‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 144 sur 158 · BRUITS DE MODIFICATION MINISTERIELLE · texte numérisé non relu

BRUITS DE MODIFICATION MINISTERIELLE

tant, une présidence à Dupont de l'Eure, la pairie à MM. de Lameth, de Lafayette, Laffîtte etTernaux : jusqu'oii les choses furent-elles engagées ? Est-ce, comme on l'a dit, l'aversion du Roi pour le général Sébastiani et le refus de Casimir Périer de se séparer de celui-ci qui firent avorter cette combinaison? La cause de l'échec des négociations n'est pas encore bien connue ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'à dater de ce moment le centre gauche refusa son concours au cabinet Martignac; il y a lieu de croire que le ministre rencontra des exigences qu'il ne put ou ne voulut satisfaire. Prétentions exagérées d'un côté, mauvais vouloir de la part du Roi, telles furent les causes qui rejetèrent les hommes du centre gauche dans l'opposition systématique. Le général Sébastiani, rapporteur de la loi départementale, défendit la demande d'inversion dans l'ordre de la discussion qui fut le premier échec du ministère.

«... Le centre gauche, entraîné par ses engagements, « écrit le rédacteur de VAîinuaire historique pour 1829, « trompé par des malentendus, ou piqué par des résistances « dont le secret n'était pas bien compris, n'osa se livrer au « ministère.

« De là cette défiance réciproque, cet esprit pointilleux, « cette irascibilité dans les débats, cette incertitude et cette (( variabilité dans le vote des partis qui s'est fait sentir après « le retrait des deux fameux projets jusqu'à la fin de la ses- « sion... Les ministres qui venaient de perdre la majorité qui rt seule pouvait les mettre en état de résister aux influences « de la Cour, réduits à faire des protestations libérales à la « tribune et à défendre les mesures qui leur étaient impo- « sées au conseil, furent dès lors, malgré tout leur talent, rt dans l'impuissance réelle de remplir leur mission... »

Les libéraux ne comprirent qu'en voyant les successeurs choisis par le Roi à M. de Martignac et à ses collègues combien ceux-ci avaient eu à lutter pour se maintenir au pouvoir et avec eux les libertés garanties par la Charte. La mauvaise volonté de Charles X, dontM.de Martignac ne voulut jamais

se rendre compte, était évidente : « Lorsque M. de la Fer- « ronnays fut obligé, pour cause de santé, de quitter le minis- <( 1ère des Affaires étrangères, entre autres combinaisons, le (( Roi lit appeler M. le duc de Mortemart : « Eh bien! lui ditce il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux ? » M. de « Mortemart déclina ses raisons toutes personnelles. Le « Roi les combattit très faiblement, comme on débite une « leçon, puis il ajouta : « Au fond, je n'en suis pas fâché, vous (( avez raison, il vaut mieux ne pas vous associer à ces u gens-là (1). »

Les ordonnances de 1828 sur les jésuites avaient été une des principales causes de l'éloignement du Roi pour son ministre. Charles X ne consentit à les signer qu'après les avoir soumises à ses directeurs spirituels ; il les garda 15 jours. Les chefs des jésuites préférèrent à une résistance dans laquelle ils sentaient bien qu'ils seraient brisés, une soumission momentanée, sûrs qu'ils étaient de retrouver l'assistance du Roi lorsque le temps le permettrait. Il est assez difficile de définir la situation personnelle du Roi visà-vis du « parti prêtre» comme l'on disait alors. « Ce qui « paraît à peu près positif, c'est qu'il s'était fait affilier « à la société de Jésus et reconnaissait des directeurs spi- « rituels auxquels il obéissait dans les affaires tempo- « relies (2).

« Un jour, à la Chambre des pairs, M. de Martignac avait « répondu à une violente attaque d'un pair congréganiste et « défendu les ordonnances de juin. Le soir, le Roi le reçut « fort bien et le félicita sur son éloquence, le lendemain l'hu- « meur du Prince était changée, il reprocha à M. de Marti- « gnacd' avoir pris la parole et d'avoir parlé des ordonnances : « D'abord, voyez-vous, monsieur de Martignac, ils ne vous « le pardonneront jamais, tenez cela pour certain. — Quoi, « Sire. — Oh! je m'entends, bonjour Martignac, » — et le mi-

(1; Mémoires inédits.

(2) Mémoires inédits.

ELECTION' Dr GENi:KAL CLAUSEL 481

« iiislre ainsi congodié fut obligé de se retirer sans vouloir « comprendre que sa perte était jurée (1). »

Lors duvoyage on Alsace, danstous les discours on félicitait le Prince des ordonnances contre les jésuites. « M. de Martignac le faisait remarquer chaque fois ; le Roi en prit un peu plus de dégoût de son ministre (1). »

Tous ces incidents montrent quelle était la situation de M. de Martignac et de ses collègues ; ils ne se soutenaient ({ue par l'appui de la majorité. Si celle-ci venait à leur man- (juer, le prétexte était tout trouvé pour la Congrégation; elle pouvait agir auprès du Roi, qui ne demandait qu'à se laisser persuader.

Le Dauphin détestait la Congrégation; il prit une part active aux ordonnances de juin et fut, pendant quelque temps, le plus ferme soutien du cabinet Martignac. Malheureusement un incident de peu d'importance vint rejeter le Prince dans la parti ultra.

Le général Clausel fut élu député par l'arrondissement de Rethel, au mois de mars 1829. Le duc d'Angoulême considéra cette élection comme une injure personnelle faite à sa femme et à lui : il n'avaitjamais pardonné au général l'expulsion de M™*^ la duchesse d'Angoulême de Bordeaux, lors des Cent jours. On sait combien ce ménage était uni et le Dauphin fut outré du résultat de l'élection des Ardennes. «... Depuis cette époque, écrit un contemporain, on ne « retrouvera plus en lui une seule lueur de ce bon sens sur « lequel la France avait fondé des espérances pendant plu- «. sieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de « tout le monde, et l'éducation qu'on donnait à M. le duc « de Bordeaux ameutèrent les passions contre la branche (( aînée et préparèrent la chute qui ne s'effectua en trois jours « que parce que toutes les racines étaient sapées une à une « depuis plusieurs mois... J'insiste, ajoute le même auteur, « sur cette circonstance dont peut-être l'histoire fera peu

(1) Moinoii'cs iuédits. L'auteur déclare tenir ce récitde la bouche iiièiue de M. do Martignac.

482 CASIMIR l'HKIEK

(( d'élat parce que, à mon sens, c'est ce qui a éloigné toutes " les espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de (( part et d'autre (1)... »

La nomination du gouverneur du duc de Bordeaux et la direction donnée à l'éducation de ce jeune prince furent un des grands griefs invoqués par les libéraux contre le ministère. M. le Dauphin ne voulait pas admettre que le cabinet intervînt, disant que le Roi était le maître de la direction à donner à son petit-fils. M. de Martignac soutenait au contraire qu'il s'agissait là d'une question intéressant la France tout entière et non d'une simple affaire de famille. Le Roi promit de ne rien faire sans avertir ses ministres. Il les fit prévenir individuellement à dix heures du soir que la nomination de M. lebaron de Damas paraîtrait le lendemain au J/o;^^V<?^^r. Cette « niche » eut beaucoup de succès dans le parti ultra. A quelqu'un qui la veille parlait à M. de Martignac du choix probable de M. de Damas, le ministre répondit que cela ne se pouvait pas, que le conseil n'y consentirait jamais. Les ministres n'eurent pas le temps de se réunir, aucun n'osa arrêter les presses du Moniteur et la nomination parut. Le ministère eut beau protester, son crédit fut détruit et ne se rétablit jamais, les détails de l'affaire furent connus et chacun comprit qu'il y avait au Château des influences plus puissantes que celle des ministres. M. de Damas était l'homme de la Congrégation.

Pour que le ministère put vivre, obtenir une influence sur l'esprit du Roi et triompher des intrigues de Cour, il eùtfallu qu'il fût soutenu par une majorité décidée et désintéressée. Il n'en était rien, on le vit bien lors de la discussion de la priorité entre les lois municipale et départementale. M. de Martignac fait avertir les libéraux en sous-main de ne pas fournir un prétexte au Roi pour retirer le projet auquel il n'a donné son consentement qu'à contre-cœur. « Nous ne tînmes « compte, écrit le duc de Broglie, ni de l'ordre de bon sens,

(1) Mémoires inédits.

PROJET VILLELE — CASIMIR PERIER i8J

« ni de l'ordre de date, ni de la résistance très significative « du ministère. En vrais gens de parti, nous insistâmes sur « la priorité en faveur do la loi départementale et nous l'ob- « tînmes, grâce au concours de la droite qui riait sous cape, (( en rendant ce bon office ; c'était un second avertisse- « ment (1)... » Mais il n'est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Les libéraux ayant voté la suppression des conseils d'arrondissements, la loi est retirée ; les jours du ministère sont comptés et ceux de la 3Ionarchie aussi.

On a souvent cité les regrets exprimés par le duc de Broglie et M. Guizot au sujet de la conduite tenue par les libéraux. M. de Saint-Marc Girardin écrit dans ses Souveîii?^s : « Le « ministère de M. de Martignac a beaucoup grandi dans l'iiis- « toire. Sa chute en 1829 devant le ministère de la contre- « révolution et la chute de la Restauration en 1830 nous ont « faitcomprendre ce qu'il était: nousnel'avonsconnuqu'après a l'avoir perdu et nous l'avons regretté plus que nous ne « l'avons aimé... C'a été le tort du parti libéral, en 1828 a et 1829, de ne donner à M. de Martignac qu'un appui défiant « et réservé... Ce ministère nous épargnait une révolution « à faire (2). » Il est juste d'ajouter que , malgré tout son talent, M. de Martignac n'était pas l'homme de la situation; pour discipliner l'opposition et résister aux empiétements de la Couronne, il eût fallu l'âpre énergie de Casimir Périer. Sa volonté de fer eût probablement réussi là oii la douceur et le charme de M. de Martignac ont échoué.

Quelques esprits clairvoyants avaient deviné la force que l'énergie et le talent de Casimir Périer pouvaient apporter à la royauté, et au moment même de la chute du ministère Martignac des tentatives furent faites pour arriver à la constitution d'un cabinet centre droit et centre gauche. Mais il est probable que le Roi, qui avait son idée fixe, ne prêta jamais un concours efficace à cette combinaison dont M. de Villèle était l'instigateur.

(1) Souvenirs du duc de Broglie.

(2) SdiiiL-Marc Girardin, Souvenirs d'un Journaliste.

48'i CASI.MIK i'i;i\ii:i\

<( Élevé à In pairie en 1828, après la chute de son ministère, cf M. (le Villèle y trouvait, avec la récompense de ses longs « services monarchiques, son afîranchissement de la domina- « lion du côté droit de la Ghamhrc des députés, dont il avait (( subi l'influence plus souvent qu'il ne lui avait imposé la « sienne. Plus modéré que la politique même qu'il pratiquait, rt M. de Yillèle avait plus d'une fois déploré, tout en y cédant, « les exigences du parti ultra-royaUsle. Aussi après la chute (( du ministère Martignac, il fut de ceux qui firent les plus « grands efforts pour détourner le roi Charles X de la forma- <( tion d'un ministère Polignac, dont il connaissait mieux que « personne la signification fatale. Il eut alors l'idée hardie, « mais salutaire, de former un cabinet oii seraientreprésentées " les nuances les plus modérées de la gauche en même temps « que celles de la droite; ce cabinet se serait formé sous sa v( présidence, qui lui semblait suffire à donner au Roi toutes « les garanties nécessaires. C'était dans sa pensée la conti- (( nuation du ministère Martignac sur une base plus large.

(( Casimir Périer était pour M. de Yillèle l'élément indis- <( pensable du côté gauche; il n'hésita pas à lui faire des once vertures et chargea M. Berryer de cette négociation déli- (( cate. Casimir Périer ne repoussa pas de prime abord la « combinaison qui lui était offerte, mais il posa immédiatece ment comme condition l'entrée au ministère du général « Sébastiani pour y représenter la gauche avec lui, le maince tien de quelques membres du ministère Martignac et la (( présentation de diverses lois libérales. Ces conditions, (c rapportées à M. de Yillèle, ne rompirent pas les négocia- (( tions, qui n'avaient pas perdu^ paraît-il, toute chance d'ace boutir, lorsque Charles X, qui avait paru hésiterun instant, ce se rejeta tout à coup éperdûment du côté de Polignac et de fc la cour et des funestes arrière-pensées dont on lui promct- <c tait le triomphe. Inutile tentative qui fait du moins honneur « à la raison et au dévouement éclairé de M. de Yillèle, en ce même temps qu'à la profonde estime qu'inspirait dans ce Casimir Périer un libéralisme qui pouvait exiger des satis-

MIMSTKRE DE POLICXAf: '180

« factions dans l'intérêt de ses principes, mais qui était '( incapable de traliir la confiance (|u'on aurait placée en « lui (1) !.... »

M. de Polignac, lui-même, eut un moment la velléité de former un ministère centre-droit centre-gauche; on ne s'explique pas bien quel pouvait être son but et c'est une preuve de plus de la légèreté de son esprit et de son caractère. Des pourparlers furent, dit-on, engagés dans ce sens, ils n'aboutirent pas, le nom seul de M. de Polignac devant éloigner tout esprit libéral.

Le Monitinir du 9 août publia les ordonnances datées du 8 et portant constitution d'un nouveau ministère:

Affaires étrangères. — Prince de Polignac.

Justice. — M. Courvoisier.

Guerre. — Comte de Bourmont.

Marine. — Vice-amiral deRigny.

Intérieur. — Comte de la Bourdonnaye.

Affaires ecclésiastiques et Instruction publique . — Baron de Monlbel.

Finances. — M. de Chabrol.

Il n'entre point dans notre sujet de raconter l'histoire trop célèbrement néfaste du ministère Polignac; les détails en sont connus. Le rôle de Casimir Périer paraît avoir été fort effacé pendant ces tristes jours, il a suivi la majorité sans cependant se mettre en avant. Il pense que tôt ou tard le Roi devra revenir à des hommes plus en accord avec l'esprit de la majorité du pays, il est un de ceux-là et se réserve pour sauver h'i Monarchie, s'il en est encore temps.

On sait par quel formidable mouvement d'opposition fut accueillie ha nouvelle administration non seulement dans le parti libéral, mais dans la nation tout entière.

« Vont-ils, disaient les Débats en parlant des ministres, ((■ déchirer cette Charte qui fait l'immortalité de Louis XVIII a et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien !

(1) M. de Monlalivet. — Politique conscrvalrice de Casiiuir Périer. TîefMe des Deux-Mondes, 15 mai 1874.

CASIMIIl PERIER

<( La Charte a mainlonant une aninritc coniro laquelle vien- (( (Iraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple « paie un milliard à la loi : il ne paierait pas deux millions « aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales a naîtrait un Hampdenpour les briser. Hampden ! faut-il en- « core que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre. « Malheureuse France ! Malheureux Roi (1) ! » Et quelques jours aprèsle même journal s écriait : « Coblentz, Waterloo, rt 1815, voilà les trois principes, voilà les trois personnages « du ministère... Prenez, tordez ce ministère, il ne dégoutte (( qu'hunnliation, malheurs et dangers. »

Poursuivi, M. Bertin fut condamné en première instance à 6 mois de prison et 600 francs d'amende, mais il fut acquitté au mois de décembre par la Cour d'appel.

L'amiral de Rigny, « qui avait été engagé dans cette bagarre sans avoir été consulté, refusa l'honneur qu'on voulait lui faire ». Ce fut du moins l'explication donnée par ses amis ou mieux par ceux de son oncle. Vaulabelle.dans son Histoire de la Restauration, en donne une autre. Voici le passage :... « Cet amiral venait de quitter Paris et dans la prévision de (( la chute du dernier cabinet il avait laissé pour notre re- « présentant à Londres (2), chef probable de la nouvelle ad- « ministration, une lettre oii il lui disait: Que dans le cas oii (( le Roi l' appellerait dans ses conseils il tenait à l'assurer (( cju^il aurait la satisfaction la plus vive à y entrer avec « lui ; M. de Rigny fut nommé. Mais ce choix n'eut aucune " suite : neveu du baron Louis, dont il attendait l'héritage, et « sommé par son oncle de ne pas accepter; ébranlé d'ailleurs « par le soulèvement de l'opinion, M. de Rigny, malgré les « vives instances du Roi qui tenait à compter parmi ses nou- « veaux conseillers un des vainqueurs de Navarin, refusa le (f portefeuille qu'il avait d'abord sollicité (3)... » 11 fut remplacé par le baron d'Haussez (23 août).

(1) N» du 10 août, article de M. Etienne Becquet.

(2) M. de Poiignac, ambassadeur du Roi en Angleterre.

(3) M. de Vaulabelle, t. VII, p. 185.

Page 1