CHAPITRE II
Opposition loyale, discours du 21 mai 1819. — 'Les attaques contre la Charte, lettre de M. de Villèle. — Election Grégoire, conduite blâmable de la droite. — Modification du cabinet : M. Decazes président du Conseil. — Rappel de l'ordonnance du 24 juillet 1813. — Changement dans l'orientation des g-roupes politiques. — Assassinat du duc de Berry. — Nouveau ministère du duc de Richelieu. — Lois d'exception, souscription nationale. — Loi sur la presse, amendement Pcrier, discours à l'appui. — Discours du 14 avril 1820 sur le règlement des comptes des exercices antérieurs à 1819. — Vous êtes orfèvre, M. Josse. — Des droits sur la houille. — Protection pour les produits du sol. — Loi des élections, troubles à Paris, la voiture de Périer est arrêtée par des contre-manifestants. Discours de Périer. — Paroles regrettables prononcées en cette occasion. — Discours sur la loi électorale. — ■ Hommage à l'impartialité de M. de Villèle comme président. — Rôle des constitutionnels. — Apostrophe à M. de Serre. — Séparation de plus en plus grande entre les libéraux et les modérés de la droite. — Discours du 10 juin sur la répression des troubles, changement de langage de Périer.
Casimir Périer intervint plusieurs fois pendant le cours de cette session dans la discussion du budget. Il s'était fait une spécialité des questions financières, mais ses critiques ne s'écartaient jamais des limites de la plus grande bienveillance vis-à-vis d'un cabinet qui semblait vouloir marcher résolument dans les voies de la Charte; il signalait « les abus « qu'il faut poursuivre et proscrire parce que leur prolonga- « tion amènerait à la fin la ruine du Gouvernement repré- « sentatif et la chute de tout ce qui existe ».
« C'est dans la crainte de ce funeste résultat, ajoute-t-il, « c'est parce que nous voulons la Charte, c'est parce que nous « ne voulons jamais la séparer de son auguste auteur et de « la dynastie dont il est le chef, que nous attaquons avec « chaleur tout ce qui peut ébranler sa stabilité ; c'est pource quoi nous demandons hautement l'abolition de tout ce qui
LKS ATTAOUES CONTRE LA CHAF^TE S7
« n'est pas conforme à la Charte, de tout ce qui blesse son « esprit, de tout ce qui peut en retarder l'heureuse influence. (( Intimement persuadés que le pouvoir suprême a autant « besoin d'être contenu qu'encouragé, dussions-nous lui dc- (( plaire en relevant ses erreurs, notre justification est dans (( un seul mot, nous voulons le conserver (1)... » Telle est la manière loyale dont il comprend l'exécution du mandat qu'il a reçu de ses électeurs.
Malheureusement;, tout le monde parmi les libéraux, ou du moins se disant tels, n'apportait pas ce loyalisme. La conduite d'une partie de la gauche qui, tout en combattant le Gouvernement à la tribune, se mêlait aux conspirations bonaparto-républicaines, servait de prétexte aux partis de droite pour attaquer les tendances libérales du cabinet. Celui-ci était du reste divisé. D'un autre côté les ultra, non contents de s'en prendre à la loi électorale, accusaient ouvcrlement la Charte de conduire la monarchie à sa ruine et parlaient de modifications à y apporter. Or, la Charte, c'était les grandes conquêtes de la Révolution consacrées par la royauté; dès que l'extrême droite prétendait y toucher, la bourgeoisie voyait remettre en question toutes les libertés acquises depuis 1789 et le Gouvernement représentatif luimême. Le spectre du pouvoir absolu, de l'ancien régime, de la domination cléricale, apparaissait à ses yeux derrière les réclamations plus ou moins réelles de ce que l'on appelait le parti des émigrés.
L'agitation sortant du Parlement gagnait le pays. Les bruits les plus étranges étaient mis en circulation. M. de Villèle écrivait : « Il s'agit d'arriver à un ministère Talleyrand qui, « n'ayant aucune influence dans la Chambre, serait dans la « nécessité de faire un coup d'État, au risque des suites. On « casserait la Chambre, on suspendrait par ordonnance la (( liberté individuelle et la liberté de la presse, sauf à faire « approuver ces mesures par la Chambre future ou à ne pas
(1) Discours du 21 mai d819.
« en convoquer si l'on croyait pouvoir s'en passer. » D'autres prétendaient que les souverains dont les ministres dirigeants s'étaient réunis en congrès à Carlsbad pour régler les affaires d'Allemagne après le meurtre de Kolzbue, exigeaient du Gouvernement royal un changement complet de système et la modification do la loi d'élections. Racontars de salons, paroles irréfléchies de quelques royalistes plus ardents et convaincus qu'habiles. Le Roi Louis XVIII avait donné la Cliartedans la plénitude de son droit, il entendait la maintenir et nul devant lui n'eût osé parler d'y rien changer. D'un autre côté c'eût été bien mal connaître les Bourbons et leur orgueil de race que d'admettre un seul instant que le Roi de France se serait incliné devant les exigences des souverains étrangers. Charles Xen donnera une preuve éclatante lors des discussions avec l'Angleterre à propos de la conquête d'Alger.
Mais lorsque la classe moyenne qui détenait pour la première fois le pouvoir politique voyait les mesures prises dans toute l'Europe centrale contre le libéralisme, lorsqu'elle entendait en France menacer chaque jour les conquêtes assurées par la Charte, elle avait le droit de se montrer inquiète pour la liberté.
Les élections pour le renouvellement de la troisième série sortante de la Chambre furent un succès pour l'opposition, elle obtint trente-cinq sièges, le centre quinze, la droite quatre. Les ultra avaient voté pour les candidats de gauche en haine du ministère. « Plutôt des ultra, plutôt des Jacobins que des ministériels, criaient les deux camps. » Mais le fait saillant de ces élections fut la nomination, par le département de risère, de l'abbé Grégoire; elle eut des conséquences désastreuses pour la liberté, et la gauche commit une grosse faute en choisissant pour candidat un personnage aussi désagréable à la famille royale.
Le conventionnel Grégoire ne fut élu que grâce à l'appoint des voix de droite, mais cela n'excuse en rien la maladresse de l'opposition libérale, maladresse dont elle comprit rapidement toute la portée et qu'elle essaya mais en vain de