LE COFFRE EN BOIS DE CAMPHRIER
La table était chargée de livres ; certains étaient flasques, pour avoir été souvent feuilletés par des lettrés musulmans aux dicours onctueux et aux mains molles ; d'autres étaient plus poussiéreux qu'oeuvres de Kant dans bibliothèques publiques, sente caravanière entre Araouan et Taoudénit, cartonnier dans ministère, route nationale dans le midi.
Le vent mugissait et secouait les arbres du jardin ; il pleuvait à torrents ; la filleule de Cassard nasillait, dans quelque chambre éloignée, une romance tendre ; dans la Cour des Dames, Mme Artig donnait aux enfants une leçon de lecture ; R^omaine soignait ses poules ; Incarnacion dépouillait un lièvre que venait de lui remettre Mohand ; Blascotj, qui avait transformé en atelier un coin du patio, pétrissait sans bruit sur une large selle des boulettes d'argile ; grillant des ciga- Tettes, accroupi sur une natte, un tirailleur éclopé lui servait de modèle ; sous les arcades, deux colons qui, pendant l'insurrection, s'étaient réfugiés à la ferme, terminait un règlement de comptes avec le gérant ; le docteur Lavieux et un gros courtier étaient retenus aux caves par l'averse ; Artig achevait l'installation, dans
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un pi.villon du jardin, d'im iniis'e ethnographique local.
Depuis que Cassard avait constat('î sur le vif la persistance de ses goûts pervers par l'action violente, il ^' 'intéressait moins îi Suzy ; il l'avait pourtant avisée de sa découverte qu'elle réservait à son mari plus d'amitié qu'elle ne Tavait confessé à son amant ; elle ne s'était point troublée : « Je ne t'ai point trompé sur la nature de mes sentiments ; il m'est indifférent ; s'il me procure du plaisir, c'est plaisir bestial , je ne le refuse pa^, car c'est plaisir tout de même. Puis-je agir autrement .î^ Ne te tracasse pas pour si peu ! »
Il s'étonna d'admettre avec indulgence cette explication; il s'accommoda à merveille de la casuistique de son amie ; il était évident que le vivre dans ce bordj entièrement imprégné de la féminité toute africaine d'Hélène le détachait de Suzy et, après une période intense d'excitement cérébral, détachait aussi Suzy de lui ; ils tendaient à n'être plus qu'un monsieur et sa connaissance ; la maîtresse se comportait de moins en moins en ancienne jeune fîlle sentimentale et affectait volontiers les allures d'une femme entretenue.
L'algérien bâille ; depuis qu'il a mené à nouveau la vie formidable du bled, il se sent dépaysé dans sa maison ; il comprend que l'aventure reprend son empire sur lui ; il s'est jeté dans un fauteuil ; à sa droite, bée une armoire à manuscrits ; à sa gauche, s'ouvre à deux battants une table à boire, garnie de flacons et de gobelets de cristal ; un verre à demi vide de cognac à l'eau de seltz est à portée de sa dextre ; Cassard s'agace de ses tergiversations de monsieur ultra-curieux de luimême et qui hésite entre le désir et la crainte de s'exarainer à fond ; il a la bouche poisseuse, la migraine et le spleen ; son foie, fatigué par le contre-traitement
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médical qu'il s'est décidé à suivre par dépit de Tinutilité des remèdes : (« Ah ! combien est logique le dogme du béhaïsme qui proscrit les médicaments ! gémit-il) le lancine depuis la veille ; il appréhende une déchéance physique prochaine, inconciliable avec ses aspirations vers le grand large ; il a Tâme d'un loupgarou ; il projette de se rendre dans une mechta des Hauts-Plateaux où, pendant trois mois, il se nourrira que de lait aigre qui, en le nettoyant de sa bile, lui restituera sa bonne humeur.
— La politique va mal, grommelle-t-il ; Finas me tire en sourdine dans les jambes ; mon çof sera battu aux prochaines élections, et madame Dacre, dulcinée du père Baurbil, a les hanches bien maigres.
Cette réflexion lui remémore la présence de son appétissante amie qui bavarde, sans qu'il Técoute, à l'autre tout de la pièce ; le maître du bordj est d'autant plus revêche qu'un orage a éclate sur la contrée ; le bruit grossier de la foudre lui déchire les oreilles ; s'il est un tapage qu'en tout temps il exécra entre tous les tapages, c'est celui du tonnerre ; il se mêle à cette haine une terreur instinctive qu'il ne parvient pas à surmonter; il lui est désagréable de considérer qu'il peut, à la suite d'une fulguration impossible à éviter, se transformer soudain en petit tas de cendres puantes ; il a, malgré lui, le respect traditionnel du squelette ; l'anéantissement brusque et sans traces de cette TOagnifîique créature d'élite qu'il se complaît à admirer dans son for intérieure, lui apparaît une catastrophe a jamais funeste à l'humanité ; il ne redoute pas la mort, mais il estime qu'elle doit être entourée et suivie d'un certain décorum cérémoniaire ; il n'admet pas que, sa personne annihilée, une certaine forme de lui ne demeure pas, quelque temps au moins, parmi
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ses contemporains ; il est persuadé que ce qu'il aime Taimera moins de ne pas vaguement entrevoir, dans la nuit d'un sépulcre, quelque cliose qui fut un homme ; c'est là une de ses plus chères, de ses plus intimes superstitions ; il ne l'avoue à nul familier ; il veut ignorer qu'on n'aime plus les morts.
Le tonnerre gronde, et ses mouvements se répercutent en longs échos dans les grottes de la falaise ; la mer déferle avec furie sur les grèves et brise aux récifs ses vagues qui retombent en denses poussières argentées.
Devant le séchoir de la salle de toilette, divers vêtements de femme ont été étendus sur des chaises ; Suzy, surprise dans le jardin par la ruée de l'ouragan, alors qu'elle cueillait des fraises, a couru à toutes jambes, transie et trempée, se réfugier chez son amant ; elle a dénoué sa chevelure ruisselante dont les riches boucles se déroulèrent sur ses reins ; sa tête s'entoura d'une auréole où se mélangèrent les tons chauds du miel et ceux des brumes lumineuses de certains crépuscules d'automne ; le bleu clair très doux de ses yeux rappela celui des madones peintes en extase par les primitifs ; elle avait, prétendait-elle, tant sa peau était fine et blanche, l'âme à fleur d'épiderme.
Elle s'est assise en grand décolleté, dans un coin, sur un lit conjugal chinois dont les côtés sont surélevés afin de favoriser l'œuvre pie de conception ; elle tourne ses bagues, s'étudie dans un miroir, feuillette un journal de mode et se félicite d'être entrée en plein jour chez son ami, à l'insu des curieux. Elle feint d'ignorer la mélancolie de son compagnon.
— Quel affreux temps, vieux bandit ! s'écrie-t-elle, d'un ton piteux ; j'ai failli me noyer à travers la grande allée. Mon mari n'a sûrement pas perdu une goutte de
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l'orage et a gâté son chapeau neuf ; il s'est réfugié, je suppose, au grand hôtel de Babœuf où l'attirent les charmes de l'excellente madame Dacre. Tu es relié par le téléphone à ce marchand de soupes ; j'ai envie de demander à ce brave homme si mon époux est chez lui; montre-moi comment se manœuvre cette machine-là; je n'y pige rien, moi.
— Occupe-toi donc du thé et des toasts, grogna le colon ; je téléphonerai povir toi:
— Non, ce ne serait pas convenable.
Il doit la mettre, malgré sa mauvaise humeur, en communication avec l'hôtel ; assise devant l'appareil, elle apprend enfin, de son mari lui-même, qu'il est contraint par le mauvais temps de déjeuner à Babœuf ; elle fouille ensuite dans les papiers de Cassard, lit ses lettres», se gratte un mollet, pousse et secoue enfin son compagnon, lui crie .•
« Mais remue-toi donc, eh ! ballot ! » Et elle le bat, le pince, imite Romaine minaudant au salon, et rit à belles dents.
Peu à peu l'hypocondrie de l'algérien se dissipe ; il lui est avis qu'il a du plaisir à fréquenter un monde moins tumultueux que celui de la brousse ; il ne prête plus attention au fracas de la foudre dont les crépitements lui évoquaient naguère le tumulte des tornades tropicales ; son hypersensibilité d'écrivain se ravive et lui découvre une éternité dans le parfum qu'exhale la jeune femme et dont elle paraît pétrie ; il oublie ses griefs contre elle ; il imagine que ses regards même sont formés de parfums ; il juge, par une saute brusque d'humeur, qu'au retour de son escapade dans la Valléedes-Roseaux, il sait mieux savourer les femmes. Son moi civilisé, en tête à tête avec son moi sauvage, avait,
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au cours d'hiviincibles insomnies dans la case ou sous la tcnlci, érhai'audc, en perversité, des existences étranges et compliciuées parmi les aromates, les baisers délirants, les musiques savamment dosées, les poèmes de Topium, les nourritures capiteuses, les lumières tamisées selon l'émotion de l'instant ; il avait machiné, mais pour y évoluer avec Hélène, le plateau d'un théâtre oii, à sa guise, de sublimes artistes, tantôt eussent reproduit des intrigues de la vie raffinée, tantôt eussent mimé des lubricités jovialesi, tantôt eussent récité des vers tragiques ou futiles, tantôt eussent joué des féeries lyriques ou burlesques ; il était suprêmement charmé de reconnaître que cette baladinerie n'était qu'absurdité et trompe-l'œil ; les scènes de la vie intérieure sont au-delà de la nature ; le rêveur a la mentalité d'un nabi, d'un prophète ; l'aventurier solitaire se les joue à lui-même pour animer ses solitudes.
Voici qu'il s'était guéri du mal d'errance ; il avait émigré parmi de vraies femmes ; il s'était entouré d'un bric-à-brac d'artiste professionnel ; aussitôt s'était éparpillée sa volonté de jouissance, au lieu de se perfectionner en se concentrant, si bien qu'il était incapable de posséder à loisir, selon son rêve, les meilleures possibilités du monde ; livres, meubles, statues, tableaux, musique, n'étaient que duperie ; il n'avait plus la force d'évoquer les splendeurs de ses cogitations périmées, et la beauté se résolvait, à travers ses souvenirs et leurs paysages somptueux, en des sourires de femme, ceux de Suzy ; alors que son rêve le plus fou s'était réalisé, il constatait qu'il n'aimait plus Suzy au sens sentimental du mot : il se dorlotait auprès d'elle, et ceci lui suffisait, tant il était fatigué, tant la vie d'aventures lui avait décoloré l'âme, tant ses instincts de race, ressurgis avec l'âge, l 'éloignaient d'une européenne ; il
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s'était borné à introduire du haut goût dans les plus futiles nuances de son être ; il s*en rendait compte, la société de son amie ne lui agréait plus qu'en raison d'une certaine intcllectualité factice qu'il prêtait à ses caresses ; il appréhendait, en outre, de choir, à la fréquenter, en remords.
Le remords était, en effet, pour ce barbare, la moindre pardonnable des faiblesses ; il impliquait, à ses yeux, un état de prostration impossible à concilier avec l'acuité cérébrale qui lui permettait d'exalter en finesse le prix du vivre ; Cassard, après sa récente campagne contre les insurgés, avait senti s'effacer ses aspirations vers la vie détaillée en volupté ; il se décelait incapable, une fois de plus, d'être honnête gourmet, à la façon de Brillât-Savarin ; il eût voulu extraire de Suzy des jouissances sans cesse plus rares, plus relevées, plus épicées, plus mouvementées ; le kari lui chatouillait mieux la gorge que le riz au lait ; les sauces endiablées, seules, titillaient son palais ; à cette heure, il le comprenait, ce n'était pas dans les ragoûts cuisinés par Suzy qu'il les savourait ; elle n'avait pas les profondeurs sournoises d'esprit d'Hélène ; sa vie d'action n'avait eu pour résultat, se disait-il avec une sorte de désespoir, malgré ses résistances sei^Hmentales^, que de le rejeter vers la femme du second amour. Pour Cassard le geste avait quelque peu usé l'âme ; il se raisonnait et se répétait qu'il convient plutôt au sage d'être bon spectateur que mauvais acteur, et dégustateur que goinfre ; mais le barbare qu'il était se complaisait dans sa propre ruse et dans sa boulimie ; il aimait autant qu'Ulysse le stratagème ; il se méfiait, à part lui, des doctrines cruelles que lui avaient léguées ses aïeux ; il était malheureusement atteint d'une maladie incurable, le fanatisme du raisonnement, grâce à quoi, sans scrupules, il condui-