‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 37 sur 158 · PROTESTATION CONTRE LA LOI · texte numérisé non relu

PROTESTATION CONTRE LA LOI

de ses amis^ et comprendre la chaleur et l'âpreté qu'ils apportaient à combattre les tendances indiquées par la marche que suivaient la majorité de la Chambre et le nouveau cabinet. Il est surtout un facteur dont on doit tenir compte, et grand compte, lorsque l'on étudie les événements de cette époque : ce sont les salons. 11 faut lire les Mémoires laissés par les contemporains pour se rendre compte de toutes les absurdités qui s'y débitaient. Les projets les plus insensés s'élaboraient dans ces cénacles politiques. Malheureusement toutes ces folies, peu dangereuses, en somme, transpiraient au dehors et venaient augmenter les alarmes des amis de la liberté, déjà fort effrayés par l'attitude du Gouvernement.

C'est ce qui expliquera, sans les excuser, toutes les conspirations de cette même année 1822, oti de malheureux jeunes gens, entraînés par des meneurs prudents, porteront leur tète sur l'échafaud et payeront de leur vie les vues ambitieuses de chefs peu scrupuleux.

La discussion de la loi sur la presse amena les séances les plus orageuses. La majorité saluait parles cris de : Vive le Roi, les victoires qu'elle remportait sur la liberté. C'est ainsi qu'elle accueillit le vote qui enlevait au jury la connaissance des délits de presse et soumettait les écrivains à la juridiction de la police correctionnelle; cette manifestation donna lieu à une protestation de la gauche qui se leva en masse. Périer s'était associé à la conduite de ses amis politiques, il crut devoir en outre, à la fin de la séance, qualifier en ces termes la loi qui venait d'être votée. « ... S'il nous (( fallait d'autres motifs pour justifier la conduite qu'a tenue « l'opposition lorsqu'elle est venue défendre ici avec le calme {On rit à droite.)

Voix nombreuses. — « Ah! cela est trop fort... et la scène « de tout à l'heure?

Casimir Pkrier. — « Oui, Messieurs, avec le calme...

Voix à gauche. — « Dites avec l'énergie.

Casimir Périer. — «... qui n'a jamais été troublé que par « l'indignation avec laquelle nous avons vu la manière dont

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« nous étions écoulés. Nous nous sommes opposés de toutes « nos forces, de tous nos moyens, aux dispositions qui atta- « quent nos droits les plus chers; et malgré les dégoûts rt dont on nous a abreuvés, nous n'avons pas cru devoir « cesser un seul moment de les défendre, jusqu'à ce que la (( clôture soit venue nous enlever la parole. 11 ne nous res- « tait qu'une chose à faire, c'était d'annoncer à la France (( qu'après avoir accompli notre devoir nous n'avons pas « voulu nous associer àla sanction d'une loi qui ne tend à rien (( moins qu'à mettre le pouvoir entre les mains de l'aristo- « cratie. » (Mouvement très vif d'adhésion à gauche^

Casimir Périer, ainsi qu'un grand nombre de membres de l'opposition, ne prit pas part au vote sur l'ensemble.

Outre la loi générale sur la presse le ministère présentait à la Chambre un projet spécial aux journaux. L'article premier subordonnait la publication d'un écrit périodique à l'autorisation royale ; les tribunaux pouvaient de plus dans certains cas supprimer cette autorisation.

Les débats qui eurent lieu à ce sujet tranchèrent de plus en plus nettement la situation entre les tenants du parti contrerévolutionnaire et les libéraux, les premiers affichant presque ouvertement leurs espérances de retour en arrière.

Après le vote de l'article premier, Périer présenta un amendement pour obtenir que l'autorisation de publier un journal fût toujours accordée lorsqu'elle serait appuyée par cinquante députés.

« Je regrette, dit-il en débutant, que l'article adopté dans (( la séance d'hier me force à vous proposer l'article addi- « tionnel dont la lecture vient de vous être faite, mais enfin, « comme je m'adresse à une assemblée française, j'espère c( qu'elle ne rejettera pasune proposition qui a pour but d'as- « surer à la minorité la libre publicité de ses opinions... » L'orateur explique ensuite que les journaux libéraux devront nécessairement être les premières victimes de la loi, les autres feuilles s'abstiendront de parler des discours des membres de l'opposition. «... A la vérité, ajoule-t-il, M. le

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« ministre des Finances nous a indiqué une ressource à lace quelle nous ne nous attendions pas : il nous a parlé de la « générosité du ministère. Je n'aurais pas soupçonné, je l'a- « voue, un pareil motif de sécurité : ce qu'il y a de certain, (( c'est qu'il est loin de suffire pour dissiper nos craintes.

« Je vous ferai remarquer au surplus cette nouvelle preuve « d'ingénuité de la part de MM. les ministres. Quand ils vous (( proposent des lois pénales, ils ne croient jamais obtenir de « vous assez de garanties; et quand nous leur demandons « des garanties à notre tour, ils nous répondent par des assu- « rances de générosité et presque de clémence. Je ne pense « pas que la Chambre croie qu'il puisse être conforme pour <( le moins à sa dignité de s'en rapporter à de semblables « protestations. .. »

Périer montre que l'arme que veut forger la majorité peut à un moment se retourner contre elle; le ministère n'est pas immuable.

Il ajoute : « Depuis que la première loi sur la presse « a été consentie, et qu'on se croit sûr de la seconde, ce « n'est plus contre les journalistes, c'est contre nous-mêmes, « contre nos opinions, contre nos discours, queles voltigeurs (( du parti ennemi {??nir?)mres à droite) dirigent leurs atta- (( ques ; mais peu nous importe les épithôtes injurieuses f( qu'ils lancent chaque jour contre nous; nous pouvons nous « en affliger pour la convenance de nos discussions, pour la « dignité de cette Chambre ; mais elles ne sauraient nous « atteindre, et nous n'en parlons que pour montrerle but où « l'on veut arriver.

« Mais quand nous voyons le ministère s'associer à toutes (( ces déclamations, ajouter le poids de son autorité à ce qui « n'en est pas une, nous avons le droit de lui demander une « exph'cation, et c'est ce que je vais faire.

« Je commencerai par dire que quelles que soient les mau- « vaises lois que le ministère actuel nous ait présentées. « quelles que soient celles qu'ilpuissenous présenter encore, (' je le préfère mille fois à ce ministère hermaphrodite qui a

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« été culbuté, à ce ministère qui empêchait la France d'art percevoir les projets de nos adversaires, et nous de les cora- « battre corps à corps. Depuis que ce ministère a disparu, « toutes les batteries sont démasquées, nous avons l'ennemi « en face, tant mieux {o7i rit à droite)^ nous ne le craignons « plus : oui, je le répète, mille fois mieux le ministère actuel (( que celui qui, après avoir abandonné, livré tous ses amis, a sacrifié la loi des élections, source de toutes nos libertés, « a eu le courage de consentir à se laisser déporter en masse « à la Chambre des pairs... » {Rire prolongé.')

Tl reproche aux membres du Gouvernement de ne pas avoir trouvé un mot de blâme contre les orateurs qui sont venus « professer toutes les maximes du pouvoir absolu » et « saper toutes les bases de notre édifice social ». « Car, messieurs, s'écrie Périer, ce n'est plus comme on l'a « fait jusqu'à ce jour en balbutiant, en épelant les doctrines (( anti-constitutionnelles, mais c'est ouvertement, avec assure rance, avec la confiance de la certitude du succès, que l'on « vousdemandele renversement de nos institutions {ci droite : « Non! à gauche : oui, oui; tumulte)^ de la Charte elle- « même, et l'adoption de lois de fer pour empêcher qu'on ne « puisse élever la voix contre un si odieux système.

« Et qu'on ne dise pas, messieurs, que je ne cite pas juste : « vous avez entendu trois voix courageuses s'élever du sein « de nos adversaires contre les funestes doctrines de M. de « Frénilly ; et les ministres ont cru devoirgarder le silence ! rt Le garde des Sceaux qui, dernièrement, dans un mouve- « ment d'éloquence auquel nous avons tous applaudi, avait (( rappelé un des traits les plus remarquables de la vie « de Louis XVIII, en citant la lettre que S. M. écrivit dans « l'exil et le malheur, est resté comme asphyxié sur son « banc, lorsqu'on attaquait l'ouvrage le plus mémorable du « monarque français. (Vive se?isation.) Et n'est-ce pas ici le « cas de demander, en voyant le silence des ministres, « quelle est l'autorité qui délivre à certains orateurs des « lettres de marque pour courir sus à toutes nos libertés ?

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