‹ Cassard le BerbèreChapitre 19 sur 24 · DU NU DE SUZY 'A · texte numérisé non relu

DU NU DE SUZY 'A

elles sont égoïstes cl ne le veulent (|ue pour elles-mêmes, et ineomplet, parbleu ! Les aïeules de nos espagnoles ont trop vécu dans les harems des maures, quand ces maudits déshonoraient notre pays, pour ne pas faire passer leur jouissance après celle du mâle.

— Vous supposez, en somme, dit Suzy, qu'incapable de danser la cachucha, je suis facile à satisfaire, moins lascive, moins sensuelle que Mmes Lavieux et Cassard, moins apte qu'elles à provoquer les affres intégraux du plaisir chez l'homme?

— Ceci ne fait pas de doute pour moi, dit Carmen. Les dames, après force plaisanteries sur ce même

sujet, regagnèrent le patio ; Blascot se trouva seul avec Cassard.

— Je n'aime pas, murmura le sculpteur, la beauté ibérique ; je ne suis ni un charnel, ni un sanguin ; les caresses de la française sont les reines des caresses. Carmen a beau dire, madame Baurbil a une belle ligne de hanches. Si elle danse mal le tango, par contre elle sait marcher, ce qui est plus difficile. Je raffole de cette jeune femme. Quelle soirée douce et calme ! Une soirée de déesses ! Que des nudités de femmes seraient belles dans cette clarté bleuâtre de l'air, issue du reflet des étoiles sur la mer. Et je songe qu'un jour il faudra mourir et quitter ces paysages magnifiques ! A force de travailler comme une machine, je n'aurai jamais assez aimé la vie. Tu auras eu plus de chance que moi. Tu as vu ce que je n'ai pas vu ; tu dépenses ta force pour des buts qui ne sont pas ignobles ; la belle Hélène t'aime, et, africain comme elle, tu partages tous ses goûts; tu écris à ta guise les livres que tu as vtcus; moi je suis le brave homme d'une seule idée, d'une seule besogne ; cette besogne et cette idée ont tué en moi tout ce qui n'était pas elles.

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Après un silence, il ajouta :

— Je songe à regagner Paris ; j'ai une exposition d'ensemble à préparer pour le salon prochain ; il me serait très agréable, avant mon départ, d'exécuter, en étude d'atelier, le buste de Mme Baurbil ; tu la connai» mieux que moi ; veux-tu te charger de la commission et lui demander si elle consentirait à m*accorder des poses. Son mari pourrait assister aux séances... A travailler à elle en pleine glaise, je me guérirai d'elle comme je me suis guéri des femmes par qui j'aurai» voulu être aimé.

— Affaire entendue, mon vieux, s'écria le colon. Et, en pure amitié, il abattit lourdement la main sur

l'épaule de son compagnon et éclata de rire.

Cassard reçut par le courrier de midi les deux lettres suivantes :

(( Monsieur,

(( Je suis heureux de vous apprendre que madame est, à vrai dire, &i en meilleure santé que j'autorise vous deux à librement correspondre et à écrire les aussi bonnes longues sentimentales lettres que vous voudrez. Si le mieux continu qu'il s'affirme, ce que rien n'entrave de douter, je vous permettrai dans encore six petites semaines de venir vous installer dans ma maison auprès de madame qui est une excellente malade et que je lui conserve la plus vive reconnaissance d'avoir si observé mes plus futiles ordonnances.

« N'inquiétez pas vous au sujet des mandats de mon salaire ; ils me sont avec la plus vive régularité par notre banque locale payés.

(( J'aurai donc à bientôt, je raisonne, le plaisir de serrer vos mains et de vous voir assis à notre familière table.

« Dokteur Hermann,

Directeur du sanatorium de la Grande-Montagne.

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(( Mon chéri,

« Enfin, me voici en vraie convalescence I Je suis si contente d'avoir la liberté de t'écrire à ma guise et de passer, après la promenade hygiénique du matin, un bon quart d'heure en compagnie de moi-même, j'entends par là de ton plus cher toi-même ! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revivre l'image de notre bonheur. Six semaines ! Depuis bien des mois je suisr devenue si pudique, si réservée, si parthénienne, si première communion ! Quand je remuais trop, surtout les premiers temps, j'avais tant de mal à la poitrine et au ventre ! Je songeais alors, pour oublier que je souffrais, à notre petit garçon ! Si j'avais songé à toi, je n'aurais plus eu de vaillance tant je t'aime.

(( J'ai, à cette heure, un appétit de loup ; je consume le temps à errer dans les jardins et sur les terrasses. J'ai un teint, tu ne me croiras pas, mais exquis, de lis et de roses, comme disaient nos vieux. Il me semble que j'ai rajeuni de combien, te demanderas-tu? De dix ans au moins ; ceci me ramène à l'époque oii nous nous rencontrâmes pour nous aimer. J'ai cessé d'être la lugubre valétudinaire aux joues creuses, à la peau parcheminée, que tu as conduite ici. J'ai récupéré mes formes marmoréennes, en plus élégant, à mon avis.

(( Le herr direktor est très gracieux à mon égard ; j'ai été très politique avec lui ; il a la faiblesse d'admirer ses tableaux de l'école moderne allemande officielle, odieux débagouillis de couleurs qui prétendent célébrer les légendes et les vertus boches (et il déteste cependant les prussiens et le militarisme); j'ai fait chorus avec lui, si bien que nous sommes très bons amis; je m'occupe beaucoup de musique avec ses quatre filles, ses lieutenantes, infirmières diplômées, et avec sa fem-

me, pharmacienne diplômée. 11 joue joliment du violon ; d'autre part, plusieurs pensionnaires sont des virtuoses. Grâce à eux, mes soirées sont sans ennui ; nous nous promenons en automobile, le jour, dans les environs, où il y a de kolossalement grandioses spectacles, ainsi que s'exprime M. Hermann.

« J'ai quelque chose, là ! de très, très intime à te dire. Au cours du dernier hiver, bien souvent, le soir, avant de gagner le dodo, nous nous étendions sur la grande peau d'ours de ma chambre, devant le feu ; nous nous enlacions doucement et nous nous égrenions, bouche à bouche, des confidences. Je le devinais bien, il y avait des choses que tu eusses désiré connaître dans mon autrefois et dont une pudeur invincible m'empêchait de te faire confidence. Pourtant, tu sais à quel point je suis éprise de toi ! Mais Tamour n'est-il pas surtout du présent? On ne se rappelle jamais au juste ce qu'on a éprouvé la veille, quand on aime vraiment ; je pense si bien ainsi que, si tu mourais je ne te survivrais pas ; en effet, j'en suis persuadée, ton souvenir s'insensibiliserait fatalement, petit à petit, en moi, comme une blessure se cicatrise, et la perpective d'être enlaidie par cette cicatrice m'est intolérable.

(( Aussi t'ai-je supplié, avant notre séparation, de disposer à ton gré des reliqites de mon passé pour que je n'en souffrisse jamais ; je n'aurais pas;, moi, la force d'accomplir ce sacrifice ; pourtant, je ne les regarde; plus ; sorties de ma vie, elles ne me gênent qu'en lointain ; jamais plus je ne les dorloterai ; nous nous aimons tant que notre amour engloutit mes jadis ; que m'importent les fredaines d'une adolescence précoce ! J'ai connu la volupté trop jeune, et ne poursuivais alors que la volupté, en somme. Maintenant, le cœur domine de plus en plus en moi ; je te le jure, je deviens

spiritualiste, romanesque, âme-sœur, en vieillissant. Et je n'ai pas trente ans 1

(( Annihile donc, si cela te convient, après les avoir examinés et triés, les débris de mon tabernacle ; j'étais si peu moi-même ! Je veux que tu m'apprécies mieux; je saurai que je n'ai plus de secret pour toi et nos baisers seront bien meilleurs encore.

(( Oh ! dans six semaines, mon chéri, quelle amoureuse tu auras ! »

Le colon a traîné une chaise dans l'oratoire de sa femme et s'est assis, entre deux candélabres, devant un beau lit-clos breton ; Hélène le fit jadis aménager en armoire, dont elle portait la clef sur elle attachée au ruban de ses scapulaires ; ce meuble ne rompait point Tharmonie de la pièce sombre et sévère où elle priait matin et soir. Cassard ne doutait point qu*une pensée mystique n'eût guidé sa compagnie dans sa résolution de réunir au même endroit ses oraisons et ses souvenirs. Des jonchées de roses se fanaient sous la flamme pâlichonne de la veilleuse qui brûlait devant Timage de la sainte reine byzantine ; des relents d'encens flottaient dans l'atmosphère tiède. Une émotion soudaine poignit le maître du bordj ; il comprit que l'emprise d'Hélène était formidable en lui, où quelque chose, à ce qu'il lui sembla, se détraquait. Suzy n'était point l'élu de sa quarantaine ; elle n'était plus de sa mentalité ; elle avait perdu son parfum d'adolescence ; iî n'aimait plus son paradis ; elle le vieillissait, jolie blonde chaque jour plus sensuellQ, ses sourires de femme n'avaient plus l'ambiguïté de ses sourires de jeunesse ; il n'était pas évident, d'ailleurs, qu'elle eûf retrouvé, à le fréquenter de nouveau, ses illusions ; elle lui était de plus en plus étrangère. Lorsqu'il était

rentré chez lui, après rinsurrection, elle lui avait dit : <( Je déteste entendre parler de c€tte affaire ; tous, ici, tes amis, tes fidèles, tes sauvages, vous avez du sang sur les mains I »

11 s'était attristé de ce discours, et d'effrayer sa maîtresse, qui le voyait plus sous l'aspect d'un barbe-bleue que sous celui d'un amant de cœur.

Dans le monde où sa femme avait évolué, il n'y avait point de discordances ; elle faisait bloc avec lui, partageait ses sympathies, ses haines, ses opinions, et y apportait le sens de la mesure ; elle savait lire un livre, écouter à propos son mari, découvrir à haute voix ses idées, l'aidait au besoin à rassembler ses images mentales plus fraîches ou plus violentes, abondait, dè^; qu'il s'agissait de musique ou de formes plastiques, en jugements sains et originaux, et considérait en tout Cassard comme, au moyen âge, l'épouse noble faisait de son seigneur.

Suzy n'était qu'jime ménagère bien modelée ; elle était sans rhétorique ; belle, elle ne l'ignorait pas et ne se rassasiait point qu'on le lui répétât; elle n'aimait guère que la conversation se portât sur un autre sujet ; en devenant la maîtresse du colon, elle avait renoncé à la moindre pudeur et, par nature, elle y mettait souvent bien maigre discrétion ; elle n'appréciait point, bien qu'elle ne le marquât pas, la vie qu'on menait au bordj ; le luxe oriental qu'on y déployait, l'entourage de son amant, ses actes et même les hauts faits du corsaire, crime aux yeux de Mme Lavieux ; elle déclarait que son ancien fiancé avait trop de livres, qui constituaient bien des nids à poussières ; un tableau, ^ans son idée, devait être tout neuf et lui raconter une histoire ; il était nécessaire que cette histoire fût morale et eût son pendant dans un autre

tableau ; elle ne se souciait ni d'harmonies de paysages, ni du labeur de l'écrivain qui s'efJ'orçait de réaliser la synthèse intellectuelle d'une jeune race. ' Décidément, Cassard s'était évadé, et à jamais, de la jeunesse ; l'amoureuse aux cheveux blonds cendré» qui l'avait dominé se décelait incapable de ressusciter les temps morts ; sa beauté, que par miracle, il retrouva intacte, n'a pu pénétrer ni en son cœur, ni en sa pensée ; elle l'a effleuré ; il a frémi ; ce fut tout.

Sans amertume, il assiste aux progrès de l'intimité de Suzy et de Blascot, qui a pour elle des respects, des prévenances, des regards dont elle s'enorgueillit ; sa vanité est flattée de recevoir les hommages d'un homme célèbre ; la contrée entière sait qu'il a entrepris le buste de Mme Baurbil; elle l'a conté à des journalistes ; elle cache avec sollicitude à son amant ce qu'elle pense de la passion que lui voua le sculpteur ; elle a d'ailleurs des doutes à l'égard du colon et s'étonne de n'en pas être affectée ; elle perçoit confusément que Cassard et elles se conviennent moins qu'ils ne l'avaient supposé il y a quinze ans ; ils ont cherché tout de même à se cramponner l'un à l'autre ; ils n'y ont pas réussi.

Assis devant le lit-clos, il lit et relit la lettre d'Hélène; il s'en exhale un arôme à peine perceptible, indéfinissable, et qui le trouble et l'étourdit ; il fait glisser la porte à coulisses jju meuble.

Sur les rayons inférieurs s'alignent, par piles, les longues boîtes d'acajou où Hélène enferma ses dentelles et ses éventails ; derrière ces coffrets sont entassés, saupoudrés de poivre, les anciens trousseaux de la jeune femme ; il y a là, pêle-mêle,, de râpeuses chemises de pensionnaire, des jupons à frou-frous, des lingeries à volants, des dessous de couleur véhémente surchargés de rubans fanés, des travestis de bal mas-

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que, des accessoires de cotillon, dcîs vctements de sport, des bonnets, des écharpes, de^ voilettes. Mme Cassard adorait fouiller dans ce trésor de vieilleries et appelait parfois son mari à les examiner, pour décider de quelque litige en matière de mode qu'elle avait avec des artistes en couture.

C'est au-dessus de cette friperie que sont, à proprement parler, les magasins à souvenirs. Dix ans auparavant, il aurait peut-être eu, à en dresser l'inventaire, des accès de jalousie. Aujourd'hui, il est on ne peut plus touché de l'immense marque de confiance qii(3 lui donne sa femme. L'ère de Mme Baurbil est bien passée; elle a été trop dans son imagination pour que son cœur ne se cabrât pas à la retrouver; elle a été trop peu de temps dans sa vie pour que ce ne fût pas à la courbette légère. Depuis son retour au bordj il a eu beau s'éperonner à faire d'elle mieux qu'une femme de parade, il est encore, et, à ce qu'il lui semble, il n'a point cessé d'être, hanté par l'autre, Hélène l'amoureuse.

(( Tu brûleras ce que tu voudras », lui a-t-elle écrit. Rien ne pouvait mieux raviver son affection pour elle ; il a le sentiment de découvrir ici une âme ignorée ; ici est en effet le roman ignoré d'une vie ; d'ordinaire on tient à être seul à relire le sien.

Un peu fébrile, il trie et met à part, pour les conserver, les tendres missives qu'il échangea avec Hélène ; elles sont classées par liasses que relient des rubans, des dentelles, des bas de soie, des jarretières; il les feuillette quelque peu ; il se retrouve là en mensonge ; il y est pourtant plus ardent, plus entreprenant, plus être de volonté qu'aujourd'hui.

Dans un coin reculé sont, liées de faveurs effilochées, les épîtres sèches et vides de parents ; ils n'entretien-

nent que d'affaires leur correspondante ; Cassard n'a ûul besoin de détruire ces messages sans gloire.

Enfin lui apparaît la longue écriture à panaches du premier mari d'Hélène ; il lit avec une attention d'abord véhémente, puis de moins en moins soutenue, sa prose ; son prédécesseur n'était point de haute intellectualité ; son style est terne et cependant ampoulé ; dans ses premiers billets sont incluses des poésies aux rimes indigentes ; les avocats lisent à la douzaine de ces lettres-là, au cours des plaidoieries, dans les affaire* de divorce ; Cassard met deux heures à étudier ces pauvretés ; il conçoit qu'Hélène n'a plus de goût pour elles ; il l'a habituée à des plats autrement épicés. Voici des bouquets desséchés de violettes, des cahiers de romances ; certes, il ne brûlera point ce fatras qui ne soulève en lui aucun dépit; sa femme ne lui saura peutêtre aucun gré de ne Tavoir point fait ; il lui forgera à ce sujet quelque histoire.

Ce bon garçon, à ses moments perdus, s'occupait de photographie ; ses œuvres, dans ce genre, furent principalement consacrées à glorifier Hélène ; il y fut moins réservé, moins anacréontique, que dans sa correspondance ; il y eut d'ailleurs autant d'imagination qu'un commis épicier ; la dame de ses pensées y apparaît le plus souvent dépouillée de voiles importuns et y est passée en revue selon les angles les plus inattendus, dans les postures les plus baroques. Cassard remarque, à ce propos, que, depuis ce temps, elle a forci à bon escient. Ces visions sont puériles ; il n'en a point ombrage ; elles pâlissent, jaunissent, agonisent ; qu'elles meurent à leur aise ; il les repousse au fond du tiroir.

Voici une écriture féminine qu'il reconnaît ; ah I les jolies, les charmantes lettres affectueuses de cette

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fcmme entretenue, qui fut compagne de pension d'Hélène et qui fut encore son amie à Ratène, pendant son veuvage ; elles renouvelèrent là, peut-ôtre à la mode de Mitylène, leurs tendresses de jeunes filles ; Mme Cassard rit maintenant de Tétrangeté de cette liaison équivoque qui lui épargna pourtant, assura-t-elle à son mari, des faiblesses de pire conséquence ; il y a là un joli portrait de Claudia, avec une dédicace un peu vive ; le maître du bordj rejette le tout dans Tarmoire ; non, il n'éprouve point encore de jalousie.

Il déchiffre ailleurs les jambages irréguliers, les fautes d'orthographe, les solécismes de Jos Lavieux, oncle d'Hélène ; ce riche paysan algérien lui disputa un jour la possession de sa nièce ; ils se battirent comme des matelots en goguette; Jos eut du couteau de son adversaire dans une épaule et mourut quelques mois après.

Non loin, enveloppées dans un fragment de journal, sont des épreuves photographiques représentant Hélène en costume djennanké ; Cassard, à ce coup, fronce les sourcils ; l'explorateur Carbon de Carbonne, tué, en sa compagnie, dans des circonstances demeurées mystérieuses, au bord du Niger, entre Gao et Say, fît à sa femme la galanterie de lui consacrer maints clichés ; sa colère renaît aussi vive que jadis contre cet homme auquel il se contraint de ne pas penser et qui courtisa Hélène d'un peu trop près. Il n'anéantira pas ces épreuves, bien qu'il ne lui soit point agréable de les posséder.

Il dépiste encore des littératures d'amies, des mémoires de couturières et de modistes, des carnets de bal, des factures de fournisseurs. Il ne trouve rien à détruire qui en vaille la peine.

Il ne reste plus, sur les rayons, que des collections.

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de cartes postales, des cahiers de notes, des portraits de famille, des daguerréotypes, de mauvaises miniatures. Il s'attarde à examiner, en rêvassant, un album de photographies : Hélène, fillette au premier feuillet, et femme faite au dernier ; de Tenfant à robustes mollets qui, sur cette carte pisseuse, sourit niaisement, à la grande et belle créature en toilette de soirée qui clôt le volume, il y a une évolution dont les stations sont marquées par les reliques que renferme l'armoire. Cette évolution a abouti à Cassard ; il est l'ultime page du roman ; ces étoffes, ces lettres ont contribué à échafauder l'amour habituel que lui voua sa femme ; il est rempli de sollicitude pour eux ; il estime que de les annihiler serait une absurde action, témoignerait son ingratitude, romprait net le fil qui le rattache au passé d'Hélène. D'immenses désirs de vie active surgissent à l'improviste en lui ; il lui convient de les exprimer sous la plus splendide forme d'art possible ; il sent pulluler, bouillonner en lui les mots décisifs, et se balancer les périodes chaudes d'images, au vent furieux de l'inspiration ; il repousse vivement les panneaux du litclos, court au papier, au crayon, s'installe sur un tapis et griffonne, et rugit ses phrases, et souffre de la littérature jusqu'au matin.

On frappe à ses vitres ; les voix fraîches de Toto et de Tata s'élèvent ; on lui crie bonjour ; il ouvre sa porte ; Mme Lavieux et les veuves du poète Le Clax de Grésen pénètrent chez lui, drapées dans leurs tuniques blanches ; elles fleurent bon Therbe mouillée et la brise marine ; quelques feuilles d'arbousiers s'accrochent à leur chevelure en liberté ; des mains jointes de Tata s'échappe un papïïîon aux ailes cramoisies ; la bestiole affolée s'accroche à une tenture ; le chat siamois, en ronronnant, la guigne du coin de l'œil.

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