‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 134 sur 158 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ordonnance du 5 novembre t828. — M. de Villèle et le sous-préfet de St- Denis. — Lettre sur la candidature Berlin de Vaux. — Double élection de Périer. — Troubles à Paris. — Ministère du 4 janvier 1828. — Nouvelle attitude de Périer. — Ouverture de la session de 1828. — A propos de l'élection de M. Çreuzé (Vienne). — Ordre légal, justice administrative. Réponse à M. de la Bourdonnaye. — Périer candidat à la présidence, son option. — A propos des abus de la période électorale. — A propos de la démission de M. Mounier-Buisson. — Défend la pétition des électeurs du Nord. — Sur une demande de crédits. — Contre les lois de confiance. — Voyage du Roi dans l'Est. — Périer décoré. — Rapprochement avec la cour. — Toast de Périer au banquet des électeurs. — Session de 1829.

— Discours sur le traité avec l'Espagne. — Amendement sur le même sujet. — Le ministère Martignac et les Constitutionnels. — Bruits de modifications ministérielles. — Le roi et M. de Mortemart. — Ordonnance sur les Jésuites. — Le Dauphin et l'élection du général Clausel. — Nomination de M. de Damas. — La loi départementale. — Projet du cabinet Villèle-Casimir Périer, — Ministère de Polignac. — Article des Débats.

— M. de Bourmont. — Association pour le refus de l'impôt. — Casimir Périer désigné comme candidat à la présidence. — Les 221. — Dissolution de la Chambre. — Casimir Périer réélu à Troyes.

Bien qu'il ait été soutenu par une majorité assez forte, le ministère de Yillèle sortait considérablement amoindri de la session de 1827. Si, à ne considérer que les cliiffres des scrutins, sa force paraissait encore suffisante, son influence morale était détruite et chacun escomptait sa mort. Si nous écrivions l'histoire de la Restauration, il nous serait facile de mettre en lumière les fautes commises par les différents partis ; mais cela nous entraînerait beaucoup trop loin et nous devons nous borner à enregistrer les faits qui se rattachent directement au sujet de cette étude.

Se rendant compte de la difficulté de la situation, le cabinet crut qu'il était encore assez puissant pour obtenir du pays légal une approbation de sa politique. En même temps il résolut de briser la majorité libérale de la Chambre des

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pairs qui avait mis en échec tous ses projets de réaction.

Le 5 novembre 1827, trois ordonnances furent signées par le Roi. La première dissolvait la Cliambre des députes et convoquait les collèges électoraux pour le 17 et le 24 novembre. La seconde conférait la pairie à soixante-seize nouveaux membres pris en grande partie dans la majorité ministérielle du Palais Bourbon. La troisième, en supprimant la censure, rendait à la presse, pour la période électorale, la liberté que lui avait enlevée une ordonnance publiée deux jours après la clôture de la dernière session (24 juin 1827). M. de Villèle donnait au corps électoral dix jours pour se préparer à l'élection des députés.

Mais ce qui exaspéra le plus l'opinion ce fut la nomination d'une « fournée w aussi nombreuse à la Chambre des pairs. La résistance opposée par cette assemblée aux projets présentés par le ministère, sous la pression du parti ultra, avait rendu la pairie très populaire et les esprits furent outrés du coup de force qui devait brusquement changer la majorité. Les choix n'étaient pas lieureux ; pour beaucoup on avait tenu plus compte de la docilité que du talent. L'opposition reprocha au ministère d'avoir avili la pairie. D'aucuns allaient jusqu'à contester au Roi le droit de faire une promotion aussi nombreuse. L'opinion libérale se souviendra en 1830 des protestations soulevées par l'ordonnance du 5 novembre 1827.

M. de Villèle ne se doutait pas de l'influence que la violence faite à la Chambre des pairs allait avoir sur les élections. L'anecdote suivante en fait foi :

(( Le président du conseil descendant l'escalier du minis- « tèredela Marine rencontra le sous-préfet de Saint-Denis « qui le montait : — Hé bien, Monsieur le sous-préfet, vous (( répondez de votre élection. — Non. Monseigneur. — Com- « ment, vous avez dit à M. de Corbière que vous étiez « sûr. — Oui, Monseigneur, mais c'était avant la nomina- « tion des pairs. — Allons donc, mon ami, vous vous moquez « de moi, qu'est-ce qu'une création de pairs peut faire à vos « marchands de gadoue'^ k^ÇiL une bonne élection; c'est

CANDIDATURE BERTIN DE VAUX 4ol

« toujours la faute de l'administration quand elles sont niau- « vaises, souvenez-vous-en (1)! ).« La dernière phrase de M. de Yillèle était sa propre condamnation.

En accordant un délai aussi notoirement insuffisant, le ministère avait espéré surprendre le parti libéral sans organisation. Il s'était trompé. Partout et instantanément pour ainsi dire des comités furent créés pour éviter le retour des manœuvres employées par M. de Villèle en 1824. La fameuse société : Aide-toi, le ciel t'aidera, date de cette époque. Le parti libéral fit preuve d'une grande discipline, tous grands ou petits s'inclinèrent devant les décisions des chefs, aucune compétition personnelle ne vint compromettre la lutte contre le ministère.

Les lettres suivantes montrent quelle était l'union des libéraux :

« A monsieur Benoist, avoué à Versailles.

« Monsieur,

(( Votre dévouement si connu ànos institutions nous donne le courage de réclamer de vous un sacrifice qui dans le premier moment pourra vous paraître pénible, mais dont vous ne tarderez pas à recevoir le prix. Vous avez déjà pressenti que nous voulons vous parler de votre candidature dans l'arrondissement de Versailles. Nous ne vous citerons pas de nobles exemples : un homme tel que vous ne doit prendre exemple que de lui-même. Il suffira donc avec vous de parler de l'intérêt public; et nous croyons être dans ce moment les organes fidèles de cet intérêt en vous disant que la nomination de M. Bertin de Vaux est un avantage inappréciable pour le triomphe du parti constitutionnel. [Les services qu'il a rendus, ceux qu'il peut rendre encore, autant par les circonstances qui l'environnent (2) que par ses qualités personnelles, nous en démontrent également l'utilité. Tout ce qui pourrait

(.1) Mémoires inédits.

(2) Bertin de Vaux était, avec son frère Berlin l'aîné, directeur du Journal de.'! Débats .

la compromettre nous paraîtrait un malheur pour le parti de la Monarchie constitutionnelle, auquel vous vous faites gloire d'appartenir.

(( Nous osons vous prier d'ajourner les espérances que vos talents et la considération qui vous environne avaient pu si légitimement vous faire concevoir. L'avenir vous réserve de prochaines, d'éclatantes consolations, et nous serions personnellement heureux de concourir à vous les faire obtenir. Le collège du Département offre des chances.

« Agréez, Monsieur, l'assurance de notre considération la plus distinguée.

« J. Laffitte, Horace Sébastiani, « Casimir Périer.

« Paris, le i3 novembre 1827. 1

« A MM. Laffitte, Périer et Sébastiani.

(( Messieurs,

« Une partie des électeurs de l'arrondissement de Versailles a bien voulu jeter les yeux sur moi, en effet, pour me porter à la Chambre et, je ne veux pas vous le dissimuler, je me trouvais heureux d'être appelé à l'honneur de représenter le pays 011 je suis né; mais je dois me rendre lorsque des hommes tels que vous me parlent d'intérêt public, et je n'hésite pas à faire le sacrifice que vous me demandez.

« J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Benoit.

« Versailles, i/j novembre 1827. »

Le succès des libéraux dépassa toute attente. La défaite du ministère fut complète.

M. Royer-Collard est élu dans sept collèges, plusieurs membres de la gauche dans deux. Casimir Périer obtient, dans le troisième arrumlissemcnt de Paris, 1,100 voix sur

TROrBLES A PARIS 433

1.200 votants. A Troyes, il est élu par 198 voix sur '.V23 votants.

Paris ne donne qu'un nombre de voix insignifiant aux candidats ministériels. L'opposition obtient les huit sièges, avec les plus marquants de ses membres : MM. Dupont de l'Eure, Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant^ de Schonen, Ternaux, Royer-Collard, baron Louis.

Les journées des 19 et 20 novembre furent marquées par des troubles dans les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, la troupe dut faire usage de ses armes et enlever quelques barricades établies par les émeutiers. La police et le parti ultra furent accusés d'avoir organisé ces échauffourées afin d'effrayer l'opinion et d'influencer les élections des collèges de départements qui devaient avoir lieu le 24. Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations ?

Il est certain que le parti qui sortait victorieux de la lutte électorale n'avait aucun intérêt à troublerl'ordre, au contraire. D'un autre côté, les arrestations faites sur le moment ne furent pas maintenues pour la plupart. Il fut constaté que les bandes d'émeutiers appartenaient à la lie de la populace et que pas un seul habitant des quartiers où les troubles s'étaient produits n'y avait pris part. La cour royale, après une instruction laborieuse, ne put prononcer aucune condamnation faute de preuves. Tous ces faits réunis et rapprochés tendraient à démontrer que si non la police directement, du moins les émissaires du parti ultra, sous les yeux d'une police volontairement aveugle, ne furent pas étrangers à celte comédie d'émeutes. C'est là un mystère que l'histoire éclaircira difficilement, à moins de révélations posthumes, et qui prendra place à côté des incendies de 1830. L'historien doit, dans des cas semblables, se bornera énumérerles faits sans conclure, quelle que soit l'opinion que des recherches actives aient pu lui donner à lui-même. On ne saurait mettre à la charge d'un parti des crimes aussi épouvantables sans apporter à l'appui des preuves irréfutables; jusqu'ici elles font absolument défaut. Contentons-nous de constater que tou-

*^^ CASIMIR PERIEH

tes les opinions se sont renvoyé la responsabilité du sang versé sans apporter aucune justilication de leurs accusations.

Le résultat des élections ne permettait pas au cabinet de rester au pouvoir. Dès que l'on sut le Roi disposé à se séparer de son ministère, les compétitions se donnèrent libre cours. Trois combinaisons étaient possibles, ou du moins naturelles. Un cabinet gauche et centre-gauche avec MM. Royer-Collard, Casimir Périer, Sébastiani'; un ministère centre-droit, dont auraient fait partie MM. Pasquier, Mole, etc., quelque chose comme l'ancien ministère Richelieu; ou enfin une administration de droite avec M. de Polignac : cette dernière l'emportait de beaucoup dans le cœur de Charles X.

Le Roi, sous l'influence, dit-on, de M. le Daupiiin, s'arrêta à une combinaison qui ne donnait satisfaction à personne (4 janvier 1828).

M. de Martignac, qui a donné son nom au Cabinet, eut le portefeuille de l'Intérieur,

M. Roy celui des Finances,

M. Portails fut nommé garde des Sceaux,

M. le comte de la Ferronays, ministre des Affaires étrangères.

Le ministère de la Guerre eut pour titulaire M. de Caux, mais en réalité il était dirigé par M. le duc d'Angoulême.

Le commerce et les manufactures fournirent un département spécial qui fut confié à M. de Saint-Criq.

M. de Chabrol reste à la Marine, ainsi que M. de Frayssinous aux Affaires ecclésiastiques, mais sans l'instruction publique, qui est confiée, par ordonnance du 10 février, à M. de Vatimesnil.

Le 3 mars, devant l'attitude de la Chambre, \IM. de Frayssinous et de Chabrol sont obligés de se retirer. Le portefeuille de la marine est alors donné à M. Hyde de Neuville.

Le ministère de Martignac, bien qu'il ne répondît peutêtre pas à ce que l'opinion libérale attendait, était cependant une satisfaction donnée à l'opposition. Les libéraux se mon-

NOUVELLE ATTITUDE DE PERIER 45o

trrrent pou contents et l'accueil fait à la nouvelle administration fut assez froid; elle n'eut pas une bonne presse. Faut-il, comme on l'a dit, rechercher la cause des fautes commises alors dans les ambitions personnelles déçues? L'opposition constitutionnelle ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre que l'administration de M. de Marlignac était la dernière limite à laquelle arriverait Charles X. Déjà M""^ la duchesse d'Angoulême avait dit au Roi : « Eh abandonnant M. de Yillèle, vous descendez la première marche do votre Trône (i). »

Casimir Périer a une attitude toute différente. Satisfait de voir appliquer les principes qu'il a soutenus dans sa lutte contre M. de Yillèle, il s'inquiète peu de savoir si sa personne est chargée de les mettre en pratique. Il a combattu pour le triomphe des idées libérales et non par ambition. Il cesse de faire de l'opposition et défend le ministère contre des attaques iiijustihées. Son nom a plusieurs fois été prononcé autour du Trône, on en prendra prétexte pour attaquer sa nouvelle attitude et l'accuser de convoitise ministérielle; calomnie. Tout autres sont les causes du changement qui s'opère en lui. Peutêtre les longues veilles causées par un état de santé qui le tiendra presque constamment éloigné de la tribune pendant les années 1828 et 1829 furent-elles hantées de pressentiments sur l'avenir? Est-ce pendant les nuits d'insomnies qu'il a adopté une nouvelle ligne de conduite? Toujours est-il que l'homme d'opposition disparaît complètement, sans cependant laisser voir encore l'homme de gouvernement qui a arraché à Royer-Collard ce témoignage d'admiration : « Il « avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités (( et la moins contestée : un caractère énergique jusqu'à c( l'héroïsme avec un esprit doué de ces instincts merveilleux « qui sont comme la partie divine de l'art de gouverner. La « Providence l'avait marqué de ce double signe; par là, il « lui fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps, rt quand son heure serait venue. »

(1) Mémoires de Guizot, I, p. 289.

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