LE COFFRE EN BOIS DE CAMPHRIER
sait jusqu'aux plus extrêmes limites de la logiciuc sa pensée, et, derrière celle-oi, ses actions.
Comment donc, avec ses instincts, éviterait-il jamais le démesuré? S'il pouvait se résigner à se tenir en repos, ne s'en trouverait-il pas mieux en ce monde et dans l'autre ; il se travaillerait en vain à n^avoir d'autre soin que de se tenir coi ou de ne trancher sur rien : que sont, en effet, les damnés, sinon les gens qui ont eu une opinion? Il est vrai, concluait-il, mais il n'y a de plaisir à être élu qu'à condition qu'il existe des damnés.
Or, voici que Suzy est intriguée par l'aspect insolite d'un coffre en bois de camphrier ; elle supplie son amant, avec des mines coquettes, de lui en exhiber les trésors.
Un légionnaire bringueur et paillard à triple cabochon rapporta de Chine ce meuble qu'il vendît à Cassard ; le fûtier jaune qui le construisit y grava le signe du bonheur ; le colon le plaça dans sa chambre à coucher, entre la cheminée aux boiseries sculptées et une vaste vitrine où luit et scintille, à côté d'orfèvreries macabres : bagues et pendentifs à poisons de la Renaissance italienne, anneaux de la mort, flacons à aqua- Toffana, une collection de bijoux sauvages : lourdes ceintures d'argent ciselé portées par des danseuses Naïlet, diadèmes à breloques, bracelets de bras ou de pied, colliers de sequins, de coquillages, de graines parfumées, de perles en filigranes d'or, colliers banda en cornéoles, boules d'ambrCj, ferronnières, boîtes à amulettes, pendeloques de verre, gorgerins de clinquant, chaînes d'or, épingles à coiffure, broches kabyles à grossiers émaux, boucles d'oreille, bagues en tout métal, à chaton et sans chaton.
— A coup sûr, affirma Suzy, dans cette malle tu
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enfermes tes secrets ; je t'ai conté les miens ; tu ne bavardas guère sur tes propres affaires ; ce n'est pas juste.
— Tu te trompes ; je n'enferme point mes secrets dans des caisses ; un secret n'est souvent qu'un chagrin dont on veut être le seul à jouir ; cette volupté est de se sentir un être à plaindre^ au fond du cœur, et de ne vouloir, auprès de soi, nul indiscret capable de s'imaginer que l'on souffre. Un homme d^action est tout en secrets ; et toutefois, quand il se repose, j'estime qu'il ne devrait y avoir autour de lui que des sœurs de charité. Mon mignon, les objets que renferme ce coffre ne sont d'aucun intérêt pour personne.
— Encore des échappatoires ; tu crois que je suis jalouse ; non, tu n'aimas jamais d'autre femme que moi ; tu m'as greluchonée en tes maîtresses, même en les plus momentanées, même en ta femme ; j'ai essayé, moi, de te posséder à travers mon mari ! Ton goût des beaux corps est une forme dérivée de ton affection pour moi, à l'époque oii l'avenir étaiti, dans notre idée, un conte de fées ; j'ai lu des romans ; tu en as vécu et tu en as écrits ; j'ai complété au hasard mon instruction et tu as voyagé ; nous avons pâti durant de longues années loin l'un de l'autre, et mes regrets allaient à la rencontre des tiens dans ce pays idéal dont la femme a la nostalgie, où elle ne vieillira pas, où sa beauté ne se fanera jamais, où son amant sera aimé comme un amoureux, comme un enfant, comme un dieu. Non, je ne suis pas jalouse. Mais tu t'analyses trop pour être heureux, toi. Je ne te ressemble pas, moi !
— Ton plaisir est à bien bon marché ; tu perquisitionneras toi-même dans cette boîte à malice ; il y a plus d'un lustre que je n'y ai fureté ; la serrure jouera mal sans doute ; que ta volonté soit faite.