur les intérêts religieux des provinces désolées du Midi (2).
Sur ces entrefaites le légat de Provence, Pierre de Bénévent, revenait d'Aragon où, par mandat du Pape, il avait conduit et fait proclamer roi le jeune Dom Jacques, fils de Pierre II, tué à Muret, que Montfort, jusque-là, avait gardé en otage. Ce fut donc Pierre de Bénévent qui, au jour indiqué, le 8 janvier 1215, fit l'ouverture du concile auquel prirent part, outre les quatre archevèques déjà nommés, celui d'Embrun et vingt-huit évêques. Certains canons sur la prédication et l'hérésie promulgués dans ce concile donnent lieu de présumer que saint Dominique les a inspirés bien que ce ne soit confirmé par aucun docu-
(1) Hist. Lang. VIII, 657.
(2) Ibid., VI, 430.
ment positif. Le concile également, avant de se séparer, prononça de nouveau la déchéance de Raymond VI, comte de Toulouse, et déclara Simon de Montfort seigneur et prince de tout le pays (1).
A l'issue de cette imposante réunion, au cours du mois de janvier 1215, Pierre de Bénévent envoie l'évêque Foulques prendre, au nom de l'Église, possession de Toulouse et du château narbonnais, palais fortifié des comtes toulousains. RaymondVIl'avait abandonné, conformément aux engagements pris à Narbonne, entre les mains du légat l’année précédente. Foulques se hâta de remplir sa mission. Vers la mi-février il était dans sa ville épiscopale, mettait garnison dans le château et envoyait à Arles les otages exigés par le légat, pendant que l’abbé de Saint-Thibery remplissait, à Foix, une mission semblable.
Onne sait si le Bienheureux Dominique, après la prise de Casseneuil, dégagé vis-à-vis de l’évêque de Carcassonne qui reprenait l'administration de son diocèse, n'a pas devancé l'évêque Foulques et recommencé ses prédications dans le diocèse, peut-être même dans la ville de Toulouse ; ou bien si ce ne fut qu'après le concile de Montpellier, accompagnant l’évêque son ami, dans sa démarche toute pacifique, qu'il pénétra jusque dans Toulouse, dont l’accès avait dû lui être jusque-là à peu près interdit par les hérétiques, ou leurs adhérents. Il n’est donc guère loisible d’assigner à l’acte que nous allons étudier une date de beaucoup antérieure.
IT. — Vers le commencement de l’année 1215, un marchand pelletier, nommé Raymond Guillaume, occupait à Toulouse, dans son atelier,un certain Guillaume Hugues, lequel jadis avait été hérétique vêtu, etla législation canonique et même civile (2) interdisait absolument tout com-
(1) Labbe, Concil., XIII, 902.
(2) C'est ainsi que Pierre, roi d'Aragon en 1219, avait promulgué dans ses Etats une constitution par laquelle il défendait, lors-
merce avec un hérétique formel, sinon l'on contractait la note d’infamie, et, par le fait même, on devenait suspect et on pouvait être incriminé comme fauteur, complice ou recéleur d’hérétiques. Il est vrai que Guillaume Hugues ne porte plus l’habit de la secte; mais son patron n’est pas tranquille et craint d’être poursuivi. Il va soumettre la difficulté au Bienheureux, et Dominique, par les Lettres testimoniales dont il s’agit ici, lui permet de garder l’exhérétique dans sa demeure, afin qu'il n’en résulte pour R. Guillaume d’Auterive aucune note d’infamie, ni aucun dommage, mais provisoirement, jusqu'à ce que le cardinal légat ait intimé plus expressément ses intentions. Les préoccupations du saint ne se révèlent-elles pas tout entières dans ces Lettres? Plein de déférence, d’obéissance et de respect pour le représentant du Saint-Siège, dont il n’est que le mandataire, il ne veut pas outrepasser ses volontés, et il réserve ses droits. D'autre part, le cœur charitable de Dominique est soucieux de sauvegarder l'honneur chrétien et l'intérêt temporel et spirituel de cet homme qui a recours à son autorité discrète et condescendante. C'est bien celui dont Constantin d’Orviète a écrit « qu'aucune de ses paroles ne tombait en vain. »
En donnant cette permission, saint Dominique ne se contente plus comme précédemment d'absoudre et de réconcilier au for intérieur; il procède ici en qualité de juge d'Église, au nom, soit de l'évêque diocésain, soit du légat qui lui a conféré, à cet effet, des pouvoirs spéciaux, et il se sert de ces pouvoirs avec autant de prudence que de zèle et de charité.
que quelqu'un aurait été excommunié publiquement par l'Eglise, de lui vendre ou de Jui acheter, d'habiter, de manger et d’avoir commerce d'aucune sorte avec lui, sous peine d’une forte amende et du partage de ses biens entre l’Evêque et Je Roi. (Marca Hispañnica, p. 1397.)
III. — Au même temps (1) saint Dominique accomplit à Toulouse, pour des faits d’hérésie, un acte judiciaire d’une importance beaucoup plus grave. Dans cette ville, malgré la tolérance extrême de Raymond VI pour les erreurs cathares, depuis de longues années on ne s'était jamais complètement abstenu de réprimer ces fausses doctrines et de punir, selon les lois interprétées et sanctionnées par la coutume, les sectaires opiniâtres, si du moins l’on en croit les consuls et le conseil du bourg et de la cité, écrivant, en 1211, à Pierre d'Aragon, pour se plaindre à lui de ce que le légat Arnald Amalric leur reprochait de laisser impunis quelques personnages suspects. « Cette réclamation, lui disent-ils, nous a grandement surpris, puisque l'on sait que, dans le passé, Raymond V, père du comte actuel, a reçu par acte authentique du peuple toulousain le mandat que si on vient à découvrir dans la cité ou dans le bourg un hérétique, lui et celui qui l’aura recélé seront livrés au supplice et leurs biens mis à l’encan. De fait, ajoutent les consuls de Toulouse, nous en avons brülé un bon nombre, et quand nous en découvrons, nous ne cessons pas de le faire. Nous avons de plus répondu aux lettres et aux messagers du légat, qu'il veuille nous signaler ceux qu'il estime suspects et nous les soumettrons au droit, devant la curie épiscopale de notre ville, à la connaissance des légats du seigneur Pape ou du seigneur notre évêque, selon que le droit canon le détermine et que l’observe la sainte Église romaine (2). Néanmoins le concile tenu à Montpellier en janvier 1215 avait cru nécessaire d’urger l'application
(1) Faute d'indication positive, nous avons placé cet acte dans la première partie de l’année 1215, lorsque saint Dominique était à Toulouse; mais on peut également lui assigner pour date l’année 1216, pendant le séjour de plusieurs mois que le saint fit alors dans cette ville,
SR Arch. nat. Paris, fo 428. — Hist. Lang, t. NI, p. ?
rigoureuse des anciens canons relatifs à l'hérésie albigeoise, que le concile d'Avignon, en 1209, avait déjà renouvelés {1). Or, au même moment, dans la ville de Toulouse, on venait de s'emparer d'hommes suspects de catharisme. Le saint, qui avait reçu des pouvoirs du cardinal légat (2), est appelé à juger de leur culpabilité, et, sans rien innover ni agir arbitrairement, mais selon l'ordre du droit, il les examine et les interroge. Après un sérieux examen, il les convainc d'erreur, et, en conséquence, les déclare formellement hérétiques. On les exhorte alors à revenir à la foi catholique : ils s’y refusent obstinément et, impénitents et endurcis, ils sont remis au jugement séculier, qui les condamne à la peine du feu (3).
(1) Labbe, Concil., t. XIII, pp. 197 et 902.
(2) (Sanctoral, Vie de saint Dominique. B. nat. Paris,ms. 5496.) B. Gui, dans cette Vie, racontant le même trait d’après Constantin d'Orviète, fait précéder son récit de cette réflexion : « Comme l’homme de Dieu, Dominique prêchait aux parties de Toulouse et y exerçait l'office d'inquisiteur à lui confié par autorité du légat du siège apostolique, il arriva, etc. » C’est peut-être ce texte et d'autres analogues qui ont donné lieu de se demander si saint Dominique a été inquisiteur dans la pleine acception du mot et par l'autorité du Saint-Siège. La thèse favorable à cette double opinion a été soutenus et discutée ex professo par des écrivains de valeur, savoir Malvenda, Bzovius, Jean de Réchac, Percin, les Bollandistes, la plupart des auteurs qui ont traité de l’inquisition, et enfin Mamachi au dix-huitième siècle; et la thèse contraire par : Maurique, Echard et dans ce siècle l'écrivain espagnol Llorente, etc.
(3) La même jurisprudence était alors en France observée partout où il y avait des hérétiques notoires et impénitents. C’est ainsi qu'en 1209, au moment où les croisés commencent la campagne du Languedoc, à Paris, devant une assemblée d’évêques et de prélats, plusieurs prêtres et des laics sont cités comme suspects et comparaissent. Ils sont convaincus d'hérésie formelle. « Convaincus, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste (Æistor. de Fr.,t. VIII), ils sont abandonnés à la curie du roi et ce roi très chrétien et catholique mande les appariteurs avec ordre de livrer au feu les condamnés, sauf les femmes, dans le lieu dit le Petit- Champ. »
En 1210, un chanoine de Langres, prêtre de la paroisse de Mussy, est suspecté d’hérésie : l’évêque Guillaume de Joinville convoque tout aussitôt à Bar-sur-Seine une réunion d’évêques, d’archidiacres, d'abbés, d'hommes religieux et prudents. Le chanoine est cité à venir se justifier; mais il fait défaut. L'assemblée,
Mais voici qu'au moment où les officiers de la Curie s'emparent des condamnés, pour les conduire au lieu de leur châtiment, « le saint fixe son regard sur l’un d’eux et, comme s'il apercevait sur son visage un rayon de prédestination divine: Gardez à part celui-ci, dit-il, qu'il ne soit pas brülé avec les autres. Puis se tournant avec bonté vers lui: Je sais, mon fils, oui, je sais que dans la suite, quoique tardivement, tu seras un homme bon et saint.
Chose miraculeuse et digne de mémoire, cet homme persévéra encore vingt ans environ dans l’aveuglement de l'hérésie (1). Et en effet, à travers les registres d'inqui-
par sentence définitive et conformément à l’ordre du droit, servalo juris ordine, le juge, quand même, coupable d’hérésie. Le chanoine part pour Rome et fait appel au Pape. Innocent III lui ordonne de se présenter devant l’archevêque métropolitain de Sens, l'évêque de Nevers et Robert de Courcon, encore chancelier de l'Université de Paris, constitués en tribunal pour le juger; mais une seconde fois il s’abstient de comparaitre. Enfin, deux ans après, au commencement de l’année 1213, il va derechef trouver le Souverain-Pontife et lui expose comme quoi, s'il ne s'est pas présenté au terme fixé devant les juges désignés, c’est qu’en ces pays du nord, dit-il, « le peuple fidèle est animé d’un tel zèle qu'il livre au feu non seulement les hérétiques manifestes, mais ceux-là même qui ne sont que suspects du crime d’hérésie, » Innocent III, miséricordieux, le 10 avril 1213 mande à l’archevêque de Sens, à l’évêque de Nevers et au doyen de Salisbury, docteur de l’Université, de convoquer l’évêque de Langres et tous les ayants droit pour l’octave de la Pentecôte avec ordre de procéder en cette affaire suivant la forme donnée précédemment, sans tenir compte d'aucun appel et jusqu’à complète conclusion mais aussi en garantissant la sécurité de l’accusé pendant et après. (Migne, opp. Inn. III, t. III, p. 391 et 801.) Nous ignorons si le jugement fut définitivement rendu ni quelle fut la sentence. Il ressort du moins de cet exposé qu’au nord comme au midi, à cette époque, la répression de l’hérésie et les pénalités étaient les mêmes.
Un cas semblable fut jugé à Strasbourg en 1212 et de la même manière. À cette occasion le pape écrivit à l’évêque : « Procédez de façon à guérir entièrement par votre sollicitude prudente cette maladie de l'erreur qui s’éterd comme un chancre ; mais aussi de telle sorte que l’accusé ne soit victime ni d’un jugement inique ni d'une indulgence abusive » (opp. Inn. III, p. 803). A la suite du jugement, les hérétiques condamnés et non repentants subirent le supplice accoutumé.
(1) Constantin d'Orviète.—Cf.le même récit dans le B. Humbert
Abe
sition, qui ont échappé à la destruction causée par les révolutions politiques et religieuses du seizième et de la fin du dix-huitième siècle, nous avons pu saisir quelques-
(Mamachi, App., 290). Thierry d'Apolda (Acta ss. Aug., t. I, 6). Bernard Gui (Sanctoral).
Un. biographe du quinzième siècle traduit ainsi Constantin d'Orviète :
« Tous les jours preschant lhomme de Dieu es parties de Thoulouse, autemps que les heretiques estèrent comme adnichilés et dutout exterminés, advint que XIII hommes fureut prins et par luy convaincus d’hérésie, dont après longue et très aigue desputation. Voyant le saint homme et les officiers de l'evesque quil perssistoient et demouroient ostinés en leur faulse et très perverse opinion, on les delaissa en la main de la justice seculière comme membres pourris dignes d'’estres séparés de la congregation des vivans crestiens de l'église militante. Après que par icelle cilz furent jugés à mort de feuet qu'ils furent venus au lieu ou il devoient mourir, sainct Dominique estant présent et voyant, entre iceulx herctiques, l’ung que se nommoit Raymons de grossis, comme se, en luy, eut veu aulcun ray de divine predestination el le tira a part arrière des aultres treize et tres doulcement et amoureusement se print à luy dire Mon filz, sachés de vray que Dieu m'a revélé que combien que tu tardes, tu seras une fois ung vray crestien et pour la deffension de la foy crestienne tu souffriras plusieurs peines et labeurs, prest de mourir pour la vérité d’icelle soustenir, parquoy maintenant tu ne mourras point avec les aultres mais la vie te sera alongée; dont se convertit l’homme de Dieu à la justice et aux Seigneurs qui là présens estoient et leur dist : Messeigneurs je vous prie que ne bruslés point cestuyci, car sachés que une fois, combien que non pas tost, il se retournera plus et plus grant bien en l’ésglise de Dieu et aux crestiens fera que jamais ne fist de mal; par quoy je vous requier que le reservés, et, avec vous en la ville remenés ! Chose digne de grant commendation! yceluy homme demoura depuis près de XX ans obstiné en sa pestilentieuse heresie. Au bout de quel temps, c'est assavoir quinze ans apres la mortsaint Dominique, inspiré par la grâce de nostre Seigneur en délaissant sa puante et desloyale secte à la vraye lumière de la foy catholique se convertist. Puis fut religieux de nostre ordre ou quel très sainctement conversa et au peuple très fructueusement prescha, dont moult grandement devant Dieu proffita en observance réguliere, sa vie bienheureusement termina. »
(Extrait de « La Légende de Monseigneur saint Dominique, Père et premier fondateur de l'Ordre des Frères Prescheurs, translatée de latin en français par vénérable religieux et prescheur excellent, frère Jehan Martin du dit Ordre et du Couvent de Valenchènes, imprimé nouvellement à Paris par Jehan Trepperel, libraire et imprimeur demourant à Paris, en la rue neufve Nostre-Dame, à l’enseigne de lescu de France.» (Incun. fin quinzième siècle, fo 56.)
uns des agissements du pauvre hérétique, pendant ce laps de temps. Les premières années qui suivirent sa délivrance, Raymond Gros, c'était son nom, se tint, selon toute apparence, à l'écart; mais entre les années 1228 et 1237 il est en pleine activité : on le rencontre pour des consolamentum ou des prédications, tantôt avec W. Salamon, diacre cathare, de Verfeil, tantôt avec B. Engilbert, diacre du Lantares; parfois avec Bonafos, diacre des Cassés. Ordinairement il réside à Toulouse et, selon les circonstances, se montre en public, ou se cache en des maisons amies, passant incognito de l’un à l’autre et ne circulant que de nuit. Il entretient de là des rapports avec Montsécur, où sont la plupart des grands chefs de la secte et les Parfaits et Parfaites les plus exposés à être recherchés. C’est ainsi qu'un jour l’hérétique Marquise de Folcaval, qui demeure chez le seigneur du château, Raymond de Pereille, lui députe à Toulouse une suivante qu’elle a avec elle et celle-ci rapporte deux tuniques d’estauffont, que Raymond Gros lui envoie. Raymond ne parait guère s'être éloigné de Toulouse ou deses environs: Baziège, Lanta, Montesquieu, Mas-les-Saintes-Puelles, Castelnaudary sont les endroits qu’il fréquente le plus en dehors de Toulouse. On l’a vu quelquefois avec d’autres hérétiques dans la forêt de Trebons et dans celle de la Galène, près de Vareilhes (1).
Enfin sonna pour Raymond Gros l'heure de la miséricorde divine, annoncée par saint Dominique en 1215. Le Bienheureux avait quitté cette vie depuis seize années déjà, lorsque Raymond Gros, « éclairé de la grâce divine, laissa les ténèbres de l'erreur et vint à la lumière, » dit Constantin d'Orviète. « En ces jours-là, écrit à son tour, dans sa chronique (2), Guillaume Pelhisso,
(1) Cf. Doat, 22, 23 et 24 et Confess. coram fr. Bern. de Caux. (Ms. de Toul. 609), passim.
(2) Ch. Douais. Append. aux sources de l’Inquisition, etc. Paris, Palmé, 1881, pp. 108.
témoin oculaire des événements qu'il raconte. Frère Pierre Seila (1), cet homme religieux et vénérable, fut fait Prieur de Toulouse, et quelque temps après que les Frères furent réintégrés dans leurcouvent(?),le Prieur, avec son collègue Fr. Guillaume Arnaud, alla au diocèse de Cahors, à Montauban, enquérir de l’hérésie. Or pendant qu'ils étaient en cette ville, le quatre des nones d'avril en l'an du Seigneur 1236 (3), vint à notre maison Raymond Gros, Toulousain, qui fut en cette terre hérétique Parfait environ vingt-deux ans. Il se rendait pieusement et humblement, et, converti de l'hérésie, il s’offrait de lui-même, sans être ni appelé ni cité, pour faire en tout la volonté des Frères. Le Sous- Prieur, Frère de Bon-Soulas (4), considérant la sincérité de sa conversion, l’admit sans condition dans le couvent. Puis sur l’ordre des Frères Guillaume Arnaud et Étienne (5), inquisiteurs, le susdit Sous-Prieur, le ministre des Frères-Mineurs de Gascogne, Frère Jean-Pierre, Prieur de l’église de la Daurade (6), Maitre Arnaud Pelhisso, Préchantre de l’église cathédrale de Saint-Étienne, Maitre
(1) Conformément aux Actes originaux conservés aux Archives nationales de Paris, et non Cellani, comme on l’a écrit de nos temps.
(2) Le mercredi après la Toussaint, 3 novembre 1235, les Frères de Toulouse avaient été expulsés violemment de leur couvent et de la ville à cause de leur action énergique contre les hérétiques et les Croyants, mais sur l’ordre du Pape, Raymond VIII les avait fait rentrer le 4 septembre 1236, après dix mois d’exil. (Cf. Couronne de Marie, année 1881, pp. 191-154.)
-(3) C'est-à-dire le 2 avril 1237, pendant le Carème. |
(4) Fr. Guillelmus de Bono Solacio. Cf. plus haut, p. 146, une note sur ce religieux. ;
(5) Les Frères Guillaume Arnaud et Etienne sont les deux bienheureux Inquisiteurs massacrés à Avignonnet Île 29 mai 1242. Fr. Guillaume Arnaud était Dominicain et Fr. Etienne était Franciscain. Fr. Jean de Netoya était Provincial des Frères-Mineurs. L'archevèque de Vienne, légat du Saint-Siège, avait adjoint celui-ci pour collègue au B. G. Arnaud dans l'exercice de l'inquisition. Mais à cause de ses occupations de Provincial, le légat lui avait substitué Fr. Etienne de Narbonne ou de 5. Thibery.
(6) Notre-Dame de la Daurade est une église paroissiale de Toulouse. C'était à cette époque un Prieuré de l'Ordre de Saint-Benoît.
Nicolas des Pointis, chapelain de la Daurade, et quelquesuns de nos Frères reçurent la confession publique de Raymond Gros sur l’hérésie. Pendant plusieurs jours on en dressa le procès-verbal à la confusion d’un grand nombre: car il y en eut beaucoup qui avouèrent la vérité et ainsi l’inquisition fut éclairée. En voyant ces choses, les Frères se réjouirent grandement; mais les Croyants de la secte, qui avaient conscience de leurs iniquités, furent terrifiés. Raymond déposa avec tant d’exactitude et de fidélité sur les faits et gestes des hérétiques et des Croyants, qu'on doit l’attribuer à l'intervention de la divine Providence. Le Prieur, Frère Pierre Seila, et Frère Guillaume Arnaud, inquisiteurs, revenus à Toulouse, citèrent à comparaître de nombreux et puissants habitants de la ville. Beaucoup se présentèrent d'eux-mêmes, craignant d'être arrêtés ; Dieu donna alors une telle grâce à l’œuvre de la foi que, bien que Raymond Gros fût seul à témoigner, personne des incriminés ne songea à le contredire et à le démentir. Seigneurs, disaient-ils, sachez que tout est comme l’affirme le seigneur Raymond. Ils le priaient même, parce qu'il savait toute la vérité, d'expliquer ce qu'ils avaient à avouer et à déposer. » Ainsi parle Guillaume Pelhisso; « et, ajoute Bernard Gui, le protégé de saint Dominique, étant converti, ramena dans le chemin de la vérité la plupart de ceux qu'il en avait détournés. » Soit, en effet, qu’à raison de cette conversion extraordinaire on ait publié un temps de grâce, où la remise des peines encourues serait accordée à quiconque s’avouerait spontanément coupable et repentant, soit qu'on ait eu égard à la médiation et aux prières de Raymond Gros, ou encore en souvenir du miséricordieux Dominique, qui n’eût point achevé le roseau à demi brisé, il ne paraît pas qu'il soit résulté de ces révélations autre chose que des exhumations d’hérétiques, indüment enterrés dans un cimetière catholique, et dont les ossements furent brülés, avec une certaine
solennité, afin de produire une impression salutaire sur la population de Toulouse.
Comment Raymond Gros, après vingt années de persévérance opiniâtre dans l’hérésie, eut-il l'inspiration d’accomplir enfin ce que le Bienheureux Dominique avait prédit, qu'il se convertirait un jour et deviendrait un saint ? À défaut de données historiques certaines, voici quelques conjectures : De l’année 1215 ou 1216 à l’année 1237, Raymond Gros, on s’en souvient, s’est très peu éloigné de Toulouse ; il n’a donc pu rester étranger aux graves événements qui, dans l'intervalle, se sont produits sous ses yeux dans cette ville. Pourquoi dès lors n'aurait-il pas plus d’une fois aperçu et reconnu son saint bienfaiteur allant à pied, pauvrement et religieusement, à travers les rues de Toulouse ? Lorsque Pierre Seila fit au Bienheureux, ainsi que nous le verrons prochainement, le don de sa personne et de ses maisons, un acte de cette importance dut occuper toute la ville. Raymond Gros n’a pu ignorer non plus les prédications apostoliques de Dominique et de ses disciples, leur installation dans l’église de Saint-Romain en 1216, la mort du glorieux patriarche à Bologne en 1221, la légation du cardinal romain de Saint-Ange, en 1228, le traité de paix qui s’ensuivit entre l'Église et le comte de Toulouse ; la création de l’Université et l’enseignement théologique de Maître Roland de Crémone ; le transfert des Frères de leur maison primitive de Saint-Romain au nouveau couvent pendant les fêtes de Noël 1230 ; l'élévation sur le siège épiscopal de Toulouse du Provincial des Dominicains, Raymond du Fauga, après la mort de l’évêque Foulques ; la canonisation de saint Dominique en 1233 et les fêtes solennelles célébrées en son honneur l’année suivante; lInquisition confiée aux Frères par Grégoire IX et exercée peu après par eux à Toulouse, en vertu du mandat pontifical ; enfin l'expulsion des religieux qui eut lieu en novembre 1235.
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Aucun de ces événements ne lui a échappé et tous nécessairement lui ont rappelé saint Dominique (1). Ainsi s’explique en partie comment, la grâce de Dieu aidant et le Bienheureux continuant au ciel à intercéder pour lui, Raymond Gros a pu, au bout de vingt années, se rendre définitivement et venir avec repentir et confiance frapper à la porte du couvent des Frères-Prècheurs.
Raymond Gros, accueilli avec tant de charité par les Frères, « se fit lui-même Dominicain dans le couvent de Toulouse ; il y vécut pieusement et y termina heureusement ses jours (2). »
Voilà donc ce que nous révèlent les deux seuls actes connus jusqu'ici, où saint Dominique apparait procédant au for extérieur, comme juge d'Église, en matière d’hérésie ; sont-ils de nature à légitimer les accusations d’inquisiteur farouche et sanguinaire portées contre lui dans les temps modernes ? Au moyen âge nul, même parmi les ennemis de la foi, ne l’a pensé; tout au contraire, les contemporains du saint, admis à cette époque à l'intimité de sa vie, sont unanimes à louer en lui une incomparable bonté, étroitement unie au culte de la justice et de la vérité. C’est ainsi que le B. Jourdain, quinze ans après la mort du serviteur de Dieu, a pu écrire sans craindre d'être démenti : « Dominique accueillait tout le monde dans le sein de sa vaste charité. Se réjouir avec ceux qui étaient dans la joie, pleurer avec ceux qui pleuraient, était une chose qu'il revendiquait pour son bien propre. La piété de son cœur débordait en dévouement au prochain et en compassion pour les malheureux(3). » Certains, il est vrai, comme Guillaume Pierre, le qualifient de « persécuteur assidu des hérétiques (4), » mais comment? « en les préchant, dit ce témoin, en discutant avec eux et en les Cf. pour tous ces faits, Hist. Lang., t. VI, passim. Constantin d'Orviète.
) Opp. B. Jordan., éd. Berthier.
4) Mamachi, Annal, O. P., t. I, app., page 138.
contredisant le plus qu'il pouvait. » Et Maître Arnaud de Crampragna, son ami et son admirateur, depuis la conférence de Pamiers'en 1207: « Le saint les convainquait tant par la parole que par l'exemple d'une bonne vie, et il travaillait de toutes ses forces à promouvoir l’œuvre de la foi et de la paix. Pour cette œuvre, il s’exposait à tout péril (1). » Enfin déclare son compagnon fidèle, Frère Jean de Navarre:«il se rendait aimable à tous et tous l’aimaient, saufles hérétiques etles ennemis de l'Église, parce qu'illes réfutait dans les discussions publiques et les prédications. Il les convainquait d'erreur et cependant, très charitablement, il les exhortait à faire pénitence et à se convertir.» Le saint d’ailleurs agissait de même avec ceux deses religieux qu'il trouvait en défaut: «Il les punissait, dit encore Frère Jean de Navarre, et néanmoins il leur compatissait et il s'affligeait vivement, quand, à cause de leurs fautes, il en venait à les punir (2). » Et Frère Paul de Venise : «Il ordonnait aux Frères d'observer pleinement la règle et il châtiait les délinquants. Cependant, en les corrigeant, il apportait tant de patience, et dans ses paroles tant de bonté que nul n'était troublé ou agité de ses corrrections (3). »
Enfin, dans une magnifique prière au serviteur de Dieu, le B. Jourdain lui rend, d’un cœur filial, cet hommage : « O âme juste et bénie, innombrables sont les âmes que la grâce d'en haut à attirées au bonheur du ciel par la sainteté de votre vie, excitées par vos douces exhortations, instruites par vos suaves enseignements, provoquées par vos prédications ferventes (4)! »
A notre avis, ce sera le vrai mot de l’histoire sur saint Dominique dans ses rapports avec les pécheurs et les hé-
rétiques.
(1) Mamachi, Annal. O. P., app., p. 138.
(2 et 3) Ibid., 132.
(4) Oppera. B. Jordan. de Saxonia, orat. ad B. Dominicum. (Ed. Berthier.)
Pierre Seila, noble citoyen de Toulouse, partage avec son frère Bernard les biens dont ils ont hérité de leur père, et il se donne, luiet sa part d’héritage, à saint Dominique pour commencer la première maison de l'Ordre des Frères-Prêcheurs.
Toulouse, 25 avril 1215.
Noverint omnes tam presentes quam futuri presentem cartam lecturi sive audituri, quod Bernardus Seilanus® et Petrus Seilanus frater ejus, venerunt ad divisionem et ad partitam de honoribus? et molendinis et obliis et de toto hoc quod habebant. Divisio autem illa talis est : quod ad patem partitam et ad divisionem evenit, pro parte partita et divisione , Petro Seilano et domino fratri Dominico qui hoc accepit, pro eodem Petro Seilano et pro se et pro omnibus suis successoribus et habitatoribus domus, quam idem dominus Dominicus constituerat. Omnis illa domus et honor, qui est inter domum Poncii Estivi et murum civitatis, et tenet de honore Willelmi de Planea usque ad carrariam publicam; et illa domus que est juxta castrum Narbonensse
(a) Seilanus peut se lire Seilan ou Seila. Cette dernière forme nous à paru préférable, à cause des nombreux exemples analogues que nous en avons trouvés. .
(b) Pour ces mots : honor, oblia, dominationes, casalis, mailolis, laudare, etc., voir plus haut, p. 257, en note.
et portalem palacii*; et domus que est inter honorem Willelmi de Planea et honorem Willelmi Barravi, et medietas vaxelle, et pannorum et mobilium domus. Omnes iste predicte domus et honores cum omnibus hedificiis et bastimentis ibi existentibus et pertinentibus, uti superius includuntur inter predictas adjacentias, et medietas vaxelle et pannorum et mobilium eorum domus, evenit ad partem, pro parte partita et divisione Petro Seilano et domino Dominico et habitatoribus dicte domus presentibus et futuris et eorum ordinio,ad omnem eorum voluntatem inde faciendamet eorum ordinii; et dictus Bernardus Seilanus solvit ac dimisit predictas domos et honores, sicut superius adjacentiantur, et medietatem vaxelle et pannorum et mobilium domus Petro Seilano fratri suo et domino Dominico et suis successoribus predictis et eorum ordinio, pro eorum voluntate inde facienda , absque ulla retentione quam ibi non fecit nec retinuit ullo modo; et mandavit et convenit guirire omnes predictas domos et honores et hoc quod ad partem eorum venerat dicto Petro Seïlano et domino Dominico et eorum ordinio et habitatoribus dicte domus, de omnibus hominibus et feminis qui vel que pro eo vel ex suis partibus ibi aliquid ampararent, vel peterent; et cum ista partita, Petrus Seilanus, consilio et voluntate fratris Dominici, habuit et tenuit se pro bene paccato de omni hereditate et bonis sui patris Bernardi Seilani qui fuit. Ad partem vero Bernardi Seilani et sui ordinii venerunt, pro parte partita et divisione, omnes illi honores quos habebant apud sanctum Georgium?; et Curia quam habebant apud sanctum Georgium cum omnibus honoribus illi Curie pertinentibus; et omnis illa domus et casalis, cum omnibus hedificiis et bastimentis ibi existentibus vel pertinentibus, que est ante castrum narbonensse infra vallatum, inter honores Poncii Ysarni et carrarias publicas;
(a) La porte du château Narbonnais se trouvait au lieu occupé aujourd’hui par la place intérieure Saint-Michel. (b) Saint-Jory.
et illa tercia pars molendini terreni cum omnibus suis per
tinenciis quam habebant in molendino Arnaldi de Murello suorumque parieriorum; et illa x17 pars molendini quam habebant in molendino Poncii Rangini suorum que parieriorum; et mailoles quos habebant apud strictos*, quos tenebant feodaliter de domino Comite ; et omnes ille oblie quas habebant infra hanc villam tolose aut in alio loco; et medietas vaxelle et pannorum et mobilium domus. Omnes isti predicti honores, et Curia cum omnibus honoribus illius Curie pertinentibus et domus et casalis, que est ante castrum narbonense et predicte partes molendinorum predictorum et mailoles et omnes predicte oblie, cum omnibus dominationibus ibi pertinentibus, et medietas vaxelle et pannorum et mobilium domus et denique omnia alia bona et jura que habebant et habere debebant aut eis eveniebant ex parte eorum patris predicti, sive ullo alio modo, excepto hoc quod ad partem Petri Seilani superius evenerat; totum integre venit ad partem Bernardi Seilani et sui ordinii, pro parte partita et divisione pro omni sua voluntate inde facienda scilicet ipsius Bernardi Seïlani et sui ordinii ; et dictus Petrus Seilanus absolvit ac dimisit Bernardo Seilano etsuo ordinio omnes predictos honores et Curiam et domum et maileles et partes molendinorum et oblias et dominationes ibi pertinentes, sicut melius ad partem ipsius Bernardi Seilani superius evenerant, et totum hoc quod ad partem ejusdem Bernardi Seilani superius evenerat pro omnisua voluntateinde facienda scilicetipsius Bernardi Seilaniet sui ordinii, absque ulla retentione quam ibi non fecit necretinuit dictus PetrusSeilanusullo modo, et convenit dictus Petrus Seilanus inde facere bonam et firmam guirentiam dicto Bernardo Seilano et suo ordinio, de omnibus hominibus et feminis, qui vel que in predictis honoribus et Curia et molendinis et mailolibus et obliis et in hoc quod ad partem ipsius Bernardi evenerat sicut superius scriptum est, pro eodem Petro Seilano aut ex suis partibus,
(a) Chemin qui longe la Garonne.
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Original : Arch. nat. de Paris, J. 321, n° 60.
COMMENTAIRE
I. — Saint Dominique annonçait donc le Seigneur à Toulouse. La grâce divine et les miracles qu'il accomplissait, écrit un historien, donnaient pleine efficacité à sa prédication ; il confondait les hérétiques et instruisait les catholiques fidèles. Dans ce ministère sacré, de plus en plus, il devenait «gracieux à Dieu et aux hommes ,» et, comme chante le trouvère du Nord que, plus d'une fois, nous nous sommes plu à citer parce qu'il est l'écho de ce qui, au treizième siècle, se chantait partout sur le Bienheureux, dans la chaumière rustique comme au foyer du manoir féodal :
... Jhesu Cris si le donna
Si grant grasse et enlumina
Sen cuer et sen cors, ce me samble Quant les gens venoient ensamble Qui le voloient regarder
Il leur sambloit bien ke mirer De dens sa face se deussent,
Ne regarder ne le peussent Longement, ne que ls soleil
Con voit si cler et si vermeil.
En si sambloit a mout de gens.
Moult estoient liet et joiens
Li preudome de la contrée
Par poi ne morroient d’envie Par malvaistie et par boisdie Li dixient grosses paroles Et de vilaines et de foles.
sr tie pelrofs +
Por les grans biens ke il faisoit Q’cascuns di lui se penoit Honorer plus que il pooient Amor et honor lui faisoient (1).
De lui et de sa renomée Mais as faus bougres ci faciès Ne plaisoit ycis marchiès i
Cependant le serviteur de Dieu aspirait à de plus grandes choses. « Il songeait, dit Constantin d'Orviète, à instituer un Ordre dont l'office serait de parcourir le monde en l’évangélisant de parole et d'exemple, et de soutenir la foi catholique contre les hérésies nouvelles. Le mérite de sa vertu lui avait attaché quelques compagnons ; mais ils ne lui étaient liés par aucune promesse d'obéissance. » Les revenus du château de Casseneuil et ceux de l’église de Fanjeaux {dont le saint était bénéficier) servaient à leur entretien, et encore, ainsi que nous l’avons remarqué avec le B. Jourdain, tout ce qu’ils pouvaient en prélever allait aux Sœurs de Prouille. Celles-ci jouissaient en plus du fruit des donations faites, soit à saint Dominique, soit à elles-mêmes à sa considération.
Elles étaient d’ailleurs en possession d’un monastère qui
(1) Li Roman S. Dominike.
Jésus-Christ lui donna — grâce si grande et il illumina — son cœur et son corps, ceme semble, — (que) quand les gens venaient ensemble — et voulaient le regarder. — Il leur semblait que mirer dedans sa face ils dussent — mais le regarder ils ne pouvaient — pas plus que le soleil—qu'on voitsi clair et si vermeil.—Aïnsi semblait-il à beaucoup de gens.—Moult contents et joyeux étaient—les
prudommes de la contrée de lui et de sa renommée — mais aux faux bougres (aux hérétiques) ce faciès — ne plaisait pas en ces
lieux. — Pour peu ils en mouraient d'envie — par méchanceté et tromperie. — Ils lui disaient de grosses paroles — de wvilaines et de folles — (mais) l'archevêque du pays — et les sei-
gneurs, c'est mon avis, — les évêques et tous les nobles hommes — aimaient tant cet homme saint — pour le grand bien qu'il faisait — que chacun se peinait —à l’honorer le plus possible —et amour et honneur lui rendait. (Cf. plus haut, p. 57.)
leur suffisait et d’une vie religieuse parfaitement organisée. C'était donc une œuvre fondée. Il n'en était pas de même de l'Ordre de Prédicateurs que l’homme de Dieu projetait d'établir. A la fin de l’année 1214, Dominique n'avait ni à Toulouse ni autre part, de demeure fixe et indépendante, pour s’abriter lui et les coopérateurs de son apostolat. Seul ou avec quelqu'un des siens, il allait demander l'hospitalité de chaque jour, tantôt dans une famille admiratrice de sa sainteté, tantôt dans quelque hôpital de la cité ou du faubourg, fréquenté par des voyageurs et des pèlerins se rendant le plus souvent à Saint-Jacques de Compostelle. C’est à cela que nous devons de connaitre des témoins oculaires, qui ont déposé, dans l'enquête de 1233, le genre de vie du Bienheureux chez ses hôtes (1).
« À son repas, dit en effet Guillelmine, femme d’Elie Martin, qui le reçut nombre de fois, il ne prenait jamais que le quart d’un poisson ou deux œufs avec une lèche de pain et un peu de vin détrempé d’eau aux trois quarts. On lui offrait un lit convenable, mais il n'y couchait pas, même lorsqu'il était malade. Parfois il était saisi de douleurs si vives qu'il fallait le porter sur un lit, mais il n'y pouvait rester et bientôt on le trouvait étendu par terre. » Béceda, religieuse de Sainte-Croix, « par compassion, venait furtivement la nuit voir comment il était ; elle le recouvrait doucement, et lorsqu'elle venait de nouveau, il était priant, debout ou prosterné. » Assurément rien de plus édifiant et de plus conforme à ce que nous savons de l’homme de Dieu; mais tant qu'il en était ainsi et que le saint n'avait pas une maison pour réunir librement ses compagnons et les instruire de la vie religieuse, que pouvait-il tenter ?
II. — Enfin sonna l'heure voulue du Seigneur pour un aussi grand dessein. Saint Dominique, au commencement
(1) Cf. Mamachi, App., p. 138,
de l’année 1215, put jeter les bases de son Ordre, et voici comment : Parmi ceux qui, alors, à Toulouse, furent séduits par le charme surnaturel s’'échappant du regard et du cœur du saint et qui subirent l’irrésistible ascendant de sa parole, le B. Jourdain nomme deux nobles citoyens de cette ville : « Frère Thomas, homme tout aimable, dit-il, et d’une riche éloquence (1), et Frère Pierre Seila. Celui-ci possédait, près du château narbonnais, d'insignes et importantes maisons, et en se donnant lui-même au serviteur de Dieu Dominique, il les lui offrit pour ses compagnons et pour lui. Tout aussitôt, ajoute le B. Jourdain, ils se mirent à vivre en commun, à descendre de plus en plus dans l'humilité et à se conformer aux pratiques de la vie religieuse. »
De cet événement mémorable et décisif pour la famille dominicaine, c'est jusqu'à maintenant tout ce qu'on savait. Un document enfoui depuis des siècles dans nos Archives nationales, où nous venons de le découvrir et dont nous publions le fac-similé, va nous en révéler les intéressants détails. Pierre Seila, en effet, avec son frère Bernard{?), était propriétaire indivis de biens meubles et immeubles à eux laissés en héritage par leur père, jadis viguier où administrateur de la ville de Toulouse. Ces biens étaient considérables : plusieurs maisons de première valeur, un chezal, des droits et cens sur plusieurs moulins drapiers, d'autres redevances dans Toulouse et ailleurs, ainsi qu'un important mobilier : puis, au lieu dit les Etroits, des vignes, et, à Saint-Jory (3), un fief ou eurtil,
(1) « Vir admodum gratiosus et sermone facundus. » B. Jord., Opera, éd. Berthier, p. 14.
(2) Voir, sur la famille des Seila, certains Actes originaux. —
Arch. nat. Paris. — Année 1170, J. 321. — A. 41174, 7.303 A.1179, J. 323. — A, 1189, J. 321. — A. 1207, J. 318. — AM215 avril, LT
(3) Saint-Jory est un bourg de la Haute-Garonne, à 17 kilomètres environ de Toulouse.
avec tous ses honneurs ou domaines et ses dépendances. Or, il se trouve que le 25 avril 1215, samedi de la semaine de Päques, par acte public, Bernard et Pierre Seila partagent leur héritage commun. Bernard garde pour lui le chezal et la maison sis en face du château narbonnais, les droits sur les moulins et les autres redevances, les pro-
Cellule de saint Dominique et pan de mur qui lui servait de banc et de lit de repos, dans la maison de Pierre Scila, d'après une photographie de M. A. Cardes.
priétés de Saint-Jory et des Etroits et enfin la moitié du mobilier, consistant en étoffes, vaisselle et meubles meublants. Pour sa part, Pierre Seila a les autres maisons qui sont à Toulouse, et spécialement la maison voisine du chàteau que saint Dominique à choisie pour la première demeure de ses Frères à Toulouse. Pour ce motif, plus tard, Pierre Seila se plaisait souvent à dire en souriant :
« Ce n’est pas l'Ordre qui m'a reçu, mais moi qui l’ai reçu dans ma maison (1). »
L'acte que nous commentons nous offre d’autres renseignements non moins précieux : on y voit que saint Dominique est admis au partage, non seulement au nom de Pierre Seila, mais au sien propre et au nom des habitants de la maison religieuse qu'il vient de fonder. D'où il résulte que, dès avant le partage légal, Pierre Seila les a admis chez lui et vivait avec eux. Il semble même qu'il s’est déjà dépossédé de tout entre les mains de saint Dominique et que, s’il intervient dans l’acte, ce n’est que pour la forme, puisque non seulement le saint accepte la part d’héritage de son disciple, mais garantit à Bernard $Seila celle qui lui est échue. On peut en induire aussi que cette première installation des Frères s’est faite vers la semaine de la Passion, au moment où Pierre et Bernard Seila, de commun accord et sans doute en prévision de ce qui allait se passer, s’acquittèrent d’une dette qui grevait leur propriété indivise et remboursèrent à Pierre de Anhas cent cinquante sous toulousains, ainsi que l’atteste une quittance du 7 avril 1215 (2). Pierre Seila était encore jeune lorsqu'il se donna, avec ses biens, à saint Dominique ; car, dit Bernard Gui, « après avoir produit beaucoup de fruits dans l'Ordre et accompli de bons et nombreux travaux, il s’'endormait saintement au couvent de Toulouse en l’année 1258. »
Remarquons encore qu’en vertu de l’acte de partage, Bernard, qui reste dans le monde et va perpétuer le nom des Seila, est mis en possession de tous les biens et revenus seigneuriaux, et saint Dominique, au nom du nouveau Frère,ne conserve que ce quipeut être utile à la fondation, jusqu’à des étoffes et de la vaisselle, mais pas de revenus.
(1) Étienne de Salagnac {De quatuor in quibus) l'avait entendu de la bouche même du V. Pierre Seila, à Limoges. (2) Arch. nat., Paris, J. 317.
Enfin, dans l’acte du 25 avril 1215 avec le « seigneur Frère Dominique, » on voit stipuler un Frère Guillaume Raymond (1) dont personne jusqu'ici n'avait parlé et que désormais il faudra inscrire parmi les premiers disciples du saint.
Ainsi fut fondé à Toulouse, en avril 1215, par le B. Dominique , selon l'expression de Jean de Réchac, « le premier noviciat de l’Ordre des Frères-Prêcheurs. » Dans cet asile de l'Ordre naissant, le saint eut sa petite cellule, témoin de ses prières ardentes et de ses rudes pénitences. Un pan de muraille romaine lui servait, dit-on, de banc et de lit de repos. Plus tard, la cellule fut transformée en chapelle. Du temps de Percin, un rétable de l'autel montrait Dominique dans l'élan de sa ferveur mêlant son sang à celui du divin Crucifié (2). « Cette chambrette, écrit Jean de Réchac, qui la visita en 1640, est maintenant une chapelle si dévote que l’on ne saurait y entrer sans en être intérieurement touché ! J'y ai souvent dit la sainte messe avec une dévotion extraordinaire pour mon particulier. Qui ne croirait cela de cette chambrette ? icelle ayant été empourprée tant de fois du sang innocent de ce grand saint, arrosée de ses larmes, embaumée des célestes parfums de ses prières, honorée de son séjour et sanctifiée par sa demeure (3). »
(1) Bernard Gui ne nomme pas ce Frère Guillaume Raymond parmi ceux qui choisirent la règle en 1216. Serait-ce parce qu’après avoir été un élu de la première heure il recula bientôt devant le sacrifice, comme le jeune homme de l'Evangile et Frère Guillaume Claret à Prouille? Enfin Guillaume Raymond ne serait-il pas le maître pelletier de Toulouse que saint Dominique autorisait quelques mois auparavant à garder dans sa demeure un ancien hérétique vêtu ?
(2) Cf. Percin, Mon. Conv. Tolos., p. 14.
(3) Vie de saint Dominique, I, 268. — La pieuse chapelle n’a pas cessé d’exister. On y voit encore le pan de muraille antique où saint Dominique s’asseyait et, parfois, se reposait quelques instants, dans la maison de Pierre Seila, occupée maintenant par des religieuses de Marie-Réparatrice. (Voir gravure p. 50b.)
III. — Pendant que saint Dominique traite la grande affaire de la fondation de l'Ordre, qu'il projette à Toulouse, le fils ainé du roi de France, le prince Louis, se décide à accomplir enfin le vœu qu'il a fait trois ans auparavant d'un pèlerinage de foi en terre albigeoise. Un cortège d'élite tient à honneur de l'accompagner : ce sont les évéques de Beauvais et de Carcassonne, les comtes de Saint- Pol, de Ponthieu, de Séez et d'Alençon, Guichard de 3eaujeu, le vicomte de Melun, Mathieu de Montmorency, frère de Bouchard de Marly, et beaucoup d’autres chevalicrs de haute lignée. Rendez-vous général est indiqué à Lyon pour le jour de Pâques, 19 avril. Le 20, conduits par l'évèque de Carcassonne, le prince et sa noble escorte quittent Lyon. À Vienne ils rencontrent le comte de Montfort venu au devant de l'illustre pèlerin, et, à Valence, le légat du Saint-Siège, Pierre de Bénévent. Vers le 25 avril tous sont à Saint-Gilles où les rejoignent l'archevêque d'Embrun et ses clercs, rapportant de Rome la réponse du Pape à la demande par laquelle le concile de Montpellier suppliait naguère Innocent II d'instituer Montfort prince et seigneur de tout le pays conquis. En conséquence, le 5 mai, à Carcassonne, en présence de Louis VIII, de son entourage de seigneurs et d'évêques, parmi lesquels l’évêque de Toulouse, et manifestement avec lui le 3. Dominique, dans le palais comtal de la cité, le légat proclama solennellement Simon de Montfort gardien des terres occupées par l'Eglise en ces provinces, jusqu’à la célébration du concile général en novembre prochain (1).
De Carcassonne les nobles pèlerins se rendent à Fanjeaux et à Prouille; ils s'arrêtent pour prier dans le sanctuaire vénéré de Notre-Dame, en union avec le serviteur de Dieu et ses pieuses filles (2). Le prince Louis demeure
(1) Pierre de Vaux-Cernay, Hist. des Albig., Migne, t. CCXII. (2) Voir ce que nous en avons écrit précédemment, p. 62, note.
quelques jours à Fanjeaux, pendant que Montfort et le légat vont à Pamiers prendre, au nom de l'Église, possession du pays de Foix. Enfin, le lendemain de l’Ascension, on se met en marche vers Toulouse, dernier terme du pèlerinage. En cette ville, saint Dominique, entretenant le prince Louis de ses grands projets, n'a pas manqué de lui présenter Frère Mathieu, originaire de l'Ile-de- France, ancien chapelain de Montfort, naguère encore Prieur de la collégiale de Saint-Vincent de Castres (1).
IV. — La quarantaine de pèlerinage terminée, le fils de Philippe-Auguste ne tarda pas à reprendre la route de Paris, et Dominique, libre de toute sollicitude, put se donner tout entier à l’organisation de son œuvre, avant de partir avec l’évêque Foulques pour le concile général.
Il s'agissait d'instituer un Ordre religieux tout à la fois doctrinal et apostolique. La plus vive préoccupation du saint fut donc alors, après celle de former ses disciples à la vie de perfection, d'augmenter en eux la connaissance des sciences sacrées. Or à Toulouse, dans l’école capitulaire de Saint-Etienne, enseignait un professeur éminent, de nationalité anglaise, Maître Alexandre Stavensby. Aussi le saint a-t-il hâte de lui conduire ses six compagnons : démarche que le ciel parut marquer d'un signe vraiment extraordinaire et prophétique. Le B. Humbert le rapporte en ces termes : « Il y avait, dit-il, un maitre illustre par sa naissance, sa science et sa renommée, qui enseignait la théologie à Toulouse. Un matin, avant le jour,
(1) Louis de France emporta comme souvenir de son pèlerinage une relique insigne du martyr saint Vincent, que Montfort lui avait obtenue de l'abbé de Castres et dont il fit ensuite présent à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés de Paris. Le comte de Saint-Pol obtint par la même voie une seconde relique pour le monastère de Saint-Vincent de Laon. La dévotion du B. Dominique et du Vénérable Mathieu de France pour le glorieux martyr, leurs rapports avec le prince nous paraissent de nature à accréditer cette opinion que l’un et l'autre n'y ont pas été Ctrangers, ne füt-ce
qu’en révélant à Louis VIII le trésor conservé dans le sanctuaire de Castres.
pendant que le maitre se préparait à sa leçon, accablé soudain d'un sommeil profond, il appuie sa tête sur le bras du siège où il est assis et il s'endort. Il lui semble alors que sept étoiles lui sont présentées. Comme il s'étonne de la nouveauté d'un tel présent, tout à coup ces étoiles augmentent enlumière et en grandeur, à tel point qu'elles illuminent la contrée et même le monde entier (1). Aussitôt il se réveille et, apercevant le jour qui se lève, il appelle ses serviteurs pour porter ses livres et entre dans l’école, et voilà que le B. Dominique et ses compagnons, tous ayant le mêmehabit {2), s'approchent humblement du maître. Ils lui exposent qu'ils sont des Frères prêchant l’'évangile du Seigneur aux fidèles et contre les mécréants, qu’ils sont venus à son cours, avides d'entendre son enseignement. Celui-ci longtemps les eut pour familiers, pour amis et pour disciples, et se rappelant sa vision, les étoiles dans lesquelles il avait reconnu Dominique et les siens, qui bientôt, devaient rayonner d’un immense éclat de réputation et de savoir, il conçut pour eux la plus grande vénération et les entoura de satendre dilection.»«Le maitre,ajoute le B.Humbert, raconta plus tard ce fait à Frère Arnulphe de Béthune et à son compagnon, lorsqu'ils étaient à la cour du roi d'Angleterre, c'est-à-dire probablement enl’année 1236, « alors qu’à la prédication d’un Frère-Prêcheur, dit Nicolas Trivet (3), en présence du roi et de ses barons, Richard, frère du roi, le Maréchal et beaucoup d’autres prirent la
(1) Mamachi, Annal.O. P.(t.1,p. 283). — Les Bollandistes (tome I, Aug., p. 441) placent ce fait à l’année 1216, après que les Frères eurent fait choix de la Règle. Echard, au contraire (t. I, p. 11), et Mamachi (t. 1, p. 352) lui assignent la même date que nous. On peut se rendre compte, aux endroits indiqués, des raisons que chacun de ces auteurs apporte à l’appui de son opinion.
(2?) Par ce même habit, il faut entendre, ce nous semble, l'habit des chanoines d'Osma, porté jusque-là et encore plus tard par saint Dominique. On présume également que le saint adopta pour règle provisoire de son Institut les statuts octroyés au chapitre d'Osma, par Dom Diégo d’Acébès.
(3) Luc d’Achéry, Spicil., t. III, p. 190.
-Croix » pour la guerre de Terre-$Sainte. C’est qu’en effet Alexandre Stavensby était devenu évêque de Conventry et Lichfield ; mais auparavant, de Toulouse il était allé enseigner dans la célèbre université de Bologne (1), en même temps que saint Raymond et ces maitres célèbres en droit civil et canonique et en théologie, gagnés à l'Ordre par saint Dominique etle B. Réginald. Il se trouvait donc là au moment où les Frêres venaient de se transférer de la petite maison de Sainte-Marie de Mascarella à celle de Saint-Nicolas des Vignes, en mai 1219. On comprend dès lors que Maitre Alexandre ait pu consigner dans son com-
(1) Alexandre Stavensby était encore, en mars 1223, à Bologne, où, délégué par l’évèque de Padoue, il intervint, comme arbitre, dans un différend entre les moines de Saint-Etienne et les frères croisiers (cruciferos)(Sarti, de Professoribus Boñon). Bientôt après, Honorius III l’attacha à sa personne et le fit clerc de la Chambre apostolique. (Potthast, t. I, p. 645.)
En 1224, les moines de Coventry et les chanoines de Lichfield, en Angleterre, ne pouvant s'entendre pour l'élection de l'évèque du diocèse, étaient venus porter la cause devant le Pape et avaient fini par lui abandonner le choix du futur évêque. Honorius nomma tout aussitôt maître Alexandre, et le lendemain, jour de Pâques (14 avril 1224), ül le consacra avec les évêques de Paris, de Mende et plusieurs autres. Il faut lire, dans la chronique de Thomas de Chesterfeld (ap. Wharton, Anglia Sacra, t. I, p. 477), les curieux incidents de cette élection.
Alexandre Stavensby fut un grand et saint évêque. Plus d’une fois il fut chargé par les Souverains-Pontifes de missions importantes en Angleterre, et par le roi Henri III de traiter de la paix entre lui et saint Louis, roi de France. Il fut aussi envoyé par Henri III en cour de Rome pour des affaires concernant le royaume. Rendu suspect à son prince, à cause de ses rapports d’amitié avec le Maréchal, accusé de comploter contre le roi, Alexandre Stavensby, revêtu des vêtements pontificaux, se présenta pour condamner publiquement quiconque tenterait de trahir son souverain. Le roi, apaisé, écarta dès lors tout soupçon. Le pieux évèque fonda plusieurs prébendes dans son Eglise de Lichfield, afin que le culte divin y fût plus dignement célébré. Il convertit l’église de Terwin en hôpital pour les pauvres naufragés.
En 1237, il donna aux prêtres de son diocèse des constitutions synodales d’un grand caractère (Labbe, Concil., Xl, part. T p. 515). Alexandre Stavensby ayant rencontré souvent, depuis son séjour à Toulouse, saint Dominique et ses premiers disciples, à Bologne, à Rome, etc., ne put, sur le siège épiscopal de Coventry et Lichfield, être indifférent à l'Ordre des Frères-Prècheurs, et
mentaire sur le Psaume LXXXIV ce trait délicieux des Légendes primitives de l'Ordre que Frère Jehan Batallier (1) traduit ainsi: «Maistre Alexandre, évesque deVindosme (2), racompte en ses postilles (3) sur cette parole « miséricorde et vérité s'entreencontrèrent, et cetera, que un escollier demourant à Boulongne (4) estoit abandonné aux vanités et
pendant qu'il favorisait l'établissement des Frères-Mineurs à Lichfield, il fondait, vers l’année 1236, un couvent de Dominicains à Chester. {Lettre du R. P. Palmer, O. P., à la Rév. Mère “FR. Drane). II mourut à Andover, en l’année 1238, et fut enterré dans son église cathédrale de Lichfield.
Richard Stavensby, son parent, d'abord trésorier de cette même église, se fit Dominicain, et, vers l’année 1250, fut envoyé au couvent de Saint-Jacques de Paris, où, avec Frère Hugues de Croyndon, il travailla aux grandes concordances dites anglicanes. (Cf. Echard, t. I, p. 209; — Speed Chronicle. Voir aussi sur maitre A. Stavensby: Fabricius, Bibl. M. E., p. 63. — Lelong, Bibl, t. I, pp. 1016 et 928. — Mazzetti, Repert. Bologn., 1847. — Ulysse Chevalier, Répert. des sources du Moyen Age; — Tanner, Bibl. Britann., Lond., 1748: Fasti eccl. anglic., II, 539, 642; — Balœus, cent. III; — Godwin, De presulibus anglicanis. Matt. Paris, etc., etc.)
(1) Cf. plus haut ce qui est dit sur la traduction de la Légende dorée, par Fr. Jehan Batallier.
(2) On l’a appelé quelquefois, nous ne savons pourquoi, Alexandre de Wendock.
(3) Les Vies des Frères, par Gérard de Frachet (vers 1254), la Légende dorée et Nicolas Trivet (fin treizième siècle), saint Antonin (quinzième siècle), font mention de ces Postilles ou Commentaires sur les Psaumes. Où sont-elles ? Ignorées peut-être dans quelque bibliothèque d'Angleterre, de France ou d'Italie; elles mériteraient que quelque pieux érudit en fit la découverte.
(4) Voici, à défaut du texte original de maitre Alexandre, le texte latin de cette Légende, d’après un manuscrit (treizième siècle) des Vies des Frères (Bibl. nat., Paris, Ms 18324) : Tempore quo fratribus Bononie ecclesia beati Nicholai donata est, scolaris quidam bene instructus, sed vanitatibus admodum deditus, tali conversus est visione : Videbat enim quod quasi tempestas nimia inveniret cumdem in campo. Et dum fugeret ad quandam domum invenit eam clausam. Pulsat et recipi petit; cui hospita domus deintus respondit. Ego justitia hic habito et hec est domus mea : quia tu justus non es non intrabis in eam. Dolet ille et aliam suspicit et recipi petit; cui hospita : Ego sum veritas, nec te recipio quia veritas eum non liberat qui eam non amat. Videt tertiam mansionem et petit ingredi sed audit : Pax ego hic sum; sed non est pax impiis sed tantum hominibus bone voluntatis : Verum quia ego cogito cogitationes pacis et non afflictionis, utile consilium tibi dabo. Ultra me habitat soror mea, que miseris semper auxiliatur; ad
aux iniquités du siècle, vit une vision que il lui estoit advis quil estoit en un très grant champ et que une grant tempeste descendit sur lui. Et lors s’enfuyt de la tempeste et vint devant une maison et la trouva close et hurta à l'uys pour entrer dedens et l’otesse respondit : Je suis droiture qui ey habite et ceste est myenne et tu n’es pas droiturier; si que tu ne peuz habiter dedans. Et lors plora forment pour ces paroles et s’en ala en une autre maison que il vit oultre celle, et hurta à l’uys pour estre hostelé ; mais l'ostesse qui estoit dedens respondit : Je suis vérité et tu n’es pas véritable; si ne te recevray point. Et de là ala à la tierce maison oultre celle, et requist que il fut hostelé pour la tempeste. Et celle qui estoit dedens respondit : Je suis paix qui habite cy et paix n’est pas aux felons, mais tant seullement aux hommes de bonne voulenté. Et pour ce que je pense les pensées de paix je te donneray bon con
seil; car ma sœur habite oultre moy qui donne toujours aide aux chétis ; va à ycelle et fay ce que elle te conseillera. Et lors ala a celle maison et celle qui estoit dedens respondit : Je suis miséricorde qui cy habite. Se tu veulx estre sauvé de ceste tempeste, va a la maison des Frères- Précheurs de Boulongne, et là trouveras l’estable de pénitence et la crèche de continence({),etles viandes de doctrine, et dedens la crèche d’escripture tu trouveras l’asne de simplesse et le beuf de discrecion, et Marie qui te enlu-
hanc accede et ejus monita comple. Et fecit sic; cui misericordia aceurrens : (sic enim Domina vocabatur). Si ab imminente tempestate salvari desideras, vade ad sanctum Nicholaum ubi habitant fratres predicatores et ibi invenies stabulum penitentie et presepe continentie et pabulum doctrine, asinum simplicitatis cum bove discretionis, Mariam illuminantem, Joseph proficientem et Jhesum te salvantem. Evigilatille et hec ruminans devotissime, sicut sibi in scholis dixit et in suis postillis notavit. »
(1) Maitre Mathieu de Feurs (Cf. plus haut, p. 124) se conforme davantage au texte des Vies des Frères dans ce passage qu'il traduit ainsi : « Tu trouveras, dit-il, l'estable de doctrine et dedenz la mangeoire de Escriture, l’asne de simplèce et le beuf de discrétion, Marie allumant et l'Enfant Jhésu te salvant. »
minera et Joseph proffitant et l'Enfant Jhésus qui te sauvera. Et quant cestui escollier se esveilla, il vint à la maison des Frères et racompta sa vision par ordre et requist l’abit et fut religieulx. »
Foulques, évêque de Toulouse, institue prédicateurs dans son diocèse saint Dominique et ses compagnons ; et, du consentement de son chapitre et du clergé, il accorde, pour leurs vêtements, leur nourriture et ce qui peut leur être nécessaire en santé et en maladie, le sixième de la dime qui revient de droit aux églises paroissiales pour les ornements et les édifices du culte divin.
Toulouse, vers juillet 1215.
In nomine Domini nostri Ihesu Christi.
Notum sit omnibus presentibus et futuris quod nos.F.dei gratia, tolosane sedis minister humilis, ad extirpandam hereticam pravitatem et vicia expellenda et fidei regulam edocendam et homines sanis moribus imbuendos, instituimus predicatores in episcopatu nostro fratrem Dominicum et socios ejus, qui, in paupertate evangelica, pedites religiose proposuerunt incedere et veritatis evangelice verbum predicare. Et quia dignus est operarius cibo suo, et hos bovis triturantis non est obturandum, Immo qui evangelium predicat de evangelio debet vivere; volumus, ut, cum predicando incesserint, de episcopatu habeant victus et necessaria, et, de consensu capituli ecclesie beati Stephani*
(a) Saint-Etienne est l'église cathédrale de Toulouse.
et cleri tolosane diocesis asignamus in perpetuum predictis predicatoribus et aliis, quos zelus domini et amor salutis animarum eodem modo ad idem predicationis officium accinxerit, medietatem tercie partis decime que asignata est ornamentis et fabrice omnium parrochialium ecclesiarum, que in nostra potestate sunt, ad indumenta et cetera necessaria in infirmitatibus suis, et cum quiescere aliquando voluerint. Si quid vero post annum superfuerit, volumus et statuimus, ut ad easdem parrochiales ecclesias refundatur adhornandas vel ad usus pauperum ; secundum quod Episcopus viderit expedire. Cum enim jure cautum sit, quod aliquanta pars decimarum debeat semper pauperibus asignari et errogari; constat illis pauperibus nos teneri partem aliquam decimarum pocius asignare, qui, pro Christo, evangelicam paupertatem eligentes, universos et singulos exemplo et doctrina donis celestibus nituntur et elaborant ditare; ut a quibus nos metimus temporalia, per nos et per alios possimus congruenter et oportune spiritalia seminare. Datum anno Verbi incarnati MCCxV, regnante Phylipo Rege Francorum et Comite montisfortis principatum tolose tenente, et eodem Fulcone tolosano episcopo.
Original : Arch. des Dominicains de Dusseldorf.
Copie : Bernard Gui. — Bibl. publ. Toulouse, ms. 609.
Imprimé : Souèges, Année Dominicaine, t. I, août. — jean de Réchac,
Vie de saint Dominique. — ActaSS.,t. I. Aug, p. 403. —
Echard, t. I, p. 12, note 2. — D. Martène, Ampliss. Coll., t. VI, p. 446. — Mamachi, Annal, O. P., t. I, App., p. 46, etc., etc.
COMMENTAIRE
Foulques, « Pasteur de l'Église de Toulouse, ce Père saint, » comme le lui écrit à lui-même Maitre Jacques de Vitry, «cette forte colonne de toute l'Eglise du Christ (1), »
(1) Acta SS, t. V, junii, p. 549. — C'est à dessein qu’à propos de cet acte important de l’évêque Foulques, nous introduisons une appréciation de son caractère par l’illustre cardinal Jacques de
Ta nomeme Somms ÿ) dy pa Moctim Re ommbul FRuabf — anis quad (AIN min GA note Rif mamiter but: as ex panda Vérencnim pauTATeMN men expellends «- Fibet regmubam adm hommel Bnis manbus sbrenott inthanml pediennrel un epnru nr. Brin boimnienn rT RICE QU'EN PALETTE EUN angtion-pebisef ne hoté-Apoferunr anœde-, A UAEATIS auvanglice "muer-binn preStenre. &- quiA dy nul et sport abo (or de bal bons cinema non + ben: Go aq
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