INCIDENT AVEC LE PRESIDENT RAYEZ
« pecter la loi, mais lorsque nous aurons des majorités qui « la respecteront elles-mêmes. J'avoue que j'espère, comme « tous mes honorables amis, que la majorité actuelle ne sera « pastoujours la majorité : etde quel droitvoulez-vous m'em- « pêcher de l'espérer et de le dire ?
Plusieurs voix à droite. — « A la bonne heure! — Désirez. « — La France vous répondra !
M. Casimir Périer. — « Oui, messieurs, je désire que vous « ne dominiez pas toujours; je le désire de tout mon cœur, « je le déclare franchement; et j'espère qu'il n'y aura pas « besoin de remède héroïque pour nous débarrasser de votre « domination.
Voix à gauche. — « Assurément!... La France vous a « jugés !
Voix à droite. — « Qu'entendez-vous par remède hé- (( roïque? Est-ce de la sédition ?
M. LE Président. — « J'ai rappelé à l'ordre M. Casimir « Périer, pour des expressions qui lui étaient échappées, et « qu'il n'a pas reproduites en demandant la parole pour se « justifier. Il a dit : Ce n'est pas un article de loi qu'il fau- « drait, c'est une autre majorité, une majorité différente de (( celle qui existe {murmures à gauche'), et il faut espérer, « pour le bonheur de la France, que la majorité actuelle ne « sera plus la majorité.
Voix à gauche. — « Eh bien! c'est la vérité 1 C'est de toute « justice! Quel mal y a-t-il à dire cela?
Voix à droite. — « C'est une insulte à la majorité !
M. LE Président. — « Je dis que de pareilles expressions « sont tout à fait inconvenantes,
A droite et au centre. — « Oui, oui, très bien!
Voix à gauche. — a L'orateur avait dit la vérité.
M. FoY. — (( Il faut nous rappeler tous à l'ordre.
M. Laffitte. — Nous sollicitons tous le même honneur.
M. LE Président. — « J'ai du rappeler l'orateur à l'ordre, « et je persiste dans ce rappel.
Voix à gauche. — « C'est une injustice.
174 CASIMIR PKRIER
Voix à droite. — « Allons donc... allons donc... silence... « aux voix. ))
L'amendement fut adopté après une première épreuve douteuse.
Cet incident montre combien les passions étaient excitées de part et d'autre; il ne faut pas perdre de vue en effet que Périer siégeait au centre gauche ; si tout en lui, le verbe, le geste, l'attitude, respirait l'énergie et même la violence, le fond même de ses opinions était modéré et il était l'un des chefs de la partie la plus sage de l'opposition. Il est juste d'ajouter que la partialité du président de la Chambre irritait la gauche et poussait les libéraux à des violences de langage qu'un président plus juste eût évitées. Les démêlés de Casimir Périer avec M. Ravez sont restés légendaires et ses apostrophes au président de la Chambre ont été citées bien des fois. Quelques jours avant la scène que nous venons de rapporter, il s'écriait, en s'adressant à M. Ravez : « Mettez « aux voix la violation du règlement. » M. Love-Weimars a tracé un portrait du célèbre orateur de la gauche à cette époque. Il nous montre le « brillant Casimir Périer. ... le (( lion furieux de l'opposition, qui entrait dans la Chambre <( la tète haute, le visage souriant, s'élançait vivement dès « son arrivée au bureau du président, secouait affectueuse- (( ment la main de ce beau M. Ravez si mielleux, portant avec « tant de coquetterie son large ruban bleu étalé sur son gilet « blanc; et à peine au bas des marches, au premier geste, au « premier mot de M. Ravez, se levait avec fureur et l'apos- ({ trophait dans les termes les plus durs avec une violence (( sans égale... C'était un beau spectacle que de voir ce Pé- (f rier-là à la tribune, secouant, comme Fox, une forêt de (( cheveux noirs au-dessus de ses auditeurs, écrasant ses ad- « versaires de toute la vigueur de sa parole méridionale, ré- « veillant en sursaut les vieillards dormeurs du centre par (( les éclats brusques de sa voix, attaquant avec véhémence (( M. de Yillèle, sorte de chiffre impassible que rien ne pou- « vail émouvoir ».