PAIEMENT DE LA DIME
Lorsqu'il veut répondre aux digressions des orateurs qui l'ont précédé les cris : à L' amendement^ à la question l accueillent chacune de ses phrases : c'est que la discussion portait plus loin et plus haut que ne semblait l'indiquer un mot qui n'était qu'une manifestation plus puérile et maladroite que dangereuse.
En réalité, on retrouve toujours la querelle entre l'ancien et le nouveau régime, entre la France deQualre-vingt-neufet la contre-révolution. Les discours prononcés par diirérents orateurs avaient placé la discussion sur ce terrain dangereux. Si le retour à l'ancien régime était désiré par une fraction importante du parti royaliste, — importante surtout par la situation et la qualité de ceux qui la composaient, — bien peu osaient l'avouer et parler de leurs espérances en dehors des quelques salons « bien pensants » où se réunissaient ceux que l'on nommait alors les défenseurs du trône et de V autel. Dans les assemblées politiques les mêmes personnages ne parlaient que de leur amour pour la Charte et repoussaient avec des cris indignés les allusions faites à la tribune par les députés de la gauche aux propos tenus dans un autre milieu.
Il y avait du reste plus que des paroles légères ainsi que le montre Périer (1) : « .. On a posé en fait, dit-il, que des « catéchismes évidemment coupables (les cris redoublent à « droite), messieurs, ce sont des faits {voix à droite : ce « n'est pas la question). C'est dans votre intérêt, c'est dans « l'intérêt du Gouvernement que je les cite; car, s'il existe « des délits à son insu, il est bon de l'en instruire, afin qu'il ft les fasse punir. Je dis donc qu'on a avancé qu'il y avait « eu des catéchismes distribués publiquement, dans lesquels « on professait ouvertement le paiement de la dîme. Eh bien, « messieurs, voici un de ces catéchismes imprimé avec per- « mission de l'évèque de Soissons : il porte sur son titre : a A Soissoîis, chez Fromentin, libraire., imprimeur du Hoi
(l) Discours du 31 jauvier \.%ti.
14^ CASIMIR PKRIER
« et (le révèchi''. ISH» (mur?nu/'csà d/'oi/ej. Messieurs, quand « nous vous citons des faits, vous nous dites qu'ils s(jnt « faux ; quand nous vous en apportons la preuve, vous re- « fusez de nous entendre (le silence se rétablit). Voici ce a que contient ce catéchisme :
Demande. — « En combien de manières retient-on ordia nairement le bien du prochain?
Réponse. — « Les plus ordinaires sont : 1° ne pas restituer « ce que l'on a pris {voix à droite : Eh bien ! qu'avez- vous à « dire à cela?) 2° ne pas pajer ses dettes; 3° refuser le « salaire à ses ouvriers ou à ses serviteurs: 4° ne pas payer 0 la dîme à qui on la doit» {mouvement universel dans l'assemblée). Le tumulte soulevé par cette citation est indescriptible et la séance fut de fait suspendue pendant quelques instants.
Dans cette même discussion, Mathieu de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, excita les approbations enthousiastes de la droite en faisant, à la tribune, amende honorable au sujet de la conduite qu'il avait tenue en 1789 : pour ce qu'il appelait des erreurs de jeunesse.
Lorsque l'émotion qu'il avait provoquée en citant le catéchisme du diocèse de Soissons fut calmée, Casimir Périer continua en ces termes : « Je crois devoir faire une réponse « à ce qu'a dit M. le ministre des Affaires étrangères quand a il est venu à cette tribune rappeler la conduite qu'il a « tenue en 89 {eris à droite Jonrjue interruptiori).
« J'imagine que M. le minisire des Affaires étrangères « demandera que la parole me soit maintenue et qu'il me « permettra de le remercier ici publiquement, au nom des a amis de la liberté, d'avoir prêté son appui et l'influence de 9 son caractère personnel à tout ce qui a été fait alors de « grand et de généreux. » {Bravos à gauche., nouveaux cris à droite.)
L'orateur poursuit au milieu des interruptions et des cris de la majorité: « M. le ministre des Affaires étrangères nous « a parlé de son horreur pour les principes démagogiques^
Discoi'iis sni Li-: mot « classes » d43
« propres seulement à troubler la paix publique; M. le mi- « nistre des Affaires étrangères nous a dit qu'il avait été téa moin de la révolution et que c'est précisément pour cela a (voix à droite : l'amendement. Voix à gauche :V?à^, donc ! « écoutez!) et que c'est pour cela qu'il croyait devoir faire a l'aveu public de l'horreur que lui inspiraient ces principes, a Eh bien, nous dirons comme lui que nous détestons les prin- « cipes démagogiques; que, comme lui, nous ne voulons pas « de révolution, que nous détestons les excès qui ont suivi « l'élan de 1789: Nous dirons que c'est parce que nous voyons (' rétabh'r les doctrines qui ont amené ces excès que nous « croyons devoir nous élever contre le système qu'on veut « faire prévaloir. J'en demande pardon à M. le ministre, mais a cherchera empêcher les maximes que l'on prêche dans le « catéchisme que j'ai cité, maximes que l'on veut rétablir a par l'article 9 de la loi, c'est être bien loin de vouloir livrer « la France à de nouveaux orages. {Bravos à gauche.)
« D'ailleurs, quelle que soit la différence de nos existen- <ï ces, M. le ministre voudra bien nous accorder assez de bon « sens, assez d'intelligence, pour penser que nous savons « que les révolutions nous atteindraient comme lui : et c'est « parce que nous en sentons tout le danger que nous ne voua Ions pas de révolution, que nous nous opposerons aux suce prématies que l'on veut rétablir quoiqu'elles aient été abo- « lies parla Charte. (Vive sensation à gauche.)
« M. le ministre des Affaires étrangères... (Voix diverses « adroite :C'esl assez !... Il faut le rappeler à la question!... « Il faut lui interdire la parole, puisqu'il ne dit rien de l'ace mendement !)
M. Casimir Périer. — « M. le ministre des Affaires étrange gères nous a parlé des vanités qui s'opposaient pour toud jours au rétablissement des classes en France. Messieurs, « il est de fait qu'au milieu des reproches qu'on peut adres- « ser au projet de loi, et en particulier à l'articleO, il en est « un plus grave que tous les autres : si les différents articles « ont attaqué nos intérêts et nos droits, celui-ci s'adresse
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a effectivciiUMiL aux vanités, et si la vanité est une maladie « commune en France à tous les esprits, c'est un devoir « pour le législateur d'y avoir égard {adhésion à gauche). . . « Permettez-moi de vous faire remarquer jusqu'cà quel point a on a poussé dans le projet le luxe de la maladresse. Voyezla 0 différence qu'il y a entre l'article 3 et l'article 9. Dans l'ar- « ticle 3 on nous a refusé d'insérer le mot autorité constitu- 0 tionnelle {murmiwes à droite). On nous refusait le mot « quoique la chose fût dans la Charte. Ici lorsque le mot n'est « pas dans la Charte on veut rétablir la chose. Ainsi vous « voyez que dans le premier cas on nous supprime et le mot e et la chose, et que dans l'autre on rétablit la chose sans oser « encore insérer le mot. Est-il possible, je le demande sans « prévention, car je n'ai pas besoin d'en avoir {o?i i^it à « droite)., est-il possible d'accumuler dans une seule loi plus « de violations ? Et en supposant que nous eussions desalar- « mes ne seraient-elles pas raisonnables ? Quel que soit le « raisonnement qui vous ait engagé à retirer de l'article 3 le « mot a constitutionnelle », les masses diront que vous avez « supprimé ce mot parce que votre intention est de suppri- « mer la chose qu'il représente ; elles verront dans l'article 9 « le rétablissement de la noblesse; car depuis longtemps « les Français ne connaissent plus de classes. Il me paraît « inconcevable qu'on aitpu laisser s'introduiredansle projet, « tout mauvais qu'il est, un mot qui peut avoir des consé- « quences si funestes... Dans cette loi qui est reconnue mau- 4 vaise par presque toutes les opinions, on a singulièrement « multiplié les maladresses. Vous faut-il, messieurs, contre 8 l'article 9 des autorités plus imposantes encore ? Je vais « vous citer celle d'un fils de France. Lors de la deuxième « Restauration, quand le duc d'Angoulême fut envoyé par « le Roi pour visiter les départements, les nobles du Finis- « tère demandèrent à lui être présenté comme corps de no- « blesse. Eh bien, quelle fut la réponse du Prince ? Elle fut « d'une grande sagesse : « Je reconnais, dit-il, des nobles : T jeno reconnais pas de noblesse. y>[Braros à f/auchc.) \'uu.s
DISCOURS SUR LE MOT i< CLASSES » 145
« voyez, messieurs, que la Charte, interprétée par un (ils de « France, n'est pas d'accord avec M. le rapporteur de votre « commission, pour qui sans doute ce doit être un malheur.
« Je ne saurais trop le répéter, messieurs, le projet de loi a attaque non seulement nos droits, mais il blesse profon- « dénient notre orgueil national, en faisant revivre, en don- « nant de la consistance à des classes, à des supériorités que 0 nous ne reconnaissons plus. En nous exprimant ainsi nous « ne sommes mus par aucun sentiment de vanité ou de pué- « rile jalousie. Personne de nous ne veut enlever à l'ancienne « noblesse ni ses souvenirs, ni ses services ; mais nous ne « pouvons nous empêcher de remarquer que quand la noa blesse rendait ces services, il était défendu à la classe plé- « béienne de s'y associer. {Plusieurs voix à droite : — C'est a faux ! c'est faux !) Je sais bien que l'on pourrait citer des « exceptions , mais ces exceptions-là mêmes confirment la « règle.
« Toutefois, depuis 1789, qu'on a brisé la barrière qui f( éloignait les classes d'un ordre inférieur, je le demande, f( de qui devons-nous être jaloux ? A qui avons-nous quelque fc chose à envier? Quand le maniement des affaires est « tombé dans des mains plébéiennes, ne s'en sont-elles pas « acquittées avec autant de succès que l'eût pu faire la no- (' blesse? Des bras plébéiens n'ont-ils pas servi avec autant « de gloire? Vous en avez devant vous la preuve (1). {JSIur- « mures à droite. Vifs mouvements d adhésion à gauche.) <( Leur préférez-vous vos aïeux? Nous les apprécions quand « ils ont servi leur pays ; mais il nous sera permis de dire, « sans blesser personne, que les exploits de nos guerriers (( ne le cèdent à aucun de ceux qui les ont précédés.
« Je termine, messieurs, en vous disant : Vous êtes les '( amis du Roi, de la Charte, de la Monarchie constitution- '< nelle ; eh bien, au lieu d'aller chercher dans des disposi- « tions pénales le moyen de relever une classe pour en faire
(1) Allusion au inaréclial Victor, duc de BelUme, ministre delà Guerre.
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« un appui au Trône, faites mieux, allez chercher des appuis « dans toutes les classes de la société, et le Trône sera im- '( périssable. »
La gauche accueillit par des bravos prolongés cette parole vibrante qui vengeait les libéraux des dédains et des froissements d'amour-propre que ne leur ménageaient pas assez les salons et les journaux bien pensants. Dans un ordre d'idées plus élevé, ces applaudissements étaie[it une réponse aux cris de : Vive le Roi, par lesquels la majorité avait salué le vole qui retranchait de l'article 3 les mots « autorité constitutionnelle ».
Casimir Périer parlait au nom de cette bourgeoisie qui avait fait la révolution, dont les conquêtes semblaient menacées par des attitudes et des propos maladroits et malveillants encore plus que réellement dangereux.
Menaces puériles de gens impuissants, dira-t-on. Soit. Mais si Ton veut bien se reporter à l'époque et se replacer par la pensée dans la situation des hommes de ce temps, on comprendra combien ces menées du parti de l'émigration, que nous considérons aujourd'hui comme des fanfaronnades sans portée sérieuse, devaient soulever de colères chez de riches bourgeois comme les Laffitte ou les Périer, auxquels il ne manquait que cette noblesse dont on prétendait rétablir les privilèges.
Sommes-nous beaucoup plus raisonnables? Ne voit-on pas des gens sérieux, des législateurs, membres de l'une ou l'autre Chambre, affirmer aux populations que la Monarchie ramènerait la dîme et tout l'ancien régime ? Que de sottises n'a-t-on pas débitées sur ce thème depuis 1870 ! Bien heureux encore lorsqu'on ne remonte pas jusqu'à la Saint-Barthélémy pour en faire une arme contre la forme de gouvernement qui a créé à travers les siècles la nationalité française.
Si de tels arguments ont assez de valeur et de portée pour pouvoir être encore employés avec plus ou moins de bonne foi, du haut de la tribune parlementaire, combien à plus forte raison devons-nous nous expliquer les craintes de Périer et