LA PANOPLIE
Deux vaches ont été volées au colon ; le bécliar (i) Ta accosté, près des étables, à la brume; les bêtes seront restituées à leur propriétaire contre le versement, la nuit, en vm lieu convenu, de seize douros ; Cassard accepta cette transaction ; la rançon a été payée ; Charles et un khammès habile à démêler les traces se sont mis, à l'insu de leur maître, sur la piste des larrons ; ils les ont surpris au moment du partage du butin, leur ont arraché le bien mal acquis, les ont liés à des arbres et les rouèrent de coups de nerf de bœuf.
Les deux plus habiles maraudeurs d'une tribu montagnarde ont ainsi, à cause du zèle de serviteurs», perdu la face ; il est hors de doute quMls chercheront à soulever contre le patron la colère de leurs amis qui, disentils, se sont dévoués pour le défendre pendant l'insurrection ; par vengeance ils tueront un de ses chevaux, au paddock, ou incendieront une de ses meules et il y aura une querelle de çof de plus. Afin d'éviter les représailles et de racheter le sang, le colon a convoqué, aujourd'hui;, dans le bois sacré d'un marabout, les
(1) Courtier qui, dans le bled, sert d'intermédiaire entre le voleur de bétail et la victime.
notables de la tribu ; il fut parlé de Taffaire en termes détournés ; un accord est intervenu entre les parties ; les troupeaux des pauvres auront libre accès sur les frichcs de Cassard, et les notables feront entendre raison à leurs jeunes gens ; ils burent et mangèrent ensemble en échangeant leur foi ; il fut ainsi spécifié que les voleurs de bœufs entreraient au service du bordj comme bergers, après avoir prêté l'indissoluble serment de pardon sur la tombe du marabout.
La négociation de ce traité a duré une journée entière ; le maître est revenu fort tard au logis ; recru de fatigue, il s'est allongé sur un divan dans son cabinet de travail.
Il a parcouru, pendant vingt ans, l'Afrique berbère ou noire, pays de gens pratiques, aux croyances simples ; pour eux la vie vaut seulement pour les satisfactions naturelles qu'elle procure ; aussi leur morale et leur esthétique sont-elles figées en symboles ; les plus intellectuels parmi eux n'ont point d'idées abstraites imprévues et ne cherchent point, par conséquent, à les concrétiser ; nous ne nous méfions pas assez, peut-être, de ce que redoutent les sauvages : Tombre, le silence, les sortilèges, la forêt, les défunts. ITs estiment qu'une abstraction en équilibre une autre et que la vie paie la mort ; le gris-gris qui a été bon pour le père sera bon pour l'enfant ; ils ont des besoins de grand calme et demandent simplement à les assouvir ; ils se nourrissent, procréent des gosseSi, volent les vaches du voisin, et s'entregourment ; il ne leur faut que des outils, des abris, des armes, des cancans , des marchands d'amulettes, des palabres ; cet ensemble constitue une sorte de civilisation ; leurs engins à foncer dans la chair vivante ont intéressé en particulier Cassard ; il a, en son arrière-pensée, l'assurance que nous savons tuer