‹ Casimir Delavigne devant ses concitoyensChapitre 3 sur 4 · LA TOMBE · texte numérisé non relu

LA TOMBE

La patriOt i Taspeet d'une cendre si chère , A «cnli s'énouToir te% entrailles de mère.

Ah! qu'elle pleore! elle a droit de pleurer.

Elle s'honore en vonlant l'honorer :

A le nommer son fils qu'elle Uroure de cbames 1 Fière de sa douleur, plus belle de son deuil, A qui voudra les ^oir qu'elle montre ses larmes '■ Car il est des enfants qu'on pleure avec orgueil.

FunérailUi dm général Foy, Casuu Dilaviohb.

Aucune vie d'homme de lettres ne fut à la fois plus calme au dehors et plus laborieuse à Tintérieur que celle de Casimir Delavigne. En moins de trente ans, plus de soixante mille vers sont sortis de ce cerveau si sagement etsi prodigieusement fécond. Aussi, est-ce au prix de cette vie même qu'il a conquis son immortalité. A peine étaitelle commencée cette vie si belle, si honorable et si pure, qu'il sentait déjà tout ce que sa gloire devait lui coûter. Ne disait-il pas dans ses Comédiens :

Et savez-vous, monsieur, par quels soins, quels ennuis, Par quels travaux sans fin qu'ici je vous abrège , J'ai payé d'être auteur le fâcheux privilège ?

Au milieu de quelles circonstances écrivit-il la plupart de ses ouvrages ? Etait-ce dans toutes les conditions de santé, de bien-être physique, dans cet état normal d'une jeunesse ardente et chaleureuse, où toutes les facultés de Vâme agissent dans un corps sain et y retrempent incessamment leur énergie ? Non ; toujours il fut en proie à une foule d'indispositions que venaient augmenter encore les tribulations quotidiennes de sa carrière d'auteur dramatique. « Mille embarras de théâtre, nous écrivait-il quelquefois, prennent tout mon temps, et malgré moi me retiennent à Paris ; pourtant l'air de la campagne me serait si salutaire I Paris me pèse, et je me prends à détester

Ses palais, ses jardins, et leurs tristes naïades. »

Cette campagne qu'il rêvait et dont il parlait sans cesse, c'était la campagne de la Normandie , avec son ciel gris , ses beaux peupliers, ses vertes pelouses, ses frais et limpides ruisseaux; aussi comme il s'écrie avec amour :

champs de la Neustrie , ô fertiles vallons !

Quand la fraîcheur du soir descend du haut des monts, Sous des pommiers en fleur, à Tombre des vieux chênes , Laissez- moi m^égarer au bord de vos fontaines!

Qu'il fut heureux le poète quand son rêve devint une réalité, et qu'il eut à lui ces peupliers, ces pommiers fleuris, ces grands chênes et tous ces beaux arbres que renfermait dans son vaste enclos ce vieux manoir des Templiers, cette Madeleine si pittoresque , habitée avec tant de joie, quittée avec tant de larmes, et dont il prit possession en 1824 !

De sa belle terrasse, ombragée par des tilleuls, il voyait à ses pieds couler la Seine, qui, après avoir traversé ce Paris retentissant de ses triomphes littéraires, s'en allait mourir et se perdre sous les murs de ce Havre, si aimé , qu'il saluait de cette exclamation chaque nef joyeuse qui, chargée de passagers , en suivait la douce pente : « Es sont heureux I ils vont au Havre. » Ce bonheur avait pourtant fléjà été le sien; et celte exclamation n'était plus que l'expression d'un regret. Le Havre avait élevé à grands frais une salle de spectacle : on voulut qu'elle s'ouvrit sous les auspices de l'auteur des Vêpres siciliennes ; cela devait, disait-on, porter bonheur au théâtre : aujourd'hui ce théâtre est une ruine , la flamme l'a dévoré en quelques heures, et Casimir Delavigne est dans la tombe.

Un discours étincelant de verve et d'esprit fut improvisé , pour ainsi dire , par le poète havrais : c'est une revue piquante de presque toutes les illustrations que la Normandie a droit de revendiquer; c'est le chiffre à peu près exact du contingent de gloire qu'elle a mis en commun avec les autres gloires de la France ; tout cela écrit avec cette facilité, cette appropriation de style et d'idées cpii faisait dire à Lamartine dans son épttre à Casimir :

Autour de mon foyer nous relisons tes vers Oïl brille en se jouant ta muse familière , Qu'eût enviés Térence et qu'eût signés Molière. Comment peux-tu passer, par quel don, par quel art, De Syracuse au Havre et du Gange à Bonnard?

Ne vous souvient-il plus, vous, ses concitoyens, des transports que firent éclater, le 25 août 1823, dans cette

salle de spectacle, étincelante de lumières, de dorures , de fraîches toilettes, toute cette jeunesse du Havre si sympathique aux nobles et patriotiques inspirations de notre Casimir; des acclamations qui saluaient chacun des vers de son discours ? Vos yeux le cherchaient alors dans cette loge municipale où il s'était retranché; vos cris unanimes le demandaient , c'était presque du délire, mais c'était aussi de la justice que cette expansion électrique et spontanée d'unanime enthousiasme.

Après un long combat que lui livraient sa modestie et une excessive timidité, il céda enfin à la vivacité de vos instances, mais il fallut encore que le maire vînt le prendre par la main pour le présenter, malgré lui-même, à ses admirateurs. ï\ pleurait d'attendrissement. i< Je n'ai jamais été aussi heureux qu'aujourd'hui, disait-il. — Et ces millions de bravos qui vous ont salué sur la grande scène parisienne ? — Oh I vous avez raison ; mais ici ce sont des mains havraises qui battent. »

Un incident, qui pour quelques-uns pouvait avoir d'assez fâcheuses conséquences, marqua le terme de cette soirée mémorable ; mais les ombrageuses susceptibilités du parquet de la restauration vinrent échouer contre le bon sens et la présence d'esprit du directeur du spectacle. C'était M. Morel , qui avait à cette époque l'administration des deux théâtres de Rouen et du Havre. Avant la fin de cette solennelle représentation , Casimir Delavigne se rendit à la maison de campagne de M. Begouen Demeaux , maire de la ville. Au baisser du rideau, des spectateurs avaient jeté sur la scène une cou-

ronne avec cette inscription : « A Casimir Delavigne I » M. Morel enveloppa soigneusement la couronne et l'envoya sur-le-champ à son adresse. Il y avait nombreuse réunion chez M. Begouen, qui reçut la couronne et la mit sur la tête de Vauteur, lequel s'empressa de la déposer sur un canapé ; quelques enfants en prirent possession et s'amusèrent à jouer avec les fleurs qui la composaient; cela s'était passé à la nuit tombante, entre chien et loup. On éclaire le salon, et à la clarté des bougies on découvre, ô stupeur I que la couronne tressée pour le poëte est une couronne séditieuse . c'est l'aro-enciel aux trois couleurs proscrites. Grande et générale est la désertion : la société se disperse; mais un inconnu, un de ces hommes qui, suivant Vexpression de Casimir Delavigne ,

Prennent contre le jour parti pour les ténèbres,

s'en va tout aussitôt dénoncer à la justice l'horrible attentat. A son retour à Rouen, M. Morel est mandé chez le juge d'instruction , et voici le sérieux interrogatoire qu'il subit dans le cabinet de ce magistrat :

« Vous ave^ assisté à l'ouverture du théâtre du Havre?

— Oui , monsieur.

— On a jeté une couronne?

— Oui , monsieur.

— Pour Casimir Delavigne ?

— Oui, monsieur.

— Cette couronne était tricolore ?

— Oui , monsieur. »

Le juge avec vivacité : i< Greffier, écrivez.

— Mais, monsieur, entendons-nous. Si par tricolore vous comprenez les couleurs de la révolution, il est de mcMi devoir de vous détromper.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire , monsieur, que cette couronne était composée d'immortelles violettes, jaunes et blanches.

— Cela suffît, vous pouvez vous retirer. »

Cet adroit et officieux mensonge arrêta Tinstruction ; l'affaire en resta là, le dénonciateur en fut pour sa honte et la justice pour son enquête.

Casimir Delavigne aurait été vivement affligé d apprendre que sa présence au Havre eût été pour ses compatriotes l'occasion d'une poursuite judiciaire; aussi probablement ignora-t-il toujours, par le soin qu'on mit à les lui cacher, les quelques velléités de sévices du parquet de Rouen, dont la population du Havre ne soupçonna pas même les investigations. Une affaire de cette nature aurait compromis peut-être la tranquillité d'une ville qui manifestait chaque jour davantage sa désaffection pour un ordre de choses qu'elle jugeait contraire aux véritables intérêts du pays. On se souvient encore de cette touchante et calme escorte d'honneur qu'elle fournil au général la Fayette lorsqu'il vint au Havre s'embarquer pour les Étals-Unis. Quatre cents jeunes gens, tête nue, traversèrent silencieusement la ville à la suite du général, et tous les habitants, quelque obstacle que l'autorité militaire cherchât à leur opposer en faisant fermer en plein jour une des portes de la ville, s'échelonnèrent sur la jetée pour saluer d'un

dernier adieu le steamer qui transportait en rade le plus vieux et le plus intègre défenseur des libertés nationales. Quand le pacte sacré qui liait la France à ce gouvernement fut insolemment déchiré en 1830, l'élite de cette même population havraise ne se leva-t-elle pas d'un mouvement spontané pour prêter l'appui de son bras à tous les bras qui combattaient pour la foi jurée, et Paris a-t-il perdu la mémoire de ces volontaires havrais.qu'il accueillit alors avec une si franche et si enthousiaste cordialité? Ainsi, Casimir Delà vigne trouvait dans sa ville natale non-seulement le bon accueil auquel il avait droit comme le plus illustre de ses enfants , mais il était sûr que toutes les mains qui tenaient à honneur de serrer la sienne étaient des mains amies et que tous les cœurs y battaient à l'unisson du sien. Il y revenait avec amour et presque toujours en compagnie de son frère et de M. Scribe. Vers le soir, ils gravissaient la belle côte d'Ingouville, qui domine le Havre, et là, assis sous un vieil orme, « c'était encore un assaut continuel de gaieté et d'esprit, de savants discours et de propos frivoles, de fines railleries et de touchants souvenirs d enfance. » Là Casimir saisissait de l'œil le Havre tout entier, sa rade, son port, ses bassins, ses navires, l'embouchure de la Seine, les coteaux riants qui enserrent le fleuve dans leurs courbes gracieuses, et, plein d'admiration et d'affection pour ce magnifique spectade, il s'écriait dans un élan de poétique enthousiasme :

Charmante ville !

Elle fut mon beroeau : doux climat , sol fertile ,

D'aimables habitants... un site ! ah ! quel tableau I Après Constantinople il n'est rien d'aussi beau !

Nous rayons dit ailleurs, Casimir Delavigne aimait le Havre comme on aime une maîtresse ; il semblait qu'il voulût l'associer à ses triomphes, car chaque fois qu'il a pu dans ses ouvrages lui donner un souvenir, il l'a fait avec un empressement qui a de plus en plus resserré les liens* qui unissaient la ville au poète. Quand il y venait, son aménité, son enjouement faisaient que chacun le désirait pour son hôte. Un jour un vénérable ecclésiastique, maître de pension, M. Tabbé Bazire Tinvita à déjeuner, lui et son frère Germain. Ils s y trouvèrent en compagnie de trois prêtres, au nombre desquels était M. Boïeldieu, vénérable chanoine émérite, oncle de l'immortel auteur de la Dame Blanche. Le repas fut gai, quoiqu'on y parlât un peu d'homélie. « Ce qui m'ennuie le plus à traiter, disait le bon chanoine, qui avait eu la réputation d'excellent prédicateur, c'est la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Comment ne pas se répéter dans un pareil sujet? — Oh ! fit Casimir , il y a encore de bien belles choses à dire là-dessus. Si je faisais un discours sur la Passion, je voudrais ne pas laisser un œil sec; mais il faudrait cpie le sermon fût prêché par Talma. » Puis s'adressant à H. Bazire : « Comment va la pension ?— Assez bien; mais elle irait mieux si, au lieu de s'occuper spécialement de leurs élèves, mes professeurs ne s'avisaient aussi de faire des tragédies; vos succès leur ont tourné la tête. — Comment, des tragédies? reprit Germain en riant aux éclats; nous avons ici, dans cette enceinte même, des

poètes tragiques?... — Dans cette enceinte même, des, c'est trop peut-être, répliqua Tabbé Bazire; mais un du moins; et puisque nous sommes au dessert, je puis bien sans indiscrétion, attendu que la pièce est imprimée, vous donner le plaisir de faire connaissance avec des vers du crû. » Les vers du crû étaient d'un burlesque désopilant; Germain en rit aux larmes, et dans Texpansion de sa bonne humeur, il n'épargna pas lauteur, on le pense bien. — Casimir seul ne riait pas; il blâmait tout haut Germain de ses mordantes épigrammes, et par un excès de bonté et de générosité qu'on peut appeler surhumaine quand on a lu la pièce, il cherchait à mettre en relief quelque pensée un peu raisonnable semée par hasard au milieu de ces grotesques alexandrins. « Tu as tort, Germain, lui disait-il; voilà qui n'est pas mal; il y a quelque chose là-dedans. « Et à chaque déUt du rimeur, il attachait avec indulgence une ou deux circonstances atténuantes. La pièce fut impitoyablement lue jusqu'au bout par Germain, qui parla ensuite avec cet amour de frère des beaux succès de Casimir, de son avenir et des fatigues que lui causaient ses travaux littéraires. « Ces succès, reprit Casimir, tu devrais en avoir la meilleure part. Pensez, messieurs, que ce bon Germain fait au moins la moitié de la besogne; il lit pour moi, pour m'épargner l'ennui des recherches ; il fait souvent le croquis de mes ouvrages, et si je vaux quelque chose, comme il se plaît à vous le dire , eh ! mon Dieu, n'est-ce pas à lui que je dois cela? »

« Noblesse oblige. » Casimir était devenu noble; la

France n'ayait-elle pas signé ses ti 1res et scellé ses parchemins ? Il comprit Tobligation dans une circonstance solennelle; il s agissait de 1 accomplissement d'un acte de haute justice. La grande ville de Rouen voulut ériger une statue au grand Corneille. La pensée lui en vint par la Société libre d'Emulation de cette vieille cité, patrie du père de la tragédie française. Voici, d'après une note que nous transmet obligeamment un ami de Casimir Delavigne, M. Tougard, comment le poète havrais concourut au monument du poète rouennais. « La dépense présumée était, dit M. Tougard, nommé secrétaire de la commission, évaluée à plus de quatre- vingt mille francs. Les sommes recueillies nous laissaient loin de ce chiffre. Instances, démarches, sollicitations, tout était stérile, la souscription restait stationnaire; ce fut alors qu'on s'arrêta à l'idée de demander à tous les théâtres de France une représentation au bénéfice du monument projeté. Rouen choisit Cinnay l'un des chefs-d'œuvre de Pierre Corneille ; cette représentation ne pouvait être productive et véritablement digne de son objet qu'en y faisant paraître les premiers artistes de France et en l'entourant d'une grande solennité. Je m'adressai à Casimir Delavigne et lui demandai un discours. Voici sa réponse :

w Je vous remercie de n'avoir pas douté de l'intérêt que ce devait m'inspirer le projet formé par la ville de Rouen « d'élever un monument au grand Corneille. C'est avec « un vif plaisir que j'apporterai mon offrande pour ho- « norer la mémoire de notre maître à tous. J'espère aussi « que plusieurs des théâtres de Paris prendront part à

c< cette souscription nationale: mais je pense que le mo- « ment ne serait pas favorable pour leur demander une « représentation, la grande chaleur éloignant maintenant « beaucoup de personnes des spectacles, et je crois qu'il « serait avantageux d attendre le retour deThiver; à cette « époque, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour con- (( tribuerau succès de ce projet.

« Veuillez agréer, etc.

a De la Madeleine (Vernon) , le 27 juUlet 1829. »

Cette lettre fut suivie à quelques jours d'intervalle de celle-ci :

c< Combien je regrette que vous ne m'ayez pas adressé « plus tôt votre demande! Le mauvais état de ma santé, « qui ne me permet de me livrer à aucun travail suivi, « me fait craindre de ne pouvoir vous satisfaire ; je serai « plus que jamais au-dessous d'une tache aussi difficile « qu'elle est honorable. Je tenterai cependant de la rem- « plir autant qu'il est en moi. J'essayerai du moins de « rendre hommage au grand poète vers lequel ma prête dilection m'a porté dès l'enfance. Cinna, c'est la pre- « mière tragédie que j'ai vue, et ce chef-d'œuvre de notre « grand Corneille a laissé dans ma mémoire et dans mon « cœur une impression qu'aucune solennité théâtrale n'a « jamais effacée. Comptez sur tous mes efforts ; mais, je a vous en supplie, ne prenez pour moi aucun engagement tt positif. Si je ne pouvais faire le discours que vous me

i< demandez, soyez assez bon pour ne pas accuser mon a zèle, et croyez que j'en éprouverais moi-même un chac( grin véritable.

« Agréez, etc.

« Casimir Delà vigne.

a De la Madeleine , le 3 août 1829. »

« Cette lettre me causa quelque inquiétude ; je n'en poursuivis pas moins mon projet. Talma était mort ; je désirais beaucoup que Lafon, premier acteur tragique du Théâtre Français, voulût bien se charger devenir à Rouen jouer le rôle d'Auguste. Un amateur avait accepté celui deCinna; mais il me manquait une Emilie; elle était introuvable, toutes les actrices auxquelles je m'étais adressé m'avaient éconduit; le fardeau leur semblait trop lourd ; cependant la lettre suivante me tranquillisa sur un autre point :

c< Mon ami.

« Je m'empresse de vous annoncer que je vous porte- « rai jeudi, dans la matinée, le discours que vous m'avez « demandé ; j'ai retrouvé de la santé pour célébrer notre « Corneille, et je souhaite que cet hommage ne soit pas « trop indigne du grand homme auquel il est adressé.

« Agréez, etc.

<( Casimir Delà vigne.

fi De la Madeleine , le 10 août 1829. »

« Cette première conquête obtenue, je pensai à faire contribuer au succès de cette représentation un de mes

bcMBetaceUentsamiSi Augus la&Aéiemè Jbtie. chantée p publîe rooemiaîs un attrail ii projet i Ctfîmir Debfigne, e

M J'ai parléi H. MobitiI des Adienag à Rùme; ceux qui, « eomiieliii, sont animés d'un véritable amour de Tari « n'ont riai i refuser à Corneille. Il est disposé a nous c€ seconder de toute la puissance de son nom et de son (€ talent. Cette alliance de la déclamation et du chant ne c pouvait être tentée sur le théâtre que par le plus grand u artiste de notre scène lyrique. Il part mardi prochain t< pour Rouen, oii il va donner quelques représentations; « veuilles^ faire, pour vous entendre avec lui. unedémar- (c che à laqudle il attachera un grand prix. Il sera heucc reux d'être agréable en quelque chose a la ville de cf Rouen et de payer son tribut à un poète dont il pource rait déclamer les vers comme il chante la musique de « Rossini et de Gluck.

(c II était important de hâter la représentation en l'hon- « neur de Corneille pour proBter du séjour de M. Nourrit « à Rouen. J'ai retranché des Adieux à Rome tout ce qui € pourrait prèl^ à une allusion politique. M. Nourrit vous tt indiquefa ces changements, et vous aurez la bcmté de Cf Uâre faire une copie de ces vers, dans le cas oii il serait a nécessaire de les soumettre à une censure locale. Pour « le discours, il est prêt.

Cf J'ai reçu ce matin votre lettre, et je me suis empressé

i< d'aller voir M. Lafon ; il a consenti avec une grâce '< parfaite à jouer Auguste. Il se fait ud plaisir de lire le « discours. Veuillez, je tous prie^ lui adresser quelques a reraerclmenls. Priez M. le directeur de Aouen de vou- " loir bien faire apprendre les autres rôles, et soyez assez « bon pour le remercier en mon nom de toutes les peines « qu'il se donne dans l'intérêt de mon FaHero.

" LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Orléans ont i< souscrit pour cinq cents francs.

ir Oasimir Dbuvignb.

. Le 30 aoôl 1829.»

« Toujours pas d'Emilie; j'étais dans des transes taoctelles, lorsqu'une lettre, datée du 5 de septembre, vint mettre un terme à mes anxiétés :

<' Votre Emilie est trouvée! une de nos actrices tragii< ques les plus distinguées, madame Valmonzey, du << Théâtre Français, veut aussi payer son tribut à Corneille: I' vouspouvezcomplersur l'appui deson talent: elle sera '< bien sensible à un mot de vous.

» Lafon, qui apprend le discours, doit le répéter devant u moi mercredi prochain.

(' .Ainsi, grâce i l'obligeante activité et au dévouement de Casimir Delavigne, tous les obstacles étaient levés; la représentation solennelle eut lieu le 19 septembre ISS9. Casimir et Germain, son excellent frère, se rendirent à Aouen Cette représentation fut admirable. La -salle était comble. Ufon, Nourrit, madame Vnlmonzey, tous firent

merveille. Casimir Delavigne fut demandé à grands cris ; il était dans la loge de la commission ; mais il ne voulut jamais consentir à paraître. f< La soirée, nous ditril, doit « être consacrée entièrement et sans partage à l'immottd (r auteur de Cwna. »

Dans son discours, chaleureusement récité par Lafon, Casimir Delavigne s'élevait avec énergie contre les petits grands hommes, « ces nains sans haleine et sans voix, » qui osaient alors, comme ils l'osent encore aujourd'hui, tenter d'ébrai^er l'immmise renommée de ceux <' que l'Europe admire et n'a pu surpasser. » Non, dit-il.

Non qu'on doive enchaîner la généreuse audace Qui veut frayer sa route et conquérir sa place. Corneille eût excité cet élan créateur ; S'il est encor nouveau, c'est qu'il fut novateur. Liberté de mieux (aire h qui suit son exemple I Mais renier sa gloire aux portes de son temple, Mais blasphémer d'en bas le dieu sur son autel. Immoler, quand on meurt, ce qui reste immortel : Quiconque l'oserait , pour prix d'un tel outrage , Marqué d'un ridicule égal h son courage , Irait avec Cotin , d'étemel souvenir , Egayer de son nom les railleurs è venir.

Immense fut le retentissement de ces paroles vengeresses au milieu d'une assemblée émue jusqu'aux larmes, et qui se leva comme un seul homme lorsque, par un heureux artifice de poète, Ca^mir, évoquant l'ombre de Corneille, semble le présenta aux applaudissements des spectateurs, et qu'il s'écrie :

Pour jouir de sa gloire, il descend parmi nous. n Tient : hannmr à lui ! Le?es-voiis ! levee-vous !

Quinze ans à peine «e sont écoulés depuis cette belle représentation, unique peut-être dans les fastes dun théâtre de province, et déjà le chantre du grand Corneille attend qu'une voix amie et éloquaite l'évoque à son tour de la tombe, et dise à la foule réunie dans le même dessein qui lavait appelée à la représentation de Cinna ;

Il vient : honneur a lui ! I^evez-vous ! levez- vous !

Nais bientôt une voix plus grande et plus solennelle cpie celle d'un public de théâtre retentit aux oreilles du poète. C'est la voix du peuple de Paris, qui gronde et éclate au bruit du canon sur tous les points de la capitale où il y a place pour la foule.

1! s*est levé : le tocsin sonne ; '

Aux appels bruyants des tambours ,

Aux éclats de Tobus qui tonne ,

Vieillards, enfants, cité, faubourg,

Sous les haillons, sous Tépaulette ,

Armés, sans arme, unis, épars,

Se roulent contre les remparts

Que le for i*t la baïonnette

Leur opposent de toutes parts, lui quelques jours une œuvre immense est accomplie : Ils ont conquis les lois^ chassé la tyrannie

Et couronné la liberté.

Peuple , repose-toi , ta semaine est Unie.

Va le poète, qui lui aussi était peuple, qui avait chanté le peuple comme il avait chanté Corneille, comme il avait chanté en d'autres temps les malheurs et les gloires de la Franco, le poète se reposa, ou mieux il essaya vainement (le se reposer. La prodigieuse activité de son cerveau

^mblaît ravoir condamné à ne se reposer jamais. Au milieu des pures et douces affections dont il était entouré dan^ la maison paternelle, il avait senti le besoin d'une affection plus intime encore : la tendre sollicitude d'une mère, de ses firères, d'une sœur justement aimée, ne suffisait plus à son bonheur; il Tavait compris, et ce fut vers la fin de 1830 qu'il résolut de donner à sa mère une fille de plus , à ses frères une sœur chérie , à luimême une fidèle et courageuse compagne. Son choix s'était fixé sur mademoiselle Elisa de Courtin» une élève de cette madame Campan qui vit s'asseoir sur les banes de son école des princesses et des reines; des reines malheureuses! La reine de Hollande de l'empire, la du* chesse de Saint-Leu de la restauration, la fille de Joséphine, et la sœur du prince Eugène, cette Hortense enfin, belle et bonne comme Joséphine, avait veillé comme une mère sur l'éducation et sur l'existence de mademoiselle de Courtin, qu'on appelait aussi la belle et la bonne Élisa.

Retenu h Paris à cette époque par une affaire personnelle, Casimir Delavigne, qui prenait un vif intérêt à ce qui pouvait m'aidera obtenir justice, m'écrivait : u Venez demain à onze heures; nous parlerons d'abord de ce qui vous regarde, puis nous causerons du Havre. » Exact au rendez-vous, que peut-être j'avais un peu devancé, tant il y avait de charme dans sa conversation, je sonne,* César vient m'ouvrir et m'introduit dans une pièce d'attente; j'avais remarqué plus de mouvement que d'habitude dans cette maison si cakne, et un certain air d'em-

barras dans les manières de M. César, qui jamais ne me faisait faire antichambre. « C'est, me dit le bon noir, M. Casimir *que vous demandez? - Ehl oui, sans doute I — En ce moment il est peut-être un peu occupé. ^ En ce cas, je me retire; vous lui direz seulement que je suis venu. — Monsieur vous avait donné l'heure? ^ Précisément. — En ce cas je vais l'avertir. » César reparut , et m'introduisit dans le grand salon ; il y avait une douzaine de personnes : Casimir vient à moi, me prend la main, et me dit avec une bonhomie charmante : a C'est que je me marie aujourd'hui ; en vous écrivant hier, je n'y avais pas pensé, étourdi que je suis. Si vous le permettez, nous ne parlerons pas du Havre; mais j'ai pensé à vos affaires, et voici une lettre pour Mignet.» L'échange rapide de ces quelques mots fut suivi d'une présentation à la personne qui allait porter le beau nom de Casimir Delavigne, et je m'empressai de me retirer pour ne plus donner d'importunes distractions à mon oublieux et bienveillant protecteur.

Pour servir ses amis Casimir Delavigne avait une ardeur qui ne s'est jamais démentie; il se faisait bim expliquer d'abord l'objet de leur demande. Doué d'un tact parfait, d'un jugement exquis, il se décidait tout de suite à épouser votre cause si elle était juste, à la repousser avec une douce énergie si elle ne Tétait pas! Dans la haute position oii son talent et l'amitié d'un prince auguste l'avaient placé, il eût cru sa conscience engagée à mettre son crédit au service des ambitions personnelles. S agissait-il d'une injustice à réparer,

d'une infortune réelle à secourir, ni soins, ni démarches, ni sollicitations, ne lui coûtaient. Peut^tre le refus per* sévéïant et raisonné duser de son influence dans certaines occasions oii elle se fût exercée au seul profit de rintrigue lui fit-il des ennemis et des détracteurs; peutêtre aussi cela contribua-t-il à le retenir dans cette espèce d'isolement où il resta pendant les dix dernières années de sa vie, isolement que lui reprochaient ses amis mêmes. Mais n'avait-il pas, dans l'intérieur qu'il s'était fait, tout ce bonheur que tant d'autres ont cherché dans les voies excentriques, sans arriver à le saisir? Sa femme lavait rendu père d'un fils charmant , et cette paternité partageait avec la poésie tout son temps, qui lui semblait si courte qui s'écoulait si vite. Avec son fils, qui grandissait sous ses yeux , il retrouvait une à un^ toutes les joies pures et naïves de son enfance.

(' Quelque chose , écrivait après sa mort une personne qui a vu Casimir dans ses intimités de famille , quelque chose avait le don de balancer dans son esprit 1 influence de la poésie et de l'en distraire souvent. C*étaient sa femme et son enfant, son bel enfant, dont on hésita longtemps (grande affaire pour le poète) à couper la magnifique chevelure blonde ; son cher petit Albert, qu'il dévorait des yeux, qu'il portait sur son dos, aux jeux les plus enfantins duquel il se mêlait, et à qui il donnait les plus beaux livres dont il était l'auteur a déchirer. Oh ! que ce pauvre enfant, dont l'intelligence a été ouverte de bonne heure par la continuelle société de ses parents, doit souffrir profondément d'une telle perte! et que je comprends

bien qu'on ait été obligé de soutenir ses jeunes pas au convoi paternel f Casimir Delavigne et Victor Hugo n'avaient entre eux de commun que lé sentiment de la patornilé et l'amour de l'aifance; à tous deux ce sentiment « inspiré de belles pages; mais il était dans la nature du premier de ces poètes d'y mettre plus de retenue et de mystère, et de cacher le mai sous des figures empruntées : c'est ainsi que sortirent de son cœur les EnJfiaa$ d' Edouard;, avec leurs grâces naïves et touchantes, et leur mère, avec ses larmes, ses transports et ses sanglots. »

Après la révolution de 1830, si populairement chantée par Casimir Delavigne, son protecteur, devenu roi, le nomma bibliothécaire du palais de Fontainebleau : dans les mêmes fonctions que , durant les mauvais jours, le poète avait exercées au Pàlais-Royal. Le duc d'Orléans avait apprécié tout ce que valait Casimir Delavigne : il savait combien il y avait de grandeur dans cette Ame d'élite , d'élévation et de justesse dans cet esprit honnête, d'énergie et de sublimité dans cette pensée si calme et si pure. Le prince avait trouvé dans Casimir un ami et quelquefois un contradicteur; car il n'y avait pas dans le cœur du poète de place pour les étroites idées du courtisan. « Je vois souvent le roi, me disait -il après 1830 : c'est un puits de science, de raison et d'instruction ; il prend quelque plaisir à se promener familièrement avec moi dans ses belles galeries, et j'en trouve un infini à l'écouter, car c'est tout profit pour moi que ces conversations. — Mais, ne faites-vous que l'écouter? — Oh non! j'ai mon tour : nous discutons, et nous ne

sommes pas d'accordeur tous les points ; mais le roi ne me garde pas rancune, et nous nous quittons bons amis.» Quel était le sujet de ces entretiens? c'est un secret enfermé aujourd'hui dans une tombe et dans une àme royale. On dit alors que Louis-Philippe pensait à élever Casimir Delavigne à la dignité de pair de France; certes c'eût été là une noble et digne acquisition pour la haute chambre; mais nous avons quelques raisons de douter que jamais la proposition en ait été faite, et nous doutons plus encore que, faite, elle eût été agréée. Il n'entrait pas dans les idées du poëte d'asseoir sa muse au Luxembourg, le fauteuil de l'Académie suffisait à son ambition; il l'avait dit et il le pratiquait :

Visez à rinstitut et non au ministère.

n répugnait à toute fonction publique qui eût pu enchaîner sa liberté ou son indépendance : il n'eût pas voulu échanger sa position de poëte contre celle de pair du royaume.

Un peu plus tard, quand de Lamartine, le grand poète, reçut et accepta, des électeurs de son pays, mandat pour les représenter à la chambre élective , la députation du Havre étant devenue vacante, bon nombre de ses amis qui connaissaient mieux les vers du poëte que ses pacifiques et peu ambitieuses inclinations , m'invitèrent à lui écrire pour lui demander qu'il voulût bien accepter la candidature. Sa réponse fut telle que je l'avais prévue. Casimir déclina modestement cet honneur , « tout fier

qu'il eût été de défendre à la tribune les grands intérêts de sa ville natale. »

Hélas I le mauvais état de sa santé ne légitimait déjà que trop son excuse et son refus. Ce fut quelque temps après sa réponse qu'un armateur du Havre, M. Mazu* rier, eut la pensée de donner à un de ses navires le nom de notre illustre compatriote : il n y avait rien là qui pût effaroucher le poète ou engager le moins du monde sai responsabilité ; aussi accepta4-il en ces termes la proposition :

'c Monsieur,

w Je ne puis trop vous remercier de l'aimable pensée « que vous avez eue pour moi, et j'accepte avec recon- « naissance l'honneur que vous voulez bien me faire. <( Puisse le nom que vous avez choisi être un gage de « bonheur pour le navire qui va le porter ! Croyez que a mes vœux accompagneront dans sa course le nouveau « Casimir, et que je prendrai toujours une part bien « vive à la joie que vous causera son retour.

« Paris , le 7 janvier 1835.»

Le nouveau Casimir fait encore bonne route ; mais l'illustre parrain ne salue plus son retour.

Revenons au chez lui du poète, et laissons parler le même écrivain que nous citions tout à l'heure.

a C'était le dimanche soir que Casimir Delavigne réa-* nissait ses amis. Le fond de la réunion était la famille même du poète. . . Son père n'était plus là ; mais sa mère^

Toeil constamment attaché ayec admiration sur son fils» était présente : elle aimait tout ce qui aimait son filsi tout ce que son fils aimait. M. Germain Delavigne, Talné des trois frères, digne associé de M. Scribe dans plusieurs pièces pétillantes d'esprit , homme d'un rare bon sens, d'un tact exquis, d'un goût parfait» d'une prévenance et d'une obligeance éprouvées, passant de la salle de billard au salon^ du salon à la salle de billard, empêchait partout la conversation de languir. Madame Casimir Delavigne » femme d'un caractère plein de douceur et d'une force d'àme admirable, d'un esprit et d'un jugement di^esde son époux, avec des yeux et un sourire d'une suavité an* gélique, faisait les honneurs du salon. La grâce ellemême ne les eût pas mieux faits. Casimir, toujours un peu préoccupé malgré lui , et distrait par l'œuvre dramatique qui s'organisait dans son cerveau , allait e^ venait de sa chambre au salon : là, quand on était assez heureux pour le tirer à part, on jouissait d'un entretien plein d'enseignement , de finesse et de verdeur : on aurait voulu ne point parler pour l'écouter toujours ; mais lui ne voulait pas ; il voulait aussi votre mot, il voulait un échange ; car, dans son indulgence et sa modestie» il vous donnait à entendre qu'il avait autant à apprendre avec vous que vous avec lui. Ce qui le faisait plus aimer encore, c'était la tolérance de son esprit et de son cœur. u II ignorait la haine , excepté par les coups que , depuis la naissance de l'école romantique elle essayait de lui porter : il s'isola un peu trop à la fin de sa carrière ; non-seulement sa popularité, mais sa personne en souf-

frit, car il aurait désarmé tous ceux de ses ennemis qui l'auraient approché.

w Aux petites réunions de la rue Bergère, la compagnie se composait ordinairement moins de célébrités que d'amis éprouvés. De temps à autre, toutefois, j'y ai ren* contré des hommes en réputation dans les lettres et dans les arts : MM. Scribe, Liadières, Gudin. Brascassat, Dan tan, qui se désespérait de ne pouvoir mettre dans son musée grotesque la figure de Casimir Delavigne, parce que le noble poëte n'aimait point le ridicule, de quelque façon qu'il se revêtît ; il avait d'ailleurs un profond dédain pour l'illustration d'étalage et de carreaux

de vitre Parfois la soirée prenait plus d'animation :

elle s'égayait d'un bal d'enfants, toujours en vue d'Albert et de son cousin Arthur, le fils de M. Germain Delavigne. ou bien elle se prolongeait dans un souper d'amis. La dernière réunion un peu nombreuse à laquelle j'assistai eut lieu comme par impromptu , à la suite de la première représentation de la Popuhrité. Des auteurs, des artistes la composaient avec des parents. Casimir Delavigne, déjà cruellement atteint par la maladie, n'apparut que de quart d'heure en quart d'heure au soupar, duquel il ne pouvait prendre sa part ; mais quand il venait, hôte aimable et bienveillant, c'était pour aller s'appuyer un instant sur la chaise de chacun des convives , et à chacun de dire un mot spirituel et bon. M. Samson, acteur consommé et poëte dramatique tout à la fois , termina la fête par une joyeuse chanson de sa façon , et le rire passa sur toutes les lèvres. Cet excellât et à jamais

regrettable Casimir Delavigne se crut un moment reporté aux beaux jours de sa jeunesse, au temps où sa santé n'était pas encore consumée par le travail, au temps de son imagination et où de gais amis saluaient à pleins verres ses premiers et mémorables succès. Hélas 1 bientôt après , les soirées du dimanche languirent , furent interrompues et définitivement n'eurent plus lieu.

« Dès ce moment , Casimir sembla dire adieu à toutes ses joies, se séquestra dans son appartement avec le mal qui le dévorait »

ti Pire encore, ajoute le même écrivain : la Madeleine, délicieuse campagne près de Yernon, dont Casimir Delà* vigne faisait depuis longtemps sa retraite de prédilection, la Madeleine fut vendue; elle fut vendue, « parce que le « poëte n'y pouvait plus aller, lui sur qui l'air de$ « champs, il le reconnaissait, avait une action si viviez fiante. L'éducation d'Albert avait ses exigences, et ne w fût-ce que pour ce cher et unique enfant, il fallait conc< stamment rester à Paris. »

£h non! soyons vrai, sans indiscrétion; la Madeleine fut vendue; mais ce ne fut ni parce que le poëte ne pouvait plus y aller, ni parce que l'éducation d'Albert avait ses exigences ; il y eut dans cette vente tout un acte de haute et touchante piété filiale ; il y eut le plus grand, le plus noble, le plus génjîreux de tous les sacrifices; il y eut un dévouement tel qu'il mériterait à lui seul une statue I Que ne nous est-i) permis d'initier nos lecteurs aux causes qui ont amené cette dépossession volontaire à la fois et cruelle I mais la vie des hommes

illustres a aussi son sanctuaire dans lequel il n*est pas permis au plus audacieux biograplfe de pénétrer sans froisser un juste et impérieux sentiment de convenances. La Madeleine était presque l'héritage de son fils; en s'en dépouillant pour obéir à une dernière et solennelle près*cription, Casimir s*est placé dans l'opinion des honnêtes gens au-dessus peut-être du rang qu'il doit occuper dans le monde littéraire. « Hais, ainsi que nous le disait il y a quelques jours un de ses amis , sa famille fut toujours l'objet de sa pieuse vénération; il lui remettait intégra-» lement le produit de ses ouvrages, et si scrupuleuse était sur ce point sa conscience de fils dévoué, qu'ayant besoin

d'une légère somme, sans doute pour l'accomplissement d'un acte mystérieux de bienfaisance, il osa, un jour» après bien des hésitations, la prélever sur des fonds qu'il venait de recevoir, et qui représentaient la vente d'un de ses chefs-d'œuvre. Mais ne pouvant résister au tourment que lui causait cet innocent larcin , il alla peu de jours après dire à son père : « Je t'ai volé; j'ai gardé vingt francs I »

Prêtre, Casimir Delavigne eût été Fénélon.

La Madeleine fut vendue, et la Madeleine était à Casimir ce que son piano était pour Pauvre Jacques. Il la pleura longtemps, il la pleura toute sa vie. Quand il l'eut perdue, il la chanta avec son cœur, avec son Ame, avec ses larmes; il lui fit cette navrante élégie, qu'on ne peut lire sans pleurer avec le poêle.

Adieu , chers témoins de ma peine !

Forêt, jardins, flots que j'aimais !

Adieu, ma fraîche Madeleine !

Madeleine, adieu pour jamais !

Je pars, il le faut, et je cède :

Mais le cœur me saigne en parlant.

Qu'un plus riche qui te possède Soit heureux où nous Tétions tant H

La Madeleine vendue, un ami, M. de Lopès, lui offrit dans sa campagne de Saint-Just, ancienne propriété du duc d'Albuféra, située sur les belles rives de la Seine qu'il avait tant aimées, une hospitalité de belle saison, qu'il accepta, imprudemment peut-être, car des fenêtres de son appartement sa vue plongeait sur le prieuré de la Madeleine, dont les blanches murailles se dessinaient à travers les massifs qui lui formaient une verte et mystérieuse ceinture. Souvent on le surprenait assis ou appuyé contre un arbre, l'œil attaché sur le point blanc, exhalant de profonds soupirs, sans que rien put le distraire de ces douloureuses méditations. « Je ne reviendrai plus ici,» disait-il en quittant Saint-Just; et Vannée suivante il y revenait encore I Pauvre Casimir I àme remplie de si douces et de si pures affections I Ce fut au milieu de ces ]K)ignants regrets qu'il sut retrouver un instant quelques étincelles de ce feu sacré de la poésie que l'aggravation progressive de son mal semblait devoir éteindre en lui.

L'occasion aussi était grande et solennelle; tout Paris se pressait, le 15 décembre 1840, aui avenues des Champs- Elysées et se groupait au bout de cet arc triomphal si lentement érigé à la gloire des armées françaises. Paris venait

* Le plus riche est M. de Périer, venu de Rouen pour en faire l'acquisition.

y saluer et y recevoir la cendre trop longtemps captive de Napoléon. Sous Tégide et l'escorte d'une dynastie nouvelle, elle arrivait enfin, à travers les mers, du rocher de Sainte-Hélène au sein de la capitale, pour s'abriter sous les voûtes glorieuses de& Invalides ; pour s'abriter non loin

de cette Seine que lui au^i, grand homme, avait aimée, et près de laquelle il avait demandé en expirant que reposât son impériale poussière.

Le poète vit ces funérailles, et il sentit bientôt renaître en son cœur plein de sève la chaleur vivifiante de l'inspiration ; quelques strophes, dignes de ses beaux jours, s'échappent de son cerveau brûlant.... Vains efforts.... Le mal triomphe ; un poëme devait éclore, le poème n'éclorapas. Dieu l'a voulu ainsi. L'œuvre restera incomplète; elle restera comme suprême et dernier témoignage d'une lutte incessante et courageuse entre cette âme en travail, qui toujours veulproduire, et ce corps rétif et débile, qui l'arrête dans son élan, et dit : « Tu ne produiras pas.»

Ces quelques vers isolés et inédits, reproduits en fae simile en tête de cet ouvrage, nous en sommes redevables à une obligeante communication ; leà voici ; une nobte et belle pensée les termine :

La liberté debout devant ta grande image,

Soldat que la gloire a fait roi ^ Te reçoit sous cet arc, impérissable hommage,

A ton armée offert par toi. 7-

En y mêlant la sienne, elle épura ta gloire ;

Elle en doubla la majesté.

Car, s*il nous est permis d'adorer la victoire ,

C'est aux pieds de la liberté !

Casimir aimait le Havre de tout lamour qu'il avait pour la France; il y revint, en 1841, avec sa femme et um fils, essayer d y oublier la Madeleine. A peine arrivé» il lui fallut la sœur de sa bonne nourrice : ^ Viens me voir, lui fiUil dire, je suis un peu malade, sans cela je t'aurais prévenue, n Madame Bazire accourut bien vite ; c'était aussi du bonheur qui lui venait, è celte excellente femme, h qui le poète ne manqua jamais d'envoyer chacun de ses ouvrages. Elle entre, s'approche de lui avec des paroles de respect, ce Comment, dit Casimir, tu m'appelles Monsieur, et tu me dis vous I tu ne me connais donc plus? Ah ! dismoi Casimir, comme autrefois. » Et il l'embrasse avec fusion. C'est aussi que le Casimir de 1841 ne ressemblait déjà plus au poète heureux et brillant de santé de 1823. Ce n'était plus l'homme que nous avions vu, nous et ses amis, avantque le rapide progrès dn mal qui l'a conduit prématurément à la tombe eût amaigri son visage et plissé son front. c< Je le vois encore, a dit le même écrivain admis longtemps dans son intimité, je le vois encore, eonune si cette heure, et plût au ciel qu'il en fût ainsi! était celle où nous sommes. Il sortait certainement de travailler ; il av.iit quelque chose d'un peu théâtral, que je lui ai revu trois ou quatre fois depuis; ses cheveux noirs et roides étaient dans leur désordre habituel, quoique laissant à découvert un beau front lai^e ei proéminent; ses yeux, d'un bleu limpide, jetaient de véritables éclairs; ses narines se gonflaient, ses joues s'animaient vars les pommettes, un peu saillantes, de cette petite rougeur qui donna dès longtemps a sa famille de Tin-

quiétude pour sa poilrine. Sa bouche, grande, mais si pleine d'expression, semblait passer tour à tour du sourire le plus bienveillant et le plusdoui au sourire de Tironie, pour prendre ensuite celui de la finesse. Les impre^ sfons par lesquelles il venait de passer le suivaient encore. Casimir avait habituellement une physionomie un peu bourgeoise, mais spirituelle, animée, un peu méditative, distraite par Vusage qu'il s'était fait de garder du premier au dernier mot son œuvre dans sa tête avant de récrire*; mais sans que cette distraction, exempte d'apprêts, lui enlevât rien de son air d'accueil et de bonté. La petite vérole avait un peu grossi ses traits et lui avait en même temps ravi ce qu'on appelle la beauté, et toutefois l'expression et l'ensemble de son visage plaisaient singulièrement. Le visage, en effet, était tout esprit, grâce et bienveillance. Casimir était sobre de gestes, et les grands airs, les airs qui sentent l'homme réduit, faute de fonds, à s'imposer un extérieur pompeux, ne lui convenaient nullement; il les dédaignait. Quand le démon de la poésie le dominait, toujours à Cause de la simplicité et de la modestie de ses goûts, il se souciait peu de se montrer en cet état, et se gardait bien de faire en public étalage d'inspiration. »

L'air natal eut d'abord une salutaire influence sur la santé du poète. Il avait recouvré au bord de la mer quelque

1 Cest à cet usage que nous devons la perte de la dernière œuvre dramatique de Fauteur des Messéniennes, Méluiine, tragédie en cinq actes, dont le premier acte seul fut écrit : les quatre autres sont renfermés avec lui dans la tombe.

vigueur, qu'il mettait à profit pour des excursions dans les bdies eampagnes voisines, où il évoquait ses souvenirs de huit ans, heureux de retrouver çà et là quelques-uns de ses bons amis d'enfance, MM. Raoul Chaussé, Roquer, et d'autres encore. Quand son médecin lui interdisait les longues promenades, il chappait sur la jetée, parlant commerce et navigation, comme s'il eût été homme du métier, et avec ce positivisme de bon sens, cette justesse d'idée qui disaient dire aux négociants qui l'écoutaient

sans le connaître : » Mais c'est un des nôtres.» Un steamer

anglais sortait41 du port, l'Angleterre lui fournissait un beau thème; mais il en parlait encore avec ses premières impressions, avec ses premiers préjugés peut-être. On eût dit qu'il voyait toujours le pavillon britannique flotter en ennemi sur la rade du Havre :

w La France, disait-il, voyez- vous, c'est Rome; Londres, c'est Carthage.»

Casimir n'était pas loin de Rouen et pensait encore à Jeanne d'Arc.

La belle saison se passe, et Casimir s'enfuit avec elle ; il dit adieu au Havre, et cet adieu fut le dernier ; mais il était loin d'en avoir le pressentiment, a Ah ! je reviendrai, dit-il en serrant la main de ses amis ; je reviendrai avec ma femme et mon fils m'établir au milieu de vous ; et ce sera bientôt ; je veux passer ici mes dernières années, sur les bords de cette mer qui m'a vu naître et oii j'espère mourir. » Il partit, et deux jours avant sa mort il entretenait encore son fils de cette espérance. Ce ne fiit qu'une espérance. De retour à Paris, l'état de sa santé y devint de

plus en plus alarmant. Quelquefois, par un beau soleil. Où voyait assis à demi courbé sur un banc du boulevard le plus voisin de sa demeure un pauvre vieillard à l'œil cave, au visage décoloré, qui était venu là demander un peu de chaleur à ce beau soleil ; une femme dans une attitude pieuse et résignée, un bel enfant aux blonds che<veux veillaient saintement sur le vieillard de quarantehuit ans , essayant un sourire pour tromper ses souf* frances ou pour répondre à une bonne parole de mari et de père. C'étaient Casimir Delavigne, sa femme et son fils. Sans la présence de la femme et du fils, vous eussiez passé tout près de lui et vous ne l'eussiez pas salué ; comment auriez- vous pu le reconnaître? Mais le mal em-^ pire , lui envie et lui dispute chaque jour et pas à pas ses chères promenades ; — les promenades sont suppri^ mées. Présage funeste d'un veuvage plus douloureux, déjà le banc favori est veuf de son hôte et de sa famille.

Mais ne nous arrêtons pas sur les phases d'une agonie qui dura deux ans, avec la torture des alternatives d'es-< poir et de crainte; arrivons à la fin de 1843, à ce mois de décembre que notre climat nous fait si triste, si brumeux et si sombre ; et nous allons retrouver, non plus, hélas I sur le boulevard, mais sur la route de Lyon, le vieillard, la femme et Tenfant. « Allez encore, vous, ses anges gardiens, leur a dit l'oracle médical, allez encore vous mettre en quête d'un peu de soleil, c'est-à-dire d'un peu de vie, pour votre époux et pour votre père f II y avait cent soixante lieues et plus à faire pour arriver à ce peu de soleil. Le samedi, 2 décembre, Casimir, sa femme. Al-

fred et Babet s'enferment dans une douce et chaude yoi* ture, qu'une royale et prévoyante sollicitude a mise à leur disposition. Le ciel est gris , Tair est froid , la campagne nue et morne* On voyage à petites journées. Le malade était peut-être celui qui souffrait le moins ; à une ques* tion provoquée par l'indice d'une crise douloureuse^ . il répondait toujours : u Je me sens mieux. La santé, disaitil, est où nous allons, où nous serons, bientôt ; encore quelques jours, et nous aurons les tièdes brises du Languedoc et les conseils du docteur Lallemand ' . A Cbâ« Ions on quitta la voiture pour prendre, sur un bateau à vapeur , la voie de la Saône , qui mène sans iatigue à Lyon, où Ton arriva le 8 décemln^, à trc»s heures de l'après-midi. On a fait cent lieues; mais l'espoir s ^iigne à mesure qu'on s'approche du but. Plus de forces; on est obligé de porter le malade à son appartement sur un fauteuil a bras'. Effrayée de cet état de faiblesse et d'épuisement, madame Delavigne mande un médecin, et le docteur Laborie reconnaît à la première vue les qrfop* lômes d'une phthisie pulmonaire parvenue au degré où elle est inCûlliblement et incessamment marUAle. L'arréi est iataL.. quelques heures encore ! '^pendant, soit coufijQDee au vivifiant dimat dont il se flatte touj^>urs d'aïteindre la frontière, soit délicate atlenlion pour le» êtres chéris qui Teotourent, Casimir, qui n'a rieo perdu de sa praeooe d esprit, ni de la luddité de ses idée», raMHinr ceux qui désormais ne peuvent plus éire rassurés. Il date

* IfèdeeÎB de UoDtfHli^ aux hfjujé do^fiH Casmor »Siûi «^ ' A fMid de Pro^caeif K àf!t A»biiitt>d'yri,

sa guérison de son arrivée à Montpellier ; mais chaque heure, chaque minute lui ravit à vue d œil quelque chose de son existence ; il s'affaiblit d'instant en instant, et ne répond plus que par un sourire aux marques d'affec* tion qu'il reçoit de sa femme et de son fils. Pour tromper toutes ces douleurs, il se fait lire Guy-Mannering , de Walter Scott, et si une larme comprimée voile tout à coup les yeux de la lectrice, la trouble et lui fait passer une ligne, le malade attentif au développement de la phrase, la remet sur la voie avec une douceur angélique.

Le cardinal de Bonald , archevêque de Lyon , en rendant visite à une personne descendue dans le même hôtel , apprit en même temps et l'arrivée et l'état désespéré de Casimir Delavigne. Il témoigna aussitôt le désir de lui être présenté, comme le fils d'un homme qui fut son collègue à l'Académie Française; mais le poète se mourait et ne put recevoir le prélat.

Oh ! ce fut alors que chaque seconde qui s'écoulait effeuillait la dernière espérance de cette pauvre femme, qui, pour la première fois peut-être, comprit son isolement. Un prêtre fut appelés il vint. La conversation fut courte , et dans son cœur qui allait cesser de battre Casimir trouva encore une expression affectueuse pour remercier le pasteur. C'était le lundi 11 décembre, à midi, que la religion venait aider cette âme calme et pure à s'envoler au ciel . Le soir le prêtre revint encore ; mais l'âme s'était envolée.

* Le curé de Saint-François.

Beau de cette sublimité de l'agonie qui jette sur le visage d'un mourant quelque chose de divin et d'inspiré, le poëte s'était assis sur son lit et murmurait encore des vers à cette heure suprême. Peut-être disait-il avec le Jeune Diacre, que jeune aussi il avait chauté :

Heureux qui meurt chrétien !

Puis il avait laissé tomber sa tête sur sa main ; et sans que la nature eût manifesté par un dernier effort l'accomplissement de son œuvre de destruction, il s'était endormi dans l'éternité.

H y avait à genoux devant ce lit. le cœur en ferventes prières, les yeux mouillés de larmes brûlantes, sa femme et son fils , une veuve et un orphelin ; il y avait encore sa nourrice, qui, comme le prêtre, l'avait reçu dans la vie et le reçut dans la mort.

<c Ah 1 maintenant , pleurez-le , vous qui aimez les beaux vers, les pensées touchantes , l'esprit sans fiel , la grâce sans fard : pleurez-le , vous qui aimez la vie laborieuse, la gloire méritée, les vertus domestiques, les exemples salutaires, les âmes pures, les honnêtes esprits, la simplicité dans le talent, la douce et calme bonne humeur qui vient de la conscience et des devoirs accomplis.» Pleurez-le, vous qui. par votre tendresse d'épouse, par vos soins de chaque jour , par votre sollicitude de chaque moment, avez su alléger le poids de ses souffrances; pleurez-le. — Mais, non, trêve encore à vos larmes : vos devoirs d'épouse ont cessé; mais ici commencent vos devoirs de veuve et continuent vos devoirs de mère.

IN

Ne voyez-voiis pas cet enfant qui pleure son père , qui pleure sa vie? car son père était sa vie. Qu'il trouve en vous cette force d'âme, cet affectueux regard et ces douces paroles de mère qui fortifient et consolent le faible, même devant un cadavre ; rappelez toute l'énergique vertu de votre courage. Casimir Delà vigne était un précieux dépôt que Paris vous avait confié, il faut le rendre à Paris; où fut sa gloire il faut que soit sa poussière, puisque sa tombe ne doit pas être où fut son berceau^ N'attendez de la villç où vous êtes ni appui ni consolation^ non que cette grande et laborieuse cité soit inhospitalière oubieii iadifférente et oublieuse ; mais sait elle seulement quelle vie s'est éteinte dans ses murs? ^— ÀUendez, voici que la grande voix de la presse a parlé : on ne lui a pas dit que le poëto était venu , mais elle vient d'apprendre que le poète est mort; l'autorité s'enquiert et s'émeut; le préfet et le maire envoient prendre vos ordres, comme si vous aviez des ordres a donner; l'Académie s assemble et délibère. Qu'avez-vous à faire avec l'Académie? Vous priez, voilà tout ; vous priez douze heures durant avec le vieux prêtre dont la paroisse vous a presque fait marchander la venue ; une femme seule vous eût comprise, et cette femme lie s'est pas présentée. Mais votre courage est à la hauteur de la noble tâche qu'il vous reste à accomplir : vous suffirez & la peine * I

I Des informations précises nous ont appris que M'** Casimir Delartigne a trouvé dans Thôtel de Provence les soins empressés, le zèle et toute la déférence qu'on rencontre si rarement dans une maison étrangère. Que cette justice soit rendue h M. Phflibert, propriétaire de cet établissement.

El le mercredi 13 décembre, è sept lieures du matin, une voilure sorlail de Thôlel de Provence el des Ambassadeurs, et traversait avec rapidité les rues encore désertes et silencieuses de la seconde capitale du royaume. Celte voiture renfermait un cercueil, c* était un corbillard. Assises, les yeux fixés sur ces restes chéris, deux femmes muettes de douleur, et un enfant qui ne pleurait plus. Pauvre enfant I il n'avait plus de larmes! Triste convoi, traversant des campagnes en deuil, sous un ciel en deuil. Cinquante heures après son départ, la voiture entrait à Paris el se dirigeait vers la demeure du poêle. Sur le seiiil, des hommes, des femmes, des enfants sanglotaient, w Mère, dit la veuve de l'illustre poêle, voilà votre fils que je vous ramène; frères, voilà votre frère. » Puis encore sur le seuil de cette maison, pavoisée de funèbres tentures , expiraient à la foi sa force et son courage ; elle n'en avait plus besoin ; elle aussi pouvait pleurer maintenant toutes ses larmes, n'avait-elle pas rendu le fils à sa mère, Casimir Delavignk à Paris?

El le 19 décembre, tout Paris se pressait autour du cercueil de celui qui avait dit aux Parisiens : « En avant, marchons.» Un enfant de treize ans s'est échappé des bras de sa mère pour conduire le deuil; « pauvre enfant, sitôt déshérité de ce souffle du génie qui caressait son ber-

«t je veux, a-t^il dit, que désormais la chambre où ost mort Casimir Delàvigne (cette chambre a le n" 36) porte son nom et soit décorét» de son buste. » C'est une bonne et fçéncreuse pensée ; hâtez-vous, monsieur Philibert, de la mettre k exé(!Ution, et vous aurez bien mérité de tous les amis et de tous les admirateurs du f?rand poëte.

ceau! » Mais voyez quelle belle escorte on lui fait à cet enfant, quel beau cortège on fait à son père. Toute la France y est représentée : roi, princes, savants, guerriers, artistes. Français, Italiens, Polonais, tous ceux qui furent ses amis, tous ceux même qui ne le furent pas, sont là ! Quels dissenti menls ne s effacent, quelles haines ne s'oublient devant une tombe I Le peuple y est aussi : ne distinguez-vous pas au milieu de ces illustrations dorées cette tête chauve, ce front vaste qui suffit encore à peine à la pensée? C'est Béranger , cet autre Tyrlée de la France, ce peuple fait homme.

Écoutez; une dernière et solennelle consécration s'accomplit sur cette tombe qui va se refermer au milieu de toutes ces tombes, dans cette ville de la mort, bâtie de marbre, parée de ses bronzes, de ses statues, de ses pyramides orgueilleuses, de ses colonnes de granit, debout, brisées; de cette ville qui a ses fleurs qu'on arrose avec des larmes, ses jardins de scabieuses, de cyprès et de saules, de saules que l'ingratitude et l'oubli laissent si souvent pleurer seuls ; de cette ville dont le char de la mort a seul aussi le droit de sillonner les rues tortueuses. Écoutez, car la vérité va sortir de bouches éloquentes et

dire, à la face du ciel, h la face des vivants, à la face des morts, ce que fut Casimir Delavigne, et ce sera la

vérité; est-il roi, pour qu'on vienne mentir devant sa poussière? Qui payerait le mensonge? D*abord, c'est un ministre qui parle, et sous la parole du ministre vous devinez aussitôt que se cache la pensée de regret d*une Ame royale. « Enfant, dit-il, après avoir proclamé la

gloire el les vertus du père, enfant, conscjle-toi; un grand prince veut veiller sur ton enfance et sur ton avenir. » Au ministre succède un«grand poêle, le chef d'une école hardie et nouvelle, Victor Hugo. La Seine, vous le savez, s'était perfidement ouverte, il y a quelques mois, pour lui ravir, presque aux portes du Havre, su fille bienaimée, un bel enfant qui était devenu une heureuse femme, et qui allait devenir mère, un bel enfant que le ciel lui enviait. C'était le père qui a perdu son enfant, essayant de consoler l'enfant qui a perdu son père. « Ab I s'écrie-t-il avec une émotion sentie et partagée^ que les petites haines qui poursuivent les grandes renommées, que les passions et les ingratitudes littéraires fassent silence autour du poète endormi ! » « Dors en paix, dit une autre voix, dors sous la pierre que ton cercueil va rendre illustre et sacrée; car, a l'heure oh lui man* qaeroDt les tannes et les prières de ceux r|ui sont ici, empwtés à leur tour dans la mort, ta gloire y restera pour la montrer à la postérité, qui la saluera avec respect. » Puis «icore d'autres voix graves et puissantes. Mais le Havre, son pays de naissance et de prédilection. n*aora4-il pas on mot de regret à dire, pas une larme â répandre sur cette tombe où gît son plas illustre enfant? Alleodez, voilà qoe s'avance, avec une timidité respeC' tueuse, on de ceux qui de plus près ont suivi le c^rcu^, dont il avait la garde; d'une voix k demi étoufl^ par les sanglots, cet homme qui fut son compatrio4i^ et vm ami se fah Tinterprète de nos douleurs : dans la ^ympiSH thique expression de $es regrets, il dit ce qu'il pense et

ce que nous pensons tous du poëte honnête homme qui voulait mourir où fut son berceau; qui voulait!... Mon Dieu, comme il vous plaît de brtser d'un autre vouloir toutes les volontés humaines ' I

La France a parlé : à vous. Pologne, qu'il a chantée et consolée, celui qui avait des chants pour toutes les gloires, des consolations pour toutes les douleurs: et voici ce que dit la Pologne :

« Laissez-moi prononcer sur cette tombe encore ou- « verte quelques paroles de deuil, au nom de la Pologne. K pour laquelle cette lyre, qui vient de se briser, a ré- « pandu des chants pleines de larmes.

« Kasimir» ton nom a toujours trouvé parmi nous de « l'amour et du respect; nous t'aimions lorsque, enfant « encore, tu nous chantais la gloire, ce rêve des enfants « et des peuples.

« Kasimir ! nous t'aimions lorsque, soldats, la voix « faisait battre nos cœurs au nom de la liberté I quand « la Varsovienne combattait avec nous notre premier « combat, remportait avec nous notre dernière victoire.

« Kasimir I nous t'aimions proscrits sur la terre élran- « gtTclors(jue tu pleurais avec nous la Pologne opprimée

» MM. le rointe de Moiitalivet, Victor Hugo, Frédéric Soulié, Tissot« Sanisoti do la Comédie Française, ont prononcé d'éloquents discours sur la tombe de Ciisimir Delavigne. M. Boursy, conseiller d'état, directeur î^énéral des contributions indirecti»«, a parlé au nom de la ville du Havn\ qui l'eu a «tflh-iellement remeirié; M. Christien Osirowski, au nom de la Pologne. Nous avons textuellement rétabli ses {Ku-oles, que 1rs journaux ont dénaturées et attribué(*s à tort h un autro d«' st's couipiiiriotes.

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a et que ta voix lui [irophétisait un avenir plus heureux.

w Par la pensée, par le cœur, par le génie, tu t'es as- « socié à nos efforts, à nos espérances; fils de la Pologne, w nous venons te saluer comme frère !

w Lorsqu'un de nos guerriers meurt loin de son f>ays, « nous avons la coutume de répandre sur ses yeux un peu " de cette terre natale, arrosée du sang des martyrs, afin « qu'il ait encore, au sein du sommeil étemel, des rêves w de la patrie.

c€ Qu'il soit donc fait avec toi comme avec nos frères « en exil : reçois cet hommage de la Pologne en pleurs , (( soldat de la liberté , dors en paix sous la terre pf>lo- « naise. »

Puis, en terminant, il jeta sur le w^rcueilde Casimir une poignée de cette terre de Pologne , comme un dernier honunage, comme un dernier adieu I

La tombe s'est refermée : l'homme cfst jugé. Au modèle de toutes les vertus publiques et privées , au bon fils, au bon père, au grand citoyen, la vieille Rome eût élevé des statues. Le poêti* attend son juge; son juge c'est la postérité ; elle seule est sans fiassion, sans haine et san» eminle, elle seule assignera le rang et fixera la place de celui qui a dit : » Plein de resfiect pour les rfiaitn^ qui ont illustn^ notre sï,vne, je regarde comme un déjiAt sa^Té cette langue belle et flexible qu'ils nous ont hf^w^. '

La tomije s'est renfermée; rH voila que de UpuUfs fiarl» mille voix reronnaiss«inti:;s s'élèvent [ir^ur f»n¥'Um<T a U face du mondi' t^mtce qu'il valait d in^tind^ hunianilain-s dim^ cetU» àiw >\ noble, et d*- quH> fn%Mpf*> «41^

s*entourait pour cacher ses œuvres pics. Là c'est une jeune fille poêle, réduite au désespoir par la misère, qui écrivait dans le premier mouvement de sa gratitude : « Quelle fée est venue nous visiter et a laissé sa baguette magique sur le lit de ma mère? tout est bonheur et sourire depuis ce moment.» La fée c'était la reine des Français, qui était venue chez la jeune fille: à son insu Casimir avait parlé pour elle. Ici c'est un vieillard qui sanglote en apprenant que le poëte a cessé de vivre : « Ah I s'écrie Toctogénaire, si je vis, moi, c'est à lui que je dois de vivre; si mon fils est près de moi, c'est encore lui oui me l'a ramené : on voulait le déshonorer, il a pris sa défense, il l'a sauvé de la calomnie; que Dieu, là-haut, lui rende tout le bien qu'il a fait ici-bas. .»

Avant et après 1830, une foule de jeunes gens qui avaient du courage ou de l'esprit à dépenser invoquèrent son appui et réclamèrent sa protection : il ne leur refusa ni l'un ni l'autre; il fit plus encore, souvent il leur ouvrit sa bourse ! w Les antichambres du Palais-Royal sont tellement remplies de solliciteurs, qu'elles ne peuvent plus les contenir ; » ce sont là les expressions dont il se servait en recommandant à ses amis du Havre de favoriser le passage au Brésil d'un de ses protégés.

Cette affection qu'il avait pour le Havre n'avait rien d'égoïste ni de stérile ; quand on a su dans cette ville que nous nous proposions d'esquisser quelques traits de la vio (le Casimir Delavigne , chacun des obligés du poêle apportait sa pierre pour aider à la construction de l'édifice, c'est-à-dire de nombreux autographes annonçant à

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celui-ci que justice lui était octroyée, à celui-là que la bienfaisance rovale s'étendait sur sa famille!

Eh bien , Thomme qui s'était fait le grand aumônier des reines et des princes , Thomme qui allait chez les ministres pour en obtenir le redressement d'un tort, hi réparation d'une iniquité, cet homme est mort pauvre, il ne voulait rien pour lui. Vous souvient-il d'une supplique en vers qu'Horace lui eût enviés? 11 demandait à un de ses amis, pour une vieille femme, une plac^ à Thôpital, à la porte duquel on trouvait encore la concurrence. Elle finissait ainsi :

Mon astn», dit-on, mo nH*naci' D'y mourir aux dépens du mi :

Piiur f*lle ao'ordomoi la placr' El la survivan«v pimr moi.

Ainsi la pau\Teté nereffrayait pas: il en parlait en riant, en poêle, si vous l'aimez mieux. Il i^l mort pauvre; rV*st donc, ainsi qu'on le disait, que la réunion du beau talent, des plus heureuses chances et de la plus sévère m>nomie, ne suffis(»nt pas pour faire fortune dans Us rangs élevés de la littérature. Il est mort académicien, bibliothécaire de Fontainebleau et officier de la ï^*gion d'honneur; C4* dernier litre avait été conféré, «'U 1837. à lui H à plusieurs jeunes littérateurs.

La vn.LE ne Paris a volé à Tunanimilé la r-onc-^-ssion perpétuelle et gratuite d'un terrain pour l'érection d'un monument à sa mémt^tin*.

1^ VILLE ui: Havkf a dériih*â l'unanimité qu*- vi ^l^jtue s'élèverait sur une de s<f> plar^-^ publiqu^fs.

Terminons par ces vers, que Tn^usTRE Casimir Deia- VIGNE écrivit pour le grand Corneille:

Ah ! qu'il pleure d'orgueil en se voyant renaître

Dans le bronze animé par le ciseau d'un maître;

Que David nous le rende, avec <;e vaste front

Oeusé par les travaux de son esprit fécond,

Oïl rayonnait la gloire, où siégeait la pensée.

Et d'oïl la tragédie un jour s'est élancée !

Simple dans sa grandeur, l'air calme etTœil ardent,

Que ce soit lui, qu'il vive, et qu'en le regardant,

On croie entendre encor ces vers remplis de flammes.

Dont le bon sens sublime élève, agrandit l'âme,

R(*ssuscite l'honneur dans un cœur abattu ;

Proverbes éternels dictés par la vertu ,

Morale populaire, à force de génie,

Et que ses actions n'ont jamaU démentie!

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