ACQUISITION DU PALAIS BOURBON
sait pas résister aux mauvais jours. Les embarras financiers annonçaient la fin du succès de M. de V^illèle.
La discussion du projet de loi portant ouverlure d'un crédit de o. 250. 000 fr. pour l'acquisition de la salle du Palais- Bourbon, où se tenaient les séances de la Chambre, mit de nouveau les deux adversaires en présence. Casimir Périer demandant oii l'on prendraitles fonds nécessaires, la lutte se rouvrit plus âpre et plus vive entre M. de Villèle et lui sur la situation financière et politique du pays.
... « Nous avions été d'avis, disait Périer, de faire cette « acquisition à une époque oii le ministre des Finances vint « nous présenter un tableau brillant de notre situation finan- « cière. Aujourd'hui que ces illusions se sont évanouies, de (( l'aveu même de M. le président du conseil, il me semble « que nous devons modifier notre opinion et notre vote. Je « le répète :oià prendra-t-on ces cinq millions ?
« Est-ce une dépense ordinaire ou une dépense extraordi- « naire ? Si c'est une dépense ordinaire, le budget de 1827 « ne peut y faire face; si c'est une dépense extraordinaire, « est-il dans les convenances que nous employions notre « crédit dans une affaire qui nous est en quelque sorte per- « sonnelle? En continuant le bail, nous éviterions l'inconvé- « nient d'une dépense que ne nous aurait pas, sans doute, « proposée M. le ministre de l'Intérieur, s'il avait eu sur « notre position financière, des données aussi positives que « M. le ministre des Finances... n(3Iouveme?it à gauche.)
M. de Villèle répondit que le crédit pouvait être imputé sur l'excédent de l'exercice 1826; puis, élargissant le débat, il traça de notre situation financière un tableau qui la présentait sous un tout autre jour que celui montré par Périer dans le discours que nous venons de citer. M. de Villèle cherchait à rendre la confiance à sa majorité et à effacer la fâcheuse impression produite par les révélations que lui-même avait été obligé de faire.
Casimir Périer n'hésita pas à suivre le président du conseil sur le terrain oii il lui, avait plu de transporter la question.
« Messieurs, dit-il, il est bien étonnant, quand nous ve-
« nons à cette tribune parler d'aiïaires d'un intérêt {général, « qu'au lieu de nous répondre on veuille toujours lancer <( contre nous des accusations. (Légère rumeur au centre.^ « Oui, messieurs, M. le président du conseil, qui descend « de cette tribune, ne vient-il pas de dire que l'on cherchait « à inquiéter le pays, en exagérant des embarras momen- « tanés ? N'est-il pas évident que, directement ou indirecte- « ment, M. le ministre des Finances voulait, par ces paroles, (( jeter de la défaveur sur ceux qui ont signalé dans la dis- « cussion du budget l'état réel de nos finances? Et même « ne puis-je pas dire que ces reproches s'adressaient direc- « tement à l'orateur auquel il répondait. Ce n'est pas ainsi (( qu'on discute les affaires d'un pays; mais c'est ainsi qu'on « détourne la discussion de sonvéritable point... » Périer démontre chiffres en main qu'il n'y aura pas d'excédent sur l'exercice 1826 et encore moins sur celui de 1827.
« Vous ne pourrez même pas, ajoute-t-il, faire face aux « dépenses ordinaires de 1827. Oij prendrez- vous donc, je le « répète, les 5 miUions pour l'acquisition du Palais-Bourbon, « puisque vous ne pourrez pas payer les dépenses ordinaires « et les suppléments de crédits de 1827?
M. LE MINISTRE DES FINANCES. — « Votrc erreur est de pré- « tendre que nous avons basé le budget de 1827 sur les re- « cettes de 1826.
M. Casimir Périer. — « Je ne commets point d'erreur. Je « prie la Chambre de bien remarquer qu'on voudrait, selon « l'usage, faire croire que je me trompe sur un point, afin « d'en induire que j'erre sur tous les autres. Je sais très « bien que vous avez établi le budget de 1827 sur les recettes « de 1825; mais ce n'est pas là la question. J'ai prouvé que a vous arriverez à la fin de 1827 sans avoir l'excédent de « 19 millions annoncé par M. le ministre des Finances, et « que, par conséquent, vous ne pourriez pas prendre sur cet « excédent les 5 millions demandés.
« Si la Chambre juge convenable de faire, malgré tout, H cette dépense, elle en est la maîtresse; mais elle doit être
REPONSE A M. DE VILLELE 445
« bien avertie que la somme devra être prise, non pas sur « les ressources ordinaires, mais sur le crédit. C'est main- « tenant à vous, messieurs, de voir si vous pouvez faire une « acquisition qui vous est personnelle, lorsque tous les ser- (( vices sont en souffrance et que les recettes se détériorent « chaque jour.
« Et ici qu'il me soit permis de répondre encore quelques « mots à M. le ministre des^Finances sur une question plus (( générale. Non, ce n'est pas la situation de nos finances « qui inspire de l'inquiétude. Ce qui nous inquiète et nous « alarme, c'est l'administration elle-même, c'est la manière « dont le pays est gouverné. (Murmures.)
« Au moment de terminer cette session, nous appellerons « l'attention de la Chambre et de la France sur une situation « intérieure qui devient chaque jour plus déplorable. M. le (( président du conseil est venu à cette tribune, en se tar- (( guant de la prospérité du pays, prodiguer des éloges à son « administration ; mais cette prospérité, qui ne lui apparte- « nait pas, a disparu. C'est là la critique la plus forte et la « plus vraie de son système de gouvernement. L'état de la « France accuse hautement ses actes et sa conduite. Telle « est la décadence de notre commerce, de nos manufactures, « de nos ateliers en tous genres, que l'année 1827, ouverte u sous de si tristes auspices,, finira d'une manière fâcheuse, « si l'on n'y porte bientôt remède. Dieu veuille qu'il en soit (( autrement 1 Car je ne dis pas cela pour alarmer le pays. (Murmures.)
Plusieurs voix. — « Que faites-vous donc ?
M. Laffitte, de sa place. — « Ce sont des faits.
M. Casimir Përier. — « Répondez-nous à cette tribune et « n'accusez pas nos intentions lorsque nous venons y remplir « consciencieusement notre devoir. (Agitation.)
« Je dis que notre situation commerciale devient de plus « en plus fâcheuse, et que, si cela continue, je ne sais com- (( ment on pourra réparer tant de maux si l'on tarde plus « longtemps à on détruire la cause. Oui, tout le monde en
« France est dans l'inquiétude sur notre avenir, au milieu « de cette lutte entre le ministère et le pays; oui, de quelque « opinion que l'on soit dans cette r.hambre, que l'on vole « pour ou contre le ministère, on voit avec efiroi flotter nos « destinées à l'aventure. La France ressemble à un bâtiment « à la cape, battu par la tempête, sans qu'on puisse dire s'il « arrivera au port ou s'il ira périr sur les écueils. {Approùation à gauche.)
« A qui la faute, si ce n'est à une administration qui com- « promet toutes les questions au lieu de les résoudre, qui « nous annonce des excédents et quinze jours après des défi- « cits? Ne sommes-nous pas en droit de lui dire : Si vous « vous trompez sur les cliiffres, si vous chercbez à nous égac( rer sur les choses les plus positives, quelle confiance mé- « ritez-vous pour la direction morale et politique du pays?)>
Casimir Périer descendit de la tribune au milieu de la plus vive agitation. M. de Villèle répondit, mais il ne sut pas garder son sang-froid habituel et se laissa entraîner à des attaques personnelles qui obligèrent son adversaire àréclamer de nouveau la parole.
« 31. le ministre des Finances, en me répondant, a parlé do « déclamation; il a dit qu'on devait s'abstenir d'avancer des « faits qu'on ne pourrait préciser, et qu'on n'appuyait que sur « de vagues allégations. Je vous demande un moment d'at- « tention pour vous montrer que c'est d'après des chifTres « positifs, d'après les chifires et les paroles de M. le ministre « des Finances lui-même, que j'ai précisé la question.
« J'ai demandé au ministre : Où prendrez-vous les cinq « millions nécessaires pour l'acquisition du Palais-Bourbon ? (( On m'a répondu : Sur l'excédent des recettes de 1826. A « cela j'ai répliqué : Si je raisonne par analogie, vous ne les « aurez pas attendus que ces cinq millions disparaîtront dans « les comptes définitifs, comme jusqu'à présent nous avons « vu disparaître presque tous les excédents de recettes lors- « que les comptes ont été définitivement arrêtés.
« Gomment M. le ministre des Finances peut-il aligner les
« dépenses de 1827, même avecles recettes de 1825, puisque, « d'après le tableau comparatif qui nous a été soumis, nous « avons déjà sur les produits du premier trimestre une dimi- « nution de 2.500.000 fr. relativement à ceux de 1825. Ce « sont là les calculs de votre commission elle-même, et c'est « une observation à laquelle M. le ministre n'a pas répondu. « D'après les calculs de la commission, il résulte qu'il y a un « déficit dans nos finances; et cette question est bien certainece ment une de celles qu'on doit éclaircir à la tribune, et qu'on « peut examiner sans être accusé de faire des déclamations. « La Chambre prendra, sur les observations que j'ai présen- « tées, le parti qui lui conviendera; mais il était de mon de- (( voir de les lui soumettre.
« Eh quoil messieurs, faudra-t-il sans cesse vous rappeler « que c'est le premier février qu'on vous a présenté le budget ; « que le 18 avril encore on vous entretenait de notre pros- « périté financière, et que, quinze jours après, on a été obligé « de venir vous dire qu'on était tombé dans l'erreur sur tous « les points? Et c'est quand nous vous citons ces faits incon- « testables que vous venez nous accuser de nous livrer à des a déclamations sur votre administration I Répondez-nous, « si vous le pouvez, par des chiffres, par des raisons, par « des faits concluants comme ceux que nous alléguons contre « vous.
« Vous dites qu'on doit se défier de nous ; que nous n'avan- {( çonsque des allégations hasardées sur les résultats de votre « administration ; mais, à mon tour, je pourrais dire que « nous devons nous défier de ceux qui veulent nous faire « croire à une prospérité imaginaire, et je dirai, en me ser- « vant des expressions de M. de Corbière : Malheureuse « France! n'écoute pas ceux qui veulent te faire illusion sur « tes prétendues richesses! Malheureuse France! méfie-toi « de ceux qui cherchent à t'égarer par de trompeuses paroles, « à détourner ton attention en te parlant d'apparentes pros- « péri tés, et qui ne veulent au fond que te frapper au cœurj « en détruisant ou en corrompant Les institutions. »
Le projet de loi qui avait été la cause de cette nouvelle discussion fut adopté à une grosse majorité. Cette séance du 28 mai est la dernière dans laquelle Casimir Périer se mesure avec M. de Villèle. La session fut close le 22 juin, et lors de l'ouverture de la session de 1828 le ministre ne sera plus au pouvoir.