‹ Cassard le BerbèreChapitre 14 sur 24 · LE COFFRE EN BOIS DE CAMPHRIER IQI · texte numérisé non relu

LE COFFRE EN BOIS DE CAMPHRIER IQI

ces bouts (rétolïes ; elles se sont eiïacées de ina vie oii elles ont occupé niédiocrô place ; me rappeler leur nom, leur physionomie, leur conversation m'est aussi impossible qu'à toi de te représenter le visage des passants qui t'ont souri dans la rue.

— Je ne te les reproche pas 1 II ne reste plus dans ton coffre que cette cassette en bois de sental ; elle est bien lourde !

Elle l'ouvrit ; il s'en échappa des lettres jaunies :

— Je reconnais mon écriture de jeune fille, dit-elle d'une voix étranglée par une émotion subite ; c'est ma correspondance avec toi ; voici une boucle de mes cheveux, une fleur séchée, un papier plié en quatre sur lequel j'ai griffonné des vers que je te dédiai. Oh I que c'est pénible au cœur, ceci ! C'est étrange, ma jeunesse me grise en ce moment ; c'est bon et j'ai quand même envie de pleurer ! Pourquoi, alors que j'ai pleine allégresse à me trouver ici.^ On dirait qu'il me manque quelque chose !

Elle avait les larmes aux yeux.

— Te rappelles-tu ce bal où, entre deux valses, tu me murmuras que tu ne séparais point mon souvenir des fleurs que j'aimais ; dans l'embrasure d'une fenêtre, nous échangeâmes ce premier baiser si suave qu'à me le remémorer j'oubliai, pendant de longues années, mes misères ; il fut le meilleur.

Les larmes ruisselaient sur ses joues.

— Je fus heureuse un instant, et il m'a suffî,^ il m'est même cruel d'en avoir gardé la mémoire I Que de traverses nous subîmes, depuis, qui nous séparèrent : mes parents, mon mari, tes amies, ta femme, et surtout notre expérience ; nous nous sommes rejoints, sans doute pour bien peu de temps, et il nous semble que nous nous étions ignorés jusqu'à ce jour ; j'ai cepen-

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dant plaisir à tromper rancien fiancé avec le nouvel être que je découvre en toi ; ce changement est peutêtre dû à ce qu'un élément sexuel intervient surtout entre nous ! Te rappelles-tu la soirée où je te récitai des vers? Nous étions seuls ; notre exaltation se termina, tu sais comme, et ce fut céleste I

Tu me donnas plus d'amour, ce soir-là, que n'importe quel poète en fourra jamais entre ses rimes 1

— Ecoute... rappelle-toi... c'était ainsi...

Elle se blottit joue à joue contre Cassard sous Técharpe de soie ; il ferme les yeux ; il entend encore la divine voix qui lui répète le vieux banal poème ; Suzy sanglote, s'interrompt :

— Oui, n'est-ce pas? C'est navrant ! Ma vie est brisée ; je n'ai plus de goût pour rien, plus rien, plus rien...

— Et nous sommes ce qu'on appelle des gens riches, murmura le colon.

— A quoi bon? Nous ne revivrons ni pour or ni pour argent T ineffable passé et je souffre davantage de n'être pas entièrement à toi, puisque tu es là ; il m'est horrible de me sauver du domicile conjugal, de m'introduire dans ton logis comme une voleuse, d'avoir peur du retour de ta femme, d'être une sale adultère, d'avoir vieilli ! Oh ! crcA er ! crever !

— Vieille, toi, amie chérie, à trente ans ! Tu flattes la vieillesse I Tu es dans la fleur de ta beauté ! Tiens, que de fois Blascot me Ta vantée ! Tu n'as eu ni enfants, ni amants, à peine un mari ! Nous aviserons quant au reste ; j'ai confiance en ma volonté.

— Et moi en toi. Que j'ai de rancune contre ce barbon qui m'a arrachée à mon fiancé ! Ce qui eût été mon bonheur avec toi. si nous nous étions épousés, veux-tu rapprendre? C'eût été de créer une vraie famille, d'à-

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voir des enfants de nous à aimer, à élever, de le ramener en terre française, un jour, à la fin, loin de ce pays que je déteste, que j'ai toujours haï. Puis j'aurais eu une sœur, la tienne, moi qui suis lille unique. îu as Tair de tant aimer les tiens et ton Afrique que je suis atrocement malheureuse. Je t'envie d'avoir un fils et un neveu à cajoler ; j'éprouve du dépit quand tu vas souhaiter bonsoir à ta sœur et à son mari dans leur chambre avant de te coucher toi-même, quand M. Artig et sa femme s'embrassent, et en riant, te prennent pour arbitre de leurs querelles d'amoureux.

— Que tu manques d'énergie, ma chère I Si des affections se sont nouées autour de moi, c'est que je les ai voulues et qu'elles m'étaient nécessaires. On n'a d'amour que celui qu'on est résolu à obtenir ; quant au père Baurbil. tu ne le hais point, va ; il souffre sans doute autant de sa vieillessse que toi de lui ; tu te consoles de nos déboires en ma compagnie ; lui, comment se console-t-il? Au fond, il n'ignore pas qu'il mourra avant toi, qu'il est en trop sur la terre, qu'il n'est bon à rien ; des futilités seules, des paperasses stupides, des débauches qui méritent la correctionnelle, le rattachent à l'existence ; il n'a plus d'amis s'il lui reste des complaisants ; il ne me gêne que peu ; saintement tu fus, malgré ton mariage dérisoire, mienne

— Mais songes-y ; quand je ne suis pas ici je ne suis plus moi-même ; et encore il me faut ta présence pour être complète dans ce milieu d'art que, pourtant, comment dire, méchant, tu créas pour ta femme.

— Oui, pour ma femme seulement ; car j'ai été dépouillé par l'horreur des scènes auxquelles j'ai été mêlé du plus fin de ma sensibilité. Et toi, je voudrais t'entourer du meilleur de ce qu'il y a au monde en fait de luxe, de délicatesse, de respect ; je commettrais un

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crime si ton bonheur en était la conséquence ; la vie humaine est, en dehors des créatures d'élite,, mesquinerie et absurdité ; on se souille à y toucher, et c'est pourquoi il est recommandable de ne pas attenter à la morale des braves gens ; il m'apparaît impossible que tu fasses quelque chose de vil ou de bas; ma joie est de m'agenouiller et de baiser tes pieds nus ; je ne te sépare plus de la plus petite bribe de moi-même, de mes illusions, de mon œuvre, de ma lumière ; mais je ne pourrais point vivre en France, serait-ce avec toi ; la nostalgie ne tuerait ; laisse-moi baiser tes yeux qui ont pleuré pour nous, ta bouche qui autrefois m'a dit que tu m'aimais.

— Quand nous nous fiançâmes, je ne vivais que dans Tattente des lettres que tu me transmettais par Tintermédiaire d'une amie, et des lignes de correspondance du jour où, chaque semaine,tu me répétais de ne pas désespérer.

— Tes lettres aussi me réconfortaient ; par clause testamentaire formelle,, j'avais ordonné qu'à ma mort on les enterrât avec moi !

— Rejettons donc notre passé dans ce coffre où je ne fouillerai plus, sinon lorsque je serai seule ; il y a trop d'allégresse et trop d'amertume en lui pour que nous lui rendions visite ensemble.

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