‹ Cassard le BerbèreChapitre 9 sur 24 · LES TROUBLES · texte numérisé non relu

LES TROUBLES

Un jour, des camions automobiles, chargés de caisses soigneusement bâchées, arrivèrent au bordj qu'ils quittèrent à vide, le lendemain, avant Taurore : c'étaient les armes et les munitions promises par Finas. Les colis furent transportés dans les caves, à la faveur de Tobscurité, par des hommes sûrs ; dès lors, le docteur Lavieux consacra ses heures de liberté au déballage et au rangement raisonné de l'arsenal. Les compagnons qui avaient suivi Cassard aux armées, pendant la guerre des Nations, rallièrent peu à peu l'exploitation ; le soir, ils se réunissaient dans la salle des repas en commun et, devant un feu de troncs d'arbres, évoquaient le souvenir de leurs hauts faits ou écoutaient le docteur qui leur expliquait le mécanisme de quelque engin nouveau. Jaffand multipliait ses visites à la ferme, avait une brève conférence avec son ancien capitaine et repartait au galop de son cheval.

De solides fortifications de campagne étaient édifiées aux alentours immédiats du bordj ; des espions surveillaient sans cesse le pays ; chaque soir Cassard téléphonait à Finas les résultats de ses recherches ; deux ou trois personnages étrangers à la localité, qu'ils par-

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couraient sans raison valal)l(\ lurent escamotés par lui et, conduits dans les soulerrains de la villa, se révélaient émissaires du chérif Moussa, qui demeurait insaisissable. Entre temps, les montagnards étaient travaillés par les aflidés du colouj, qui convoquait les vieillards à de secrets conciliabidcs, les entretenait de leurs devoirs de loyalisme, et leur laissait espérer une part sérieuse dans les biens des révoltés ; beaucoup de jeunes gens qui s'étaient rendus en France^ pour travailler dans les mines et dans les usines, et en étaient revenus européanisés, se ralliaient franchement au maître du bordj ; les tirailleurs retraités ou réformés redoutaient, d'autre part, de compromettre leur pension et leurs allocatiQns dans une affaire vouée à Tinsuccès ; un centre grossissant de résistance se formait ainsi autour de la forteresse désuète ; des chefs de bandes étaient désignés et recrutaient sans bruit des adhérents auxquels ils promettaient, en cas de danger, des distributions de fusils. Dans les villages des hautes terres on parlait de plus en plus souvent du raïs, ancêtre du colon ; on contait de lui merveilles, et les diseurs de légendes vantaient la valeur des contingents levés par lui, jadis, dans la région. Plusieurs fois, les séïdes du chérif Moussa tentèrent d'assassiner Cassard; des balles sifflèrent à ses oreilles dans les sentiers de la montagne; mais Mohand, ses fils et les anciens soldats faisaient bonne garde et les forestiers découvrirent à deux reprises, dans des lits de torrents, des cadavre^ d'inconnus poignardés.

Malgré les avertissements du colon, l'administrateur, M. Charvet, refusait d'envisager la possibilité d'un mouvement séditieux ; les gens de la plaine Taccablaient de protestations de dévouement ; l'impôt était rentré jusqu'au dernier centime; les caïds étaient

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tout beurre et tout miel ; il ne croyait pas, disait-il, à l'existence du chérif, puisque l'administration n'avait pu mettre la main sur lui ; Cassard, qui vivait trop près des montagnards haineux, partageait leurs préventions contre les fellah des vallées ; le fonctionnaire haussait les épaules quand l'algérien lui citait le dicton targui : « Baise la main que tu ne peux couper 1 » Il riait des travaux de défense du bordj ; il accusait son ami de conspirer pour se rendre indépendant, de jouer au haut baron féodal : <( Ici, répondait Cassard, les colons deviennent, et c'est logique, de hauts barons ; toute aristocratie vient de la terre, et celle-ci domine toute finance !

La nuit où s'inaugurèrent les troubles fut la dernière du mois de Ramadan, qui, cette année, tombait au 7 janvier.

Cassard s'éveilla en sursaut au milieu de la nuit ; allongé, immobile, les yeux fermés, sur son lit, il suscitait en lui, pour se rendormir, les paysages merveilleux de lumière qui surgissent du plus profond de rêtre dès que s'efface en nous la notion de rapport entre la conscience et le monde à trois dimensions. A deux heures du matin la sonnerie du téléphone retentit dans la bibliothèque et le rappela à la vie réelle. Il courut à l'appareil et, d'un doigt impatient, signala sa présence à son tardif correspondant.

Il n'oublia jamais, par la suite, l'impression de frayeur atroce qui s'exhalait des mots hachés qui parvenaient à ses oreilles ; la communication venait d'Aïn-el-Fîl, oîi l'administrateur avait sa résidence et provenait du bureau même de la receveuse des postes : « Monsieur Cassard ! C'est bien vous... n'est-ce pas? — Oui, madame... — J'écoute... — Oh I vite ! vite ! au secours ! Les arabes ont envahi le village I Ils se sont

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révoltés ! Ils tuent tout ! Ils forcent les portes 1 Au secours I Au sec... ! » La phrase s'arrêta net ; le colon n'entendit plus que le grondement d'un brouhaha ; tout-à-coup, ce fut le silence. Il essuya d'un revers 3c main la sueur qui lui perlait au visage ; le sort de la jeune fille qui assurait, aidée par sa mère, le service des courriers au hameau, lui apparut misérable ; les insurgés, tombés h l'improviste sur la résidence, achevaient sans doute le massacre de ses habitants, surpris pendant leur sommeil ; la jacquerie des fellah remportait là son premier succès ; elle annonçait l'heure de la vengeance du Dieu unique, insulté par la présence des mécréants en terre d'Islam.

Assis devant son bureau, Cî^ssard pressa le bouton de l'appareil qui le mettait en relation avec son gérant; Charles ne fut point ému d'apprendre les événements d'Aïn-el-Fîl ; il reçut avec son sang-froid habituel l'ordre d'éveiller les serviteurs de la ferme, d'évacuer dans les jardins le bétail et les animaux de bât^, de selle et de trait, d'envoyer sans retard au bordj les femmes et les enfants, de s'assurer de quelques ouvriers suspects.

L'éventualité des luttes prochaines, des combats qui seraient sans merci, grisait Cassard ; il aima, à ce moment, le sang et la souffrance, avec volupté ; Suzy disparut du champ de ses préoccupations ; des chaleurs lui montaient à la tête ; pour réagir contre cette sorte de saoûlerie, il s'épongea le crâne à grande eau; un renouveau intellectuel s'infiltra en lui, illumina son cerveau ; ses concepts lui apparurent plus larges, plus vigoureux, plus logiques.

D'un coup d'œil il prit congé de ce qui avait été pour lui, pendant deux mois, confort et joie de Tesprit,. allégresse du regard, souvenir du passé^; les multiples accroche-pensée du sédentaire, qu'il n'adulait guère

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pendant la vie normale, ne lui parurent plus que babioles et sottises ; son énergie de lutte était intégrale.

Incarnacion, éveillée par les rumeurs de la ferme, accourut aux nouvelles ; il la dépêcha à la recherche du docteur Lavieux ; celui-ci était déjà à la porte de son beau-frère ; le sac d'Aïn-el-Fîl ne le surprit pas.

— Nous avons tout prévu. Finas est un grand homme. Dans un quart mes gaillards seront armés et auront rejoint leurs postes de combat ; j'ai des mitrailleuses qui feront un gentil petit travail. Sais-tu que les bics peuvent nous tomber sur le poil d'un moment à l'autre .î^

— Mes chouafs me préviendront de leur approche ; j'envoie un messager à Jaffand et un autre au village de Babœuf !

Des clameurs retentirent dans T anti-chambre ; M. Baurbil, en robe de chambre, la face blême, s'avança en chancelant vers les colons. «

— Ce n'est pas raisonnable, messieurs. Voyons, est-ce sérieux? On m'annonce que les indigènes se sont insurgés !

— Cet homme, murmura le docteur, est abruti, soit par une indigestion, soit par du libertinage de mauvais aloi. Oui, cher monsieur, on ne vous a pas trompé; si nous ne nous défendons pas, nous courons le risque qu'une solution de continuité fâcheuse soit pratiquée ce matin entre nos premières vertèbres cervicales.

Les mains de M. Baurbil tremblèrent visiblement ; ses yeux devinrent hagards ; il balbutia :

— Sauvons les femmes ; c'est grave.

Cassard ne put s'empêcher de rire.

— Rassurez- vous. L'heure n'est plus aux palabres, mais aux décervelages. Les troupeaux sont conduits

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on lieux sûrs ; Charles et ses ouvriers rallient le bordj ; nous sommes prêts.

— Vos ressources en hommes sont si minces.

— Pas tant que vous le supposez ; vous en faites pasi Il y a ici une trentaine de bons bourres qui ont autant que vous un intérêt, dirai-je capital, à ne pas tomber aux mains de Tennemi. Et des renforts nous parviendront dans la journée. Toi, tebib, va installer tes pétoircs, tes moulins à café, tes canardières ; n'oublie pas de planter des réseaux de fils barbelés.

— Ne te fiche pas de moi ; je connais mon affaire. Le diagnostic est bon ; je calcule d'ailleurs que les insurgés sont au courant de nos travaux de défense et nous savent bien ravitaillés en vivres et en munitions ; ils pilleront les fermes isolées et ne se risqueront pas par ici ; ce sera plus fructueux pour eux.

— Ah ! Passons à vous, monsieur Baurbil, continua Cassard ; je requiers vos services ; je vous investis d'une mission importante ; vous assurerez la répartition des vivres entre les gens réfugiés au bordj ; vous participerez de la sorte à la victoire ; votre gouverneur connaîtra en temps et lieu votre conduite héroïque, et vous recevrez de lui les distinctions qui vous sont dues; pour l'instant votre devoir est d'aller rassurer votre femme.

Les allures et le ton de Cassard inquiètent le fonctionnaire ; il bat en retraite sans cesser de gémir, et conte ses appréhensions à Blascot qui, dans la cour des Damc^, fume sa pipe et contemple gravement deux brownings placés à portée de sa main sur l'appui d'une fenêtre.

A peine a-t-il disparu que survient Romaine ; elle embrasse son frère ; une petite rougeur insolite enfièvre les pommettes de ses joues.

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Cassard la met en peu de mots au courant de ses projets : « Tu maintiendras la discipline parmi nos hôtes ; tu surveilleras nos domestiques indigènes ; tu prépareras des locaux convenables pour abriter les réfugiés ; je ne compte point rester sur la défensive ; je suis sûr que les bics ne donneront pas un coup de poing de ce côté, où ils se meurtriraient les doigts ; dès que nous serons bien organisés, je prendrai la brousse et je rejoindrai Jaffand dans sa ferme.

Sous l'active direction de Charles et du D"^ Lavieux, les ouvriers, fusil en bandoulière, travaillaient à accroître les moyens de protection du bordj ; on entendait de toutes parts le bruit sourd des masses qui enfonçaient dans le sol les piquets à fil de fer. Cassard achevait de s'habiller quand le retour d'un éclaireur lui fut annoncé ; l'homme introduisait en présence de son maître deux guenillards qu'il avait surpris dans les broussailles, à quelques kilomètres de l'exploitation ; le colon reconnut en, ces loqueteux les commis de la commune mixte ; ils étaient encore ahuris de l'aventure.

— Impossible de vous donner des renseignements, dit l'un d'eux ; je ne sais rien ; notre garçon, un kabyle, nous a sauvé ; sa maîtresse, femme d'un insurgé, lui avait assigné hier au soir un rendez-vous ; elle le prévint, en confidence, de se cacher pour éviter qu'on ne le tuât ; on devait tuer, en effet,, non seulement les européens, mais aussi les indigènes amis des européens. Notre garçon eut peur ; il passa une partie de la nuit à errer autour du hameau ; enfin, il eut honte de sa conduite et, prenant son courage à deux mains, se résolut enfin à nous avertir du complot. Par malheur, il le fit si tard que nous eûmes à peine le temps de nous esquiver par les jardins dont nous fran-

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