CONGRES DE VERONE
« qu'il faut déclarer la guerre; c'est là le fléau dont il faut (( préserver nos écoles. » {Murmures à di^oite. Applaudissements à gauche.^
La fin de l'année 1822 avait été marquée par de graves événements extérieurs; les grandes puissances européennes s'étaient réunies en congres à Vérone. L'Empereur d'Autriche, le Tzar et le Roi de Prusse y vinrent en personne, le duc de Wellington représentait l'Angleterre, M. de Montmorency la France ; M. de Chateaubriand, alors ambassadeurs Londres, lui fut adjoint quelques jours plus tard. Il n'entre pas dans notre sujet de raconter les intrigues qui se nouèrent autour du congrès de Vérone ; disons seulement que l'intervention contre les constitutionnels espagnols y fut décidée malgré l'opposition du duc de Wellington. La France, appuyée par l'Autriche, la Prusse et la Russie, l'Angleterre restant neutre, fut chargée des opérations militaires.
M. le comte d'Artois et son parti avaient fait tous leurs eff"orts pour amener l'intervention. Le Roi et M. de Villèle eussent préféré l'éviter. M. de Chateaubriand fut môme envoyé à Vérone pour calmer l'ardeur belliqueuse de son chef le ministre des Affaires étrangères. De retour à Paris, le vicomte Mathieu de Montmorency reçut le titre de duc, mais il dut abandonner le portefeuille des affaires étrangères par suite de ses divergences de vues avec le président du Conseil, M. de Villèle. Resté seul à Vérone, M. de Chateaubriand se laissa séduire par les amabilités de l'Empereur Alexandre; cela ne fut du reste pas très difficile, étant donnée l'incommensurable vanité du personnage. Appelé à Paris pour prendre le ministère, M. de Chateaubriand , aussitôt nommé, se montra plus résolu à la guerre que son prédécesseur.
En ouvrant la session, le Roi annonça l'intervention en Espagne. Quelques jours après, le ministre déposa un projet de loi ouvrant un crédit extraordinaire de cent millions sur l'exercice 1823. M. de Martignac lut, à la séance du 2i février, un rapport qui concluait à l'adoption. La droite ayant
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proposé que Ja discussion fût portée à l'ordre du jour de la plus prochaine séance, Casimir Périer demanda la parole pour s'y opposer, il voulait que la Chambre puisse voler d'abord la loi (les comptes.
« ... Sans doute, dit-iJ, si la guerre était déclarée, il y « aurait urgence, et la discussion devrait s'ouvrir immédia- « tement; mais la guerre n'est pas encore déclarée. Nous « pouvons encore espérer, d'après les paroles émanées du (< Trône, qu'elle n'aura pas lieu. Il n'y a donc aucun motif « d'urgence qui réclame la discussion de ce projet de loi « avant l'examen des comptes.
« Un des principaux objets de la guerre était, nous a dit (( une bouche auguste, de réconcilier l'Espagne avec l'Eu- " rope. Eh bien! messieurs, espérons que cette réconciliation « ne sera pas nécessaire, puisque nous voyons de toutes (< parts l'Europe se soulever contre cette guerre. (Mm^mii- « res à d?'oite.) En effet, vous voyez la conduite que tient le « Parlement d'Angleterre. L'Autriche déclare qu'elle restera rt neutre. Nous pouvons donc espérer que ce motif de guerre (c disparaîtra. Mais si, contre notre espoir, la guerre était '( entreprise, ce serait la France qu'il faudrait réconcilier (( avec l'Europe elle-même... h(Ad/iésion à gauche.)
La demande de Périer fut repoussée aune grande majorité.
Périer, comme chef du parti libéral, ne pouvait approuver une guerre destinée à rétablir le pouvoir absolu. Il jugeait avec les passions politiques du moment, passions qui poussaient d'autres libéraux français à prendre les armes contre leur pays, pour tenter de s'opposer par la force à l'entrée de l'armée française en Espagne ; ils essayèrent de détourner les troupes de leur devoir, déployant le drapeau tricolore en face du drapeau blanc qui, à cette époque, représentait la Patrie.
Triste et heureusement vaine tentative, à laquelle on est peiné de voir mêlé un homme de la valeur d'Armand Carrel. L'armée fit son devoir et cette échauffourée n'eut pas de résultai.
CREDIT ni-: CENT MILLIONS \m
Parmi ceux qui approuvarent et réclamaient l'intervention en Espagne, beaucoup n'y voyaient que l'écrasement de l'esprit révolutionnaire et le triomphe de la domination religieuse : c'étaient les plus enthousiastes. Bien peu d'hommes politiques avaient alors l'esprit assez dégagé des luttes de parti pour faire abstraction du but en lui-même et comprendre combien il était avantageux pour la France que le Gouvernement de la Restauration eut l'occasion de montrer à nouveau la puissance de son armée.
Il fallait à tout prix balancer l'influence acquise par l'Autriche en Italie et prouver à l'Europe que les forces militaires françaises n'étaient pas devenues une quantité négligeable. L'Angleterre comprit quels avantages moraux la France allait retirer de son intervention, et bien que lord Wellington fût le généralissime de la Sainte-Alliance, il ne se lit aucun scrupule d'abandonner la cause des rois absolus pour défendre les intérêts de son pays. En France, les partis ne virent que la révolution et la contre-révolution, la liberté et l'absolutisme, oubliant les intérêts de la commune Patrie.
Les uns annonçaient hautement que la besogne entreprise en Espagne n'était que le prélude des mesures qui seraient bientôt prises en France; les autres s'efforçaient d'entraver une action contraire aux principes qu'ils défendaient et dont ils n'étaient pas sans redouter les suites ; tous oubliaient que les intérêts mesquins des partis politiques ne sont rien, la grandeur delà France seule importe et les principes euxmêmes doivent s'incliner devant elle. Les hommes qui ont la responsabilité morale ou matérielle des affaires publiques oublient trop souvent que la fortune ou la ruine de la Patrie est entre leurs mains.
Casimir Périer, quelles que soient la hauteuret la droiture de son caractère, était trop mêlé aux luttes politiques, il y tenait un rôle trop prépondérant pour pouvoir affranchir son esprit des mesquineries qu'elles entraînent. Plus tard seulement, lorsque le travail qui s'effectue lentement en lui sera accompli et en aura fait un des plus grands hommes de
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gouvernement de notre pays, il saura se soustraire aux petitesses de la politique et voir les choses de plus haut. Pour le moment, il est encore le prisonnier des rancunes étroites des partis.
Cette discussion de la loi des cent millions amena un acte que nous n'avons pas à raconter en détail et que nous allons envisager seulement au point de vue particulier du rôle joué par Pcrier.
Dans la séance du 26 février, Manuel, le député de la gauche, combattait à la tribune le projet d'ouverture de crédit. Il déclara qu'il était opposé en principe à toute intervention étrangère, affirmant àtitre d'argument que l'intervention des puissances en quatre-vingt-treize n'avait fait qu'augmenter l'énergie de la France révolutionnaire. La majorité refusa d'en entendre davantage. Bien que le président se fût empressé de rappeler l'orateur à l'ordre, la droite continua à manifester une indignation réelle chez quelques-uns, affectée chez beaucoup d'antres, sans vouloir entendre les explications de Manuel : elle l'accusait d'avoir fait l'apologie du régicide. Les cris des exaltés poussèrent le tumulte à un tel point que le président fut obligé de lever la séance.
Le lendemain, M. de la Bourdunnaye soumit à l'examen des bureaux la proposition d'expulser Manuel par mesure disciplinaire, la lecture ayant été autorisée par les bureaux, il demani^ la parole pour développer sa proposition. La gauche, se basant sur ce que la discussion n'était pas inscrite à l'ordre du jour, réclamait l'ajournement, espérant que pendant ce délai les esprits se calmeraient. Casimir Périer prit la parole pour essayer d'obtenir que la Chambre continuât l'examen de la loi des cent millions.
(( Vous vous rappelez, dit-il, que M. le président, en le- (( vaut hier la séance au milieu du tumulte, n'a nullement « annoncé l'ordre du jour. Vous n'avez qu'à examiner l'ordre (( du jour affiché dans cette salle, et vous verrez qu'il n'est « pas question de la proposition de M. de la Bourdonnaye. « Si vous voulez respecter les formes, vous ne vous écarterez