LES TROUBLES
chissions les barrières au moment où on défonçait nos portes. De loin nous aperçûmes la lueur des incendies. Pourvu, mon Dieu, que nous ne soyions pas les seuls survivants de la catastrophe !
A une question de Cassard, ils répondirent qu'ils n'avaient rien constaté d'anormal entre Aïn-el-Fîl et le bordj; ils avaient suivi, il est vrai, des chemins détournés ; leur garçon croyait que l'intention des rebelles était d'incendier toutes les Termes proches et de rejoindre le chérif Mossa qui massait le gros de ses forces à une centaine de kilomètres plus bas, dans le sud.
Ces renseignements laissaient Cassard dans l'incertitude sur la situation réelle des hordes insurgées ; il décida de procéder lui-même à une reconnaissance dans le hameau saccagé. Mohand, convoqué par lui, voulut l'accompagner avec quelques partisans.
— Mon frère, ajouta-t-il, était brigadier au service de la commune mixte ; Dieu me permettra, si cela lui plaît, de le sauver.
Un moment après^ l'auto, oii s'étaient entassés une dizaine de Mangeurs-de-glands, parents du Tueur-depanthèresi, roulait sans bruit, fanaux éteints, dans la direction d'Aïn-el-Fîl. Vite, l'obscurité s'atténua ; les bosquets tachèrent de noir violet les pentes des ravins ; le profil de hautes roches se découpa au sommet des collines. Les terres se soulevaient, autour des voyageurs, comme une mer de suie panachée d'écumes bleues.
Ils traversèrent un col ; au-dessous d'eux des brouillards denses étouffaient la Vallée-des-Roseaux. A l'horizon, des feux brillaient sur les mamelons.
— Ce sont les signaux de guerre des fellahs, chu* chota Mohand.
l38 ÇASSARD LE BERBERE
— Tant mieux, dit Cassard, nos hommes ont de vieilles affaires à régler avec les gens de la plaine.
Mohand grogna son assentiment ; soudain, à peu de distance de la voiture, des lueurs rouges se diffusèrent dans les brumes.
— Aïn-el-Fîl, murmura Mohand.
— Ou du moins ce qu'il en reste. Arrêtons-nous et partons à la découverte.
Ils dissimulèrent la voiture dans un bas-fond, derrière des touffes de roseaux ; le groupe ensuite s'égailla et se dirigea en silence vers le brasier.
Aux râles du feu consumant les charpentes, au choc sourd des murailles qui s'abattaient, à la pétarade du bois qui, mordu par la flamme, éclatait, se mêlaient des cris aigus, des rires terminés par des clameurs. Les insurgés n'étaient plus là, mais sur leurs traces s'étaient ruées les hyènes des tribus.
Les guetteurs se couchèrent et rampèrent sur le sol ; ils distinguaient maintenant les demeures officielles transformées en torches ardentes ; épars autour des maisons gisaient des cadavres nus, décapités, éventrés ; une vingtaine de femmes, entourées d'une nuée de mioches, fouillaient dans la fournaise, nouaient des paquets, exploraient les ruines à la recherche du butin, plaisantaient ou, penchés sur les égorgés, s'acharnaient à les mutiler ; l'une de ces mégères balançait par ses longs cheveux la tête de la jeune receveuse des postes. A voix basse Mohand dit à son patron :
— Ce sont les chiennes de la mort ; elles appartiennent à la famille des maudits ; elles suivent le lion dans sa chasse et mâchent ce qu'il a dédaigné. Ha I ha ! je m'en doutais ! Ces deux-ci, qui traînent un corps de femme, sont Khadidja, la bonne de M. Charvet, et Lellou, sa cuisinière ; leur maîtresse était douce pour
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«lies, les soif^nait dans leurs maladies, les habillait comme des iemmes de caïd ; vois, Cassard : c'est de leur maîtresse assassinée qu'elles outragent le cadavre. Avançons-nous ; les chiennes sont trop occupées de leur ignominie pour nous entendre ; nous boirons une petite gorgée k la coupe de la vengeance. 0 Allah I 0 Rebbi !
Khadidja, qui s'était éclipsée quelques instants, reparut ; elle s'appuya à un arbre pour rire à son aise, et, appelant Lellou, lui montra une grosse carotte, arrachée de frais, qu'elle tenait à la main. Les deux filles disposèrent ensuite le cadavre sur une dalle de marbre, fragment de ruine romaine qui avait servi de banc aux plaignants de la chekaïa. Alors Lellou ramassa à terre un couteau boussaâdi et se prépara à trancher le cou de sa maîtresse ; cependant Khadidja brandissait, avec mille propos obscènes, sa carotte et la dépouillait de la terre qui y était restée attachée.
Soudain les pillardes hurlèrent,, toutes ensemble ; les gens de Cassard avaient cerné la bande ; Khadidja et Lellou tentèrent, un instant, de fuir ; un homme était là, qui les garotta, malgré leurs piailleries, leurs larmes, leurs protestations de fidélité. Cassard avait les lèvres sèches et une soif véhémente ; le corps de Mme Charvet ne portait aucune trace de blessures ; un rictus hideux déformait les traits du visage ; il n'était point douteux, à considéer les maculatures qui souillaient le torse, que la malheureuse ne fût morte de volupté.
On enveloppa avec soin, dans des burnous, les cadavres des femmes, et ils furent entassés dans la voiture.
— Que faisons-nous des chiennes.!^ demanda Mohand.
— Je te les donne, répondit Cassard. Nous repartirons dès que j'aurai examiné de près le travail de ces
messieurs.
l40 CASSARD LE BERBÈRE
Il reconnut à sa haute taille le corps de Tadministrateur ; la tête avait été emportée comme trophée par les meurtriers. A deux pas de là, dans la fumée, sous les arbres du jardin, les prisonnières poussaient d'affreux cris ; le tapage s'apaisa bientôt ; des fantômes blancs, semblables à des mannequins à effrayer les moineaux, oscillaient dans les hauts branchages de la pépinière. Le tueur de panthères, visage impassible, rejoignit le colon.
— C'est fini, dit-il.
Cassard eut un sourire spasmodique. Mohand fort affairé tournait et retournait les cadavres ; il en désigna un de la main :
— Le brigadier des cavaliers, annonça-t-il. Et il ajouta :
— C'était mon frère. Je le reconnais aux tatouages de ses poignets.
Il appela ses fils et leur montra le décapité.
— Votre oncle, dit-il.
— C'est bien lui.
— Sa tête manque, observa le vieillard.
— J'irai la chercher, moi, déclara le plus jeune des enfants, et, si je le peux, je rapporterai aussi celle de l'administrateur.
D'un pas indolent, il quitta le groupe et s'enfonça dans le maquis.
— Oh ! Oh ! Qu'est ceci? s'écria Cassard.
Un garçonnet, criant, pleurant et pissant d'émotion, avait été découvert par un des chasseurs blotti au fond d'une cahute à lapins ; il s'élança vers le colon, se cramponna à ses vêtements, embrassa les pans de son manteau ; il jurait qu'il avait sauvé son maître, l'admi nistrateur-adjoint Dacre, qui, prévenu à temps, s'était réfugié dans une cave à charbon ; il n'attendait que le
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départ des ruffianes pour le délivrer et l'amener au bordj. Les ^eiis de (Jassaid, guidés parle gamin, eurent tôt lait de déeouvrir la cachette ; Dacre, sa femme et la fille d'un propriétaire des environs, sortirent de là en cliemisci, assez penauds, et noirs comme s'ils avaient trempé dans un bain de goudron. Le colon s'éloigna pour ne pas accroître leur confusion ; ils s'accomodèrent des nippes arrachées aux mégères exécutées, et prirent place dans l'automobile où le voisinage des cadavres glacés que les partisans avaient empilés entre les tonneaux arracha aux femmes des cris de terreur.
— Nous ne retournerons pas au bordj, nous autres, dit Mohand avec un mauvais sourire ; nous gagnons la brousse ; il y aura, s'il plaît à Dieu, une excellente razzia à opérer dans le douar le plus proche, d'où les chiennes étaient originaires ; les arabes avaient là bien mauvais esprit.
— Je n'attendrai pas, moi aussi, les pieds dans mes babouches, l'attaque des dissidents. Je te rejoindrai dans quelques heures, s'il plaît à Dieu, devant la porte ouest de Babœu^, le bourg de colonisation.
— Nous t'attendrons là près du grand abreuvoir, et tu n'auras pas à te plaindre de notre négligence, ô notre cheikh.
La garnison du bordj s'était accrue, pendant l'absence de Cassard, par suite de l'arrivée des kammés disséminés dans les dépendances du domaine, des forestiers, des cantonniers, des pêcheurs ; des cordons de sentinelles bien dissimulées veillaient sur les abords de la maion-forte ; de puissants réflecteurs étaient prêts à se démasquer ; les postes de mitrailleuses amplement approvisionnées commandaient toutes les parties abordables des falaises.
Suzy, que le colon alla embrasser dans sa chambre.
l42 CASSARD LE BERBERE
pleurait, se plaignait d'une violente migraine et avait consigné sa porte à son mari. A cette heure,, le père Baurbil ne se souciait pas d'enfreindre cette défense ; il se sentait en sécurité et comblait de prévenances Mme Dacre qui, au sortir d'un bain dont elle avait le r)lus grand besoin, avait passé un des plus élégants peignoirs de Romaine et gémissait sur la perte de sa garde-robe, de ses bijoux, de ses petits meubles, de sa basse-cour ; le directeur la consolait avec tant de zèle qu'elle ne tarda pas à l'entretenir des mérites de son mari, et il fut fort question entre eux de son avancement prochain.
Plusieurs villages kabyles furent, cette nuit-là, attaqués, pillés et brûlés par les insurgés; les survivants accouraient, en désordre, au bordj, chassant devant eux leur bétail ; des campements s'improvisèrent au pied des falaises; l'assemblée des notables écoutait les objurgations de Cassard dans la salle des repas en commun, et réclamait des armes. Le silence se fît ; la grande porte s'ouvrit à deux battants ; un groupe pénétra dans la pièce ; quatre robustes montagnards à poils roux déposèrent sur une natte le président du douar empaqueté dans des burnous ensanglantés; plusieurs balles l'avaient frappé alors qu'il organisait la défense d'un hameau, aux frontières des régions hautes ; le docteur Lavieux examina les blessures; le regard impassible du chef se fixa un instant sur lui.
— Je dois mourir, dit-il avec calme ; les chiens m'ont atteint là où il fallait ; le sang s'épaissit dans ma poitrine. Cassard, tu es de notre race et de notre tribu ; tu es mon vieil ami ; inscris mes paroles dans ton cœur. Les anciens présenteront à l'agrément du gouverneur en chef qui me remplacera à leur tête; qu'il soit choisi dans ma famille ! Que les gens qui m'ont
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tué ne demeurent point impunis I Ils étaient conduits par les K'bar des Ouled Abdallah ! Tu connais mes traditions ! Elles sont bonnes I Que le meurtre expie le meurtre 1
Les notables, accroupis autour de lui, hochaient la tête en signe d'assentiment ; ses fils, Tun après Tautre, lui baisèrent les mains.
— Que deviendrons-nous,, déclara Tamine le plus chenu? Cassard, tu es notre père. Il ne nous reste plus que notre vie en ce monde, à moins que les chiens n'aient point coupé nos oliviers et nos figuiers. Peutêtre que le gouvernement nous indemnisera de nos pertes en biens, mais qui expiera le massacre de nos hommes et de nos enfants .î^ Fais de nous ce que tu voudras.
— Qu'il en soit donc ainsi, ô mes frères, répliqua le colon. Vos intérêts sont entre mes mains. Si vous succombez, je succomberai. Discourir dans une chambre sur le ceci et le pourquoi est besogne de femme. Réunissez devant le bordj les mâles les plus vaillants parmi eux qui vous ont accompagnés. 0 fils des montagnes, nous avons à accomplir le pieux devoir de la guerre ! Aujourd'hui nous chasserons à Thomme I
Un pas clouté de fer grinça sur les briques de la terrasse. Jaffand vint s'accouder au parapet près de Cassard ; une risée de vent plaqua sur son torse sa chemise de toile écrue et retroussa d'un claquement les bords amollis de son feutre ; les poings dans la barbe, les deux hommes assistèrent à l'exode des bœufs roux qui se piétaient, cornes basses^, parmi les bouses ; les pâtres à cheval criaient et sifflaient autour des animaux qui meuglaient en sourdine ; sous un haie de poussière fauve sillonné par l'envol brusque des queues et le claquement des fouets, la masse du troupeau s'amincissait, s'étirait, s'allongeait enfin en colonne derrière les vieux taureaux sagaces.
A l'ouest^ le soleil, à son déclin, léchait le ventre de nuages rougeâtres qui palpitaient sous les derniers baisers de la lumière déjà ensommeillée. La vallée haletait, engloutie peu à peu dans le flux d'une marée de brumes violettes.
— Pourvu que les femmes soient arrivées sans encombre à Baboeuf ! Y seront-elles en sécurité.^ dit Jaffand.
— Les Beni-Maïda et les Ouled Abdallah ne se risque-
ront point à attaquer le village, solidement fortifié^ et occupé par de nombreuses troupes.
Jalïand se redressa, resserra sa ceinture, croisa sur sa poitrine des bras dont les muscles noueux se cabrèrent. La COUT de l'exploitation était silencieuse ; déjà s'y rassemblaient les pénombres plus intenses ; les murailles à meurtrières se satinaient sous la fuite solaire, raiguisaient leurs arêtes émoussées par la pluie; les reflets papillonnaient moins drus à la surface verdie de la mare au purin, des colonnes de vapeurs s'élevaient à la porte des étables ; engagé à demi sous un hangar, un chariot, brancards levés, montrait les cornes au ciel strié d'aiguilles pourpres.
Au tournant du chemin détrempé par l'hiver, Bladet, le chef des bergers, apparut ; il s'avançait sans hâte, veste à l'épaule et pipe aux dents ; il pénétra dans la cour et monta sur la terrasse.
— Eh bien?
— Rien I Votre smala est arrivée au village sur le coup de midi ; votre fils aîné a préparé des étables pour vos bœufs. Comme ça, tout est arrangé ! Je n'ai pas aperçu une bouteille cachetée dans le pays. Les fellah sont tous chez les insurgés.
— Faut croire que les colons payaient trop bien leurs ouvriers.
— Il y avait tout de même des proprios qui faisaient passer le goût du vol à leurs enragés larrons en les flanquant pendant une semaine au fond d'une cuve en ciment armé ; il y fait plutôt chaud, et ils mangeaient là plutôt des briques.
— Qui se plaignait, bougre .î^ Il valait mieux pour €ux passer huit jours au silo que six mois en prison. Si vous étiez libertaire, vous comprendriez ça.
-— Eh, je comprends, pas d'erreur, hurla Bladet en
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se frappant les cuisses ; il faut que nous autres on soye respectés. J'aime pas les justiciards, et j'aime mon droit. Vous vous rappelez quand j'ai mis les poucettes au vieux Fartass ; il a bien fallu qu'il dise où il avait caché le bouc qu'il avait volé et que soi-disant les chacals avaient saigné. C'était rigolo ce qu'il gueulait ! Si les insurgés nous massacrent, c'est à cause que nous avons été trop justes avec eux ; y en a qui croient que ce qui est juste, c'est rien que ça qui est écrit dans les livres. Aïma^, patron I la justice, pas d'erreur, est ce que commande celui-là qu'est assez fort pour commander. Pourquoi que les arabes sont pas plus forts que nous, hein.î^ Alors, le droit serait avec eux. Il ricana, vida, rebourra et ralluma sa pipe.
— Bon ! est-ce que nous n'allons pas, nous autres aussi, nous réfugier à Babœuf I
— Il y a des troupes à trois heures d'ici, remarqua Cassard.
— Tu as de la chance, toi, lui dit Jaffand ; tu n'as reçu, jusqu'ici, à ton bordj, que la visite de deux ou trois bandes de maraudeurs.
— Ils ont été chaudement accueillis par le docteur Lavieux ; de mon côté, j'ai envoyé en plaine Mohand et ses gars, et j'ai peur qu'ils n'y abîment bien des gourbis.
— Un beau travail! Je reprendrai le bled avec Mohand et toi, capitaine, dès que j'aurai réglé mes affaires ; je garderai ma ferme jusqu'au dernier moment ; c'est une bonne fille ; faut pas trop qu'elle reste seule.
— Tu as là un beau brin de bâtiment, mon petit. Les toits à pentes douces s'étendaient au-dessous
d'eux ; là où du terreau s'était amassé entre les tuiles des graminées avaient crû, qui s'étaient desséchées,
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remplacées par des mousses rousses ; la maison prolongeait la plaine nourricière, dont l'énergie se concentrait en elle ; elle était le cerveau d'un corps toujours en travail, le lieu de force où s'ordonnait la méthode des luttes fécondes.
— La rébellion sera étouffée dans Tœuf, continua Cassard ; j'ai eu ce matin un bon coup de téléphone de Finas ; les chasseurs d'Afrique, au sud de notre canton, refoulent les arabes vers nous, et occupent les défilés ; la révolte n'a guère affecté que le Constantinois ; les bandes secondaires sont à peu près coupées les unes des autres ; la Légion et les tirailleurs attendent par ici la bande principale.
— Pas d'erreur, dit Bladet, y aura de la terre à séquestrer par le Domaine, quand la baroufa sera finie. Avec cette terre, on créera des villages ; je demanderai une concession ; je me marierai, et je m'installerai patron boucher.
— Il en a, un programme, ton type, dit Cassard en riant. Tu connais le chérif Moussa, toi Jaffand?
— Oui, et c'est un drôle de bonhomme ; je t'assure que tu ne pourrais soutenir son regard, tant il y a en lui de force hynoptique. Il rend les indigènes fous, et il est fou lui-même. Cette révolte est idiote. Si ça ne te fait rien, mon vieux, nous irons ensemble, demain matin, à Babœuf ; au cas où des rôdeurs viendraient jusqu'ici et commettraient des dégâts chez moi, tu me servirais de témoin et tu m'aiderais, par la suite, toi qui es le camarade du député, à obtenir une indemnité convenable.
— Entendu, mon petit ; mais il fait faim ; n'aurais-tu pas quelque chose à croûter dans ta baraque?
— Il y a, répondit Bladet, dans la cuisine, de la boule et de la bidoche, comme nous disions dans les tran-
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chécs, et puis il y a aussi des poireaux sauvages, des œufs pour faire une tortille et du butifare bien piquant, sans compter la vinasse.
Quand les trois hommes, descendus au rez-de-chaussée, se furent restaurés, Jaffand ferma les grilles de la cour et fit enterrer sous un énorme tas de fumier les caisses de pétrole et les estagnons d'huile dont il était approvisionné. La nuit était tombée ; les chacals jappèrent dans les ravines de la montagne lointaine. Une angoisse s'exhalait de la ferme abandonnée ; Jaffand, incapable de motiver les motifs de sa tristesse, grogna contre l'acre relent ammoniacal qui s'échappait des étables, contre la boue qui poissait les semelles de ses souliers ; il trébucha sur une charrue, jura tout bas.
Ils remontèrent sur la terrasse où ils s'installèrent pour surveiller, pendant quelques heures, les abords de l'exploitation : Jaffand et Cassard étalent armés de carabines à répétition ; Bladet possédait un gros fusil de chasse chargé de chevrotines ; pipe aux dents, les colons s'étendirent à l'abri du vent, sur des couvertures de laine et fumèrent en silence.
Un brouillard blême engourdissait les étoiles^ qui pâlissaient, sans cesse plus indistinctes; mais une brise née au sud-ouest le balaya bientôt; à vastes coups d'ailes l'affraîchie s'éleva ; les étoiles reparurent. Les colons, très las, s'endormirent.
Le flic floc de pieds nus dans la bourbe de la cour réveilla Cassard ; le ciel resplendissait sous la claire scintillation stellaire. Du sud à l'ouest les mamelons proches étaient piquetés de feux qui décrivaient un demi cercle autour d'une extrémité de la vallée.
— Il serait urgent, murmura Cassard, de se démouscailler.
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Il éveilla SCS compagnons, leur montra la cour pleine (le monde.
— Ce sont, (lit Bladet, nos ouvriers arabes qui sont revenus piller la ferme. Mirez-moi ça, les salauds pataugent dans le bagali à la recherche du bétail ; trop tard pour sarraquer, mes enfants ; les bœufs y sont partis. Si nous en faisions autant?
— Nous ficherons le camp par les falaises de l'oued, répondit Jaffand ; auparavant, je ne serais pas fâché d*avoir une petite conversation avec eux.
— La frousse vous avez pas d'attirer les autres galapiats qui se chauffent le cul sur les collines, là-bas ; poursuivis nous serons, pas d'erreur !
— Oui, il y a erreur ; les bics sont convaincus que la rivière est bourrée de djinns et de revenants; ils ne s'y aventurent jamais par les nuits obscures. Cependant, si quelqu'un a peur de lâcher un coup de pétoire, ça va bien.
— A moi vous racontez ça, patron ; moi^^ j'ai peur de tirer sur un tronc .^ Moi que j'étais nettoyeur de tranchées dans le temps, que quand un boche me disait : camarade ! j'y répondais : tu me fais ch... et j'y foutais mon couteau dans le bide. Pourquoi, par Dieu et la Madone, vous racontez ces choses, que, d'un peu je perds la face devant Mocieu Cassard.^
— Bon, vous avez des chevrotines, vous, Bladet, tirez le premier et dans le tas ; Cassard et moi viserons les types quand ils repasseront par dessus les grilles.
Les maraudeurs se concertaient à voix basse ; plusieurs d'entre eux traînaient une poutre et se préparaient à enfoncer la porte de la maison; Bladet, sans hâto, les mit en joue et pressa les deux gâchettes de son fusil; à la double détonation succédèrent des cris perçants ; il y eut une bousculade dans un coin de la
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cour; Cassard et son ami firent feu dans cette direction ; (juand le magasin de leur carabine fut vide, des hurlements pareils à ceux du chien battu s'élevèrent au-dessous d'eux ; la poutre abandonnée gisait près des grilles ; à la clarté des étoiles, les colons virent des êtres douloureux se traîner, qui gémissaient, se plaignaient, pleuraient des ay ! ay I ay I ho ! râlaient et sanglotaient.
— Je crois que quelques-uns en tiennent, déclara Jaffand. En route, nous !
Ils descendirent en hâte, sautèrent par une fenêtre dans le potager, contournèrent un massif de grenadier^, suivirent ensuite, les pieds dans l'eau pour dissimuler leurs traces, un fossé d'irrigation bordé d'épais ronciers, dégringolèrent à la course le sentier rocailleux qui conduisait au gué.
— Comme les salauds fusillent ma pauvre ferme I dit le colon.
Les volets et les portes tombaient, crevés par la pétarade des mousquets ; les tuiles, le mortier des murs grésillaient sur le sol ; des cris triomphaux annoncèrent l'envahissement de l'exploitation; les sentinelles lointaines psalmodièrent la kyrielle des noms divins. A l'abri des gigantesques falaises du canion creusé dans la vallée par les eaux torrentueuses de l'oued, les fugitifs brisaient à coups de talon les roseaux et les liserons, se heurtaient aux buissons de lauriers-roses, trébuchaient sur les galets, piétinaient des sables mous; des graviers glissaient parfois vers eux du haut des escarpements et coulaient sur les talus jusqu'à l'eau ; l'oued clapotait sous les gestes massifs des arbres et des graminées qui habitaient l'ombre; la brise susurrait dans les ramures craquetantes, balayait les mousti-
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ques valsant leur folie, soulevait en vagues le halo bleuâtre qui flottait entre les berges accores.
— Ah ! putain ! s'exclama Bladet, en choppant des deux pieds.
Il chut de côté sur les broussailles et ne put se relever.
— Qu'y a-t-il, demanda Jaffand? Où vous êtes-vous fait mal?
— Au pied ! Une entorse 1 Ah I putain ! C'est comme si on me sciait la viande de Torteil. Misère de moi I je suis estropié !
— Tant pis, il faut marcher. Nous avons encore pour une heure et demie de route.
Bladet tenta encore de se remettre debout ; des douleurs lacinantes lui tordirent la chair ; il se renversa sur le dos, ronchonna, appréhenda la solitude, Tabandon, l'arrivée possible des insurgés ; il grelotta de terreur.
— Mes pieds se sont noués sous des racines, dit-il. Ah, que je souffre! Fichu, je suis. Si loin que vous le pensez, nous sommes de Babœuf.î^
— Ne perdons pas de temps, Bladet ; j'aperçois près d'ici des broussailles très denses ; nous vous y cacherons; on viendra vous chercher dans peu de temps, je vous le jure.
— N'oubliez pas que nous avons fait campagne ensemble contre les boches ; ne me lâchez pas, patron.
— Soyez raisonnable, enfin ; vous êtes incapable de marcher ; de quelle utilité nous serions-vous en restant à vos côtés ?
— Il est vrai. Misère de moi !
— Cassard aida Jaffand à transporter l'invalide dans un fourré.
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— Là, restez tranquille ; tâchez de dormir ; voulezvous ma carabine?
— C'est pas de refus ; et des cartouches, s'il vous plaît. Comme ça, si des bics y viennent, je me les tue ; s'ils viennent trop, je me tue moi-même.
Le colon vida ses poches.
— A bientôt, hein! Ne m'oubliez pas! Et effacez vos empreintes en me quittant.
A grandes enjambées tâtonneuses, les fugitifs reprirent leur route ; le jour commençait à poindre ; une vague de brume ourla lentement les falaises, puis chut dans le ravin et s'étala sur Toued.
Des salves d'artillerie ébranlèrent la placidité des demi-teintes estompées par l'ombre et qui tourbillonnèrent, hagardes ; les cailloux churent plus nombreux le long des talus ; des coups de fusil crépitèrent, puis le silence renaquit. Jaffand et Cassard se regardèrent ; certaines exclamations gutturales qui leur étaient parvenues leur avaient dénoncé la retraite précipitée, sur les hautes berges de la rivière,, d'un contingent d'insurgés jusqu'alors tapi dans les broussailles ; des troupes s'avançaient donc du côté des fugitifs ; il y avait intérêt, pour ceux-ci, à les rejoindre aussitôt que possible ; après une courte discussion, ils résolurent de tenter l'escalade des falaises près du moulin Rousier, qui utilisait, comme force motrice la chute d'un affluent de l'oued, grossi, à cet endroit, par des sources abondantes ; avec de minutieuses précautions, ils' se hissèrent hors de la combe au point qu'ils avaient choisi, où le grondement d'une cascade étouffait le tapage de leur ascension ; le moulin avait été mis à sac ; une colonne de fumée noire jaillissait du toit ; les portes et les volets avaient été arrachés ; des balles de farine crevées jonchaient le sol boueux ; pêle-mêle avec des bottes
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de paille, des meubles brisés^, des haillons. A cinq cents mètres des bâtiments bivouaquaient, sous les genévriers du communal, des soldats qui se chauffaient à un brasier devant lequel rôtissait, enlilé à un pieux, un énorme mouton.
— Hé I Hé I dit Jaffand, les maçons ne manquent pas d'ouvrage, ici. Si nous visitions la boutique?
. Hs traversèrent le fondouk annexé au moulin ; des bottes de fourrage achevaient de s'y consumer ; dans la cour s'étendait une litière de blé et d'orge jetés hors des greniers, amalgamés à des crottins d'animaux, à des lambeaux de matelas et de vêtements, à des bouteilles cassées, à des débris d'outils ; un hangar s'écroula ; des traces de sang et des empreintes de pieds nus formaient, à travers cette couche d'immondices, une sorte de chemin qui se dirigeait vers la porte d'un jardinet ; les colons suivirent cette sente et découvrirent, couché au pied d'un figuier, Rousier, étendu à plat ventre dans la vase sanguinolente, le cou scié, la tête tournée vers rOrient, la face écrasée. Derrière lui, le corps de sa fille décapitée gisait, les intestins hors du ventre, sur des tas de fumier de porc ; sa tête avait été suspendue à une branche par ses longs cheveux bruns.
— Pauvre Rousier, dit Cassard. Un de plus qu'il faudra venger.
— N'est-ce pas, glapit derrière eux une voix rauque.^ Un petit lieutenant roux, au visage mangé de rides,
les regardait en tordant ses moustaches ; la couche de détritus qui parsemait la cour avait amorti le bruit de ses pas.
— Qui êtes-vous, messieurs, et d'où diable sortezvous ?
— Moi je suis le propriétaire de la ferme Jaffand, qui flambe sans doute en ce moment. Mon camarade possède le domaine du bordj du raïs.
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— Bigre, oh 1 mais alors vous êtes monsieur Cassard ; je suis très content de vous connaître, monsieur ; vous êtes un homme dont j'ai fort entendu parler, et tout à fait selon mon cœur. Vos kabyles se battent comme des lions, monsieur ; vous avez rendu votre bordj inexpugnable ; je Tai visité hier ; je suis heureux de vous apprendre que votre famille est en bonne santé. Mais d*oii venez-vous? De chez les bicots, où quoi ?
— Nous arrivons de la ferme Jaffand, que les insurgés ont attaquée cette nuit. A propos, le chef des bergers de monsieur s'est luxé un pied dans le lit de Toued, à deux heures dMci ; vous seriez bien gentil de l'envoyer chercher.
— Je ferai tout pour vous être agréable. Vous avez entendu nos feux de mousqueterie et notre canonnade, tout à l'heure ; ha, ha, les bonshommes prétendaient nous attirer dans une embuscade, nous, vieux algériens. Je crois bien que l'embuscade est dans l'autre monde, à cette heure ; mes hommes achèvent de déblayer le maquis. Mais permettez-moi de me présenter : lieutenant Bertal, de la Légion ; je travaillais pas loin de votre compagnie, monsieur Cassard, pendant la grande guerre. Que diable nous arrive-t-il encore?
Des soldats amenaient, avec forces bourrades, un jeune indigène boiteux qui, les joues blêmes de terreur, n'avançait qu'avec peine ; il avait les jambes et les bras nus, la gandoura roussie, le turban déroulé. Il fît à Tofficier le salut militaire et se tint immobile.
— Qu'as-tu? es-tu blessé? demanda le lieutenant €n arabe.
-^ Je suis tombé sur des touffes d'aloès.
Bertal releva un pan du vêtement de l'éphèbe qui,
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le poing sur la cuisse, comprimait les lèvres d'une blessure.
— En effet, ricana-t-il, tu es tombé sur une baïonnette.
— Ah ! monseigneur, ceci n'est pas la justice ; j'ai des témoins ! Devant Die^, notre Maître. Je ne suis pas un insurgé I Que Dieu les extermine 1
— Eclopé, tu n'as pu suivre les bandits, après le pillage du moulin I
— Je n'étais pas avec les bandits.
— Ta gandoura est tachée de sang par devant. Tu as été parmi les violateurs de la fille I
— Justice de Dieu, non I par la vérité I
— Qu'on le fusille et qu'on le foute à l'oued, conclut le lieutenant.
Les soldats entraînèrent le garçon qui baisait Tun de ses doigts en ultime témoignage de l'unité divine.
Un moment après un crépitement de mousqueterie apprit aux colons que les ordres du lieutenant avaient •été exécutés.
— Sacredieu, s'écria Jaffand, je n'ai jamais, même pendant la guerre des Nations, condamné de sang-froid un homme à mort.
— Non, mais tu en as de bonnes, toi ; tu as déquillé, seul, plus de boches que nous tous.
— Pendant le combat, Cassard, jamais après le combat. La bataille est morale, la justice ne Test pas.
— Retournez-vous, dit le lieutenant, et voyez ce que les salauds ont fait des Rousier; après cela, nous raisonnerons sur le juste et l'injuste. Dites, une sectioa, monsieur Jaffand^, est partie à la recherche de votre ouvrier estropié dans le lit de la rivière.
— Je serais heureux de le savoir sauf et de retrouver ma carabine.
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Il était plus de midi quand la corvée ramena sur une civière Bladet tout geignant ; on Tétendit dans une prolonge d'artillerie ; les cadavres du meunier et de sa fille furent déposés près de lui.
Le moulin n'était pas très éloigné de Babœuf oîi les colons arrivèrent sans malencontre à l'heure de la sieste. Le village regorgeait de troupes ; dans les cabarets légionnaires et soldats berbères pressés devant les comptoirs, fraternisaient le verre au poing ; les tambours et les raïtas de la nouba précipitaient, sur la place, les cadences brèves d'airs guerriers ; des hongrois dansaient d'accortes czardas aux sons d'un accordéon ; au coin d'une rue, un barcelonnais nasillait une chanson catalane que des perpignannais reprirent en chœur ; un juif polonais but ,dans un débit, d'un trait, une bouteille de kirsch et sauta en chantant une chanson youdisch. L'attendrissement était général.
Le maire, dans un bastringue, se lamentait sur la perte de sa montre. Un sergent de légionnaires le consolait.
— Le chapardage, ça compte zéro I Mais c'est paa bien de jouer à voler avec un bon gros comme vous, qui paie des kilos de blanc et des glasses de gnôle aux zigs. Comme ça, on oublie que t'es civil, et ceuss parmi nous qui n'ont pas de nom oublieront que t'es plus qu'eux puisque tu as un nom, toi ! C^est des crapules, sûr,, et pourtant, quand on en vient aux coups de torchon, personne d'eux se fait porter pâle. Allons, passemoi le perlot !
L'accordéon, maintenant, jouait des refrains de café-concert, qui rappelaient aux soldats des souvenirs de ribotes et de nuits chaudes, en compagnie de filles aux grosses hanches, dans les bouges.
Des vétérans se levaient ; la voix grasse, ils contaient
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leurs campagnes, leurs vadrouilles dans les villages nègres, au Sénégal, la chasse aux pirates^, au Tonkin ; ils l'aisaient tâter leurs blessures, leurs médailles et leur croix de guerre ; ils clamaient surtout l'espoir de la retraite tranquille et bien payée ; ils projetaient d'avoir, en leur vieillesse, non loin d'un caboulot i'oisonnant de joueurs de manille, une maisonnette et un jardinet. Les gens importants du village s'étaient groupés à l'écart des soldats et commentaient les cancans propagés par d'officieux donneurs de nouvelles ; ils qualifiaient la rébellion de révolution des arabes et ne parlaient que de troubles aux frontières, de massacres dans le sud, de soulèvements de tribus nomades.
— Il faut qu'on extermine cette engeance, criait, rageur, un poussah en costume de drap kaki très râpé, usurier millionnaire qui avait dû à la vitesse de son cheval d'échapper la nuit précédente à la vengeance de ses Khammès.
Le percepteur, de son côté, vantait le dévouement des montagnards kabyles. « Voilà des hommes, disaitil ; c'est intelligent, c'est travailleur, ça aime l'argent. J'en connais qui valent cinq cent mille francs et à qui on donnerait deux sous dans la rue, tant ils paraissent misérables ! »
Et le tambour de ville, vieil ivrogne à face rougeaude, ajoutait : <( La politique, ça me connaît ; y en a pas qui me le mettent pour le raisonnement et tout ; moi, (jnand j'entends les français parler de bicots, Je me tiens un bœuf terrible, et, de rogne, d'un peu. Je me les mange. C'est des propres-à-rien, ces bicots. L'aut' jour qu'y avait des caïd qui attendaient chez le juge de paix pour une affaire; chargé de les appeler, moi, pour rigoler, je ne leur ai pas crié : « ya Kyyad t »
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mais « ya Kouaad 1 (i) » Si vous aviez vu la gueule qu'y faisaient ! Tout le monde s'est tordu. Avec les kabyles, comme dit M. le percepteur, c'est pas la même chose ; intelligents comme nous ils sont. Avec quatre millions d'eux et un million de français qu'y a en Algérie, demain, ça fera un peuple, hein. Et ça sera fini des misères qu'on nous fait de Paris. M..., encore des prisonniers !
Ils se levèrent lourdement, allèrent, cigarette aux doigts, sur le pas de la porte ; une procession de captifs enchaînés défilaient dans la rue|, convoyés par des mekhrazenis, sabre au clair ; beaucoup, parmi eux, étaient blessés et avaient déchiré des pans de leur gandoura pour fixer à leurs membres des pansements à l'oignon brûlé et au goudron de lentisque ; l'odeur des linges moisis était atroce. Derrière cette colonne marchaient, près de la prolonge qui portait Bladet et les maîtres du moulin Rousier, Cassard et Jaffand ; ceuxci étaient fort populaires à Babœuf ; on les entoura ; on leur fit fête. Un silence pesa sur la foule quand ils annoncèrent les meurtres de la nuit et découvrirent la tête des cadavres. Des rides dures plissaient les fronts ; les femmes pleuraient ; les enfants, yeux dilatés d'épouvante, s'enfuirent loin des figures mortes qu'ils avaient entrevues dans la voiture.
— Punatero ! s'exclama un espagnol en crachant son mégot ; ça vaut presque les boches, ces cochons-là !
— Oh ! mourir comme ça. Vierge Sainte ! piaulèrent des feunes filles.
— Tonnerre de mon cul, jura un charretierj, avonsnous trop de pain ? Faudra-t-il encore nourrir les prisonniers !
(1) Mauvais calembour arabe. Au lieu de 0 caïds, le garde champêtre dit : 0 entremetteurs !
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— S'ils mangent notre pain, ils nous envoient en revanche du rôti, glapit le colporteur maltais qui suivait, pour vendre et acheter, la compagnie des tirailleurs.
— Non, non, qu'on les fusille ! A mort 1 cria la foule.
Le maire, rendu écarlate par ses libations avec les légionnaires, intervint et harangua ses électeurs : (( L'état de siège a été proclamé dans la région I La loi martiale est applicable aux rebelles. Le Conseil de guerre doit se réunir ce soir. Ayez confiance ! Messieurs, je vous convie à assister ce soir aux obsèques de notre aimé camarade Rousier et de son infortunée fille. D'ici peu de temps Tordre sera rétabli. Au travail, messieurs, pour l'Algérie et pour la République.
Une brise froide soufflait. Les troupeaux de bœufs traversaient le village, évacués des fermes voisines, et se massaient sur les places et dans les rues en meuglant. Les mouches s'introduisaient par myriades dans les demeurent où elles cherchaient la chaleur et le repos. Un murmure adouci en harmonieux rythmes s'épandit de la prison, élargit Theure ; les captifs de guerre disaient leur dernier cantique.
Dieu est le plus grand, proclamait une voix grave.
— Il n'y a de divinité que lui, psalmodiaient les fellah I
— Mohammed fut l'envoyé de Dieu le Clément, le Miséricordieux.
— Rien n'arrive que par sa volonté et pour notre bien ! Qu'il soit exalté ! conclut en sourdine le cœur des prisonniers.
— Aminé.
Et les grands eucalyptus du marché, tordus par les
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rafales, s'inclinaient autour de la prière des hommes qui allaient mourir.
Cassard avait rejoint Mohand et ses partisans dans un café maure, où ils buvaient du thé à la menthe; la veille, le jeune fils du Tueur de panthères avait rapporté au bordj la tête de M. Charvet, celle de son oncle et les chefs tranchés des deux insurgés à qui il les avaient soustraites.
Dans un cabinet, au fond d'une villa blanche, Bladet grimaçait sous les massages alertes d'un rebouteux; assis à la table du déjeuner, dans la cuisine, Jaffand contait à ses fils les méfaits de Tinsurrection.
— Petits, s'écria soudain le colon, ramassons bonne provision de douros; les héritiers Rousier sont mineurs ; il y aura licitation, eh! eh! qu'en pensezvous ?
— Si on achetait ça pas trop cher, ce serait une affaire ; n'est-ce pas hypothéqué .^^
— Faudra contrôler ça. A cause des troubles des tas de gens ne se risqueront pas à des surenchères ; l'argent se cachera. C'est à étudier, ça.
— Au cas où ça sera comme tu crois, nous intéresserais-tu à l 'achat .î^
— Seul, je n'aurais pas assez d'argent ; associonsnous pour exploiter le moulin.
— Bon, vieux, on réfléchira ; à mon avis, je crois que c'est là une affaire.
— Hé I hé ! moi aussi, répétèrent chacun des autres fils.
— Alors, adieu ; eh ! Louis passe-moi mon mokahela (i) et ma musette. Je pars avec la bande à Cassard; ça va barder chez les bicots.
(1) Fusil en dialecte arabe d'Algérie.
Alors, bonne chance, nous ne t'accompagnons
pas, nous ; il y a des bêtes à soigner, et puis si on a le temps, on ira jeter un coup d'œil sur ta ferme, la pauvre.
Jaffand trouva Cassard seul ; ses compagnons étaient partis en avant, à la découverte ; ils se rendirent de concert à l'état-major installé dans une baraque près du village ; chemin faisant, les deux colons s'entretenaient de l'avenir ; l'Algérie serait guérie, à bref délai, du fanatisme hystérique arabe ; les affaires redeviendraient faciles ; les franco-berbères pulluleraient dans les plaines où, grâce à leurs soins, s'édifieraient de vastes fermes, des latifundia irrigués exploités comme des usines ; on n'entendrait plus parler de ces santons issus d'on ne savait quels séminaires d'un islam dément dont les excès compromettaient une foi religieuse prête à s'accommoder avec les nécessités de la civilisation.
Un planton introduisit les algériens dans l'intérieur de la baraque où les officiers, penchés sur leurs cartes, interrogeaient des tirailleurs. Le commandant Wilhelm, chef de lu colonnci, renvoya ses soldats à l'entrée des colons, les pria de s'asseoir, les remercia de leur collaboration, leur offrit des cigares et commenta les ordres qu'il avait reçus ; c'était un homme sec, froid et méthodique ; il devait détruire les forces des rebelles ; il les détruirait le plus tôt possible, avec le moins de risques pour ses troupes, et là où il fallait.
Les rapports des espions, les renseignements recueillis par Mohand, indiquaient que c'était dans le Djebel Defla, à l'est de la Vallée-des-Roseaux, que le chérif Moussa concentrait ses contingents ; il se ravitaillait chez les tribus dissidentes qui occupaient les défilés supérieurs de la rivière. Trois compagnies de réguliers
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tâcheraient de couper, le soir môme, les communications du chérif avec ses tribus. Le commandant dirigerait en personne le mouYjement prévu ; il demandait à Cassard et à Jaffand de lui servir de guides. Les révoltés seraient attaqués le lendemain matin par une colonne de tirailleurs que conduirait Mohand à travers les montagnes. Ou les arabes accepteraient le combat et ils seraient exterminés, ou ils se rejetteraient vers la plaine et, là, plusieurs bataillons de légionnaires et la cavalerie des spahis les attendaient.
— Les positions que vous voulez occuper aujourd'hui sont à huit heures de marche d'ici, dit Cassard.. Elles sont, en effet, de première importance.
'— Le chemin est-il mauvais?
— Il y a de rudes montées et des sentiers de chèvres. En revanche, on ne peut pas vous y dresser d'embus-^ cades.
— Rencontrerons-nous des points d'eau?
— A deux reprises nous recouperons des ruisseaux. Il y a aussi une belle source au-dessus des Gorges-du- Barrage, où vous ferez peut-être bien de camper.
— Je m'en rapporte à vous. N'emportez pas de vivres, n'est-ce pas, vous voudrez bien me faire l'honneur d'être mes hôtes, tous deux, pendant la durée de cette trop courte campagne.
Les colons s'inclinèrent en signe de remerciement. Deux heures plus tard les compagnies se mettaient en route. Sur la plaine écarlate valsaient des fluorescences violettes, dont les fantômes indécis s'allongeaient dans une atmosphère limpide ; les ravines fumaient, exhalaient des vapeurs blondes. Soudain, le commandant jeta sa cigarette et interpella Cassard.
— Ne serait-il pas utile, cher monsieur, de prévoir un coup de chien dans la soirée? Je fais appel à votre
expérience de la brousse. Oui, n'est-ce pas, les insurgés seraient par trop betes de nous laisser nous enfoncer au cœur de leur reïuge sans s'y opposer de leur mieux? A combien estimez-vous leur nombre?
— A quinze ou vingt mille hommes ; vous avez devant vous tous les fusils des Béni Maïda, les bandes formées un peu partout dans la province et qui ont réussi à s'infiltrer à travers nos barrages, quinze cents cavaliers des Ahl sidi Merouane fils-de-la-nuit, les dissidents d'un tas de tribus. C'est un ramassis de brigands mal armés^ sans discipline, sans artillerie, sans autres chefs que des déserteurs de nos troupes indigènes.
A la grand'halte, près des arcades roussâtres d'un aqueduc romain dont le canal s'était écroulé, la vue d'une fontaine qui épandait sa nappe rieuse entre les racines d'un olivier décrépit agaillardit les consciences enfantines des mercenaires ; ils burent à pleins quarts, guettèrent les grenouilles, les saisirent avec adresse, les glissèrent dans leurs poches ; des fellah hâves, blottis au fond d'un jardin abandonné, vinrent faire leur soumission au commandant ; ils parlaient d'abondance, citaient des noms de familles compromises, insultaient le nom du chérif ; ils offrirent leur concours comme portefaix, furent enrôlés et envoyés à Tarrière-garde.
La route, qui suivait maintenant le lit d'un gave desséché, devenait caillouteuse ; des sections d'éclaireurs, déployés en ligne, occupèrent les hauteurs qui comm.andaient le sentier muletier ; les compagnies se massèrent enfin sur les crêtes ; la région se boisait ; les chênes-lièges tassaient leur feuillage sombre entre les blocs de grès qui se délitaient sous la morsure de» pluies ; les montagnes ondulaient et s'imbriquaient au
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loin, enserrées dans un fin réseau de nébulosités qui estompaient leur silhouette ; le ciel se brouillait de jaune ; les défrichements, ça et là, tachaient de rose le vert presque noir des forêts. Au dessous des troupes, la Vallée-des-Roseaux parut comme au fond d'un abîme ; des flots de vapeur rouge l'inondèrent, engloutirent l'horizon ; le vent pouffa, les bois hululèrent.
A un carrefour de ravins, des surfaces brillantes étincelaient aux derniers rais solaires ; des cristallisations miroitaient sur lesquelles glisaient des lueurs azurées.
— Une rivière salée, mon commandant, dit Jaffand ; elle ne se tarit jamais à causej, pour sûr, qu'on ne peut pas boire de son eau.
Au crépuscule succéda une nuit claire ; la marche se continuait sans incident lorsqu'au sommet d'une coI« line, se prolongea, plaintif, Tappel modulé d'une voix d'homme ; les éclaireurs se repliaient sur le gros des troupes. Des cris confus répondirent au signal donné par le guetteur. Puis les échos s'assoupirent.
— Notre présence est maintenant connue de l'ennemi, déclara Cassard. C'est à deux minutes d'ici que sont les gorges. Dépêchons-nous de les occuper.
Les compagnies, dispersées en éventail, abordèrent au pas relevé des passages accidentés, hérissés de maigres touffes de lentisques et de buissons de jujubiers ; entre les roches des burnous fauves se glissaient, rampaient, disparaissaient dans le creux du sol ; à l'approche de la colonne, la fusillade éclata.
— Ils ne sont guère qu'une centaine^, murmura le commandant. Quel dommage que nos mitrailleuses soient restées avec le convoi.
— Voyez dons là-bas, mon commandant, au flanc des montagnes à gauche, cria Jaffand.
— C'est le camp de nos fameux rebelles. Chacun fait
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donc parmi eux sa lamI)oiiille individuelle ; il y a sûrement autant de feux que d'iiommes. Quelle illumination 1 Enfin, il faut débusquer nos bonshommes de leurs tanières et occuper les gorges.
Sur son ordre, brus(iuement, les compagnies avaient fait demi-tour et regagnaient les bois aux alentours des défilés. Une clameur formidable roula entre les collines : (( Dieu est le plus grand I » La horde arabe bondissait, en un fracas de salves victorieuses, hors des jonchées de rocs qui l'avaient jusqu'alors abritée, et se lançait à la poursuite des soldats. Son élan s'arrêta net ; les burnous blancs palpitèrent. Les légionnaires s'étaient retournés et, déployés en tirailleurs, chargaient, sans vm cri, baïonnette basse, lourds de leur force, bouche cruelle, les hommes de l'Islam ; ceux-ci lâchèrent pied et s'enfuirent. Ça et là des grenades éclataient dans les groupes, les dispersaient, accroissaient la déroute des insurgés. Les soldats assaillaient les gorges, refoulaient devant eux leurs derniers défenseurs ; un capitaine, badine en main, arriva le premier au point culminant de la route ; du fond d'un roncier partirent des coups de feu ; le capitaine s'abattit le front en avant. Le lieutenant Bertal, sifflant des écumes rageuses, tira son sabre, et, tête baissée^ sa section se rua sur Tultime embuscade, dans un tumulte de branches cassées ; des formes blanches s'éparpillèrent ; les survivants du poste déguerpissaient, emportant leurs cadavres et leurs éclopés. Et ce fut le repos réconfortant de la nuit étoilée. Entouré de ses soldats appuyés sur leur fusil, le capitaine, frappé à la ceinture, râlait, soutenu par les infirmiers et le major qui lui donnait à boire, à petites gorgées, de Teau-de-vie; d'un effort, il se redressa.
— Les boches ne m'avaient pas eu, s'écria-t-il ; c'est
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une honte d'être zigouillé par ces saligauds 1 Adieu, camarades, j'ai les pieds froids, mon ventre pue ; qu'on me tourne la face à l'ennemi ; je veux mourir en légionnaire.
L'orgueil de regards oii il lisait la beauté de sa fin le réconforta ; ses hommes, la main au képi, le saluèrent ; ses sous-officiers vinrent lui serrer la main ; ce fut ensuite le tour de ses collègues et du commandant qui, la voix enrouée, l'objurguaient de leur mieux de ne pas perdre l'espoir de survivre à sa blessure. II tomba bientôt dans le coma, et on le coucha devant les faisceauxi^ couvert d'une toile de tente, sous la garde d'un piquet d'honneur.
Un cri formidable retentit dans la vallée ; au fond de l'oued et sur les collines les bandes d'insurgés fourmillaient ; elles surgissaient des halliers, couraient le long des ravins, hurlaient leur rage de fauves surpris au gîte et s'élançaient à l'assaut du camp oii les soldats creusaient en hâte des tranchées, remplissaient des sacs à terre, abattaient des arbres, tressaient des gabions, tendaient des réseaux de fil de fer. Les chefs arabes se précipitaient, au galop furieux de leurs chevaux, au devant de la marée humaine qui montait vers les légionnaires et criaient des ordres à tue-tête, ïls parvinrent enfin à endiguer le flot et à le ramener en arrière. Au sommet d'un tumulus, plantés près de brasiers énormes, les étendards sacrés de soie verte se tordaient dans le vent ; ce fut autour d'eux que se rallia la foule des révoltés, qui psalmodiaient en chœur les sourates rituels ; l'enthousiasme islamique atteignit son paroxysme ; des possédés divins se dépouillaient de leurs burnousj, tendaient les bras au ciel, maudissait les chrétiens, et, dans l'attente du miracle qui exterminerait Tennemi, s'offraient en holocauste expiatoire
à l'entité suprême ; les marabouts dérouïches s assemblaient en cercle, épaule contre épaule et surexcités par les trépiclances des Hôtes et des tambours, dansaient et tiépipnaient, crinière au vent, criant en cadence les syllablc'a du nom ineffable. Des vieillards, en extase, levaient leurs mains maigres et prophétisaient ; les cheikhs des confréries chantaient les litanies souveraines et récitaient le Coran; des orateurs s'improvisaient, rappelaient, avec forces expressions haineuses, les impôts, les corvées, la saisie des champs, les méfaits des usuriers juifs et kabyles, la justice coûteuse, le recrutement intensif. Les poètes faisaient bondir leurs rimes comme des cavales.
Un cavalier vêtu d'or et de pourpre traversa la foule, qui, ruée à sa suite, baisait ses vêtements.
— Voici le chérif Moussa, dit Jaffand en le désignant du doigt aux officiers.
Le marabout descendit de cheval au sommet du tumulus ; autour de lui, d'une voix grave, les lecteurs du coran proclamaient l'heure de la prière nocturne ; l'armée insurgée se déploya en longues lignes qui ondulaient jusqu'aux forêts et se tourna dans la direction de l'Orient. D'un même geste solennel les guerriers jetaient bas les armes et plaçaient leur sabre devant eux ; la tempête de l'oraison gronda et s'accorda au murmure géant des chênes ; les échos répétèrent le nom d'Allah. Et, quand les bras au ciel, le chérif rouge dévoua à la gloire du maître des étoiles la mort des braves, vingt mille fronts heurtèrent le sol. Les chevaux entravés hennirent.
A quelques pas du cadavre du capitaine, les officiers, assis sur des bardas de mulets, devisaient avec les colons ; les soldats, autour d'eux, continuaient
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leurs travaux de fortifications ; la terre crissait sous le tranchant des pelles.
— J'admire ces arabes, moi, dit le commandant Wilhelm ; ils croient que leur bon Dieu est plus fort qu'une baïonnette, et ne se soucient pas de la baïonnette. Vous verrez ça demain. Il est vrai que, ces joursci, le capitaine Cassard les a quelque peu égratignés aux environs de son bordj. Mais pourquoi diable nous en veulent-ils .î^
— C'est qu'à leur idée, répondit Jaffand, nous n'avons pas de religion ; nous sommes donc semblables aux bêtes, et nous n'avons pas le droit de commander à des hommes ; d'ailleurs, on déteste ce qu'on ne comprend pas.
— Et nous ne nous sommes pas donné grand mal pour leur permettre de nous comprendre, ajouta Cassard ; l'administration, qui leur imposa des charges de plus en plus lourdes, n'accroissait qu'en théorie leurs droits ; ils sont demeurés, grâce à elle, aussi ignorants qu'il y a un siècle ; quoi d'étonnant à ce qu'ils aient encore des mentalités de l'an mil.î^ Mon avis est que l'Algérie ne prospérera jamais si l'indigène n'est pas avec nous, s'il ne devient pas un être pensant, travaillant et conscient de lui-même, comme nous. Voyezvous, mon commandant, toute politique de liberté est la meilleure des politiques.
— La bureaucratie, dit Jaffand, est responsable de ce gâchis ; elle dirige la vie du pays diaprés les règles inflexibles et non d'après la vie. Il est fatal qu'un système de gouvernement établi sur une telle base soit tyrannique ; il constitue une jolie machine à broyer les initiatives et les énergies.
— Nous ferons un jour sauter cette machine, déclara Cassard; les fellah seront avec nous; ils sont aux trois
quarts de sang berbère. Ce sont nos méthodes qui sont mauvaises et non les âmes. Nous les régénérerons.
Et s'ils ne consentaient pas à se laisser civiliser,
nous aurions toujours ça, s'écria Bertal en frappant sur son sabre, pour leur enseigner que la sottise ne prédominera pas sur la force.
— Raisonnements d'algériens, dit le commandant en haussant les épaules. Allons, bonne nuit, messieurs, et à demain matin. Quelle belle nuit 1 Nous sommes vraiment favorisés par le temps 1
Un peu avant l'aube, les sentinelles crièrent aux armes ; les hommes occupaient aussitôt les tranchées et leurs chefs, installés dans les postes d'observation, recevaient les rapports des patrouilleurs. L* aurore rampait en tapinois sur les pics qui, roses ainsi que chair, grelottaient ; les forêts se trempèrent d'écarlate ; le brouillard des bas-fonds tourbillonna en larges remous ; le vent qui le balayait sentait le cadavre.
A plat ventre parmi les buissons d'aubépines, les touffes de diss, les enchevêtrements de jujubiers et de lentisques, des détachements d'insurgés se glissaient vers le camp, entre deux abattis un factionnaire se décela ; une détonation xetentit ; le soldat jura, lâcha son arme, se rejetta derrière l'abri ; du sang coulait sur sa main gauche ; il fut évacué sur rinfirmerie. Alors s'inaugura le patient duel des adresses. Jaffand et les tireurs d'élite guettèrent l'apparition de têtes, de bras, de bouts d'éj)aules; des applaudissements saluaient les coups bien dirigés ; cette escarmouche amusait la grosse curiosité des légionnaires.
Le commandant consultait sa montre et s'inquiétait ; les renforts guidés par Mohand n'arrivaient pas ; le nombre des insurgés s'était accru pendant la nuit. Autour du tertre aux étendards, les cavaliers attendaient
le chérif et caracolaient ; les burnous se gonflaient fouettés par les crinières ; des galops subits emportaient dans une volte rapide les chevaux excités par la {ièvre de la multitude.
— Les insurgés montés ne sont guère à redouter, observa Cassard. C'est une vraie cohue ; et quelles betes ils ont 1 Des carnes à labeur, des animaux de misère !
Mais rinfanterie paraissait innombrable ; les fellah brandissaient des mousquets rouilles, des pistolets à silex, des triques ferrées, des cognées. Il n'y avait nulle part ni sentinelles, ni service d'ordre ; l'armée rebelle s'affirmait n'être, en plein Jouri, qu'un troupeau sans consistance, un ramassis de pillards.
— Si les corps qui doivent opérer avec nous ne sont pas trop en retard, dit le commandant, les bics sont fichus ; jamais ils ne sortiront de ce cirque de collines dont nous bouchons, ici, la principale issue. Ils ignorent les premiers mots de l'art militaire. Ce sera une boucherie, messieurs, et une boucherie sans gloire I
Cependant, tant bien que mal, les fellah se formaient en colonne d'assaut et se dirigeaient, en courant^ vers les camps des légionnaires qui, silencieux, attendaient, le fusil aux créneaux, qu'ils se fussent rapprochés pour commencer le feu. Mais des clairons sonnèrent dans les défilés lointains ; leurs appels coupèrent net la fougue de l'abordage ; les tambours battirent sur le tertre aux étendards ; les hordes d'assaut se dispersaient, retournaient à leur bivouac ; les insurgés ne dissimulaient pas leur déconvenue et des discusions violentes éclataient entre eux. Les drapeaux de l'Islam, abattus en hâte. Jetés sur un mulet, reparurent à la cime d'une falaise où le chérif Moussa, les mains étendues au-dessus de l'armée des prolétaires, pria.
Trois minces couleuvres fauves rampaient, bruissantes, sur les coteaux, autour du cirque ; une impalpable brume d'un violet clair eïlluait du matin sourieur ; la foret craquetait de toutes ses branchettes près de rabîmc bleu des Gorges-du-Barrage, où planaient les spirales de chasse des aigles et des émouchets.
Les couleuvres plus proches ondulaient au sommet des mamelons et traçaient des courbes poussiéreuses dont la sinuosité entoura les bandes arabes ; bientôt les légionnaires aperçurent les uniformes de toile des tirailleurs. Le tac-tac-tac des mitrailleuses se fit entendre par intervalles. Des feux de salve crépitèrent ; puis, sans interruption, parmi les cris aigus et les clameurs stridentes lancés par les insurgés, retentirent les coups de canon de montagne, Téclatement des grenades, le grondement des engins de tranchées.
Sur le versant d'une colline ridée de lits de torrents, une compagnie s'engagea trop avant dans Tennemi. D'un élan sauvage la cavalerie arabe donna ; une exclamation pieuse écrasa Tair des collines; une grimace épanouit les barbes dépenaillées ; les sabres tournoyèrent ; la compagnie formée en carré soutint d'abord le choc; une mitrailleuse pétarada à l'un de ses angles; nombre de cavaliers tournèrent bride et se jetèrent sur la colonne de secours qui dévalait des cimes ; ils furent atteints par ses feux et perdirent beaucoup de monde. Mais les autres goums avaient pu enfoncer le carré ; sous le heurt des poitrails, les rangs s'effondraient ; les sabres fauchèrent à travers les têtes ; les cavaliers se crurent un instant victorieux. Des renforts survenaient, étayaient la compagnie défaillante!, repoussaient à coups de baïonnette les fellah, piquaient aux naseaux les chevaux de labour qui se cabraient et se renversaient sur leurs maîtres. Les goums, décimés.
désorganisés, se réfugiaient dans les ravins, d'autres,, proclamant que l'heure du triomphe de Dieu n'était pas venue, désertèrent.
La lutte se circonscrivait désormais entre les réguliers et les piétons arabes ; ceux-ci, entraînés par les zélés des confréries, engagèrent des combats particuliers. Les troupes, appuyées au camp de WilEelm dont deux compagnies), conduites par Mohand, s'étaient déployées sous bois pour couper la retraite aux fuyards, les cernaient déjà. Les insurgés étaient peu à peu délogés de leurs positions d'avant-garde.
Il était plus de la moitié du jour quand leur déroute commença. Les bandes éparses se ralliaient au centre de la vallée, sur les bords de l'oued encombrés de blessés ; elles s'encourageaient encore à la bataille et un immense désir de martyre les poignait ; le sol les envahissait; leurs bras s'étaient noués à étreindre la glèbe; leurs mains calleuses avaient pétri la terre qui ne les nourrissait plus, la terre aux épis qui les haïssait, eux les moissonneurs de récoltes maigres ; leurs traditions avaient été rompues par les européens-satans : les guerres héréditaires et les razzias, la puissance et l'honneur des chefs, la solidarité de la famille et de la tribu, l'obéissance des femmes et la foi coranique, la société patriarcale et le fatalisme des aïeux ; ils n'étaient plus au niveau du monde actuel; même en les femmes des roumis abhorrés, ils n'avaient point trouvé le goût de leur volupté ; il sentait confusément que leur ère devait s'abolir. Ils se tournèrent une dernière fois vers TOrient père de la mystique.
Il y eut un court arrêt dans le combat devenu un corps à corps ; les»officiers maintenaient à grand peine, couchés en ligne, les tirailleurs qui, après avoir mis sac à terre, s'impatientaient d'être inactifs ; en l'âme
des berbères fermentait la haine de ces fellah qui, jadis, avaient converti leurs ancôtres à l'Islam par le sabre ; l'esprit iKliroïque de la Kahina de l'Aurès, autour de .laquelle, jadis, les hommes s'étaient entretués par myriades, plana sur eux. Ils revécurent un passé mystique de tyrannies et de traîtrise ; ils s'étranglaient à crier des injures à l'ennemi.
Un capitaine courut vers les officiers d'état-major.
— Mon général, les tirailleurs sollicitent l'honneur de charger les insurgés ; au nom du ciel^ donnez leur carte blanche où nous serons débordés.
Un instant, le général scruta à la lorgnette la masse profonde des rebelles ; il consulta d'un coup d'œil son entourage, lut partout des assentiments.
— Allez, capitaine. Prévenez le commandant qu'on épargne ceux qui se rendront à merci.
Les flûtes et les raïtas modulèrent aussitôt, soutenues par la cadence que marquaient les grands tebels, le chant de guerre des montagnes ; il parut à chacun des soldats, bien loin dans sa conscience, qu'il avait quelque chose à venger.
— En avant, à la baïonnette, crièrent les officiers.
— A la baïonnette, répétèrent les sous-officiers.
— You ! You ! Ayou ! Ayou ah ! clamaient les soldats.
Ils se levèrent d'un bond et partirent en s 'égaillant ; ils jetaient bas leur chéchia et le fourreau de leur baïonnette et, fouSj, les yeux hagards, assourdis par le fracas des Lebel et par la mousqueterie, se ruèrent sur l'ennemi qui, les jambes bien d'aplomb pour résister au choc, les attendait sans crainte. Le corps-à-corps fut général ; le combat pua la bête ; des rafales de poussière Touge roulaient sur le champ de bataille. De la mêlée sortait l'aboi immense des tirailleurs : « You ! You l
Ayou ah ! Fransa ! » Les insurgés, sur la première ligne, répondaient par le cri d' « Allah Akbar ! )> Derrière eux, d'une voix puissante, les fellah psalmodiaient le Coran. Les massues giraient et culbutaient des soldats sur le ventre de qui d'autres passaient ; peu à peu la phalange était entamée ; les meilleures haches tombèrent ; la poudre s'épuisait ; des sabres ne se levèrent plus. L'écume aux lèvres, les berbères tuaient , brisaient leurs baïonnettes à s'acharner sur les mourants, frappaient de la crosse sur les faces ; la sueur se trempait dans le sang, imbibait de traces roses les bourgerons poudreux où elle se mêlait aux traces noirâtres laissées par les doigts poissés de graisse d'armes ; en divers endroits on se battit à coups de couteau ; des hommes crachèrent des morceaux de viande saignante arrachée à Tennemi dans une prise de crocs.
La victoire des tirailleurs fut complète; de toutes parts la panique des vaincus déborda ; ils s'enfuyaient vers les collines à cavernes propices aux cachettes et aussi dans la direction prévue par l 'Etat-Major, vers la plaine de Babœuf oii les spahis les extermineraient ; quelques milliers d'entre eux se rendirent sans conditions au général.
Le soir tombait, brouillé de nuages gris ; des éclairs allumaient leurs brèves lueurs sulfureuses au sommet des pics, à l'horizon ; les reflets, sur l'eau de l'oued, se fondaient en voiles troubles ; des nuées de corbeaux s'abattaient ; une torpeur écrasait la vallée qui digérait, au pied des mamelons moites, de la chair.
Dans les bivouacs, devant les rangées de tente, près des cuisines, les rires larges des soldats célébraient la bonne journée; ils se groupaient autour des marmites et des plats de campement, s'étendaient sur l'herbe, les poings au menton, se débraillaient, vantaient leur
adresse et le'ir courage, citaient leur titre à la médaille militaire, rappelaient des épisodes du combat, s'informaient des camarades blessés.
Le hasard conduisit ce soir-là les colons devant le pavillon du général ; ils parlaient d'affaires et combinaient des parties de chasse pour la lin de la campagne. Des tirailleurs survinrent qui convoyaient un mulet ; ils parlementèrent un moment avec la sentinelle et les plantons du général, et les objurguèrent de demander pour eux audience au chef de la colonne.
Au bruit de l'altercation, un grand vieillard ventru parut, serviette au cou, au seuil du pavillon.
— Ah I ça, que se passe-t-il donc.^ Me sera-t-il possible de dîner tranquille.^
Les tirailleurS(, immobiles, au port d'armes, saluaient.
— Voyons, qu'y a-t-il, vous autres?
Un sergent indigène s'avança :
— Mon général, c'est le chef Moussa, il a voulu vous rendre visite.
— Comment, il a le toupet de...
— Non, mon général, la route est longue ; il n'a pu venir tout entier, mais il vous a envoyé sa tête.
Il jeta hors d'un sac le chef blafard du marabout, le saisit par la mèche de cheveux rituelle et le montra à roffîcier.
— Ah ! c'est horrible, dit le général en s'essuyant la bouche ; ma foi, c'est bien là le gaillard. C'est très bien ceci^, mes enfants, c'est du bon travail, vous m'avez fait plaisir. Et qui donc a tué le bonhomme.^
— Moi et ceux-là ici; et nous avons pris les drapeaux tous ; ils sont sur le mulet. Le cochon s'était ensauvé, mon général, dans le gourbi d'une vieille I Moi, on me le met pas ! J'ai fait la grande guerre, cinq blessu-
i-jg CASSARD LE BERBERE
res, deux citations ; voici mes baraques et ma croix ; j'ai donc beaucoup de combass (i) 1 J'ai dit au chérif de venir avec nous, il a rouspété et alors on se l'a tué. Voilà.
— Tu te présenteras demain à mon rapport, à huit heures, sergent, avec la tête du chérif; vous serez tous récompensés ; en attendant, mes enfants, partagez-vous ce qu'il y a dans mon porte-monnaie. Les drapeaux I bigre ! sergent, je vais te faire nommer sous-lieutenant.
— Oh 1 mon général, balbutia le soldat, je, je vous jure (et ses doigts tremblèrent et firent trembler la tête coupée), je n'ai travaillé que pour l'honneur et pour la France. Si vous êtes content, moi aussi je suis content. Yous autres, demi-tour à droite. En avant par quatre I Marche !
Les colons s'éloignèrent, musant dans le bivouac.
— Je calcule, dit Cassard, que maintenant chacun de nous a son compte : comme le veut la loi de la brousse, les meurtres ont été rachetés.
— Ce n'est pas là une doctrine qui serait admise en France, mon vieux ; on y est administratif jusqu'au bout des ongles ; on y a idées fausses sur la justice ; sait-tu que Mohand et ses gens ont fait merveille.^
— Ce ne sont que des employés de ma ferme ; ils avaient une petite affaire personnelle à régler avec les insurgés ; ils l'ont traitée avec décision et n'ont rien à se reprocher.
Le lendemain, Cassard et son ami étaient de retour a Babœuf ; de la ferme de Jaffand il ne restait que la maison d'habitation ; les hangars et les étables avaient été brûlés.
— Je m'en fiche ; j'ai des polices d'assurance ; les
(1) Dlntelligence.
compagnies paieront les dégâts ou je leur intenterai un procès. D'ailleurs, le gouvernement me dédommagera, et s'il ne le fait pas comme je l'entends, je crois bien qu'aux prochaines élections, je voterai mal. N'est-ce pas, les petits? demanda-t-il à ses fils.
— Ça ne se discute pas. Tu sais que le bétail est pour rien, sur la place ; on vend aux enchères les betes razziées ; il n'y a que très peu d'amateurs ; on a formé une petite société amicale, avec des voisins, pour organiser la baisse des prix.
— Et en ce qui concerne le moulin Rouzier?
— En principe, nous marchons dans ta combine ; tiens, tout à l'heurq, en rentrant chez toi, tu devrais passer par là ; faut examiner ; la propriété a dans les deux ou trois cents hectares ; on pourrait la transformer en pâturages pour l'élève du bétail.
— J'examinerai. Après tout, il ne faut acheter des biens chat en poche.
— Moi, je regagne mon bordj, dit Cassard. Au revoir, mon bon Jaffand.
Ils se serrèrent la main. C'était la dernière fois que Cassard devait voir son ami vivant.
Jaffand, au sortir de Babœuf, reprit la route boueuse que broyaient les charrois interminables des marchandises destinées à ravitailler les villages réoccupés par les colons ; il fut rencontré par des routiers qui traînaient la jambe derrière leurs attelages dont les colliers à grelottières s'allongeaient en forme de cornes ; il quitta le grand chemin, s'enfonça dans des friches, avisa un fellah assis sur les ruines d'un gourbi incendié.
— Ho 1 que fais-tu ici, toi, ô homme?
— Rien.
— Ce terrain est-il à toi?
jng CASSARD LE BERBÈRE
11 a été à moi ; le beylik vient de me l'enlever.
J'étais innocent ; je ne me suis pas révolté ; et pourtant je suis expulsé du patrimoine de mon père.
— Bonne terre à vignes, murmura Jaffand en brisant une motte de terre entre ses doigts.
Il pénétra dans une région sauvage et aride, coupée deravineaux ; il lui fallait traverser ensuite un maquis de ronces et de lentisques ; soudain, il se trouva au milieu d'une centaine d'hommes en guenilles, épaves de l'insurrection,, qui attendaient la nuit, cachés dans les broussailles, pour se faufiler entre les troupes et retourner dans leurs douars d'origine. Surpris de découvrir ce roumi parmi eux, ils se turent d'abord ; mais la haine fut plus forte que la prudence ; ils l'accablèrent d'injures ; plusieurs, de leurs haillons, tirèrent des pistolets et des couteaux ; d'autres, qui possédaient encore un vieux fusil, le couchaient en joue. Jaffand, menacé de près, bondit dans un taillis et s'installa entre les racines d'un énorme caroubier déchaussé par le dernier orage. Il méprisa l'ennemi qui clabaudait à ses oreilles ; jamais il ne s'était senti autant de sang-froid implacable. En face de lui un braillard épaulait son mousquet dans sa direction ; la main de Jaffand fut ferme comme un roc ; au coup sec de la carabine un cri de mort fit écho : <( Maudit démon I » cria l'arabe qui, écroulé sur le sol, comprimait sa poitrine à deux mains. Des balles sifflèrent aux oreilles du colon qui grinça des dents ; des flots de chaleur lui montaient à la tête ; il fut une brute parmi les brutes ; ses gestes devinrent tout mécaniques ; il fut atteint sans se douter de ses blessures ; il visait les fellah à la tête, avec une lenteur inconsciente, heureux indiciblement de son adresse ; sa cervelle était en tumulte ; il espéra vaguement un secours ; sa provision de cartou-
LES TUEUH8 179
ches s'épuisait ; elles lui manquèrent plus tôt qu'il ne l'avait calcule ; une ombre s'a{)peftantit sur lui ; et ce fut comme un sommeil qui l'euvahit.
Les cris aigus de fuites désespérées ne le réveillèrent point. Un détachement conduit par Bertal survenait au pas de charge, exterminait les derniers rebelles. Le lieutenant s'exclama en voyant Jaffand, et se pencha un instant sur le corps :
— Voilà ce que j'appelle mourir en beauté, dit-il à son adjudant. Le bougre a convoqué du monde à ses funérailles.
Et, se redressant, il montra autour de lui la terre jonchée de cadavres.
L€s clairons sonnèrent aux champs.