DISCOURS DU 10 JUIN
instincts d'homme d'ordre qui dominent chez Périer lui ont fait comprendre combien il s'était trompé. S'il s'en prend encore à la répression, c'est pour lui reprocher de se départir des formes tutélaires prescrites par la loi. Il signale les erreurs qui ont été commises, il cite le cas de M. le duc de Reggio, commandant de la garde nationale, qui, se promenant en habits bourgeois, a dû essuyer une charge de cavalerie ; comme il y a loin de là à ces dragons ivres poursuivant une foule inoffensive jusque derrière les grilles de la rue de Rivoli. Ennemi du désordre, Périer reconnaît qu'il faut réprimer ; il demande seulement de la modération et le respect de la légalité, il pense que la garde nationale est plus apte que toute autre troupe à rétablir l'ordre, sans doute parce qu'elle n'aura pas, pour certains fauteurs de troubles, l'indulgence commandée de la police : on n'oserait pas le lui demander. Mais il faut à tout prix que l'état actuel cesse, il en montre le danger : son instinct du pouvoir l'avertit : derrière les troubles, il a entrevu la guerre civile, aussi quel cri d'alarme il pousse : « Il est temps, messieurs, pour la sécu- « rite de la capitale, du Trône et de la France, de mettre fin à « des désordres qu'une faction anti-nationale a intérêt de pro- <( longer, mais qu'il, serait si facile de réprimer, et qui le « seraient déjà si les mesures nécessaires à la paix publique « étaient ordonnées par une police prudente ou plus capable. « Ministres, le résultat des événements est sous votre res- « ponsabilité.
« Pour l'amour de la Patrie et du Roi, montrez-vous inac- « cessibles aux passions des partis ; parlez seulement au « nom de la loi ; employez de préférence, pour la faire res- « pecter, cette garde nationale à qui nous rendons tous une « éclatante justice. C'est à elle qu'il appartient surtout de « faire cesser l'état de trouble où nous vivons, de prévenir « de nouveaux malheurs et d'éviter enfin le danger qu'il « peut y avoir à développer tous les jours l'appareil de la « force militaire au milieu d'une population immense oii « chacun peut se rappeler qu'il a été soldat. »
92 CASnriR PHRIKR
Celte péroraison souleva une vivo agitation dans l'Asseml)léc. M. (le Serre répliqua, mêlant à son discours des allusions à la conduite de quelques membres de l'extrême gaucho et étendant la responsabilité, par ses insinuations, à l'opposition tout entière. Benjamin Constant ayant voulu répondre au nom de la gauche aux accusations du ministre, la majorité essaya de fermer la discussion. Périer s'y opposa, ses amis et lui ne voulant pas que la question fût déclarée jugée « avant « d'avoir fait entendre à M. le garde des Sceaux que les « citoyens qu'il accuse n'ont jamais été et ne seront jamais « des factieux ». Force fut à la majorité de laisser Benjamin Constant répliquer à M.* de Serre.
L'ordre ayant enfin été rétabli à Paris, il ne resta de ces tristes débats qu'une scission plus profonde entre les modérés des deux camps, scission dont nous aurons bientôt à constater les effets malheureux pour la liberté, la Monarchie et la France.