LA PANOPLIE
bien mieux que le sauvage, avec cependant moins de raisons plausibles que lui, et il a joie à scruter leurs procédés pour piquer|, couper, déchiqueter, écraser ; voici un poif^nard bariba barbelé ; en le retirant de la blessure, le meurtrier, un pied sur le corps de sa victime, arrache aussi la viande agrippée par les crochets; ce jeu exige d'ailleurs qu'on y dépense une grande force ; l'algérien a, tel Tartarin, des carquois de flèches empoisonnées ; les Mossis et les Bobos ont sublimé ici leur goût le plus subtil de la mort affreuse ; là, sont les arcs démesurés des Ilaoussa, les lances à hameçon* des Touareg, les élégants sabres kabyles en forme de flamnae, les trombaches aux multiples lamesj, les cassetêtes ferrés ou non, les haches de guerre madingues, les larges épieux des peuhls, les harpons des boses ; piques et couteaux s'entrecroisent sur la grande panoplie.
Dans le travailloir, un panneau d'acajou jaune bien poli a été scellé à la muraille, derrière le moulage d'Hélène; un bouclier d'imochar, dont, jadis, Fihroun, amenokkal des Àoullimindeni, fît présent à Cassard au cours d'une de ses visites dans les campements, occupe le centre du trophée ; au-dessus de cette targe, à la corniche, sont attachés deux immenses chapeaux mandés, tressés en lanières de bambou jointurées de glaise ; des selleries de chameau, des ornements de méhara, puant encore la sueur de la bête, dominent le rayonnement des sagaies, des fusils boucaniers, des tromblons, des pistolets accommodés à l'orientale, des arbalètes de Pahouinsj-, des dagues, des massues, des rondaches éthiopiennes, des arcs yola, goure, baoulé, des boomerang australiens, des sarbacanes des Negritos de Pérak, des bolas, des haches de pierre ; il y a ici de quoi armer trois tribus de cannibales ; cela fleure la graisse dont
igS CASSARD LE BERBERE
on l'oignit pour le conserver; afin de combattre ces effluves nauséabonds, le colon laisse choir, de temps à autre, des boulettes de benjoin sur la braise d'un haut brûle-parfums arabe en cuivre repoussé ; caressé par les volutes de fumée bleuâtre, le corps blanc d'Hélène, devant cet espalier d'armes aux sombres reflets, paraît l'effigie d'une déesse antique à laquelle des guerriers auraient voué leur butin et à qui les prêtres offriraient des sacrifices ; cet aspect de temple païen est encore acentué par les masques symboliques des danseurs nègres, par les statuettes fétiches grimaçantes, qui, rangées sur la planchette de teck courant à hauteur d'appui autour de la pièce, font office du chœur des dieux secondaires qu'une puissante entité laisse émaner d'elle. A chaque encoignure s'érige un bouddha procréateur naguère chipé dans une lamasserie par des maraudeurs afghans.
Cassard s'est installé, ce soir, devant le moulage et les faisceaux d'armes ; il allume une pipe ; son indulgence est acquise aux larronneaux qui ont essayé de lui chiper quelques écus ; ce n'est de leur part qu'exploit honorable et gentillesse d'humeur : <( Quelles horribles mœurs, s'écria Suzy, à qui il a conté l'incident du vol des vaches. » a Après tout, c'est possible^, répondit-il, mais il faut s'accommoder ! » Il se rencogne ; les engins meurtriers qui frappent ses regards l'halluciîient ; il ressuscite les scènes douloureuses de sa vie ; il feuillette, pour se distraire, des cartons d'eaux-fortes dont plusieurs célèbrent certaines tortures de l'Inquisition ; le sadisme qui les a inspirées est d'accord, ce soir, avec la pensée de Cassard ; il a possédé son amie, et il la désire à nouveau, mais parce qu'il a rêvé de la souffrance humaine.
Les propriétés du vieux Ramon touchaient celles de Cassard ; Ramond était un auvergnat noiraud, trapu, osseux, aux yeux durs ; une barbe laineuse, rèchei, épaisse, lui prêtait Taspect d'un papou qui aurait pâli. Veuf depuis dix ans, il gîtait dans sa ferme tel un sanglier dans sa bauge ; il avait trois filles noiraudes, trapues et osseuses à son image ; elles ne fréquentaient point les bals campagnards ; on ne leur connaissait pas de galants ; cependant, tous les deux ans, elles étaient grosses, et accouchaient d'enfants robustes, noirauds et maussades ; Tancêtre les faisait inscrire à Tétat civil comme nés de père inconnu ; la rumeur publique l'accusait d'être mieux que le grand-père de ses petitsenfants ; les rouliers et les commis-voyageurs plaisantaient volontiers gras à son sujet, dans les auberges ; mais il ne se souciait guère du qu'en dira-t-on.
Cassard avait droit de passage sur un sentier qui traversait un coin du vignoble de Ramon, enclavé dans ses terres ; quoique l'auvergnat eut perdu, en première instance, en appel et en cassation, le procès intenté par lui à son voisin \ propos de l'existence de ce droit, lil lui contestait toujours la jouissance du chemin.
Aujourd'hui, à midi, Mme Lavieux, qui se promenait à cheval sur cette piste, se trouva face à face avec le plaideur malheureux ; il entra soudain dans une furieuse colère, saisit le cheval par la bride, enjoignit à Romaine de retourner sur ses pas et de sortir de sa propriété ; elle s'y refusa ; il Tinsulta, la bouscula, chercha à'ia désarçonner, tira, avec maints jurons, un revolver de sa poche, et le braqua dans la direction de la jeune femme. Celle-ci, ainsi menacée, s'affola, s'arma à son tour et, sans hésiter, déchargea son browning sur Ramon qu'elle manqua et qui riposta aussitôt ; atteinte en écharpe d'une balle qui lui érafla le flanc, elle piqua des deux,, et, sanglotant de rage et de douleur, s'enfuit à toute bride. A quelque distance de là, son frère visitait des défrichements ; au bruit des détonations il accourut au galop de son barbe sur les lieux de la rixe ; il aperçut Ramon, le revolver fumant au poing, et sa sœur ensanglantée qui se sauvait, une main sur sa blessure ; il eut l'intuition de ce qui s'était passé entre eux ; il arracha son brow^ning de son étui et se précipita sur l'auvergnat qui écumait de fureur et l'attendait de pied ferme ; les khammès de Cassard, couteau aux dents, accouraient de tous côtés pour participer à la bagarre ; un coup de feu de Ramon abattit le cheval de son antagoniste ; ce dernier avait déjà bondi à terre ; il logea une balle dans la mâchoire de rhomme et une autre dans sa cuisse droite ; Ramon tomba et vomit du sang ; les hommes accourus à la rescousse voulaient l'achever ; le colon intervint à point pour les en empêcher.
Mme Lavieux était pansée quand son frère fut de retour au bordj ; la blessure était insignifiante ; la perte de sang et l'émotion avaient toutefois donné à la victime une forte fièvre ; les amis, les domestiques, les^
ouvriers de la ferme étaient exaspérés par la lâcheté de Tattentat perpétré sur la jeune ïemme. Baurbil, aussi pâle que linge, objurguait son hôte de téléphoner au Procureur de la République ; Cassard calma des familiers ; les gens du bled n'aiment guère mêler h leurs différends privés les gens des tribunaux.
Une heure ne s'était pas écoulée qu'une carriole s'arrêtait devant le portail du bordj ; Charles avisait son maître que la fille aînée de Ramon, un nourrisson au bras, demandait à lui parler tête à tête; il la reçut dans le réfectoire des ouvriers ; elle avait le maintien humble, la voix pleurarde.
— Mon père est très fâché de cette histoire ; il vous prie de n'y attacher aucune importance ; il était fou enragé ce matin, et s'est mis dans son tort ; vous ne voudriez pas susciter des ennuis à un honnête homme ; il n'avait pas l'intention de tirer sur la dame, il ne voulait que l'effrayer.
— Il m'a tué le meilleur de mes chevaux ; c'est pour me remercier d'avoir empêché les insurgés d'incendier sa ferme !
— Il est prêt à vous rembourser la valeur de votre bête. En outre, il déclare et jure devant Dieu qu'il ne soulèvera plus d'embrouilles rapport au sentier. Ah I vous l'avez arrangé ! monsieur Cassard ; il a la mâchoire démolie, que c'est à peine s'il peut parler et il en a au moins pour trois mois à raccommoder ses os.
— J'étais en cas de légitime défense.
— Sûr, sûr ! N'empêche qu'avec un bon avocat !... Parce que la dame a tiré la première... Enfin, la dame n'est pas trop malade?
— Elle est blessée tout de même !
— Ben, voilà : pour que la dame ne se plaigne pas et que tout ça soit arrangé entre nous, mon père vous
offre, en plus de T indemnité pour le cheval, un beau cochon !
A ces paroles, il ne fut pas possible à Cassard de retenir un éclat de rire. Son hilarité attira du monde et fut partagée par l'assistance quand il lui eut communiqué les propositions de Ramon ; il accepta donc, avec les excuses de l'auvergnat, la réparation proposée et que Romaine, qui s'esclaffait aussi, agréa. Il fut donc décidé que chacun aurait bouche close devant les gendarmes ; quand, avisés par la renommée, ils se présentèrent à la ferme, l'après-midi, ils furent reçus à bras ouverts, choyés, rafraîchis et festoyés ; ils ne purent cependant dresser le moindre procès-verbal.
Le repas du soir fut mélancolique ; les hôtes du bordj regagnèrent de bonne heure leurs appartements ; les Baurbil suivirent Cassard dans la biT)lîotlièque.
Là, il leur expliqua, par le menu, les motifs de sa conduite ; ils l'approuvèrent enfin d'avoir épargné le vieux blédart ; peu à peu l'entretien dévia sur des sujets moins actuels ; M. Baurbil, après avoir déclaré que jamais il n'avait eu peur d'un duel, même au revolver, se décida à vanter ses propres mérites.
— Voyez-A^ous, mon cher, chez moi, l'intelligence déborde de partout la matière ; or cette intelligence diffère en ceci de la A'ôtre que, dépourvue de sauvagerie, elle est immédiatement utile aux hommes ; aussi je m'enorgueillis d'être directeur de service, et non des moindres.
— Vous avez là beaucoup de soucis, remarqua Cassard en saluant.
Il n'ignorait pas où le bât blessait le bonhomme ; il s'était créé de grandes sympathies parmi les gens qui l'avaient approché, même nègres^, parce qu'il respectait leur vanité.
DANS LA BIBLIOTHÈQUE 2o3
— Ma responsabilité est si prodigieuse que je suis le seul à rapprofondir; songez qu'à, notre époque l'art de rédiger une belle minute a dégénéré; le grand style administratif s'est dévergondé ; les jeunes employés ont tendance à présenter l'afiaire qu'ils traitent en usant de sèches formules analogues aux stéréotypes du commerce ; les bureaux sont en décadence ; on recrute de plus en plus mal notre personnel; mes souschefs eux-mêmes, oui, monsieur, des sous-chefs de bureau, l'honneur jadis de l'administration, ne sont pas à la hauteur de leur tâche ; je suis obligé de leur renvoyer constamment des instruments qu'ils ont mal à propos visés et où il n'est pas tenu compte de nos traditions ; mon meilleur commis principal est cocu, ce qui est à peine tolérable pour un expéditionnaire. Enfin, je n'en ai plus que pour neuf ans à mener cette vie de galère et je prendrai ma retraite! Je ne survivrai pas à la mort de ce style qui est la vraie politesse et l'unique philosophie d'un secrétaire d'Etat.
Cassard lui verse un verre de sherry brandy ; le bureaucrate,, qui vient de faire chère lie et qui se méfie de la causticitp du broussard, lui témoigne une rare estime ; il lui laisse entendre que ce n'est, de sa part, que condescendance ; il a com.posé un rapport copieux sur la défense du bordj ; il parle beaucoup de lui, Baurbil, dans ce travail, et il compte qu'il lui vaudra la rosette d'officier de la Légion d'honneur à la prochaine promotion; il y narre aussi, avec éloges, la conduite méritoire de l'adjoint Dacre ; celui-ci a obtenu grâce à sa femme, le déplacement qu'il souhaitait et a été décoré.
— C'est honteux, a déclaré Incarnacion à son maître en apprenant cette nouvelle ; ce monsieur Dacre, il a le dos vert ; il voyait très bien que sa dame et le vieux
2o4 CASSARD LE BERBERE
ils adropaient ensemble la montagne en derrière la villa et qu'ils rentraient que deux heures après, bien fatigués encore ; non, il disait rien. Les hommes comme ça, ce sont des saletés. Et combien de fois elle est allée seule à Babœuf avec lui, et tout le monde y savait qu'elle couchait dans le lit au vieux ; ce vieux-là, un porc, c'est ; Toto et Tata y ont déjà foutu des castagnes, parce qu'il a voulu jouer à peloter avec elles ; et puis je lui a dit, moi, que s'il continuait à tourner autour ma fille qu'est votre filleule, son jun'homme, votre chauffeur, qui fréquente avec ellq, le bœuf il lui vient, la rage et tout, et il le marque avec le rasoir, que c'est un napolitain qui rigole pas avec les soges de r amour.
M. Baurbil, satisfait de la vie, bourlingue, le ventre rondelet, le pied mignon, une cigarette turque aux lèvres, dans la salle. Il s'inquiète un moment, en arrêt devant un tableau^ d'apprendre si les ornements du cadre sont en plâtre doré ou taillés en plein bois ; il pontifie.
— Vous vous êtes composé ce qu'on nomme un intérieur d'artiste ; combien a pu vous coûter ce plafonnier opalisé? Moi, j'en achèterais volontiers un pour mon cabinet de travail ; hé hé, j'en parlerai au chef du matériel.
Le moulage de Mme Cassard, qui se dresse au fond de la pièce, devant l'armeria écartelée sur la muraille, attire son attention.
— Vous avez acquis là une jolie sculpture antique. Oui, oui, oui ; les grecs étaient inimitables ; d'ailleurs, ils étaient inspirés par des créatures d'élite ; de nos jours on ne trouverait pas des hanches aussi parfaites que celles-ci; mais chez les anciens les femmes vivaient nues et les mœurs étaient très libres.
Il considère enfin les livres et ajoute
— Que d'écrivains ignorés de moi et à juste titre ; Je n'ai jamais estimé qu'il fut utile de dépenser de l'argent à acheter des volumes. Passe-temps d'oisif. Et vous avez lu, vous, homme d'action, ce fatras d'écrivailleurs?
— Eh oui, je l'avoue à ma honte I Et encore je n'ai guère ici que des bouquins de référence.
— Ho I ho I vous me la baillez bonne I Ces références, moi, j'en jurerais, sont moins âpres à consulter que mes répertoires de littérature administrative et les collections de journaux officiels. En effet, vous avez même là les Mille et une nuits ! Et des poètes ! et des contes !
— Monsieur, répondit le colon, il y a si peu de sagesse en moi, qu'à parcourir ces féeries qui suscitent votre dédain, je suis aussi aise que vous devant un dossier congrûment classé ; j'aime, par vice de nature, par sauvagerie comme vous le disiez, le magnifique ; je n'ai pas encore découvert de bornes bien précises à la raison ; j'adore la pensée qui se revêt d'habits somptueux, et même les habits somptueux seuls me suffisent ; je m'incline volontiers devant ce qui brille, serait-ce du clinquant; je donnerais facilement, comme le firent certains califes, si j'étais sultan, cent mille dirhems pour un beau vers sonore ; il y a tant de penseurs profonds ici-bas qu'il m'est agréable de me séparer de leur foule méditatrice pour humblement ouvrir les yeux et les oreilles dans la journée, et pour dormir mon saoul pendant la nuit.
— Oui, oui, mes cheveux seront bientôt blancs, je «uis votre aîné ; eh bien, j'ai le droit de vous dire que vous êtes un vrai enfant, un peu superficiel ; en ceci, ^ous ressemblez à ma femme ; que n'êtes- vous soute-
nus, dans vos travaux, par de hautes et nobles idées générales ! Sans nous vanter, nous en remuons à la pelle, nous, dans l'administration centrale ; ce sont ces idées si fécondes que les sots stigmatisent du nom de lieux-communs. Le lieu-commun a une puissance souveraine que nous dirigeons, que nous canalisons ; aussi sommes-nous utiles, nous, en tout temps, à notre pays; vous avez vu ce que j'ai fait, hein, pendant l'insurrection ; de vous, explorateurs et guerriers, je ne nie pas la valeur ; reconnaissez que vous compromettez souvent, par vos audaces intempestives, et surtout par votre insouci des formes, le patient labeur des bureaucrates ; nous sommes, nous, la force vive de la nation.
— Aussi valez- vous mieux que les pauvres vagabonds de la brousse ! De quels châtiments ne sont pas dignes les malintentionnés qui accusent les employés de se mouvoir dans un cycle de chinoiseries assez piètres.^
— IT y a employé et employé ! Moi je suis assimilé au grade de général dans la hiérarchie des fonctionnaires ; je touche dix-neuf cents francs par mois et j'ai trente-et-un ans de bons et loyaux services ; je suis donc à même de dominer le sujet que je traite ; je saisis d'un coup d'œil les conséquences graves qu'est susceptible d'entraîner une affaire d'apparence parfois inoffensive ; je pèse mes phrases ; je suggère à mon gouverneur des idées ; notre lenteur à nous décider est, parbleu, du génie ; c'est M. Finas qui me Ta dit ; nous réservons les droits de l'avenir ; nous sommes les architectes des édifices de demain ; à cette fin, j'ai contracté l'heureuse habitude, moi, dans les bureaux, de ne rien abandonner au hasard; je classe des archives depuis trente et un ans; classer une affaire est d'une importance capitale; je continue ainsi les bons vieux errements de mes prédécesseurs; or ça, revenons à ce
que je disais au début de celle conversation ; croyez-le, quelqu'un a affirmé, et non à la légère, que le dernier des commis, sous le règne de Louis XIV, rédigeait comme Bossuet ; il est encore exact d'assurer que notre style de bureaucrates est le seul où se retrouve Tempreinte de la littérature classique ; il n'y a plus que nous, en France, qui écrivions correctement. Le moindre de mes dossiers, à moi, est plus instructif que votre bibliothèque entière.
— Je n'y contredis nullement, mon cher monsieur, vous êtes homme à la fréquentation de qui il n'y a qu'à gagner.
— Mais non, mais non, j'ai beaucoup de goût naturel, moi, voilà ; mes longues études administratives ont contribué à le fortifier et à le développer. Maintenant, ma chère amie, prions notre excellent hôte de nous restituer notre liberté ; je vous escorterai jusqu'à votre chambre. (En disant ces mots, il roule de très petits yeux libidineux qui mettent Cassard de méchante humeur.)
— Je vous souhaite la bonne nuit, je dois monter chez ma sœur.
— Comment, s'écrie Suzy qui paraît dépitée, seraitelle plus grièvement atteinte que nous ne le supposions?
— Pas du tout, mais c'est ainsi. Romaine a été mon enfant gâtée ; malade, elle n'obéit qu'à moi ; elle a, en ce moment, besoin de sommeil ; si je n'étais pas à ses côtés, elle ne s'endormirait pas ; je suis sa sœur de charité.
— Au fond, vous êtes un excellent homme, prononce M. Baurbil.
— C'est assez mon avis, quoiqu'il soit admis, par
2o8 CASSARD LE BERBERE
mes contemporains, que je suis, à mes heures, assez brutal.
Ainsi que son frère l'avait prévu, Mme Lavieux, nerveuse, agitée, les yeux brillant de fièvre, désespérait, par ses exigences et ses caprices, le docteur et Mme Artig ; les enfants refusaient de se laisser dévêtir et coucher par cette dernière et chantaient à tue-tête. L'apparition de Gassard rétablit instantanément l'ordre; son iils redevint sage ; son neveu embrassa gentiment sa mère ; Germaine, en un tour de main, fît leur toilette et les conduisit à la nursery ; la blessée consentit à boire une potion calmante ; elle autorisa même son mari à vérifier la solidité du pansement et à l'accommoder parmi ses oreillers et ses coussins ; elle déclara que, grâce à son frère, elle était divinement bien ; puis ce fut la cérémonie des embrassades ; après quoi, le colon dut pousser une chaise-longue contre le lit et s'y installer de son mieux ; le docteur, de son côté, couchait dans un cabinet voisin, sur un lit de camp.
— Que j'ai chaud ! Evente-moi, murmura Romaine. Hein ! en voilà une aventure I Dès que ça se saura à Paris, tu verras si mes livres se vendront ; il faudra les tirer de nouveau I
Gassard manœuvrait un éventail, essuyait avec un mouchoir le front de la malade et l'écoutait divaguer et répéter :
— N'est-ce pas que le corsaire aurait été fier de moi.î^ Sa respiration se fît peu à peu plus régulière, plus
profonde ; elle s'endormit enfin, la main dans la main de Gassard ; celui-ci put enfin s'échapper de la chambre ; il mourait d'envie de fumer une cigarette ; sous la galerie il rencontra Suzy, qui, déconcertée à sa vue, lui demanda, en balbutiant, des nouvelles de Mme Lavieux ; machinalement, il jeta un coup d'œil dans la
DANS LA DIBLIOTHÈQUE 209
cour OÙ, sur un banc, Blascot fumait son éternel cigare ; il le désigna d'un geste à Suzy ; elle lui serra le bras et dit à voix basse :
— Tu sais, je crois (ju'il est amoureux de moi I
— Et toi, Taimes-tu?
— Comment pourrais-je l'aimer, puisque tu es mon amant?
Et cette réponse déconcerta Cassard, à son tour. Il retourna, en fâcherie, errer parmi ses livres ; il redoutait plus, en ce moment, une défaite d'amour-propre que la désaffection de son amie ; il cherchait à se recolliger et, à son habitude, pour y arriver, analysait le paysage qui Tentourait.
Les meubles de son cabinet n'étaient ni bossus ni tarabiscotés ; ils n'étaient point do style classique, de la sagouinerie de grands magasins ; ils Tes avait voulus appropriés à leurs fins, qui était de Tencombrer le moins possible et de Ivii être utiles, sans contraindre le majordome à des soins minutieux ; leurs profils, où abondaient les droites et les courbes de très grand rayon, étaient sévères ; cette sobriété permettait aux objets appliqués aux murailles de faire mieux chanter leurs lignes et leurs couleurs ; leurs contours étaient cependant rehaussés par l'éclat des cuivreries et des cristaux qui allégeaient la mastoquerie traditionnelle des armoires à livres ; le labeur de l'écrivain est plus pénible s'il s'entoure de meubles massifs ; l'homme reflète inconsciemment le monde extérieur ; il pense si facilement en lourdeur qu'il n'y a jamais trop de sveltesse et de grâce sous ses regards ; le cabinet de travail n'est en somme que le lieu où il met de la méthode dans ses souvenirs ; Cassard ne vivait plus que de plus oublier ; aussi la salle à bouquins était-elle la pièce la plus importante du logis.
Elle était éclairée par des baies à vitraux d'un spacieux encorbellement où était aménagé une manière de fumoir, et par de hautes fenêtres à balcon ouvertes sur la mer ; Tun de ces balcons avait été transformé en berceau de plantes grimpantes ; à l'abri des liserons et des pois de senteur sifflait, chantait et jacassait une volière d'oiseaux exotiques ; des panneaux de verre qui, grâce à un mécanisme mû de Tintérieur de la pièce s'ouvraient ou se fermaient selon Tétat de l'atmosphère, la protégeaient contre pluie et grand vent ; le second balcon était en entier occupé par un aquarium à renouvellement automatique d'eau ; la lumière du jour parvenait ainsi à Cassard, partie entre les fleurs et des plumages d'oiseaux somptueux, partie à travers une nappe d'eau qu'animaient les courses de poissons noirs originaires du Japon, qui se poursuivaient parmi des écueils de madrépores; la nuit, si le temps était orageux, d'imprévues phosphorescences sillonnaient les profondeurs du vivier.
Une frise marouflée sous la corniche de la salle octogonale représentait quelques scènes de la vie d'explorateur en Afrique ; deux des panneaux décrivaient une marche au désert : une caravane de trafiquants de sel, sous la sauvegarde d'un peloton de méharistes, sortait d'un ksar dont les maisons à terrasses étaient dominées par des palmiers ; elle traversait un oued desséché et se dirigeait vers une gorge de montagnes en forme de tables ; sur deux autres panneaux figurait la pérégrination du blanc, dans la savane, parmi les hautes herbes, les mimosées, les baobabs ; des dioulas, le baluchon sur la tête, le bâton fourchu à la main, cheminaient derrière les porteurs de charges que précédait un tirailleur ; les toits pointus d'un village se pro-
filaient à l'horizon ; sur les cinquième et S'ixième panneaux se développait une navigation sur un fleuve africain ; le blanc était couché dans une pirogue que manœuvraient de robustes pagayeurs ; des femmes et des enfants se baignaient au pied d'une falaise argileuse coiffée d'un tata de terre ; des lavandières tordaient et battaient leurs nippes ; des bozes raccommodaient leurs barquettes. Les derniers panneaux contaient Tultime nuit de l'explorateur qui, rongé par les soucis, épuisé par la fièvre, entouré de sorciers dansant autour de son grabat, mourait dans la brousse, qu'illuminaient les feux allumés par ses porteurs et ses soldats. Peintures et bibelots ne parvinrent pas, cette nuit-là, à distraire Cassard ; ils lui paraissaient piètres, artificiels, maladroits et prétentieux ; il avait acquis la conviction que jamais il ne parviendrait à aimer la beauté à l'usage des artistes, qu'elle manquait d'espace en lui, qu'elle mettait en prison de la lumière truquée et malsaine ; son labeur têtu d'écrivain avait été impuissant lui-même à le conduire à la compréhension de ses rythmes spécieux : « Nos meilleures joies sont spontanées, se disait-il, et la beauté se découvre à les revivre en souvenir ; je suis trop vieux pour que je ne tienne pas rancune à la beauté de ne plus être qu'un aspect agréable à mon esprit et de ne plus s'infiltrer que goutte à goutte et à la longue en mon cœur ; je suis fatigué et incapable de chérir le bon gîte ; Suzy m'assomme, entrave ma besogne ; je bâille auprès d'elle quand je suis assouvi. Mais il me suffit de contempler l'effigie de cette Hélène qui est toute mienne pour que je me sente en appétit de travailler ; aux heures où, par exception, je suis seul, cette image mêle ses lignes pures à ma pensée ; elle lui restitue le calme, l'équilibre. »
La lune se leva ; ses rayons s'engouffrèrent par les fenêtres, à travers l'eau et les feuillages, et s'accrochèrent à cuivres et boiseries; sur la pointe du pied, Suzy avait rejoint son amant qui soupira et s'enquit de son bon plaisir ; il la suivit dans le coin favori d'Hélène ; elle s'occupa du thé, disposa les toasts sur un plateau, les petits fours sur un porte-assiette, la bouteille de rhum blanc-d'habitant à la portée du colon, le sucrier à sa droite.
A cette heure, alanguie par la nuit,, Mme Baurbil débitait à son ami les pauvretés habituelles aux femmes mariées qui trompent leur mari ; elle lui contait son existence par le petit menu.
« Que les occupations de ma compagne se ramènent à peu de choses, pense-t-il! C'est un désert de banalités, de comme-il-faut, de qu'en dira-t-on et d'obligations mondaines ! Qu'elle est loin de moi, qui ne suis satisfait que si, dans ma journée, j'ai délibéré, j'ai voulu, j'ai obtenu ! Pourquoi Suzy n'est-elle que nuances, et nuances pâles .^ »
Alors il la compare, dans son esprit, à un palimpseste difficile, par moments, à déchiffrer, tant les caractères en sont effacés, et où ne se décèlent, après maintes pei^ nés, que banales litanies des saints; pourtant, un instant après, il conçoit qu'il y a diverses stations psychologiques en elle; en vérité, de temps à autre, il est prêt à décider qu'elle est aussi compliquée que lui, tout en ayant eu infiniment moins (l'aventures. Et d'abord le cœur de l'ancienne adolescente lui est inconnu ; elle fut la fille obéissante et bien sage qui se maria avec l'époux choisi par ses parents, pour leur être agréable, parce qu'un refus de sa part leur eût été pénible ; mariée, elle se révéla confite en préjugés, excellente maîtresse de maison, et seconda de son mieux son mari
DANS LA lilDLIOTUfeQUE 2l3
dans sa course aux honneurs ; l'épouse, en apparence froide, pourmée, pudiciue et qui faisait lit à part, n'était, toutefois, nullement rebelle aux caresses d*un vieillard ; celte femme s'était instruite elle-mcîme, avait acquis de la délicatesse dans ses idées et boucha de son mieux des lacunes d'une éducation de bon ton ; cette femme était demeurée aussi l'amie d'enfance de Cassard, qui continua son roman de jeunesse pour se donner l'illusion de n'avoir pas vieilli ; cette maîtresse était sensuelle, avide de volupté ainsi que toute femme de trente ans ; elle était aussi restée sentimentale, aimait peut-être moins son amant qu'elle ne le déclarait, parce qu'elle ne comprenait pas son caractère, et voyait sans déplaisir le sculpteur Blascot, si difficile à satisfaire en matière de beauté, s'éprendre davantage, chaque jour, d'elle.
Les cuivres dorés des armoires et des vitrines trempaient dans un bain de lune ; les livres parurent flotter sur les rayonnages de verre ; le chat siamois de Cassard sauta sur la table et flaira, en éternuant, le bout des cigarettes qui se consumaient dans le cendrier ; une branche d'héliotrope se pencha,, du haut d'un soliflore, vers le couple ; le colon crut s'apercevoir que son cerveau se vidait, à petits coups, de ses facultés de tendresse ; il ne désirait plus rien, pas même retourner aux pays d'outre-mer où s'étaient usées ses volontés de jeune homme ; il s'était lesté de trop de scepticisme ; il se rouillait ; il bringueballait en vain les oripeaux de sa richesse ; il s'hallucinait à se supposer aujourd'hui, parce qu'il doutait plus que jamais de lui, d'esprit aussi subtil, aussi neuf, aussi primesautier qu'hier; sa décadence lui était démontrée au moindre effort ; jadis il estimait que l'empire du monde devait appartenir au plus fort ; son opinion s'était modifiée avec
2l4 CASSARD LE BERBERE
rage ; il plaçait le droit de la ruse au-dessus de celui de la force ; il comprenait surtout que, malgré ses stratagèmes, il était trop tard pour que l'amour de Suzy fût un remède à son impuissance présente de réaliser des projets à longue échéance ; il manquait, à cette heure, pour n'avoir point eu de confiance en les autres, de confiance en lui, il cherchait, dans son expérience des sauvages faux et subtils, un biais qui lui permît de rompre, sans scandale et sans chagrin, une liaison oîi nulle de ses illusions n'avait été respectée.
Le chat joue avec un rayon de lune qui se glisse à Timproviste sur le bout de son nez, pénètre au fond de ses prunelles et les transforme en deux jolies petites lanternes vertes.
Cassard se lève et bat de la semelle, tourne et retourne dans la pièce ; les nattes d'alfa, dont la chaîne est de laines multicolores, étouffent le bruit de ses pas ; il lui semble, parmi les interminables files de livres qui l'entourent, être une ombre errant parmi les fantô. mes des pensées d'autrui ; il conclut :
— Vrai, un vieil amour, des bouquins, des tableaux, d'impeccables formes de corps peintes, sculptées ou moulées sur le vivant, des estampes, ces bibelots, bref, la défroque ordinaire de l'homme de goût, sont de piètres consolateurs pour un broussard d'âge mûr ; il ne naîtra jamais plus rien en moi que les autres n'aient dit, fait, ou aimé ; j'userai peut-être d'autres images qu'eux, mais, dans le fond, elles seront banales et fausses; je ne formule même plus de souhaits; il n'y a guère que les femmes qui s'évertuent, comme je le fis, à se rajeunir; elles veulent appliquer au plaisir les écoles de leur vie ; j'ai tenté l'expérience, et je n'ai pas eu la force de la mener à bonne fin. Les climats chauds m'ont imprégné de leurs soporifiques, de leurs brises
DANS LA BIBLIOTHÈQUE 2x5
-qui sentent à la fois la cannelle et le marécage, de leurs poisons tueurs de volonté ; je ne me découvre plus identicjue à moi-même qu'en esprit, en ressuscitant des paysages devenus irréels tant je les ai choyés, ou ou agissant avec une vigueur que je ne suis plus maître de ralentir, dès que ma logique m'ordonne le geste. Il y a des solutions de continuité dans ma conscience ; quand, loin de Suzy, je me remémore tel fleuve, léchant à pleine écume ses rives à hautes herbes et à rizières, telle savane, tel parcours de nomades, telles hamadaSg telle côte morne du Sahara, il m'est avis, tant je la revois intense en moi, qu'il y a, sur la branche qui oscille, sur le brin d'herbe,, sur l'ondoiement des eaux, un peu de mon cœur et de l'âme de ma fiancée, qui s'y accrochèrent, que j'y oubliai, qui y resteront attachés pour l'éternité, et que je ne récupérerai point; je me sens diminué, déjà, presque périmé, aux heures oh je songe, au cours de mes insomnies, ou quand, depuis trop longtemps, je suis seul, et c'est pourquoi il ne faut pas que je demeure seul. Et j'ai l'impression d'être seul quand Suzy est à mes côtés !
Les trains Decauville, chargés de raisins, grinçaient^ de Taube au soir, sur leurs rails et s'entrechoquaient avec des tintements clairs de métal, quand leur marche se ralentissait, à l'entrée des caves ; les petites locomotives pouffaient, soufflaient, grognaient, haletaient ; le chai était bâti à mi-côte de la falaise, qui le protégeait contre les vents de mer. De l'appentis qui abritait les moteurs s'échappaient des hoquets de ferrailles ; les pompes, sans arrêt, lançaient dans les serpentins refroidisseurs des cuves les torrents d'eau fraîche qu'elles aspiraient aux puits de la ferme. Une équipe de tonneliers tambourinaient gaiement, à Tombre des arbres de l'esplanade, sur barriques, bordelaises, transports et comportes
C'était une période de travail intense ; nul ne chômait parmi les habitants du bordj ; Charles, le docteur, M. Artig et Cassard se relayaient jour et nuit à la gueule ensanglantée des gigantesques amphores bouillonnantes et écumantes, dont il était indispensable de surveiller la température. Les jeunes femmes étaient de corvée, soit en cuisine, soit au potager, soit dans les vignes ; à Suzy avait été confié le soin du ménage.
— Le vin sera corsé en degré, cette année, annonça Charles, un soir ; mais, à cause de la sécheresse et du dernier coup de sirocco, nous ferons cinq cents hectos de moins que Tan passé I
Et il interdisait avec soin l'accès des caves aux femmes, par crainte que la fermentation ne subît le contrecoup des mauvaises influences qu'elles épandent à l'occasion autour d'elles.
Les effluves puissants issus de la futaille et des \ aisseaux de ciment ou de verre armés où se brassaient les moûts envahissaient la ferme, gagnaient les cours et les jardin des dames, flottaient sous les galeries du bordj, s'infiltraient à l'intérieur des chambres, se mêlaient aux feuillages. La falaise entière embaumait la vendange ; dès que les gens de la ferme quittaient les terres basses pour gravir les rampes qui menaient à la villa, ils sentaient s'accroître en eux la tension grisante des émanations alcooliques ; ils respiraient chaud l'ivresse ; certains ouvriers, saturés de ces miasmes, avaient par moments, dans ce bain de vapeurs rousses qui surexcitaient leurs nerfs, des allures égarées ; ils guettaient les servantes de bonne volonté, le soir, et les entraînaient aux meules ou dans les bosquets, ou sous les hangars ; la vieille cuisinière et Incarnacion eurent elles-mêmes leurs soupirants ; en larmes, la filleule de Cassard lui avoua que son fiancé, le chauffeur d'origine napolitaine, l'avait mise à mal, et il fixa les noces à la sainte Ursule ; de grands cernes parurent autour des yeux de Toto et de Tata et elles pleuraient souvent sans cause apparente.
Blascot grognait : sa glaise séchait trop vite ; il fumait pipe sur pipe, avait de longues causeries avec Mme Baurbil, admirait l'activité et les poses des vendangeurs ; quand survenaient des visites, il émigrait
2l8 a\S3ARD LE BERBERE
dans la bibliothèque et entraînait à sa suite ceux des intimes du colon qui, par hasard, étaient de loisir ; on formait cercle autour de la table à boire et les conversations s'engageaient, oii maints paradoxes étaient soutenus avec bien de l'esprit ou naïvement ; le sculpteur raffolait de cette existence rurale qui ne l'obligeait pas, ainsi qu'il faisait dans les salons parisiens, à se tenir à l'arrière-plan ; il ne s'embarrassait plus, ici, de sa boîterie, de ses vêtements fripés, de l'exubérance de son geste, de ses cheveux mal taillés, de ses doigts noueux, de ses ribouis de maçon ; Suzy exerçait sur lui un attrait indéniable ; Cassard s'en rendait compte chaque jour davantage ; intimidé par les libres allures, les chichis exorbitants, le maquillage et les robes courtes dcis dames amies qui fréquentaient avec assiduité Mme Lavieux, il préférait à leurs parlotes extravagantes les calmes causeries du travailloir, oîi se réfugiait aussi Mme Baurbil. En tête à tête avec son hôte, Blascot s'attendrissait sur le sort de la jeune femme.
— N'est-ce pas une pitié? Une nature si intelligente, si bien fichue, si affectueuse, en la possession de ce matou pelé de Baurbil! Elle me rappelle ta femme, en blond; elle a bien des choses d'elle, dans son sourire, dans sa façon de parler. C'eût été mon rêve, le gobage par une moukère de ce genre !
— Toi, l'aurais-tu aimée?
— Moi, j'aurais été fou de ma chance ; j'aurais... enfin, quoi?... Tu sais à quel point je suis sentimental I C'est bête de confesser ces choses-là à mon âge ! Seulem.ent, je me méfie ; je redoute d'être lardonné, exploité, ridicule ; je suis si peu homme du monde, si ouvrier marbrier, si mal dégrossi, si grosse pâte, si prisonnier de mon pouce et de mon œil ! Les femmes m'ont toujours préféré les bellâtres ; des t^r^pes ont
écrit que j'avais du génie ; je ne sais pas très bien ce que signihe ce mot ; en tout cas, il est flatteur ; eh bien, sans blague, j'envie mon garçon coiffeur, et changerais de sort avec lui ; il est adoré de sa poule, lui ; moi, mon vieux, je crèverai seul comme un chien sur mon baquet de terre à brique.
— Tu n'as pourtant pas l'air de t'ennuyer avec Mme Baurbil?
— Je ne lui ai jamais lâché un mot de galanterie, mon vieux, et pour cause. Est-ce que je sais, moi, l'art de parler aux dames ! Elle me plaît diantrement, ça, c'est sûr !
Il y avait plusieurs mois que Cassard vivait avec sa maîtresse dans ce qu'elle appelait l'orgie ; depuis belle lurette elle y avait plus d'imagination que lui, concevait fort au sérieux son rôle d'ancienne fiancée, et apportait beaucoup de lyrisme à rattraper le temps perdu ; elle arrivait chez son ami aux heures où il avait le plus envie d'être seul, s'en évadait mal fagotée, mal peignée, devenait de moins en moins soigneuse, oubliait ses gants ou son mouchoir chez son amant, l'accablait à contre temps de caresses, de niaises paroles, de mignardises; en corset dès l'antichambre, d'une ardeur inconcevable à l'étreinte, elle abondait à ce moment en odieux bavardages ; ils s'assommaient de volupté et demeuraient ensuite pantois, n'ayant plus rien à se dire; il la quittait, la bouche breneuse, les yeux pochetés, l'intellect rompu, la cervelle en cornpote ; au début, il avait témoigné tant d'appétit pour les baisers de Suzy qu'elle se rassasiait avant lui et hurlait, contrainte de vibrer malgré qu'elle en eût ; il écrivait, à cette époque, sur chaque beauté de son amie, de brèves gaillardises en prose r^ihmée ou en vers, dans un genre à la fois obscène, badin et sentimental,
qui la ravissait d'aise ; ce polissonnage fut, tant que dura le renouveau, s^on unique production littéraire. <( Si quelque jour argent me manque, songeait-il, je monnoierai cher mon sottisier aux spécialistes de Berlin ! »
Dès que la banalité de cet adultère lui accordait quelque répit, Cassard, avec complaisance, rêvassait d'Hélène ; celle-ci respectait ses heures crépusculaires, ses manies, ses préjugés, trouvait, pour lui parler, à la fin de ses grogneries, des phrases dont il appréciait l'harmonie familière ; elle amenait à point, avec méthode, après de lents préambules, les moments d'intimité exclusive.
Pour échapper à ces réminiscences, le colon invitait souvent Blascot à l'accompagner dans ses randonnées en voiture aux environs du bordj ; ils s'attablaient dans les tavernes à rouliers, au croisement des routes, et, là, le sculpteur pouvait sans contrainte taper du poing et crier ; il appréciait la saveur relevée des fortes cuisines à l'huile et aux épices ; verbe véhément, veste tombée, couteau au poing, il jugeait, en dépiautant quelque succulent surmulet ou un cuissot de lièvre, les constipés, les foireux, les kappellmeister du caporalisme artistique, les zigotos, les gigolos, les mal torchés qui s'accrochent aux créateurs et subsistent à leurs dépens. Cassard oubliait ses ennuis et reprenait goût au travail de l'esprit en entendant son camarade développer ses doctrines entrelardées d'injures paniques ; il réchauffait son cerveau glacé au contact de cet extraordinaire oseur, encore combattu par la critique officielle.
— La sensualité sentimentale que je ne dépense pas en amour, disait-il, je l'incarne dans mes trognons de marbre ; l'individu est godaille et boustifaille avant
d'ôtre pcnfiée ; je sculpte autour (V\m sexe ; lY;(piilibrc des l'orines se lèf^le sur la fonction de reproduction.
Il quêtait volontiers l'approbation bienveillante do Mme Baubil, qui admirait d'autant plus l'artiste qu'elle comprenait moins ses théories.
— Je partage Tavis de ceux qui affirment que l'émotion est la beauté ; j'ai ressenti une chavirante secousse la première fois que je visitai, en Italie, les statues de Michel- Ange. Ah I les braves bougresses 1 Qu'elles pensent bien, qu'elles sentent au-dessus de nous I II y a en leurs muscles forcenés toute la chair de l'humanité I Considérez, s'il vous plaît, tout ce qu'il y a de pensée dans un muscle qui se gonfle ! Le moindre frisson de l'être a une répercussion immense sur son geste ; une femme qui a ses menstrues, ou qui fut depuis peu fécondée, n'a plus le même aspect physique qu'à l'état normal ; l'homme qui rit, qui pleure ou qui réfléchit a le ventre autrement fait que pendant son sommeil ; l'homme en colère ne pose pas les jambes comme qui est de sang-froid. L'être entier est une physionomie, et non seulement le visage ; nous sommes des intellectualités passionnées, pas autre chose ; c'est pour ne pas l'avoir compris que tant de mes collègues modèlent des gueules en bouchons de carafe ; ils font de l'art bysantin : de la forme en formules ! Jamais une figure ne peut être réellement au repos ; une statue ne représente ni une momie ni un cadavre formolisé. On n'est pas seulement tailleur de pierres ; on synthétise de la passion, de la foi, de la nuance ; je ne veux plus du modèle professionnel ; il a le corps en léthargie, il est empaillé, il est ankylosé ! L'être est une des formes du mouvement : c'est une force ; tout concourt en lui à la beauté ; j'adore l'étoffe ; je fais du nu pour mes études ; mais il n'y a pas de canon du beau ; le beau, c'est
tout ce qui est le plus vivant dans le monde ; le nu que je construis n'est pas à Tusage des mondaines ; ce n'est pas, en effet, de la nudité théâtrale, du nu au blanc gras ; je travaille avec le zèle le plus scrupuleux ; j'ai étudié bien des mouvements admirables ; les véhémences charnelles m'ont inspiré elles-mêmes des œuvres ; celui qui inventa l'obscène fut le dernier des goujats ; dans ma jeunesse, j'ai composé un couple en amour;, au moment du grand déclic ; mes types ont, avec leurs yeux sans regards, des tronches de possédés ; leur violence est si sauvage qu'ils ne sont pas lubriques ; ils sont affreux ; je hais le lubrique ; on vous contera, madame, que je suis un fauve de talent ; n'en croyez rien : je suis un étudiant en physiologie, et je trouve que mes figures ne vivent jamais assez ; on m'a jeté à la face, ces temps-ci, qu'elles vivaient trop ; pourtant le plaisir et la douleur ne sont que des paroxysmes de la vie intense ; je mets en nmarbre la vie que Cassard a vécue ; le théâtral est l'interprétation d'un sujet d'après les principes moraux ; c'est le classique. J'ai des blessés sur le champ de bataille qui sont hors des contorsions traditionnelles ; j'ai pris mes modèles dans une tranchée à la Marne ; j'ai composé des femmes pâmées, que je modelai après avoir longtemps pratiqué un ménage lesbien, et qui ont fait gueuler, parce que, sans grimaces, elles étaient vraiment pâmées ; j'ai eu une maternité qui a fait gueuler, car c'était réellement une jeune maman aux seins gonflés de lait qui nourrissait un bambino ; j'ai modelé une fillette au satyre, qui a fait gueuler, parce que c'était ça : la gamine fardée que certaines mégères vendent aux vieux messieurs. Je cherche le moment, dans les habitudes d'un être, où il présente le plus de son individualité ; je me fiche des sujets convenus ; tous prétextes mer
sont bons pour sculpter. Je prends, par excnciple, une actrice dont la bobine en scène me [)lîiît ; je la ferai telle que je Taperçus en scène, dans sa personnalité d'emprunt, dans sa lumière factice ; la lumière a une importance énorme, dans l'art que je pratique ; elle est la base de Témotion estbétique ; comparable à des plaques photographiques, nous sommes plus ou moins sensibles à la lumière, plus ou moins sensibles à Tetre humain ; le jeu des ombres est intense, sur mes statues ; je n'hésite pas, quand il le faut, à les maquiller. J'ai fait des recherches judicieuses sur la peinture appliquée à la statuaire ; j'ai essayé d'accentuer la force du regard, dans quelques-unes de mes œuvres. Beaucoup est à tenter, dans ce sens. J'ai, moi qui suis timide et bêta dans un salon, créé des amoureuses vraies et vêtues. J'embauchais des arpètes, des adolescentes que j'avais aperçues avec leur petit ami ; elles m 'arrivaient imprégnées d'amour ; j'avais une joie grave à tripoter mon mortier pendant qu'elles me déballaient leur âme, qu'elles me débitaient leurs gentilles histoires. Puis, en dehors de la figure dite animée, que de domaines à explorer^, pour le sculpteur ; ne lui faudrait-il pas oser exprimer la poésie des vieilles pierres, des ruines, les rythmes des montagnes et de leurs cavernes, les terreurs de la forêt épaisse, la complication des arbres ; il conviendrait d'appeler à la rescousse la peinture et la perspective, de refaire ainsi toute l'architecture ; je tâtonne, je cherche des sensations neuves ; on est si volontiers pompier au début d'une renaissance ; j'ai en tête une série de hauts reliefs oii je m'efforcerai de synthétiser certains paysages.
— Bah ! mon vieux, lui répondait Cassard, ce ne sera pas plus sot que de mettre un roman en film, au lieu d'en imposer la lecture au public. Chic ! de la littéra-
2 2/i CASSARD LE BERBERE
ture plastique, de la sculpture à trompe-rœil, de la musique picturale ; notre avenir est là, dixit Blascot. Mon petit, qui tu angores ici? Le cinéma absorbera un jour peinture, sculpture, et tous les genres littéraires même ennuyeux. Wells nous prophétisa dans « Quand le dormeur s'éveilla » quelque chose dans ce goût ; ce ciné perfectionné nous restituera, entre Taction instituée par l'écrivain, la variation indescriptible pour lui des formes de la vie et la fluctuation des couleurs et des ombres.
— Puisse- je crever avant de voir cette ordure I Le cinéma, dès qu'il entreprend de nous révéler des psychies^, est ignoble; qu'on dévergonde les paroles avec cette saleté, soit, mais qu'on essaie de nous monter le coup, à nous, artistes, sous prétexte qu'il y a là une nouvelle source de beauté, je ne l'admets pas.
— Il paraît, monsieur Blascot, dit Mme Baurbil en étouffant un bâillement derrière son gant, que vous fabriquez d'exquises statuettes grotesques peintes, qui sont nos charges.
— C'est Cassard, je parie, qui vous conte ça, la brute ! J'avoue tout ! J'aime beaucoup la caricature ; elle met en relief, dans un sens ironique, la dominante d'un individu ; c'est rudement amusant à faire. Je suis un drôle de type, moi, malgré mes cheveux gris ; j'ai des talents inimaginables ; je vous youle à la perfection une tyrolienne ; je chante en m'accompagnant du banjo ; je suis grand connaisseur en coquillages ; je joue bougrement bien au piquet. Ha ! ha ! ha ! Voici que je me conduis en homme mal élevé, que je ris trop fort, que je grimace des yeux ! Incorrigible gosse que je suis !
— Je vous défends de vous calomnier, dit Suzy en riant. Pourquoi avez-vous si mauvaise opinion de
VOUS? Mariez-vous I Vous seriez, j'en suis sûre, un excellent mari.
— Je n'en doute pas, mais le chiendent, le voici : la ïemme que je désire épouser est toujours celle d'un autre ; quoique vous en pensiez, je suis si peu élégant, si ignoble, si vieux déjà, bien que toujours très jeune de caractère, croyez-le, madame, que tout espoir conjugal m'est enlevé. J'ai eu tant à masser pour arriver que je n'ai pas eu le loisir de me corriger de mes défauts. Alors quoi? Un jour ou l'autre je m'acoquinerai à une cuisinière charitable qui m'aura soigné au cours d'une maladie et je serai à jamais flambé. Mon art bénéficiera encore de ma misère sentimentale. Certes, si je voulais, avec mon renom, je conclurais un chouette mariage ; une femme m'épouserait un jour pour la gloire et me torturerait le lendemain pour le plaisir ; avec mon inexpérience, je tomberais certainement sur une aventurière. Je me suis instruit de la vie à coups d'ébauchoir. Je suis un peu jaloux de mes amis, c'est vrai, mais ils n'ont pas à s'inquiéter de mon assiduité chez eux ; pour les femmes comme pour les critiques, je suis un sauvage, bien qu'incapable de me lancer, comme Cassard, à corps perdu, dans l'action ; je ne demande plus aux autres qu'un coin de leur feu où je puisse fumer mon calumet et faire des palabres.
— Ne vous découragez pas, maître, s'écria Mme Baurbil ; votre tour de bonheur viendra ; je m'informerai, je chercherai autour de moi ; je vous dénicherai bien une femme de votre goût, et qui vous aimera.
Le lendemain, quand Cassard posséda son amie, elle ferma les yeux, contre son habitude ; il lui sembla qu'à ce moment, elle ne pensait point tout à fait à lui ; il est vrai que, de son côté, il évoquait assidûment le souvenir d'Hélène en exil.