‹ Casimir Périer, député de l'opposition, 1817-1830Chapitre 94 sur 158 · DISCOURS SIR LA CONGREGATION · texte numérisé non relu

DISCOURS SIR LA CONGREGATION

places et des faveurs et pour jouer, à ce point de vue, un rôle analogue à celui que l'on attribue à la franc-maçonnerie sous la troisième République.

Périer sut aborder ce sujet^ scabreux entre tous, et se maintenir dans les limites des plus strictes convenances visà-vis de l'évêque-ministre. Voici ce discours :

« Messieurs,

(( Si vous avez rendu hommage à la franchise, au talent, à « la loyauté de caractère du prélat éclairé qui a porté la « parole dans cette enceinte, s'il a abordé lui-même lesques- « tions qu'il avait à traiter avec une sorte de crainte qui ce- « pendant ne lui a pas fait fuir son devoir, vous me trouvéce rez bien téméraire d'occuper la tribune dans des questions « si délicates pour lui, si difficiles pour moi. Il appartenait à (( d'autres d'entrer en lice avec un adversaire si redoutable « par le double ministère qu'il exerce. Mais, puisque ceux « de nos collègues appelés par leurs lumières à prendre la (( parole dans cette discussion gardent le silence ; puisqu'un « de mes honorables amis (1) est retenu lui-même par une « réserve et un sentiment de convenance que vous approuve- « rez, j'ai cru devoir vous soumettre de courtes observations.

« Que mes amis comme mes adversaires se rassurent : je a ne viens point m'engager dans les hautes questions soulevées « hier : je viens essayer de répondre quelques mots, non à « tout ce que M. l'évêque d'Hermopolis a avancé, mais à ce « qu'il n'a point dit; je viens répondre, non à ce qu'il sait (( mieux que moi, mais à ce qu'il nous a déclaré ne point « savoir. )> (Murmures .)

« Dans cette tâche, messieurs, je crois faire aussi preuve (( de courage, et surtout d'abnégation d'amour-propre. Mais « il ne m'était pas permis de garder le silence; et, à défaut (( de plus capables, je parlerai commeje crois, comme je sais, (( commeje sens; car la franchise est aussi dans mon cœur, « la mesure des paroles dans mes intentions.

(1) Benjamin Conslant.

CASIIMIH PERIEH

« Aucune plainte ne s'est élevée dans cette enceinte contre « les vénérables ministres de la religion; toutes les opinions « sont unanimes pour rendre hommage et respect à ceux qui « exercent leurs fonctions dans les véritables intérêts de la « Patrie et de la religion.

« Mais d'après les paroles mômes du ministre, n'est-on pas « fondé à croire plus que jamais que des sociétés secrètes « s'agitent au nom de la religion, etcela posé ne peut-on pas « craindre, quoi qu'en dise M. le ministre, qu'elles n'exercent « ou n'acquièrent une dangereuse influence?

(( On n'attaque pas en cela le clergé de France, qui apro- « fessé les doctrines établies dans tous les temps et qui ont (( reçu l'approbation générale.

« On n'attaque pas ceux qui professent les principes des <( Fleury, des Bossuet. des Fénelon, principes reconnus par « les Domat, les d'Aguesseau, les Séguier, les Talon.

« Non, messieurs, ce n'est point le clergé que l'on attaque, (( c'est la Congrégation; c'est Monseigneur qui l'a nommée; « mais il a oublié de nous dire son nom de famille. {Moiivement en sens divers.)

« La voilà reconnue officiellement, cette Congrégation mys- « térieuse {murmures) dont l'existence a été si souvent, si « formellement niée à cette tribune et parles feuilles minis- « férielles ! Prenons acte, messieurs, de cette déclaration « faite parl'autorité compétente. Le fait matériel existe donc; « ce n'est donc point un fantôme qu'il soit impossible de sai- « sir, seulement il est difficile de l'atteindre.

« Voyons si ce que l'on nous a dit doit nous rassurer et « dissiper toutes nos craintes politiques et religieuses.

« Cette Congrégation a pris naissance dans des temps de « troubles, et l'on nous a expliqué parfaitement son but, à « une époque où la religion catholique était persécutée. Rien « de plus naturel et de plus utile que des sociétés religieuses « secrètes, dans un temps oii le culte des chrétiens ne pouce vait être public; mais aujourd'hui que la religion a repris « son empire, qu'un Roi très chrétien est sur le Trône, et

DISCOUHS SIH I.A CONGREGATION 333

V que le culte catholique est la religion de l'État, que l'exerce cice du pouvoir se partage avec des hommes pris parmi « les membres du clergé, à quoi bon des sociétés, des court grégations? De deux choses l'une : ou cette Congrégation « marche d'accord avec le Gouvernement, ou elle marche « dans un sens inverse; si elle marche d'accord avec lui, a elle est inutile; si elle est opposée, voyez combien elle (( peut être dangereuse, en supposant qu'elle compte parce mi ses membres un grand nombre d'hommes élevés en « dignité et exerçant des fonctions administratives.

« Une preuve qu'il peut y avoir du danger, c'est que M. l'é- (( vêque a voulu rester étranger à cette Congrégation, quoi- « qu'on lui ait proposé plusieurs fois d'en faire partie, parce « qu'il n'entendait être dans la dépendance que de ses supé- « rieurs.

« S'il est vrai que, depuis 1814, époque où M. le ministre « a cessé de connaître cette Congrégation, elle a pris un ca- « ractère politique (^31. te ministre des Affaires ecclésiasti- « rjues fait un signe négatif), et s'il est vrai qu'il a pu s*y f( glisser des ambitieux, s'ils ont pris le masque de la dévo- (( tion pour mieux tromper, ainsi que l'a dit M. l'évêque (f d'Hermopolis, devons-nous être tranquilles? Le pays n'a- « t-il pas à s'inquiéter de ce pouvoir à la fois politique et rert ligieux qui s'élève dans le sein de l'Église et du Gouverne- « ment? Le fait est-il faux? Non, car tout ce que l'on dit sur ({ cette société politique, sur ces ambitieux, sur ces faux dé- « vots, peut être vrai, nous dit encore M. le ministre: mais « ce que je puis ajouter, c'est que je n'en sais rien, et que je (( ne connais, moi, que des gens respectables faisant partie de a cette association, quoique je n'en sache ni l'origine, ni les « statuts, ni le but.

(( Tout ce que nous a dit M. le ministre fait l'éloge de son « esprit et de sa loyauté, de sa bonne foi et de ses relations; « mais encore une fois lorsque tant de faits, lorsque tant « d'hommes dignes de foi aussi dans cette enceinte, lorsque « toute la magistrature de France, et surtout celle de Paris,

334 CASIMIR PKKIEK

(f s'rlcvent contre l'existence légale de cette société, contre son « but, son influence, ses moyens, ses progrès toujours crois- « sants, pouvons-nous nous contenter des simples paroles <( d'un ministre qui ne nous donne pas d'autre assurance, si « non que tout ce que l'on dit peut exister, mais seulement « qu'il n'en sait rien ?

« Non, messieurs, on ne peut pas détruire ainsi tant de « faits et apaiser tantde justes craintes qui sont, j'ose le dire, « l'expression de la conscience et de l'opinion des hommes « les plus dévoués à la Monarchie constitutionnelle et à la « religion.

« S'il était vrai que des ambitieux, faisant partie de cette « Congrégation, se fussent emparés de ce jeune clergé qui, (( comme le dit M. d'Hermopolis, a encore trop peu d'instruc- « tion et de lumières; s'il était vrai qu'ils se fussent, à son « insu, emparés dans des vues politiques de l'instruction de (( la jeunesse destinée un jour à prêcher la parole de Dieu, (( quel danger ne pourrait pas courir la tranquillité du pays !

(( C'est ainsi qu'est en partie composé le clergé de ces « missions qui parcourent les départements. Attendez donc (( que leurs tètes soient plus froides, que leur expérience soit rt mûrie, attendez que leur instruction soit plus complète, et (( ne les envoyez pas prêcher aux peuples ce qu'ils ne savent <( pas encore d'après vos propres aveux. {Murmures prolongés.)

(( Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet; je ne vouff drais point que, d'après les événements qui se passent à (( notre porte, on pût interpréter nos paroles, et qu'on pût « en abuser en les dénaturant pour nous accuser ou pour ex- « cuser des excès que nous déplorons sincèrement, et qu'il « dépend du Gouvernement de faire cesser par cet accord « bien entendu qui doit exister entre lui et un clergé ami du « pays comme de la religion.

« Il me reste à dire un mot sur le vœu, émis par M. l'évêque « d'Hermopolis relativement à l'état civil, qui n'est plus entre « les mains du pouvoir ecclésiastique; je ne puis apprécier

DISCOITUS SLR LA CONGREGATION 335

'( la convenance de ses paroles, et je ne sais si, avant de les <( prononcer, M. l'évéqne s'est bien rendu compte de la po- (( sition d'un ministre de la religion catholique, qui est en « même temps le ministre dirigeant d'un Gouvernement « qui reconnaît la liberté des cultes.

« Je n'ai pour le moment qu'à répondre à un vœu la ques- (( tion ne pouvant être agitée devant vous; j'émets celui que, « pour le bonheur de mon pays et l'intérêt de la religion, le « souhait de M. le ministre des Affaires ecclésiastiques no « soit jamais exaucé.

« Ainsi, messieurs, en remerciant M. le ministre de sa (( louable franchise, de ses nobles aveux, qu'il nous permette ((. de lui dire que nous ne pouvons être rassurés par ses pa- (( rôles pleines de douceur, de tolérance et de bonne foi, et (( que tout ce qu'il nous a dit savoir ne saurait nous tranquil- (( liser sur tout ce qu'il dit ignorer.

« Qu'il nous permette de lui dire que ces missions, qui (I oiiL pu présenter des avantages dans d'autres temps, alors « que leur but était différent, et sous un Gouvernement qui f( ne protégeait pas tous les cultes, ne remplissent pas le but « que se proposent les hommes pénétrés du véritable esprit « de la religion et que surtout elles seraient bien funestes à (( l'État, si ces mêmes missions étaient dominées par les u vues politiques de ceux qui se sont introduits dans la Cou- <( grégation depuis 1814, époque où M. le ministre des Affaires c( ecclésiastiques a cessé de connaître son histoire.

« Qu'il nous permette enfin de lui dire que nous devons « être peu rassurés par les garanties que nous offre la sur- (( veillance de l'autorité, s'il était vrai qu'une partie des « chefs de l'administration chargée d'assurer notre tran- « quillité font parlie de la Congrégation et par conséquent (( sont dans sa dépendance à laquelle M. l'évêque d'Hermo- (( polis a jugé convenable de se soustraire. (Mouvement eîi sens divers . )

« Que l'on voie les dangers là où ils sont , que l'on n'a- « joute pas foi à ces accusations ourdies dans le secret de

<( ces sociétés mystérieuses dont on ne connaît, dit-on, ni « l'origine ni les statuts. C'est là le danger qu'il faut crainte dre ; mais que l'on se fie à la France et que l'on cesse de « la calomnier. Les Français veulent la liberté et la Monar- (< chie qui la leur garantit, ils veulent tous les sentiments ((généreux consacrés par cette religion qui, la première, a (( prêché l'amour du prochain et l'égalité devant Dieu et de- (( vant les hommes. Voilà ce que veut, voilà ce qu'aime la (( France ; mais ce qu'elle ne veut pas, ce qu'elle hait, (( messieurs, c'est le mensonge; ce qu'elle déteste, c'est '( l'hypocrisie ; ce qu'elle abhorre, c'est la fraude et lacorrup- (( tion ; ce qu'elle condamne et flétrit à jamais, ce sont ceux (( qui seraient tentés de se servir de semblables moyens (( comme instruments de pouvoir et de gouvernement. »

Ce discours magistral fit une profonde impression sur l'assemblée. On y voit se dessiner la transformation lente qui s'opère chez Périer : et si ce n'est pas encore l'homme de gouvernement qui parle, ce n'est déjà plus le fougueux et violent membre de l'opposition des premières années. Il y a là un indice qu'il était important de signaler.

La discussion reprit entre l'évêque d'Hermopolis et le député de Paris à propos du budget spécial de l'Université. Le ministre reconnut à la tribune l'existence de plusieurs collèges dirigés par les Jésuites. Casimir Périer releva cet aveu d'une situation que l'on avait longtemps niée.

(( J'ai demandé la parole, dit-il, pour rechercher dans (( quelle situation se trouve précisément l'instruction publiée que en France. Hier, M. l'évêque d'Hermopolis, en répon- (( dant à des plaintes qui s'étaient élevées sur une Société (( exclue de France par les lois, a déclaré que des membres (( de cette Société étaient en possession de diriger l'éduca- (( tion dans sept maisons ecclésiastiques appelées petits sé- (( minaires ; que l'autorisation leur avait été donnée par (( les évoques, et par conséquent en dehors de l'autorité (( civile.

<( Il faut se rappeler, messieurs, que les établissements de

Page 1