‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 20 sur 158 · APPEL A M. DE SERRE · texte numérisé non relu

APPEL A M. DE SERRE

f( cune proposition, que les minisires nous déclarent y adhé- H rer? car, au milieu de leurs hésitations, n'ont-ils pas l'air « de dire, dans leurs obscures interpellations à la minorité, « sans songer aux malheurs qui menacent leur pays : mes- « sieurs, sauvez le ministère ou nous perdons la France.

rt Ministres, un pareil langage pouvait-il sortir de votre « bouche! et M. le garde des Sceaux, lui dont le début dans « la carrière publique a été si brillant, lui dont les premières (c paroles, comme ministre, lui préparaient un si noble avère nir et donnaient tant d'espérance aux amis de la liberté et « de leur pays, peut-il associer son caractère et sa responsa- « bilité morale aune telle conduite et ne devrait-il pas plu- « tôt s'écrier avec nous : que le ministère soit compromis, rt mais que la France soit sauvée...! »

A cette véhémente apostrophe, la droite et le centre crient: à l'ordre; sans aller jusque-là, M. de Serre rappelle à l'orateur que les usages de la Chambre interdisent de s'adresser directement à un ministre ou à un député. « Monsieur le « garde des Sceaux, répond Périer avec une noble dignité, « je crois vous avoir fait honneur en m'adressant ainsi à (( vous en particulier... »

(' Ces obscures interpellations à la minorité, » que' relevait Casimir Périer dans le passage de son discours que nous venons de citer, étaient des avertissements que la gauche ne pouvait entendre et que les modérés eux-mêmes ne voulaient pas comprendre. Le ministère semblait dire : a Prenez garde, nous sommes les derniers défenseurs des libertés, nous partis, ce sont les ennemis de la Charte qui prendront le pouvoir. » La question eût-elle été posée avec cette netteté, qui sait s'il ne se fût pas trouvé à gauche une majorité pour répondre : « Soit, de l'excès du mal [naîtra le bien. » Périer n'était pas de ceux-là, mais les tendances réactionnaires du cabinet ne pouvaient lui convenir, il eût voulu ramener les constitutionnels de droite aux idées libérales et grouper autour de la Charte un grand parti national.

11 comprenait bien que le cabinet, prisonnier des ullra de

88 CASIMIR PKRIER

droite, n'ctail arccplo i\uo comme « instrument nécessaire » pour faire voler les mesures de réaction; mais il ne se voyait pas, lui et ses amis les modérés de l'opposition, liés aux violents et servant à couvrir de leur lionorahililé, du loyalisme de leurs critiques, les manoeuvres criminelles et anti-constitutionnelles de certains membres de l'extrême gauche, manœuvres qui effrayaient et à juste titre les amis de la royauté. Ignorés de Périer, ces actes coupables ne l'étaient pas du cabinet. Le député de Paris voyait dans les plaintes du ministère des accusations fausses, des attaques déloyales; le Gouvernement prenait pour une complicité morale, pour une duplicité indigne les protestations de Casimir Périer. Ils ne pouvaient s'entendre, ne parlant pas le même langage, et ces hommes : les Richelieu, les de Serre, les Pasquier, les Périer, les Foy, dont l'union eût assuré l'existence de la Monarchie et le développement de la liberté, étaient contraints à se combattre faute de savoir les uns et les autres se soustraire à l'influence des exaltés de leur parti. Triste spectacle dont notre histoire contemporaine présentera souvent le retour ! Peut-être est-il facile de distribuer à tour de nMe le blâme à chacun et d'établir les responsabilités des diflérents partis; pour nous nous estimons qu'une pensée plus haute doit guider l'écrivain; s'il est obligé de montrer et d'expliquer les fautes commises, ce n'est que dans le but d'éviter que les générations futures tombent dans les mêmes travers. Il faut étudier l'histoire pour y trouver non des armes contre ses adversaires, mais des leçons de conduite pour soi-même. Puisse l'exemple de Casimir Périer et de M. de Serre empêcher dans l'avenir ces luttes pénibles entre les vrais amis de lai ibertô, la France ne pourra qu'y gagner.

Malheureusement, en 1820, les esprits étaient déjà trop aigris pour que des conseils de modération, des appels comme celui de Périer à M. de Serre, pussent amener un résultat ; le fossé se creusait chaque jour davantage entre les libéraux et les modérés de droite. La question sortant des délibérations de la Chambre se posait devant le pays entre l'ancienne

Page 1