DU MI DE SUZY
phète, une bague de cornaline, son inquiétude ne disparaissait point.
La joie de sa maîtresse était de parlicii)er aux rangements d'Incarnacion dans les armoires à linge et dans la garde-robe d'Hélène ; il lui arrivait parfois d'essayer les vêtements de Mme Cassard ; le mari ne disait rien ; il considérait cependant qu'elle commettait là une sorte de sacrilège ; et tous raisonnements et divers arsonnements d'intellect ne dissipaient point son obsession ; il ne voyait plus à cette heure la fiancée ; il ne voyait que le collage.
Un soir, il avait assisté, avec Suzy, chez Romaine, à la perpétration de danses espagnoles enseignées aux jeunes femmes du bordj par Carmen Sanchez, fille d'un capitaine marin, le plus fin contrebandier de la côte, grand ami du colon ; Carmen, qui, avec un sourire un peu ironique, suivait des yeux les évolutions de ses disciples, interrompit Blascot qui déclarait que ces danses, à la vérité, étaient trop savantes.
— Hé ! non ! maître, savantes, non point ! Mais une française est incapable de restituer le capiteux d'un tango; il y a en nos danses une souplesse de déhanchement, une grâce rythmique et brusque qui doivent souligner les accords des guitares et des mandolines ; mes élèves connaissent la mécanique des mouvements ; elles n'acquièrent pas leur harmonie, et elles ne la posséderont jamais; elles se trémoussent à la façon des convulsionnaires, des coxalgîques ou des parturientes ; je les priai un jour de se décorseter pour les leçons, afin de bien leur montrer les cadences du corps qu'il fallait détailler ; mais elles ont le nu français, quoi I Ce sont des gamins habillés en filles ; je ne connais que Romaine et ta femme, Cassard, qui soient, par leur
charme physique, capables de bien danser les danses de chez nous ; mais ce sont là des africaines.
— Oh I s'écria Suzy, ne parviendrai-je donc jamais à danser, en m 'appliquant, une cachucha?
— Non, ma chère dame : vous êtes trop blonde pour cela ; vous êtes très belle;, mais vous n'êtes pas de la race qui danse et qui tue par devoir de beauté ; vous n'avez pas un croupion de sarrazine, que ! Il m'est difficile de m 'expliquer ; je suis un peu ignorante des finesses du parler français ; je ne pourrais vous raconter ça qu'en castillan ; il y a une chose que vous ne comprenez pas, c'est que notre musique ne pense pas ; non, elle fait l'amour, excusez mon incongruité ; c'est ça, cependant.
Sébastien Lémare, qui entendit le propos, allégua le caractère religieux symbolique de la danse ; il prétendit qu'elle avait pour but, à l'origine, de conjurer l'esprit des morts, d'attirer les bonnes influences, de protéger les faibles de la tribu.
— C'est de la sorcellerie, cela, dit Carmen en se signant; il n'y a pas besoin de mêler le diable à ces affaires là, qui sont des affaires de chrétiens ; chez nous, les meilleurs danseurs sont les gens de petits métiers, pêcheurs, jardiniers, chevriers, porteurs d'eau, marchands de légumes ; ils raffolent des femmes et leur font des enfants : ils y vont à la bonne franquette et sans arrière-pensée ; ils ne dansent bien que parce qu'ils aiment, de toutes leurs forces, l'acte, comment dites-vous, de la conception ; ils en sont friands autant que de sucreries, et ils s'en empiffrent quand ils peuvent ; nos danses sont jeu d'abatteurs de quilles et reproduisent les détails, les postures, les trémoussements du plaisir complet. Mais les françaises ne sont pas au fait du plaisir qu'il y a à donner du plaisiir ;