LES CONSPIRATIONS MILITAIRES IS.T
voment était bonapartiste, peut-être les anciens serviteurs de Napoléon étaient-ils malvenus à se plaindre de la tyrannie du Gouvernement de la Restauration, toujours est-il que r « on vit les hommes de l'Empire, le front encore marqué « du joug d'or qu'ils avaient porté, la main à peine libre « du joug de fer qu'ils avaient appesanti sur les peuples, ne « plus trouver assez de liberté sous le soleil pour respirer en (( paix. Ce fut assez d'avoir été lieutenant de mamelucks « pour compter parmi /es libéraux^ d'avoir brillé dans la « cour impériale comme chambellan, page, comte ou duc, « pour se montrer intraitable en fait d'égalité (1) ».
Ce Gouvernement, que l'on attaquait avec tant d'ardeur, était, malgré ses défauts, le plus libéral et le plus honnête que la France ait jamais connu. « Aujourd'hui, à plus de « trente ans de distance, a écrit M. Guizot dans ses Mémoi- « res, après tant et de bien plus grands événements, quand « un honnête homme sensé se demande quels motifs susci- « taient des colères si ardentes et des entreprises si témérai- « res, il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni « les actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir nebles- « saient ou ne menaçaient assez les droits et les intérêts du « pays pour autoriser un tel travail de renversement... Il « y avait de justes motifs pour une opposition publique et « vive, point de justes causes de conspiration, ni de révolu- « tion (2). »
C'était l'opinion de Casimir Périer. Il n'ignorait plus les conspirations, mais il les blâmait et refusait de suivre ceux de ses amis qui avaient cru devoir s'y associer. « M. de La « Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel acceptaient et diri- « geaient les conspirations. Sans les ignorer, le général Foy, « M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer les désapprou- « valent et ne s'y associaient pas (3). » Les yeux de Périer avaient dû s'ouvrir devant la réalité des faits; il finit par
(1) M. deSalvandy, 20 mois, etc., p. laO.
(2) Guizot, Mémoires, I, p. 235.
(3) Id., I, p. 238.
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acquérir la certitude que ceux qui s'associaient à ses luttes de tribune ne se contentaient pas des attaques parlementaires et recouraient à des moyens criminels. Il refusa toujours énergiquement de participer à tout ce qui s'écartait de la légalité. La nature de son opposition se modifiera sous l'infïuence de la réprobation que sa conscience témoigne pour les attaques contre la loi. Il ne faudra pas chercher ailleurs sans doute l'explication de la conduite qu'il tiendra au moment du ministère Martignac.
Peut-être cette évolution eût-elle eu lieu plus tôt si le cabinet de M. de Villèle n'était tombé dans la même faute que M. de Serre. Il engloba toute la gauche sans distinction dans ses accusations. Il voulait compromettre aux yeux du pays légal l'opposition constitutionnelle, afin d'obtenir une majorité qui lui permît de mener à bien sans entraves ses projets de contre-révolution.
C'est ainsi que, pour obéir à la tactique du ministère, M. Mangin, procureur général près la Cour de Poitiers, s'appuyant sur une déposition plus ou moins réelle, essaya, dans l'acte d'accusation qu'il avait dressé contre le général Berton, de compromettre des députés de l'opposition, entre autres MM. Laffitte, Benjamin Constant, FoyetLaFayette, sans cependant porter contre eux une accusation formelle. Le Gouvernement fit publier cet acte judiciaire dans le Moniteur. Benjamin Constant protesta à la tribune de la Chambre contre les insinuations du magistrat de Poitiers; un député de la droite l'interrompit en s'écriant qu'on conspirait à la tribune. A partir de ce moment, les efforts du président pour ramener la Chambre à la discussion du budget furent inutiles. Benjamin Constant somme l'interrupteur de prouver son assertion s'il ne veut pas être traité de calomniateur. La droite proteste, réclame la clôture de l'incident, la gauche demande qu'une enquête solennelle fasse justice des accusations lancées contre certains de ses membres, le tumulte est à son comble. C'est alors que Périer, qui avait déjà insisté pour que l'interrupteur de droite vînt s'expliquer à la
SEANCE or 1er AOUT — INCIDENT IS?)
tribune, prit la parole avec son énergie accoutumée (1).
M. Casimir Pkrii:u. — « Je demande la parole contre la clô- (( tare.
No7nbreuses voix à droite. — «. Non, non, on a déjà parlé « contre la clôture.
Plusieurs voix à gauche. — a Nous sommes accusés, lais- « sez-nous nous défendre! » {Longue et vive agitation.) Casimir Périer monte à la tribune sans s'inquiéter des protestations de la droite qui l'accueille par les cris: Aux voix, aux voix !
M. Casimir Périer. — «Je demande à parler contrela clôture; « je dois être entendu.
M. LE Président. — « Je fais observer ^ M. Périer qu'on a « déjà parlé contre la clôture.
Nombreuses voix à gauche. — « Quoi, dans une question « pareille, vous ne laisserez pas parler 1... Vous étouffez nos « voix quand il y va de la vie !... C'est infâme !
M. le Président. — « Dès l'instant qu'on a parlé contre la « clôture, et que la Chambre continue à la demander, mon « devoir est de la consulter. » {Une agitation extrême règne clans toute la salle. Une foule d'exclamations partent des Imncs de la gauche. M. le président met la clôture aux voix, elle est adoptée ; les réclamations et le bruit vont en croissant... L'agitation est au comble.)
C'est alors que Périer lance sa fameuse apostrophe si souvent répétée:
M. Casimir Périer. — « C'est un assassinat politique ; vous « devriez nous permettre de nous défendre.
Voix adroite. — « A l'ordre I à l'ordre !
Voix à gauche. — « Oui, oui, c'est un assassinat et vous « en êtes complices {extrême agitation).
M. Casimir Périer. — « Je demande la parole; je veux « parler.
M. LE Président. — « Je ne puis vous l'accorder,
(1) Séance du 1«' août.
M. Casimir Péhier. — « On nous accuse Je conspiration et « vous no voulez pas nous entendre î
M. LE Président. — « La Chambre a fermé la discussion; « vous n'avez pas la parole.
M. Casimir Périer. — « Grâce à vous, la Chambre vient de « faire une chose abominable.
Nombreuses voix à. gauche. — « Nous avons fait une « proposition d'enquête, il faut la mettre aux voix ; elle a été « appuyée.
M. LE Président. — « Le règlement défend toute proposition « pareille ; c'est une motion d'ordre . Il y a des formes tra- (( cées par le règlement pour la régulariser, si on y persiste « tant que ces formes ne seront pas suivies, je ne puis mel- « tre la proposition en délibération. »
La séance fut levée au milieu du plus violent tumulte.
Le mot de Casimir Périer « c'est un assassinat politique » eut un grand retentissement. La majorité et le Gouvernement, qui n'ignoraient pas que certains députés trahissaient leur serment de fidélité en se mêlant aux attaques inconstitutionnelles des Ventes, savaient aussi que tous les membres de la gauche ne s'associaient pas à ces menées criminelles. Le ministre et ses amis eurent le tort grave de ne pas faire de distinctions dans leurs accusations et de solidariser malgré eux ceux qui demandaient à des moyens légaux l'amélioration progressive du gouvernement parlementaire à ceux qui n'avaient qu'un but : renverser la Restauration et amener une révolution que les premiers repoussaient avec énergie. Ce fut une maladresse et une faute dont le résultat se fera sentir plus tard. Il était profondément injuste et peu habile de comprendre dans les mêmes accusations des hommes comme le général Foy et le général La Fayette, comme Casimir Périer et Manuel. Le ministère plaçait ainsi lui-même les modérés à la remorque des violents. Ceux-ci se taisaient, ils laissaient les premiers, forts de leur loyauté et indignés des calomnies que l'on répandait, assumer la responsabilité de la défense commune. Les orateurs de droite s'étant trop avan-