‹ Cassard le BerbèreChapitre 18 sur 24 · DU MI DE SUZY · texte numérisé non relu

DU MI DE SUZY

phète, une bague de cornaline, son inquiétude ne disparaissait point.

La joie de sa maîtresse était de parlicii)er aux rangements d'Incarnacion dans les armoires à linge et dans la garde-robe d'Hélène ; il lui arrivait parfois d'essayer les vêtements de Mme Cassard ; le mari ne disait rien ; il considérait cependant qu'elle commettait là une sorte de sacrilège ; et tous raisonnements et divers arsonnements d'intellect ne dissipaient point son obsession ; il ne voyait plus à cette heure la fiancée ; il ne voyait que le collage.

Un soir, il avait assisté, avec Suzy, chez Romaine, à la perpétration de danses espagnoles enseignées aux jeunes femmes du bordj par Carmen Sanchez, fille d'un capitaine marin, le plus fin contrebandier de la côte, grand ami du colon ; Carmen, qui, avec un sourire un peu ironique, suivait des yeux les évolutions de ses disciples, interrompit Blascot qui déclarait que ces danses, à la vérité, étaient trop savantes.

— Hé ! non ! maître, savantes, non point ! Mais une française est incapable de restituer le capiteux d'un tango; il y a en nos danses une souplesse de déhanchement, une grâce rythmique et brusque qui doivent souligner les accords des guitares et des mandolines ; mes élèves connaissent la mécanique des mouvements ; elles n'acquièrent pas leur harmonie, et elles ne la posséderont jamais; elles se trémoussent à la façon des convulsionnaires, des coxalgîques ou des parturientes ; je les priai un jour de se décorseter pour les leçons, afin de bien leur montrer les cadences du corps qu'il fallait détailler ; mais elles ont le nu français, quoi I Ce sont des gamins habillés en filles ; je ne connais que Romaine et ta femme, Cassard, qui soient, par leur

charme physique, capables de bien danser les danses de chez nous ; mais ce sont là des africaines.

— Oh I s'écria Suzy, ne parviendrai-je donc jamais à danser, en m 'appliquant, une cachucha?

— Non, ma chère dame : vous êtes trop blonde pour cela ; vous êtes très belle;, mais vous n'êtes pas de la race qui danse et qui tue par devoir de beauté ; vous n'avez pas un croupion de sarrazine, que ! Il m'est difficile de m 'expliquer ; je suis un peu ignorante des finesses du parler français ; je ne pourrais vous raconter ça qu'en castillan ; il y a une chose que vous ne comprenez pas, c'est que notre musique ne pense pas ; non, elle fait l'amour, excusez mon incongruité ; c'est ça, cependant.

Sébastien Lémare, qui entendit le propos, allégua le caractère religieux symbolique de la danse ; il prétendit qu'elle avait pour but, à l'origine, de conjurer l'esprit des morts, d'attirer les bonnes influences, de protéger les faibles de la tribu.

— C'est de la sorcellerie, cela, dit Carmen en se signant; il n'y a pas besoin de mêler le diable à ces affaires là, qui sont des affaires de chrétiens ; chez nous, les meilleurs danseurs sont les gens de petits métiers, pêcheurs, jardiniers, chevriers, porteurs d'eau, marchands de légumes ; ils raffolent des femmes et leur font des enfants : ils y vont à la bonne franquette et sans arrière-pensée ; ils ne dansent bien que parce qu'ils aiment, de toutes leurs forces, l'acte, comment dites-vous, de la conception ; ils en sont friands autant que de sucreries, et ils s'en empiffrent quand ils peuvent ; nos danses sont jeu d'abatteurs de quilles et reproduisent les détails, les postures, les trémoussements du plaisir complet. Mais les françaises ne sont pas au fait du plaisir qu'il y a à donner du plaisiir ;

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