DECLARATIONS DE PERIER
(( doutes sur ce que nous voulons, sur ce que nous av'ons « voulu et sur ce que nous voudrons toujours. »
C'était là une réponse péremptoire à ceux qui prenaient prétexte des mouvements italiens et de la contagion à éviter, pour réclamer la formation d'un cabinet ultra. Périer ne nie pas qu'il n'ait vu avec plaisir les événements du Piémont, mais il déclare que pour la France l'application loyale de la Charte suffit aux libéraux.
Le ministre des Finances répondit à Périer, et celui-ci, dans une réplique brève et incisive, mit de nouveau en lumière ce fait que, grâce à la liberté de la presse, les négociants étrangers avaient été informés des événements, alors que, par la faute du ministre, on les ignorait on France. Le marché de Paris était par cela seul resté à la merci des fausses nouvelles.
« Quand nous avons, messieurs, dit-il, une diplomatie dont
0 les dépenses s'élèvent à huit millions, nous avons quelque « droit de prétendre être instruits des nouvelles étrangères;
1 et ici particulièrement quand, indépendamment des cour- 8 riers extraordinaires, on avait sur la route qui conduit au a thâtre des événements une ligne télégraphique, nous étions « en droit d'exiger des notions promptes, exactes et positives, n
Puis, revenant sur la question napolitaine, Périer demande au ministre des Finances s'il est vrai que le matin, avant la Bourse, « il ait écrit à M. le syndic des agents de change que (' les Napolitains avaient été battus, et que cette nouvelle « pouvait produire un bon effet sur les fonds publics? » (Très l'ire sensation.)... « Je demande, ajoute-t-il en termi- (( nant, comment nous pouvons nous former une opinion, '( lorsque le Gouvernement nous laisse dans l'incertitude la (( plus complète sur nos rapports avec Naples, lorsque M. le a ministre des Affaires étrangères a eu l'air de nous dire que « nous étions en paix sans vouloir nous expliquer si c'était <( avec le Gouvernement de Naples ou avec le roi de Naples (( qui est hors de ses États... [Voix à droite : Non, non; « nous ne reconnaissons pas de Gouvernement quand le roi
120 CASIMir^ PKRIEK
« légitime est absent.) Mais, messieurs, quels sont donc nos « rapports avec Naplessi le ministre du Roi écrit à la Bourse « comme une bonne nouvelle susceptible de faire monter les <( fonds que les Napolitains ont éprouvé une défaite? »
La lettre du ministre était telle que l'avait indiquée le député de Paris; la discussion continua sur les événements de Naples jusqu'au moment oiî la majorité, sentant que le terrain devenait mauvais pour elle, mit fin à l'incident par le vote de l'ordre du jour.
Les Autrichiens entrèrent à Naples quelques jours plus tard. Le roi Ferdinand abolit la constitution qu'il avait octroyée, rappela les jésuites. Les troupes de l'empereur n'évacueront complètement l'Italie qu'en 1827. En se séparant, le congrès de Laybaeh lança un manifeste contre « les (( fausses doctrines et les criminelles associations qui ont « appelé sur les peuples rebelles le glaive de la justice ». Cette déclaration n'était pas faite pour calmer les esprits en France. L'attitude du ministère devenait de moins en moins nette, aussi Périer pouvait-il dire dans la séance du 28 mai : « Nous voyons le ministère suivre une marche tout à fait « étrange : D'abord, en posant les principes, on dirait qu'il (( cherche à secouer le joug d'une majorité qui l'opprime. « Après avoir en quelque sorte levé l'étendard d'insurrection « contre cette majorité, il se trouve ensuite forcé à faire une « campagne napolitaine {mouvement da?is rassemblée). Au (( moins les Napolitains n'ont cédé qu'à la force, mais le « ministère à qui cédera-t-il ? {Bravos à gauche.)... Nous « avons déjà vu le ministère, ajoutait Casimir Périer (en « répliquant à M. Pasquier qui avait répondu à ses attaques « contre le cabinet), abandonner pied à pied tous les prin- « cipes qu'il avait émis, et au moment oij les membres de i( cette Chambre se disposaient à l'appuyer, ils ont dû être « étonnés de le voir passer dans le camp ennemi. Sans «. doute, il est impossible que le ministère se passe d'une « majorité ; il est impossible aussi que nous suivions ce sys- « tome d'incertitude perpétuelle darrs laquelle nous ne savons
ATTITlDi-: 1)1 PARTI ImMIC.RK 121
« pas ce que le ministère pensait hier, ce qu'il pense aujour- « (i'hui, ce qu'il pensera demain... La majorité fait cent pas (< en avant, le ministère la fait reculer de cinquante, et il (< croit avoir cause gagnée ; mais, en ce résultat, il y a tou- (( jours cinquante pas de fait, et ce n'est pas ainsi qu'on sou- « tient les principes qu'on établit et auxquels on prétend « rester fidèle. Expliquez-vous donc nettement; car cet état (( ne peut durer plus longtemps. «
Cette improvisation, suivie d'une longue et vive agitation, peint avec une grande justesse l'état des esprits; elle fait pressentir par suite dequellelassitudelagauche tombera quelques mois plus tard dans lepiègeque lui aura tendu la droite.
Le cabinet ne savait quel parti prendre. Il se rendait bien compte des mesures contre-révolutionnaires auxquelles les ultra voulaient l'entraîner et il n'osait appuyer la résistance qu'il comptait opposer sur le concours ouvert et franchement accepté des libéraux.
A propos de toutes les questions, le parti émigré, dont la domination s'affirmait chaque jour davantage, soulevait les mômes difficultés ; il prenait plaisir à provoquer les discussions irritantes et à porter les débats sur un terrain qui ne pouvait produire que des froissements plus nombreux entre les membres du cabinet et les orateurs de l'opposition. Casimir Périer brillait au premier rang de ceux-ci; toujours sur la brèche, il ne laissait passer aucune attaque, suivait ses adversaires là où il leur plaisait de le mener, soutenant souvent le ministère et contre lui-même et contre les exigences de ses alliés. Un point tenait particulièrement au cœur des deux partis : les biens nationaux. Cette question brûlante avait le triste privilège de faire perdre le sang-froid aux hommes de gauche comme à ceux de droite. On ne peut s'en étonner lorsque l'on songe à tous les souvenirs irritants et cruels qu'elle éveillait à l'esprit des émigrés et combien elle se liait, dans la pensée des hommes de la gauche constitutionnelle, avec les conquêtes mêmes de la Révolution française.
Péricr disait un jour à la tribune à ce sujet : « Vous nous d accusez sans cesse de ne pas vouloir rendre aux émigrés « ce qui leur appartient, il semblerait que c'est nous qui avons u fait les lois. Ce n'est pas nous qui vous avons jugés, c'est « le Roi lui-même. Quand le Roi est rentré dans ses Etats, « vous n'avez pas voulu que cette Charte fût une transaction, « vous nous avez dit sans cesse qu'elle était un acte de la « sagesse duRoi. Or, vous avouerez que c'est Je Roi seul qui « a dicté l'article concernant l'irrévocabilité de la vente dos « biens nationaux, que c'est conséquemment le Roi qui a « jugé et condamné vos réclamations.
« Personne de nous n'a eu l'intention, en parlant de l'émi- « gration et des émigrés, d'insulter aux sentiments qui ont « pu porter sur la rive droite du Rhin ceux qui s'y sont rente dus : mais quant à ceux qui ont pris les armes contre leur « patrie... (à droite : le Roi était avec nous; nous obéissions « au Roi) .
« Puisque vous invoquez le nom du Roi, je vais vous citer « un fait que vous ne récuserez pas. Lors des événements de « 1815, le roi Louis XVIII a défendu aux officiers de sa suite « de prendre parti avec les armées étrangères. Le Roi a donc « par cet acte condamné non pas l'émigration, mais ceux qui « ont porté les armes contre la France. » (Bravos à ffciucàe.)
Dans toutes les discussions, derrière toutes les questions soulevées apparaissait, en effet, de plus en plus la lutte qui bientôt va s'engager ouvertement entre la France moderne et l'ancien régime, entre la Charte et le parti émigré, entre la liberté et la congrégation.
Le ministère du duc de Richelieu n'avait pas l'autorité nécessaire pour dominer les passions des uns et des autres. Il mécontentait les libéraux sans satisfaire les ultra. Sans appui au château, il n'était soutenu dans la Chambre que par une majorité précaire et chacun escomptait le jour de sa cliute. Seul le vieux Roi, tout en regrettant son favori M. Decazes, désirait le maintien du cabinet ; pour être efficace, cet appui aurait dû être complété par celui d'une majorité
POSITIOiN DU MINISTERE 123
lioinogène et solide. Peut-être, s'il se fût appuyé dès son dél)uL sur la p;auchc modérée, le ministère fût-il parvenu à résister aux réclamations des ultra et à gouverner suivant l'esprit d(; la Charte, mais cliaque jour creusait davantajî^e le fossé qui le séparait des constitutionnels libéraux et l'attitude personnelle de son principal orateur, M. de Serre, n'était pas faite pour amener un rapprochement qui eût été cependant si utile à la cause de la liberté et à la Monarchie, que des conseillers mieux intentionnés qu'habiles croyaient devoir séparer l'une de l'autre. Ce ministre, comme nous l'avons déjà vu, s'ingéniait à poursuivre l'opposition d'accusations qui, vraies pour quelques-uns de ses membres, étaient malveillantes et calomnieuses pour beaucoup ; il avait le grand tort, et au point de vue moral et dans l'intérêt de sa thèse, de ne pas savoir ou vouloir faire de distinctions et de solidariser dans ses attaques tous les membres de la gauche. Ceux qui savaient combien les accusations du ministre étaient fondées, en ce qu'elles s'adressaient à eux, gardaient le silence, se contentant de soutenir et d'encourager les modérés qui, forts de la loyauté de leur opposition et blessés des insinuations du garde des Sceaux, rendaient coup pour coup et englobaient tout le cabinet dans la réprobation que leur inspirait la conduite de leur ancien ami.
C'est ainsi qu'à propos du budget de la justice M. de Serre souleva dans la Chambre un de ces orages qu'amenait trop souvent sa présence à la tribune. Un amendement demandait la suppression du poste de sous-secrétaire d'État à la justice. Le garde des Sceaux prit la parole pour s'y opposer ; il accusa certains orateurs de prononcer des discours anarchiques et d'essayer de les mettre en pratique. Violemment interrompu, le ministre maintint ses paroles ; M. de Corbière, ministre sans portefeuille, essaya mais en vain d'atténuer l'effet produit par les accusations de son collègue. Le tumulte allait grandissant malgré les efforts du président, lorsque Casimir Périer s'élança à la tribune bien que ladroite, sentant la mauvaise position du Gouvernement,
m CASIMIR im:i\ii:r
fît ses efforts pour former la discussion. Mais les cris : /a clôture^ aux voix, n'étaient pas faits pour arrêter Périer. Voix à f/auche. — « Parlez sur la clôture. M. Casimir Pkiukr. — <( Non, non, je demande la parole « pour répondre, il faut enfin s'entendre et s'expliquer, w
La majorité comprit qu'elle ne pouvait empêcher de répondre. L'extrême droite, qui n'avait pour M. de Serre qu'une alfection très relative, voyait sans trop de peine le fougueux orateur de l'opposition malmener le ministre.
« Je conçois, messieurs, dit Périer, qu'un collègue de (( M. le garde des Sceaux soit monté à cette tribune pour H justifier et pour pallier les paroles qu'il a prononcées; mais « il nous importe d'avoir définitivement une explication sur « ces accusations qui se renouvellent sans cesse; j'espère « que la Chambre nous permettra de répondre à tout ce (( qu'une imagination vindicative ou déréglée a enfanté de « calomnie et de fureur. »
Ce début, peu fait pour calmer les passions, fut accueilli par les bravos de la gauche et les cris de la droite. Le président rappelle à l'orateur que le règlement interdit les personnalités. Casimir Périer un peu plus calme continue : « Depuis (( quelque temps le ministre de la Justice avait disparu de « cette enceinte. Sans doute, nos discussions étaient vives « pendant son absence ; mais elles n'avaient pas le caractère <( qu'elles ont pris aujourd'uui. Du jour oii il est monté à « cette tribune, il a apporté ici un germe de division et un « système d'accusation qui ne l'a pas quitté depuis qu'il est « entré au ministère. 11 vient de nous en donner une nou- « velle preuve. En entendant M. le garde des Sceaux, il ne « paraît pas qu'on entende un ministre de la justice, partout « on voit percer un esprit de vengeance désappointé. {Cla- « meurs à droite... Bravos à gauche.) M. le garde des « Sceaux a parfaitement articulé que nous professions ici (( des principes anarchiques, que nous cherchions à les met- « tre en actions. Si nous cherchions à mettre des discours « anarchiques en pratique, il y a là des actes ; et lorsque
REPONS K A M. DE SERRE 125
« M. le président m'interrompait tout à l'heure en disant que « je me permettais des personnalités, je demande si, quand (( un ministre du Roi vient dire à cette tribune : Vous cherchez c( à mettre en actions des discours anarchiques, je demande si « ce n'est pas là la personnalité la plus odieuse qu'on puisse « se permettre à moins que sur-le-champ elle ne soitprouvée. « Je demande si ce n'est pas une accusation criminelle porte lée hautement dans cette enceinte. Pouvons-nous suppor- (' terque le garde des Sceaux vienne dire avec assurance qu'il « persiste dans les phrases qu'il a prononcées ? N'est-ce pas « nous mettre en état d'accusation ? Quand il aura répondu « à cette question, nous pourrons nous former une opinion ; « mais tant qu'il maintiendra ce qu'il a dit, nous ne pouvons « pas permettre (murmures à droite), oui, messieurs, per- « mettre un tel langage : il faut ou que les députés que le « ministre a voulu désigner soient mis en accusation, ou qu'il (( le soit lui-même. Voilà la question nettement posée.
a Je vous disais tout à l'heure que le discours de M. le « garde des Sceaux se ressentait d'un esprit de vengeance « désappointé; faut-il vous rappeler les événements du mois « de juin, la conspiration du mois d'août que la Cour des « pairs est appelée à juger en ce moment ? Faut-il vous rap- « peler toutes les tentatives qui ont été faites pour compro- (( mettre les députés qui n'ont pas cessé de marcher dans la ; ligne de leurs devoirs? Quand nous voyons aujourd'hui le (( garde des Sceaux venir répéter ces accusations, ne sem- « blerait-il pas qu'il veuille influer sur cette Chambre des « pairs si auguste, si remarquable par l'intégrité avec laquelle « elle remplit ses fonctions ? Quelles que soient les paroles « prononcées dans cette enceinte, soit par des députés, soit (' par des ministres, nous devons nous rassurer, la Chambre « des pairs rendra aux accusés pleine et entière justice. Mais (( nous ne pouvons souffrir plus longtemps que le garde des « Sceaux articule des accusations aussi positives sans les « porter devant les tribunaux. M. le garde des Sceaux a osé « nous parler de sa modération et du calme qui règne dans
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(( ses discours. Savez-voiis pourquoi il se vante d'un calme <( apparent, lorsqu'il accuse les députés du côté gauche? C'est (( qu'il croit être sûr (|uo les bourreaux marchent à la suite « de ses paroles, n
Ce discours fut suivi d'une violente agitation. Ces discussions passionnées étaientaussi nuisibles à la cause delaliberlé (|u'à la Monarchie elle-même. Elles aigrissaient les esprits ; seuls les partisans de l'ancien régime et les Bonaparto- Carbonari pouvaient s'en réjouir, tous les amis sincères des libertés constitutionnelles en déploraient le retour.
Bien que Périer ne sût pas toujours maîtriser la violence de sa nature et qu'il se laissât souvent entraîner par la fougue de son caractère, on sentait déjà percer en lui l'homme de gouvernement. Il avait l'esprit assez libre pour repousser les propositions de ses amis lorsqu'il les jugeait contraires aux principes du régime parlementaire et subversives des droits du pouvoir exécutif. Il savait aussi bien à l'occasion défendre les prérogatives royales quand elles étaient en péril que combattre les ministres du Roi lorsqu'ils empiétaient sur les franchises de la Chambre.
Dans cette même séance du 6 juin 1821, où nous venons de le voir relever avec tant de hauteur et d'énergie les accusations de M. de Serre, il combattit une proposition du général Sébastiani qui voulait obliger les ministres à déclarer à la Chambre le nombre des employés qu'ils croyaient être indispensables.
a Je regrette, dit-il, de ne pouvoir partager l'opinion de « mon honorable collègue. 11 ne nous appartient pas de fixer « au Gouvernement le nombre des employés. Xous n'avons « qu'un seul moyen d'influer sur l'administration, c'est par « le vote des fonds. Ainsi, si nous trouvons qu'il y a trop « d'employés dans un ministère, nous pouvons faire une « réduction sur les fonds qui nous sont demandés. Dans le « système actuel, nous n'avons pas le droit de forcer le Gou- 1 vernement de venir présenter la liste de ses employés, et « surtout d'en fixer le nombre. Ainsi, pour rester dans les
RAPPORTS AVEC L'AMKRIQUE 127
(( principes actuels du gouverneuient représentatif, nous no (( pouvons pas accueillir la proposition qui nous est faite. »
Demande-t-il des explications au ministre des Afiaires étrangères à propos de l'état des rapports commerciaux avec l'Amérique, il le fait en termes modérés, il pèse chacun de ses mots, il a soin de préciser son idée et d'indiquer qu'il n'a pas a l'intention de contrarier la marche du Gouvernement « et de chercher à le placer dans une situation défavorahle <i pour les intérêts de notre commerce et pour la dignité de (. la France ». Mais les violentes discussions des jours précédents ne sont pas effacées de son esprit, il ne peut s'empêcher de montrer l'amertume qu'elles ont laissée dans son cœur, il ajoute : « Je demande quelques mots d'explication à « M. le ministredesAlfairesétrangères.Je le fais avecd'autant (( plus de confiancequ'en répondant aux objections de l'oppo- <( sition le ministre ne s'éloigne jamais des formes et des « égards qui s'accordent si bien avec la dignité de cette (( Chambre et avec la liberté des opinions. » {Sensation générale.)
Un grand nombre de voix. — Très bien !
Nul plus que Périer n'excelle à démasquer les intrigues qui se nouent autour des ministres et souvent contre eux. C'est ilu haut de la tribune qu'il dévoile les intentions les plus secrètes, apportant à cette besogne toute la violence de sa nature droite et loyale. Il ne se laisse détourner de la voie qu'il s'est tracée ni par les interruptions ni parles murmures de ceux dont il renverse les ténébreuses combinaisons. En même temps il saisit toutes les occasions pour ouvrir les yeux aux ministres, pour leur montrer la voie déplorable dans la(juelle' ils se laissent conduire, il les avertit de l'abandon (jui bientôt amènera leur chute.
Par un amendement au budget du ministère de l'Intérieur des membres du côté droit demandaient la suppression du poste de directeur de la police générale. Périer démasque la manœuvre. 11 combat l'amendement : « Si l'on parle contre « la police, dit-il, c'est qu'on ne la trouve pas assez oppres-
128 CASIMIH PKRIEK
a sive, assez vcxatoire ; et, en dernière analyse, c'est parce a qu'elle n'est pas dans les mains du parti qui l'attaque... [Miirmm^es à droite.)
« On ne veut détruire la police que pour la recréer d'une « manière plus forte qui réponde mieux aux vues du parti « qui croit s'emparer de l'autorité. C'est un moyen pour ren- « verser ce ministère qui ne veut pas voir que malgré son 0 attitude suppliante il touche à sa dernière heure [sensation). 0 Un ministère qui ne veut pas comprendre qu'au lieu de se « laisser démembrer pièce à pièce, il serait de sa dignité et 0 de son intérêt d'honorer sa chute prochaine {??îur?m(fes à « droite: vive adhésion à gauche) : un ministère enfin qui a cherche encore à se dissimuler que le parti qui le domine (( ne veut pas de lui ; parce que, ne voulant pas faire de bo- « napartisme à rebours, il n'a pas besoin de Bonapartistes « retournés. (Rires d'approbation.)
« Peut-être est-il encore temps de sauver la France si le « ministère ne persiste pas plus longtemps à se maintenir « par une honteuse condescendance ; car bientôt il ne serait c plus possible de réparer le mal. »
Prophétie exacte des événements qui dans quelques années amèneront la ruinede la Monarchie etla chute de la branche aînée, lançant la France dans une série d'aventures d'oiî elle n'est pas encore sortie.
« L'attaque n'est pas dirigée contrôla police, ajoute Périer. « la police (.9e tournant vers le côté droit),xous l'aimez, c'est - « à-dire que vous voulez qu'elle soit entre vos mains (très « vive sensation). Vous croyez peut-être obtenir quelque poa pularité en demandant la suppression de cette institution, a Mais votre unique but est de vous en emparer lorsque le a ministère vous appartiendra (violeîits murmures à droite).
« Dans une précédente séance, un ministre, répondant à « un de nos honorables amis, disait que le Gouvernement « n'emploierait jamais les ennemis du Roi, Messieurs, le mo- « ment n'est pas éloigné où ceux qui tenaient ce langage, a malgré tout ce qu'ils ont fait, malgré toutes leurs humi-
SUSPEiNSlON DE LA CENSURE 129
« liations s'entendront appeler par le parti qui les domine les (( ennemis du Roi. »
La majorité reprociiait à l'opposition de faire traîner les discussions. Périer, fatigué, mais non vaincu, ne peut s'empêcher de répondre. Il faut se le représenter laissant dédaigneusement tomber les paroles suivantes du haut de la tribune : « C'est bien à tort que vous nous accusez de prolon- (( ger la discussion du budget. Assurément, ce n'est pas le « plaisir que nous avons à nous voir accueillis comme nous (< le sommes, qui peut nous engager à monter à cette tribune. (( Nous y sommes appelés par notre devoir, et, pour le rem- « plir, il faut vaincre une grande répugnance ; car ce ne (( sont ni les honneurs, ni les rubans, ni les places qui vien- « nent nous dédommager du dégoût que vous nous faites « éprouver. »
Dans cette session, Casimir Périer prit une part très active aux discussions financières: tantôt il monte à la tribune pour s'opposer à des réductions nuisibles à le bonne marche de l'administration, tantôt il vient y défendre les intérêts du Trésor compromis par ceux-là mêmes qui avaient pour mission de les sauvegarder. C'est ainsi qu'il fut amené à prendre plusieurs fois la parole dans la discussion de la loi sur les canaux. Malheureusement, ses critiques ne furent pas écoutées par une majorité dont le siège était fait d'avance et l'on sait quelles difficultés ces concessions soulevèrent par la suite.
A propos de la loi sur la censure, Périer réclama en vain qu'elle soit suspendue pendant les six semaines qui précèdent les élections : « En Angleterre, dit-il en terminant son dis- 0 cours, on fait retirer les troupes des lieux où se rassem- « blent les électeurs. Nous ne demanderons pas qu'en France « on les fasse retirer ; mais nous demandons au moins qu'il « nous soitpermisde désigner, dans lesjournaux, aux électeurs « les hommes que nous croyons dignes de leurs suffrages. »
Après avoir repoussé toutes les économies proposées par l'opposition, certains députés de la majorité venaient, au mo-
i30 CASIMIR PERIER
ineiil (lo la discussion du budget des recettes, réclamer des dégrèvements. Périer leur répond : « Nous ne sommes pas fi obligés d'acquitter dans cette Chambre les lettres dccbange « de popularité (|ue chacun vient tirer sur les électeurs de « son département. Il faut voir ici les affaires en masse... « Cessez donc de vouloir faire... de la popularité sur les pi- « quettes et sur les huiles. »
Dans les derniers jours de la session de 1820, Casimir Périer revient sur une question qu'il a déjà soulevée, il critique la latitude laissée aux ministres de dépenser illégalement. Ceux-ci n'étaient pas alors, comme ils le seront plus tard, enfermés dans des règles fixes. Lerégime parlementaire, à ses débuts en France, n'avait pas encore posé des barrières infranchissables au bon plaisir de l'administration. Périer, dont l'esprit exact s'assimilait sans peine le mécanisme du gouvernement représentatif, ne cesse de s'élever contre les empiétements du Pouvoir,
« Je sais bien, disait-il, qu'on ne manquera pas de nous a dire que ce n'est qu'un objet déformes; mais nous devons « d'autant plus tenir aux formes que chaque jour on nous « enlève à la fois et le fond et la forme (jminuo^es au centre).
a Je sais que ces observations n'empêcheront pas la Cham- « bre de passer outre. Nous l'avons vue, sur tant d'autres a objets qui intéressaient nos libertés, nous accueillir avec a si peu de faveur! Cependant je parle avec d'autant plus de « confiance que nos honorables adversaires sont sur le point « de voir disparaître ce qu'ils appellent le germe d'un bon « ministère {i)ive sensation) et que, dans cette circonstance, « il ne peut pas plus leur convenir qu'à nous de voir ainsi « fouler aux pieds un de nos droits politiques. » {Vive agitation.)
Périer ayant dans ce discours parlé du prochain emprunt de deux cents millions; M. Roy, ministre des Finances, laissant de côté la question constitutionnelle soulevée par le député de Paris, porta, par des allusions discrètes et transparentes, la discussion sur un terrain personnel.