‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 19 sur 158 · TROUBLES A PARIS · texte numérisé non relu

TROUBLES A PARIS

Jurande propriété, mesures contraires à l'esprit de la Charte. Des troubles eurent lieu à Paris, la force armée dut intervenir, il y eut mort d'homme. Le jeune Lallemand fut tué. La jeunesse des écoles manifestait aux cris de : Vive la Charte l Des gardes du corps, habillés en bourgeois et armés de cannes, avaient organisé des contre-manifestations et criaient : Vive le Roi^ ne comprenant pas combien il était dangereux pour la Monarchie d'habituer la population à séparer la Charte du Roi qui l'avait donnée. La sortie de la Chambre était surtout tumultueuse |; acclamés par les uns, menacés par les autres, les députés libéraux se plaisaient peut-être un peu trop à transporter sur la place publique, en la transformant, la suite de la discussion qui venait d'avoir lieu à la tribune et certains n'étaient pas fâchés de ces manifestations, le danger qu'elles pouvaient ofirir pour la cause de la liberté étant amplement compensé à leurs yeux par les mouvements oratoires dont elles leur fournissaient le sujet. La police et la troupe qui dans les premiers moments étaient restées inactives, se contentant de laisser voir leur bienveillance pour ceux des manifestants qui criaient : Vive le Roi, durent, en présence de la tournure plus grave que prenaient les événements, adopter une attitude énergique. La répression, comme toujours, atteignit des spectateurs inoffensifs, des passants, d'où plaintes et cris contre l'autorité. La voiture de Casimir Périer,dans laquelle il se trouvait avec Benjamin Constant, fut arrêtée par une bande déjeunes gens. Les deux députés qui se rendaient à la Chambre, ayant été menacés et insultés sans que la police inquiétât les agresseurs, Benjamin Constant porta la question à la tribune. Tous ces incidents ne faisaient qu'envenimer la discussion de la loi électorale, discussion déjà si ardente par elle-même ; les principaux orateurs de la gauche prirent la parole ; Manuel se distingua par sa violence ; Louis Blanc nous le montre, malade, appuyé contre le marbre de la tribune, le visage couvert de pâleur et appelant les ministres et la majorité : assassins (Ij.

(l) L. Blauc, Histoire de dix ans.

Le désordre de la rue gagnait la Chambre et le président parvenait difficilement à dominer le tumulte. Casimir Périer prit part à ces discussions orageuses; malheureusement, emporté par sa nature ardente, il ne sait pas non plus résister à la surexcitation qui l'entoure et se laisse parfois entraîner à des écarts regrettables. Il signale des actes brutaux dans la répression et surtout attaque la manière dont à cette occasion le Gouvernement se sert de l'arme que la nouvelle loi sur la presse met entre ses mains : « Je croirais faire injure à cette « assemblée, dit-il, si je ne la croyais pas pénétrée d'horreur, « comme tout Paris, en songeant à la manière dont les ci- « toyens sont traités et dont la police et la censure sont « exercées. Certes nous pourrions nous plaindre avec justice « de ce que le Gouvernement, en rendant compte des évéa nements de la journée de samedi, n'a pas daigné consacrer « une seule ligne à l'indignation que doivent inspirer les « outrages exercés contre plusieurs députés ! Comment a-t-il « pu garder le silence sur un fait aussi grave et laisser a ignorer àla France, non pas les dangers réels qui menacent « la représentation nationale, mais l'oppression momenta- « née sous laquelle elle est courbée.

a Des excès horribles ont été commis; je n'en accuse ni la « garde royale ni l'armée ; les coupables sont ceux qui don- « nent des ordres, ou ceux qui ne les font pas exécuter... »

L'orateur cite ensuite des faits : des gens paisibles ont été chargés par la troupe, d'honorables citoyens menacés par des dragons, etc., etc.

Toutes les fois qu'il y aura rassemblement dans la rue et dispersion par la force armée, des plaintes pareilles pourront être portées à la tribune et les oppositions de tout temps n'y manqueront pas. Casimir Périer, ministre, en fera l'expérience.Le Gouvernement a le devoir de maintenir la tranquillité de la rue, et les députés, même lorsqu'ils siègent sur les bancs de l'opposition, doivent y regarder à deux fois avant de dire comme Périer en 1820 et d'autres depuis du haut de la Iribune française : « Au reste, messieurs, j'atteste

(( que ces dragons étaient presque tous dans un état complet « d'ivresse ! » La réprobation doit frapper non les soldats qui défendent la loi, mais les citoyens qui la violent en descendant dans la rue. Il faut citer ces paroles pour les blâmer d'abord et pour montrer ensuite à quels tristes moyens se laissent entraîner même les plus éminents parmi les hommes politiques lorsqu'ils obéissent exclusivement à l'esprit de parti. Puissent-elles apprendre aux hommes qui aspirent à régler les destinées de leur pays qu'ils ne doivent jamais, dans l'opposition, tenir un langage, émettre un vote qu'ils désavoueraient s'ils étaient au pouvoir.

Laissant les faits de répression, Périer attaque ensuite la censure des journaux. Au moins là ne pouvons nous que l'approuver lorsqu'il dit : « Si les journaux ne doivent pas (< exciter les passions, il est nécessaire qu'ils donnent une « connaissance exacte des événements. Or, voici ce que la « censure a refusé de laisser insérer dans /e Constitutionnel (( d'hier soir :

« Il y a eu ce soir de nouveaux rassemblements sur di- « vers points. Au Carrousel, la force armée, en voulant dis- <( perser la foule, a blessé quatre ou cinq personnes.

« Il me semble que si la censure était exercée avec cette (( impartialité que nous promettait M. Siméon, elle aurait dû (( laisser publier un avis salutaire, qui prévenait les citoyens « que s'il y avait des rassemblements ils étaient dissipés à « main armée par les soldats. » Périer donne ensuite lecture d'un article de la Quotidienne qui déclare que la tranquillité a régné à Paris, que des patrouilles ont parcouru la ville sans avoir aucun désordre à réprimer, il reproche au ministre de laisser publier des articles absolument contrai res à la vérité, alors qu'il arrête des avis utiles.

Cependant au milieu de tous ces incidents la gauche luttait pied à pied pour tâcher d'améliorer la loi en discussion. Des amendements transactionnels furent proposés, mais le siège de la majorité était fait. Le ministère lui-même, en la personne de M. de Serre, rentré, depuis peu, d'un voyage à

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Nice iiucossilé par le mauvais étal de sa sauté, combattit un projet de M. de Gourvoisier, qui accordait à la grand*' propriété une représentalion spéciale, mais non le droit de double vote. Alors fut proposé l'amendement (jui devait devenir la loi. 11 créait deux collèges : celui de Département, composé du quart des électeurs, les plus imposés, ayant leur domicile politique dans le département, nommant cent soixante-douze députés; le collèged'Arrondissement, composé conformément à la loi de 1817 et nommant deux cent cinquante-huit députés.

Casimir Périer prit la parole sur cette proposition. Il demande l'avis du Gouvernement. Le début de son discours est une pointe contre le président Ravez, dont la partialité révoltait les membres de l'opposition. Voici cette digression : (< En montant à cette tribune, je ne puis résister au « désir de rendre avant tout hommage àladignité, àl'impar- (( tialité avec laquelle notre honorable collègue M. de Villèle « a présidé hier cette assemblée. Je suis persuadé que mon (( sentiment à cet égard sera partagé par tous mes honorables « amis et qu'il ne sera pas désavoué par ceux de nos hono- (( râbles collègues qui siègent sur d'autres bancs. Gel exem- (( pie pourra prouver, messieurs, qu'avec des Français, « quelle que soit la diversité de leurs opinions, dans cette ({ enceinte comme hors de cette enceinte, on est toujours sûr « de trouver approbation lorsque, dans l'exercice de ses « fonctions, on fait exécuter les lois et les règlements sans « se laisser iniluencer par les passions des partis. »

Gasimir Périer entre alors en plein dans son sujet, il fait l'historique de la loi, montre que la gauche constitutionnelle, bien que placée « dans une forteresse morale hors de toute « atteinte, puisqu'elle est construite sur le terrain de toutes « les libertés nationales », est disposée à faire des concessions a pour récupérer la force matérielle que quelques a voix de majorité lui ont faitperdre » et arriveràune entente. Mais, ajoule-t-il : « Nos adversaires nous ont déjà prouvé a que la manifestation du désir de la conciliation et de la

« paix n'était pas auprès d'eux le plus sûr moyen de parvenir « à ce but ; et puisque le ministère ne veut pas ou plutôt « n'ose pas être lui-même l'organe de propositions concilia- « triées, n'est-ce pas nous dire que, sous ce point de vue, « tout espoir est perdu; et, je le demande, dans une telle « situation, l'alternative est-elle douteuse? Ne vaut-il pas « mieux tomber avec honneur dans cette lutte que de li- « vrer toutes nos institutions à la discrétion de leurs plus « cruels ennemis, avec la certitude qu'ils les sacrifieraient c( toutes, et avec cette différence que nous ne pourrions les « accuser, puisque nous aurions été leurs complices ? Je prie « l'assemblée de me permettre quelques mots de développe- « ments, je ne serai pas long ; ce n'est pas le moment de « faire des phrases . »

Périer peint la situation politique avec une précision, une clarté qui lèvent tous les masques et mettent à jour toutes les intrigues : « Avant le déplorable événement du 13 fé- « vrier (1), le premier projet de loi qui vous a été présenté « n'était au fond qu'une transaction proposée au parti oli- « garchique par un ministère qui ne voulait pas chercher « franchement un appui dans le parti constitutionnel; et on (c a laissé apporter ce projet à la tribune par le président du « ministère d'alors, pour le faire tomber plus sûrement en « l'accusant d'avoir porté atteinte aux principes, sans vouloir (( détruire de fond en comble la loi du 5 février (2). Le mi- « nistre et la transaction ont disparu, d'autres ministres ont « succédé. Plus compacts et mieux disciplinés, par intérêt K ou par conviction, ils ont renoncé au système do transaction (( qui avait perdu leur ancien ami, et ils ont présenté une loi « franchement contre-rév^olutionnaire ; c'est celle que nous « discutons (3). Les nouveaux ministres se sont bientôt

(1) Assassinat de M. le duc de Berry.

(2) M. Decazes avait proposé de faire nommer les électeurs du collège de département par ceux du collège d'Arrondissement en exigeant pour les seconds un cens de mille francs.

(3) Le 17 avril M. Simèon, ministre de l'Intérieur, avait déposé un projet de loi établissant deux collèges. Chaque collège d'Arrondissement choisissait autant de candidats que le département avait de députés à élire. Le collège

« aperçus que le parti (|ui les tolérait oublierait le service « qu'ils lui rendaient pour ne se rappeler que leurs antécé- « dents et les briser comme des instruments nécessaires pour « opérer la contre-révolution, mais indignes de jouir de ses « avantages. Le sentiment de leur propre conservation leur (( a rappelé le danger que courait la France : ils ont voulu « faire un pas rétrograde, mais il n'était plus temps : sem- « blables à ces soldats de je ne sais quelle puissance étran- (( gère qui se battent malgré eux, la baïonnette de leurs ca- (( poraux dans les reins, ils se sont crus perdus en reculant, « tandis qu'ils ne voyaient pas que ce sont leurs ennemis qui (( sont sur leurs derrières, que c'est la France tout entière « qui est rangée devant eux en front de bataille, qui leur « tend les bras, qui les conjure, par notre voix, de ne pas (( tirer sur elle, et qui s'écrie avec nous : a Nous voulons le « Roi et la Charte, nous sommes prêts à vous défendre : (( nous ne vous demandons que de ne pas porter atteinte au (( pacte fondamental que vous avez juré de maintenir en <( montant au pouvoir. » Malheureusement, cet éloquent appel ne fut pas entendu, il ne pouvait pas l'être, les fautes commises par la gauche avec le concours, sinon avoué, du moins tacite, des libéraux, avait rejeté les constitutionnels dans les bras de la droite, il faudra de longues années pour les en arracher, ou mieux pour que les fautes des violents du parti royaliste leur ouvrent les yeux sur les dangers que l'appui qu'ils donnent aux ennemis de toute liberté fait courir au pays. Triste sort réservé aux modérés d'être toujours ballottés entre les extrêmes des divers partis. Ils ne peuvent pas diriger, mais ils donnent la majorité et le pouvoir par leur concours : heureux si, pour prix de cet appui, ils obtiennent que les violents mettent quelque sourdine à leurs projets. Souvent ils sont amenés par la force des événements dont ils se croient toujours les maîtres à prêter une coopération

de Département, comprenaut un cinquième des électeurs pris parmi les plus imposés, nommait les députes parmi les candidats désignés pai' les collèges d'Arrondissement .

sans condition; n'ayant ni le courage de rompre, ni l'énergie d'imposer leur volonté, ils sont entraînés à suivre leurs alliés dans des mesures qu'ils déplorent, c'est ce que l'on nomme aujourd'hui la discipline des partis, l'intérêt supérieur du Gouvernement ou delà France suivant les cas. En 1820. on décorait cela du nom de dévouement au Roi. C'est par dévouement au Roi que les constitutionnels se laissaient conduire dans des voies qui portaient atteinte à l'esprit sinon à la lettre de la Charte, qu'ils restaient sourds aux avertissements, aux appels des Foy et des Périer, dont les prédictions sur les résultats du triste rôle joué par des anciens libéraux comme M. de Serre allaient être justifiées avant si peu de temps. L'histoire dira si, en croyant sauver la Monarchie^ les constitutionnels de droite n'ont pas été les premiers ouvriers de sa chute.

Périer rappelle que ses amis et lui ont voté unanimement pour les amendements de transaction qui ont été présentés : (( C'est la plus éclatante réponse que nous puissions faire à c( nos détracteurs; c'est le gage le plus assuré que nous puis- « sions donner à nos collègues du centre dont on cherche à « égarer l'opinion sur notre compte, en leur persuadant que, rt parce que nous mettons plus de véhémence qu'eux à défen- « dre les principes de la Charte, nous repoussons tout moyen « de paix et d'union et qu'il ne faut voir en nous que des « ennemis du Gouvernement du Roi... »

Il accuse la droite d'exploiter les troubles dont le parti do la contre-révolution est l'auteur pour dominer les ministres, la majorité de la Chambre et empêcher toute transaction : « Le parti ou plutôt, dit-il, la faction qui avait employé avec (( tant de succès les vociférations et la violence pour culbuter « un ministre qui avait osé lui résister, au lieu de lui obéir, « en présentant des transactions; cette faction, dis-je, a cru « à propos de renouveler l'usage de ces moyens pour com- « promettre davantage le ministère qui paraissait hésiter et « intimider les députés fidèles qui n'hésitaient pas; ces « moyens ont réussi, messieurs, du moins pour les ministres;

« aujourd'liiii ils ne tâtonnent plus.. . toute proposition les « effraie; ils ont l'air de s'indigner qu'on ait pu leur supposer « une pareille idée; ils no sont plus maîtres de rien... Si, « en répondant au récit des outrages faits à la représentation « nationale, M. le garde des Sceaux (1) ne trouvait pas une « seule émotion pour plaindre ses collègues, comme l'a dit si a éloquemment notre honorable ami M. Camille Jordan, du a moins le chef suprême de la justice conservait encore quol- « que réserve ; s'il n'avait pas le courage de défendre ses col- « lègues, il avait la pudeur de ne pas les accuser; mais de a vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, l'influence du « parti qui domine se fait déplus en plus sentir, et toutes ses « violences se trouvent aujourd'hui dans la bouche des mia nistres.

a Par respect pour la Chambre et pour l'honneur du Goua vernenient,pour l'amour de la paix publique, je ne rappel- « lerai pas leurs expressions, maisje leur demanderai cepena dant s'ils croient calmer l'effervescence de l'opinion, ras- « surer les Français sur leurs droits et leurs libertés en ré- « pondant de sang-froid aux députés qui sont chargés de les « discuter, croyant pouvoir exiger qu'on réprime ceux qui a les outragent : « Soyez tranquilles, vous n'avez rien à « craindre ; d'ailleurs vous êtes des factieux, » car telle est (( la substance de l'étrange discours que vous avez entendu « hier. »

Périer expose les raisons pour lesquelles ses amis et lui ne peuvent accepter l'amendement; il demande aux ministres de se prononcer et adresse un appel à M. de Serre : « J'en appelle, « dit-il, à tout homme de bonne foi, est-ce dans une sembla- (( ble situation que nous pouvons nous associer à un projet (( de transaction qu'on désavouera demain, comme on a désa- (( voué celui de la veille? Serons-nous accusés par la majore rite de cette assemblée, par la France qui nous écoute, (( d'être trop exigeants en demandant, avant d'appuyer au-

(1) M. de Serre.

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