‹ Cassard le BerbèreChapitre 5 sur 24 · UN AVENTURIER I · texte numérisé non relu

UN AVENTURIER I

Lorsque éclata la guerre des Nations, notre héros, officier de réserve, prit du service dans la Division marocaine en compagnie d'une vingtaine de solides gaillards, ouvriers de sa ferme; ceux-ci, qu'ils fussent montagnards, berbères, métis hispano-provençaux, fils de colons, étaient semblablement durs de poigne, et, familiers du maquis et du bled, vidant toutes querelles au couteau et au coup de tête ; hommes d'embuscades, ils ne pensaient, au cours des longues heures de prudente guette, ni à leur pauvre mère, ni à leurs enfantelets, ni à la question sociale. La bande fut, sous les ordres du capitaine Cassard, attachée aux avant-postes de l'armée des Vosges ; elle y assura un service d'éclaireurs et tint un contact permanent avec l'ennemi ; rompue aux ruses de la guérilla, elle malmena fort les boches dont, chaque nuit les sentinelles, les vedettes, les estafettes, les patrouilles étaient découvertes et massacrées ; Cassard chassait aussi aux pilleraux, aux meurtriers, aux incendiaires ; aussitôt capturés, les malandrins étaient confessés, jugés et pendus et les algériens retenaient leur corde ; plusieurs centaines de mangeurs de saucisses leur durent ainsi de vérifier in anima vili les lois de la pesanteur, sous quelque haute branche, et d'affirmer une fois de plus, en secouant la poussière de leurs pieds sur le monde), la vérité de l'adage sacré : Deutschland ûber ailes ! Cassard avait comme lieutenant le colon anarchiste Jaffand, dont la ferme s'élevait à quelques lieues du bordj : tireur d'une adresse prodigieuse à huit cents mètres — Jaffand ne s'approchait jamais davantage des tranchées germaniques, par crainte, disait-il, du pedicus capitis — îl se choisissait un fort, dissinmulé, abrité du soleil, couvert contre les surprises et se divertissait, de là, à planter du plomb durc'î dans le crâne métaphysique des Grands Civilisés.

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Ces fêtes de la poudre et du sabre coûtèrent à Cassard neuf de ses compagnons, morts non sans vengeance à l'ennemi. Des onze qui, à la paix, regagnèrent l'Algérie, six étaient éclopés ; un seul, le lieutenant Jaffand, était sans blessures ; Cassard avait été rriaintes fois effleuré par balles et schrapnels, mais ce n'étaient, d'après lui, que foutaises et égratignures.

Tandis qu'il guerroyait, Hélène sa femme, était infirmière aux arrière-gardes. A l'issue de la campagne, elle tomba gravement malade ; il dût l'emmener d'urgence dans un sanatorium en Suisse, avant de retourner dans son pays natal remettre en ordre ses affaires, fort négligées pendant quatre ans.

Il n'avait cessé, au cours de son exil aux terres de combat, d'avoir la nostalgie de son domaine. Les murailles trapues du bordj que le soleil avaient roussies, là jaunies, là dorées ; les tuiles vertes vernissées de ses balcons couverts, ses patios à colonnes d'albâtre, ses bassins, les jardins qui l'entouraient, riaient dans son souvenir autant que les tendresses d'Hélène. Sa sœur, encore plus entichée que lui de la vieille maison, en avait sondé les moindres recoins dans l'espoir à peine déguisé de découvrir le trésor de l'aïeul ; l'héritier du raïs connaissait trop la perspicacité des deys en cette matière pour partager ses illusions ; cependant, au fond d'un corridor, dans les appartements jadis réservés aux femmes. Romaine aidée d'Incarnation^ gouvernante de la maison, était parvenue à faire basculer une plaque de jaspe; cette trape masquait une glissière de marbre noir aboutissant à une salle d'eau à l'orientale, creusée en plein roc, éclairée autrefois par des meurtrières pratiquées sur le versant abrupt de la falaise, soupiraux que peu à peu les herbes et la poussière avaient aveuglés; d'une svelte tribune de marbre

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ornée de sculptures à la mode toscane, le maître avait contemplé l'advenue en avalanche de son harem dans la piscine; à la voûte étaient suspendus des lustres de bronze d'un métal précieux; sur les murs des panneaux italiens de faïences coloriées du xvi"" siècle, représentaient les postures et les jeux de l'Arétin ; les issues de cette salle, unique vestige ds magnificences antiques de la demeure, permirent au colon de pénétrer dans les galeries, les magasins, les prisons, les celliers et autres régions souterraines jusqu'alors ignorées de la forteresse; par un escalier intérieur, taraudé dans le granit, celle-ci communiquait avec une plagette endormie sous une grotte au bas de la falaise; à quelques centaines de mètres de là, sur la droite, la côte s'infléchissait, s'abaissait et ménageait des atterrages qu'avaient sûrement appréciés le pirate en son temps.

L'érudit antiquaire Lémare entreprit Tétude approfondie des cryptes du bordj; il en dressa le plan et constata qu'elles avaient servi de dépendances à un fort bysantin sur les ruines duquel le forban avait éd'îfié son repaire; ce fort lui-même avait succédé à une villa romaine dont les débris s'étaient engloutis sous les détritus et les décombres des maçonneries plus modernes. En écartant ces fragments, Lémare mit au jour une nécropole punique; les stèles à épitaphes de ce cimetière offrirent à sa sagacité, pendant de longues années, nombre d'énigmes à débrouiller. Le géologue Arig releva, de son côté, dans les environs immédiats de la ferme, des stations préhistoriques; il apparenta les crânes trépanés de Tâge de pierre qu'il y recueillit aux crânes des berbères modernes.

Ainsi, le dernier descendant des Sarrazins émigrés en France mille ans auparavant était revenu, poussé par le même instinct qui ramène les fauves égarés aux

liteaux ancestraux, se fixer dans le lieu où sa race avait vécu, combattu, prospéré et déchu tour à tour, depuis l'antiquité la plus reculée. Cette poussière que foulait Cassard, cette terre qu'il labourait, ce sol qu'il fécondait s'étaient mêlé à la moelle de ses os ; obéissant aux mêmes appétits que ses pères, il avait été à la curée des peuples faibles, vagabond, à la recherche du meilleur soleil; plus heureux que beaucoup des siens, il regagnait son gîte. Quand le vent rugissait en soufflant par rafales à travers ses forêts de pins et de chênes-lièges, il lui paraissait que les hurlements des guerriers et des forbans faisaient écho à T ouragan au fond des combes et des gorges des montagnes et il frémissait comme de joie féroce à leurs appels. Cette terre rouge était bien sa chair et il Taimait parce qu'il la savait lourde, farouche et puissante comme lui.

Cassard détestait êtres et paysages qui n'étaient point méditerranéens; il n'aimait ni le froid, ni le brouillard, ni les cathédrales, ni l'imprécision des lignes et des idées; aussi, lorsque le paquebot qui le ramena^, au début de novembre, après la guerre, à Alger, pénétra entre les musoirs du port, éprouva-t-il un inhabituel mouvement d'allégresse ; il moussa en lui des pensées de propriétaire; des larmes lui mouillèrent les yeux à retrouver sa patrie algérienne dont tant de printemps sacrés gisaient sous le terreau des champs de bataille européens, morts sans soleil dans la boue. Une odeur composite de goudron, d'huile lourde, de scabètche, de vinasse, de frottées à Tail, de sueur, de musq, d'humidité marine, de soupe à l'oignon, de sardines frites, de pastèque pourrie, flottait dans les brises du soir. Il eut le frisson de bien-être du bourgeois ronronnant, béat de se recoquiller au logis après de hasardeuses frasques. Il promena sur la ville aux crayeuses terrasses en étages, sur les quais qui étreignaient le fond de la baie, sur les collines de Mustapha crénelées et massives bâtisses, sur les bateaux à l'ancre, le regard du maître-laboureur sur ses sillons quand il regagne sa fermq, la journée de labour terminée. Le souvenir de

la belle Hélène abandonnée aux soins d'un établissement médical helvète lui chatouilla soudain l'âme; par un temps de gel à pierre fendre elle avait pris, au sortir d'une salle surchauffée de son infirmerie, un refroidissement qui, dégénéré en grippe pulmonaire, s'était, grâce aux soins d'un praticien ami des maladies diagnosticables, transformée en pleurésie; l'épanchement avait été très long à se résorber; au bout d'un mois, le médecin estima prudent, pour sa réputation, d'ordonner le transfert de sa malade en Engadine ; le directeur du sanatorium, suisse de langue teutonne, savantasse autoritaire fort velu^, bien peigné, bien balafré et très brutal, exigea que le colon se séparât sans délai de sa compagne; la convalescence, longue, pénible, délicate, n'aboutirait en rien, soutenait-il, à la guérison complète que si l'œgrotante, comme il l'appelait, se soumettait à une diète sentimentale et sensuelle absolue; il fixa à un an la durée de cette retraite.

La coque se trémoussa sur les hanches; les amoureuses barbaresques ont des mouvements analogues, en volupté, se dit Cassard en souriant. Un jet de vapeur fusaj, par saccades, d'un des flancs du navire, qui vira lentement, renifla, pouffa, tourna sa poupe vers le quai. Des épithètes neuves germèrent par boisselées sur la subconscience du colon, crûrent et se tressèrent autour des aspects ; il jeta un coup d'œil à ses voisins ; des gens mal rasés, aux ongles endeuillés, à la peau suintant du gras jaune, le saluèrent; du tac au tac, il leur ôta gravement son feutre.

— Qui donc est, mon minet, ce type qui a l'air à la fois tragique et rigolo, demanda, non loin de lui|, à son monsieur, une petite Parisienne alerte, au nez, au menton, aux plumes retroussés. Il n'y en a que pour lui, à bord.

Le monsieur, blondin joufflu aux honnôtes moustaches tombantes à la gauloise, posa la question à un voyageur très cosmétique, qui arborait d'énormes anneaux d'or aux doigts, de larges souliers reluisants et des manchettes sales.

— Ah! celle-ci est forte, s*écria l'homme en clignant de l'œil du côté de Cassard. Oh! benl nasilla-t-H, d'où donc que vous sortez? Vous ne connaissez pas le colon doré, un de nos meilleurs capitaines pendant la guerre? Des livres aussi, jolis et tout, il écrit, monsieur, lui, tout comme il zigouille des boches.

— Bon! Moi aussi je voulais courir à la frontière, n'est-ce pas mignonne? Je suis sous-chef de bureau et mon ministre m'a interdit de bouger. Ce fut un terrible crève-cœur pour moi.

— Que! il y en a beaucoup qu'ils ont préféré le bifteck à la boîte de singe et le porte-plume au debbons el guemla (i). Quant à Cassard, fiers de lui on est, nous autres, monsieur ; grâce à celui-là nous saA^ons ce que nous sommes et combien que nous valons; les précurseurs de la grande race de demain, ça, nous nous vanton^ de l'être „ et nous l'avons prouvé en nous battant pour la France de telle façon que les Européens, tous, ils en parleront toujours. Quand sérieux et tout il est Cassard, là en chair et en os comme vous le voyez, on ne s'y trompe pas, nous autres, sa gauche elle dit des orgies à sa droite. Ayayaïe ! ça l'empêche pas, quand il faut, de faire le goût! Les boches, les povres, ils en savent quèque chose. Mais Cassard avant tout, lui, il est algérianiste.

— Bigre^, mais...

— Pas un mot, monsieur! Non, nous nous flattons

(1) Plaisanterie intraduisible, debbons el guemla : matraque à poux, nom donné au pouce par les poilus algériens.

de ne pas être séparatistes; c'est ça T injure que le» imbéciles ils nous lancent à la malafatche; debout on est quand la France elle a besoin de nous et d'attaque nous sommes et nous cognons et de bon cœur; mais nous prétendons régler nos petites affaires nousmêmes. En errière les roimnis! Et monsieur Cassard vous donnera mieux que moi des explicances.

— D'accord! Pourquoi donc affectez-vous des mines d'enterrement quand vous frôlez ce monsieur si brave et si riche?

— Ah ! de votre pays, sûr, vous y êtes, y a pas ! Vous êtes Parisien, karbi (i), est-ce pas, vrai de vrai, par la mort de mes os?

— En effet, du quartier de la Bastoche, et je m'en excuse.

— Désolé d'être cause de peine pour vous, monsieur; les Parisiens sont les mêmes types que les Marseillais; ils exagèrent et ont des tas de préjugés! Voilà! Il est maintenant comme s'il avait pas de femme, ce pauvre homme, et il est pas veuf, vous comprenez; il a pas divorcé, comme vous et moi! La sanche, cette ficelle de misère, elle a cassé pour lui. Sa femme, que jolie, gironde et gentille elle est, d'un peu elle se tient la maladie de la mort, pour avoir soigné et guari des tas de blessés; elle est quèque part, en l'Europe, dans une maison de santé, que moi j'appelle une maison de crève), vu que c'est vm médecin qu'il est le directeur, et Suisse de la grande montagne encore.

— Diable ! Vous n'êtes pas gai !

— Y a pas! les Algériens sont pas gais, monsieur; ils ne sont pas méridionaux, eux; ici y a que des gens sérieux; nous détestons les calembredaines. Depuis^

(1) Pour hakk rabbi, justice de Dieu juron algérien.

hier nous sommes informés des malheurs à Cassard; nous y témoignons la sympathie et tout; chaque fois qu'on va en bande lui serrer les pinces, il prononce un petit discours, et il parle bien, comme un papa louette qu'il est, et on se tape ichacun son tour des bouteilles de Champagne et des gratte-gueule. C'est un maquereau à la hauteur, vous savez, le frère, et y serait député si voulait, mais il s'en fout. Et un artiste taïba! Il défendait à la belle Hélène qu'elle boive autre soge que du vin rouge dans un cristal, pour se faire valoir le teint en sifflant son verre; si elle buvait des sorbets ce n'étaient, pour la raison que moi je vous ai dit, que sorbets à la fraise ou à la framboise. Ça fait plaisir à connaître un homme qu'a des idées comme ça. Et il a voyagé loin, loin; dans le Soudan que c'est comme vous supposeriez la colonie naturelle à T Algérie. Et vous visitez notre Afrique, monsieur?

— Oui certes, ma femme et moi avons un billet circulaire!

— Tss! Rien de rien vous verrez! Comment voulezvous étudier une affaire à courir à bourriquet d'Espagne, à travers nos trois provinces .î^

— Je ne cherche point d'affaires à traiter. Dieu merci! Au bureau j'en bourre chaque soir mon panier à papiers.

— Oui, oui! Comme vous êtes bien parisien! Comme vous êtes de ces types qui mangent leur melon à la glace et ignorent ce qu'est une pastèque bien craquante. Nous, nous sommes des gens simples. Mais, pardon, cet homme qui accoste Cassard, et qu'est pari-^ sien, lui, le connaissez-vous?

— Ce grand jaune, ridé, voûté, qui a des yeux un peu vagues et qui boitille? Non.

— Il boîte à cause d'une balle qu'il a dans une

jambe , monsieur, et qu'on n'a pas pu lui extraire : encore un truc à les boches^ çui-là, c'est Blascot, un sculpteur français. Ah ! qu'il maçonne des choses bien; il expose au salon d'Alger, que c'est le plus chouette des salons du monde, et aussi à Paris. C'est un ami à Cassard; y m'a payé un verre; il est brave; jamais il vend à moinsse de dix-mille, çui-là 1

— Sa femme est-elle à la mort, comme celle de votre distingué compatriote?

— Non, monsieur, je suppose qu'il est pas marié. Excusez si je vous laisse; on haie les amarres, et ma petite, cette boulotte-là, en costume riche avec la robe verte et le chapeau rose, m'espère en bas l'escayer. S'il vous était agréable d'avoir des renseignements sur le pays et sur cinq ou six affaires à moi que c'est de l'or en barre, je vous jure, disposez de moi; je serai heureux de nous payer l'apéritif, quand même c'est la vie chère; le café il est un peu notre bureau à nous autres dans le commerce; le matin, au Glacier cosmopolite, on me trouve de dix à onze, à la deuxième table à gauche le comptoir.

Le couvre-chef au poing, la moustache avantageuse, Cassard salua ses compagnons, sourit aux dames, s'inclina devant les jeunes filles qui braquaient leurs Icodaks dans sa direction et monta, Blascot aux trousses, sur le spardeck; il s'accouda au bastingage, le poing dans la barbe; aussitôt qu'on l'aperçut de terre, des cris confus, des clameurs, des bêlements s'élevèrent de la foule ; des mouchoirs s'agitaient, des ombrelles, des cannes battirent, sur le ponton d'accostage, des appels trépidants.

— Ce charivari serait-il mené en ton honneur, guerrier magnanime, demanda le sculpteur? Tu es populaire ici, toil

— Ne nous frappons pas, Tépondit Tautre en souriant; les sociétés de gymnastique et les chorales ne m'attendent point; ça ne compte pas, par conséquent; j'ai ici ma coterie, qui s'occupe plutôt de politique que de littérature; on fête en ce moment le gros électeur, l'explorateur, le massacreur, le patriarche, le chef de clan et non la brute des encriers. Je salue; saluer est une manière d'éloquencel Quittons ces vétilles. Lève les yeux, et extasie-toi sur ce panorama de solides collines; il est d'un bel ensemble; il se tient; oh sent qu'on est en terre de volonté. A mon avis, la psychologie de ce bas-monde est toute en paysages: un être humain est le lexique de son terroir; un livre en est la trahison.

— Je ne t'écoute que d'une oreille. Ho! quel est ce harem? Que d'étoffes, que de draperies, que de lignes somptueuses! Ecrivain, constate que le flottement de ces robes s'accorde avec le rythme de la mer et le prolonge. Tons et tétons! Là! Je suis presque aussi idiot que toi! Il y a dans cette pénombre, sur l'eau, le long des barges, des bleus-paon qui me ragaillardisssent; eh! ils ont leur réplique sur les bas transparents de cette dame; que je sois moche et pompier si le violet qui forme halo autour de cette tache de lumière verte, ne se retrouve pas sous le chapeau de cette fille, entre le feutre et la voilette! Ces flux et ces reflux d'émeraude pointillés d'étincelles jaunes d'or, qui sont de la bonne simple mer remuant entre les barquètes, sont un rappel des oscillations lumineuses de la broderie de perles que balance la moukère rousse aux grands yeux, qui, la mignonnète, t'envoie un baiser. Mon vieux, si ton bordj et tes montagnes me promettent de telles fêtes, je ne quitterai plus cette Afrique où j'ai déjà passé tant de voluptueuses saisons; il me faut, chaque fois

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que je débarque dans un port méditerranéen, contracter à nouveau l'habitude de vivre dans un arc-en-*cieL

— Sûr que ce ne sera jamais dans un bouquet de violettes. Pige-moi si ça fouette 1 Ne piétine pas ainsi sur place; tu m'écrases les orteils 1 Veille à tes valises. Le voleur s'appelle légion, ici. Tu es beau, nase au vent, fleurant les relents de sentine et d'arpions jaillis du quai!

— Que tu es grossier! J'estime qu'il y aura bon, pendant mes vacances! Que je regarderai bien! Tiens, les bonnes femmes sont à portée de voix! Elles s'habillent à la dernière mode, avec quelque chose de plus, comme il convient en Afrique. Les jolis cris qu'elles poussent! Tudieu, elles sont rudement excitantes! Tu arracheras les bords de ton chapeau à saluer ainsi. Enfin, je retrouve de grandes filles qui ont des hanches! Ça commençait à me manquer, à Paris, dans les silhouettes des rues. Voici des chapeaux trop braves pour ne pas abriter de gentilles figures. Hé oui ! Quelles expressives frimousses ! Un peu peintes ! Quels yeux aguichants ! Beaucoup de bijoux ! Dans la lumière qui, à cette heure, est celle d'une salle de bal, il y a accord parfait entre la poussière, les fards, l'orient des perles, les scintillements des pierres fines, les émaux, la nacre des ichairs. Ces flic-flac de scintillements, ces clapotis de couleurs, d'eaux et de voix féminines sont inséparables de ton paysage algérien. Tu me présenteras à ta sœur, qui, m'as-tu dit, apprécie mes travaux et dont j'aime les livres. Qui est cette brune élancée, qui déploie une ombrelle japonaise où est figuré un combat d'animaux, tiens, là, au bout du ponton et qui nous adresse d'immodérés sourires ? Elle est bougrement bien fichue ! On croirait, tant sa robe est collante, qu^elle la porte à même la peau ; elle a des mirettes à damner un:

saint : la femme-satyre I j'ai envie de Taborder et de lui dire qu'elle est très belle I

— Je n'aurai donc pas besoin de te présenter moiinôme à ma sœur; Romaine, dont tu désires tant ïaire la connaissance, sera flattée de ta galanterie. Je t'invite à dînor chez elle ce soir 1

— 0 stupide I Tu me laisses déballer des sacs d'insanités, bafouiller, perdre ma glaise, foutre de travers mes coups de pouce. Sacré hypocrite, va, marchand de tristesse ! Ne jurerait-on pas un condamné à mort en marche vers Monte-à-regret.^^ Est-ce que les remords de tes crimes te prennent à la gorge ?

— Silence ! ma famille manifeste ! Elle a décidé de chigner ! Tu vois, elle a du cœur ! Et ce sont de vraies larmes, mon gros, des larmes en eau salée I Hein, n'est-il nécessaire, pour le public, que je me mette à Tunisson.î^ Nous sommes assemblés céans pour jouer la comédie ; il y a même en bas trois journalistes à masques de conspirateurs qui m'attendent ; ils rédigent déjà sur leurs manchettes de celluloïd un bout de compterendu. Je devrai leur débiter du définitif, et sans me compromettre, As-tu regardé, mon petit, ces hommes en noir, au visage préoccupé, aux yeux vernis, au faux-col glacé, à la cravate coûteuse, flottante, voyante .^^ Ils sont les maris de ces dames ; je distingue à ses moustaches à Taméricaine et son melon mon beaufrère le docteur Lavieux ; là-bas, le type qui a la mine d'un marchand de Chicago, de grosses mains poilues, une canne de dix souS|, un pantalon pocheté aux genoux, est Blot, le délégué financier de Ratène ; officier de réserve aux zouaves, il fut blessé et a été décoré; îl a épousé une parente de ma femme; il était très riche, jadis, est-il utile de t'en informer, et la guerre ne Ta pas appauvri ; quant aux deux bonshommes assez mal

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ficelés qui gesticulent tant, l'un est le géologue Artig^, possesseur de cette superbe rousse en robe drapée de soie blanche, l'autre est le philologue Lémare, spécialiste de langues africaines, époux de la blondinette menue qui déploie son foulard à mon intention.

— Cette grande femme un peu hommasse est madame Pelti Judet, qui fut une célèbre cantatrice et dont le mari est de nos bons peintres. Je remarque aussi le ménage Finas, un peu à Técart ; le mâle, auditeur au Conseil d'Etat^, est directeur du cabinet de notre gouverneur; il a été décoré au feu comme la bonne porcelaine ; la famille a un museau délicieux.

— Ah! Tescalier est presque abordable maintenant. A mon devoir ! Heu !... Ce n'est pas à ma personne, mon ami, que s'adressent ces témoignages de sympathie, dit Cassard d'une voix entrecoupée de soupirs, mais haute, à son compagnon, en fendant la foule des passagers émus, c'est aux idées purement algériennes et par conséquent fécondes que, bien humble, je représente. Merci, mes chers compatriotes, de votre si consolante cordialité. Blascot, je te lâche pour une ou deux heures ; tu as mon adresse ; occupe-toi vite de dédouaner tes bagages et rejoins-nous sans tarder^, nous partirons après dîner pour le bordj.

Saluant, serrant des mains au passage, il descendit enfin sur le ponton. Un cri domina le brouhaha.

— Mon brave pauvre frère I

Avec des sanglots mal contenus, une mimique désolée, une contenance lugubre, des envols d'écharpe, d'aigrettes et de pleureuses. Romaine s'avançait, mouchoir en main, un petit ruban violet au sein gauche ; ses amis lentement se rangeaient derrière elle ; une rumeur de pitié s'élevait dans l'assistance ; les curieux accoleraient à tas, la larme à l'œil : douaniers, porteurs

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de bagages, chauffeurs», charbonniers, maîtres d'hôtel mal rasés, vieilles anglaies à tête de cheval bretaudé, débardeurs velus, poussiéreux et suants, nervi à accroche-cœur, patchos à savates, formèrent cercle autour de la famille Lavieux, plantèrent poings sur hanches, crachèrent ample et d'instinct, comme au cinémia, baissèrent la voix, ainsi qu'il est de politesse quand un drame touchant déroule son rituel sur l'écran. Il y eut un court répit pour que chacun se préparât à jouir à son aise de la scène. Des photographes braquèrent leurs appareils.

Romaine expectora un long gémissement ; elle accola son frèrQ, se pressa contre lui et le baisa sur les joues à grand tapage.

— Viens, s'écria-t-elle enfin en se redressant, les yeux humides sous sa voilette, nous adoucirons tes regrets, nous t'entourerons de tant d'affection que ton désespoir se convertira en patience. Et ton fils, le cher petit qui pleure parce qu'il n'a plus de maman à embrasser !

— Merci, sœur aimée, répondit Cassard dans un murmure. Quelles angoisses j'ai éprouvées I II y a maintenant presque certitude de guérison. Ah I ma pauvre grande fille Hélène !

— Qu'elle s'ennuira dans cette horrible maison de santé I Je lui écrirai d'immenses lettres !

— Hélas ! il nous est défendu de lui envoyer plus de trois lignes, bien banales, de nouvelles par chaque courrier, et encore cette correspondance est-elle soumise à la censure du herr Direktor qui veut éviter à la chère malade tout prétexte d'émotion, même les plus légitimes.

Cassard a ensuite^, sous les aciers ronronnants d'une énorme grue électrique, un entretien en tête à tête qiveo

Finas, dont il redoute quelque peu l'esprit caustique et la perspicacité.

— J'aime les belles cérémonies I Parole, mon capitaine, tu as une vraie cour 1 compliments I

— Alors, toi aussi tu te fiches de moi et de mes Algériens ! D'un ami il faut tout accueillir, à ce qu'on dit.

— Oui, à ce qu'on dit I eh bien, on dit, que ne dit-on pas, interrompit Finas en riant? On m'affirma aujouraujourd'hui encore que tu étais ambitieux.

— Et que j'aspirais à la tyrannie, ajoutaient les sycophantes.

— Prends garde au suffrage des coquilles.

— Je n'ai point l'intention de le provoquer. Mon bon Finas, je suis dans mon bordj ce que cent mille colons algériens sont dans leur maison ; je vis pour moi et pour mon çof, pour ma famille et pour ma tribu ; je défends, avec âpreté, j'en conviens, ce que j'estime être mon droit.

— Il est vrai, mais tes compatriotes sont hommes de réalités immédiates, et toi tu rêves.

— Tu te trompes.

— Non, je ne me trompe pas. Tu rêves au-delà de Ja France, et tu t'irriterais, par prudence, si je t'exposais la nature de tes rêves, ô barbare, ô berbère ! Et il arrivera un jouri, mon camarade, où tes algériens seront les prussiens de l'Afrique. Car la France est idéaliste et vous n'êtes point philosophes, vous autres, mais jouisseurs ; en ton peuple ne se fondront que peuples mystiques et peuples de volupté. Quand serez-vous enfin des intellectuels? Tu ne conçois pas l'idée, toi, remueur d'hommes ; tu ne reflètes en ton cerveau que la forme et le fait. Tu ne vois pas la beauté ; tu vois la puissance, et tu triompheras de nous, les sceptiques,

parce que tu es sans passions, sinon sans appétits ; tu sais d'ailleurs te faire à propos. Bon! Je tourne au prophète et j'ai peu de grâce : tu ne croiras jamais en moi. En attendant, les tribus arabes, au bas de tes montagnes, croient dur comme fer à la mission du chérif Moussai, qui se cache je ne sais où et nous mijote un plat de son métier. Je donnerais la forte somme pour mettre la griffe sur le client ; quelques années d'internement dans un pénitencier sérieux le rendraient sage pour la vie. Je te préviens qu*il a fort travaillé les fellah du Constantinois, surtout dans la zone que tu habites.

— Je réponds de mes kabyles.

— Je ne doute pas de leur fidélité ; cependant, paij surprise, ton bordj pourrait être enlevé; nous nous attendons à une rébellion, nous l'avons prévue, et nous n'avons pas la moindre idée de l'époque et de l'endroit où elle se produira ; je ne te cacherai pas que nos chefs militaires sont embarrassés ; ils ne veulent pas affoler la population par des mesures préventives trop sévères ; ils se contentent de prescrire de fréquentes manœuvres de garnison de ton côté ; bref, et après tout, il n'y aura peut-être rien ; si rien n'arrive on se moquera de nous ; s'il arrive quelque chose on accusera notre incompétence; le dilemme est fâcheux; enfin je te prie de me renseigner sur ce que tu penses de la situation dès que tu seras de retour dans tes domaines ; le père Charvet, ton administrateur, est un excellent homme, et son optimisme est presque effrayant.

— Charvet est de bonne foi ; il est persuadé que notre politique indigène est organisée^ grâce à tes méthodes, de façon /si' adm,iral3le qu'au'cun de ses rouages ne peut grincer jamais. Ecoute, mon petit, ne g'rinoe pas toi-même ; ce n'est pas tout ça ; je consens à m'improviser commandant de place, mais je manque

d'armes et de munitions ; je connais assez le bled> pour ne pas ignorer que mon coin de terre sera parti'ouliè-, rement menacé par les troncs-de-fîguier si Tinsurrection éclate ; c'est un carrefour de vallées où de temps immémorial les mangeurs de blé et les mangeurs de glands doux réglèrent leurs comptes. Quels moyens d'action me donneras-tu P

— Pas un soldat, mais le matériel que tu voudras.

— Je n'ai que faire de réguliers chez moi ; je mets à ta disposition un joli terrain d'atterrissage pour aréoplanes et d'immenses magasins, les souterrains du bordj .

— J'ai visité ces catacombes. Eh bien, je t'enverrai discrètement, par camions automobiles, ces jours-ici, des caisses de mobiliers où se dorlotteront un assortiment de grenades, deux mitrailleuses, deux fusils mitrailleurs, une centaine de fusils à chargeurs, quelques milliers de cartouches, des outils de parc, un projecteur, du fil barbelé, de...

— N'en jette plus. Bien à la douce, mon beau-frère, qui est fort entendu dans le métier de barbette, fortifiera mon château. Cependant mes chouaf battront le bled et épieront les conversations sur les marchés. Je te tuyauterai en connaissance de cause et dans le plus grand secret.

— Tu préviendras le lieutenant Jaffand, dont l'exploitation touche la tienne, dans la Vallée-des-Roseaux, de se tenir sur ses gardes.

— Jaffand est un vieux sloughi qui a l'oreille fine ; je me concerterai avec lui pour organiser la défense des contreforts de la montagne.

— Je compte sur toi.

— Et moi sur tes camions.

Ils se serrèrent les mains. Les trois journalistes, ma-

chonnant de gros cigares noirs, se rapprochèrent. La circulation publique fut, grâce à eux, interrompue, pendant un bon quart d'heure, sur une partie du quai ; des jurons rauques, des exclamations d'une effarante obscénité, des cris de colère nasillards, partaient de la foule attendrie qui soulignait ainsi par des marques positives de sa sympathie^, les compliments dithyrambiques échangés entre Cassard, Finas, et les employés de la presse locale.

Soudain, les chauffeurs de la famille Lavieux, vêtus de peaux de bêtes, hurlèrent ; les automobiles trépidaient ; Cassard s'installa dans la berline de sa sœur ; les portefaix y avaient entassé les colis du voyageur, respectés par les douaniers ; avec le plus pur accent salaouetche de Bab-el-oued, il adressa des remerciements chaleureux à l'auditoire, qui applaudit, battit trois bans suivis d'un pet arabe ,destiné à conspuer un ennemi politique du colon, et poussa des cris affreux quand la voiture démarra, suivie à la course par une bande de gamins à demi-nus.

— Et à part ça), dit Romaine, qui se tapotait les joues avec une minuscule houpette à poudre de riz ; ta femme a été bien touichée, hein ! Elle ne se porte pas plus mal, pas ?

— Eh! non, elle est soignée; pour elle point n'a encore sonné l'heure de V opium et mentiri. T'as pas honte d'avoir traîné à ta suite cette floppée d'imbéciles!

— Ce n'est pas mauvais, Timbécile, ça paie ! A propos, nous avons terminé nos préparatifs, tout est prêt pour le départ ; tu m'as écrit que tu emmènerais un ci/jii au bordj. Quel est cet ami ?

— Blascot, le sculpteur,, brave garçon avec qui tu t'entendras parfaitement et qui affirme avoir lu tes romans 1

— La chance, j'ai ! Un artiste si célèbre ; il me donnera des tas d'idées. Un goût terrible il me vient à cause de lui I Patience I J'ai télégraphié à Incarnacion que nous déjeunerions demain matin au bordj.

— Que deviennent les gosses ?

— Toujours de même là-bas. Ces polissons se- sont ligués avec les mômes de nos bics et accomplissent avec eux toutes sortes de prouesses. Voici que ton loupiot monte à cheval.

— Les hommes doivent être familiers de bonne heure avec les chevaux et avec les femmes. Et nos deux pigeonnes ?

— Le plus charmant petit ménage endeuillé qui soit ! Le jour même de ton départ, je les logeai dans les des chambres de la terrasse ; elles s'y blotissent à Tabri des indiscrets et des méchants. A cette heure Tadolescente-épouse est la (comptable de l'exploitation ; l'adolescente maîtresse est notre dactylographe, elles donnent complète satisfaction à Charles par leur assiduité et leur dévouement ; la mort de Le Clax de Grisan, leur poète bien aimé, leur a estropié l'âme.

Certains poèmes géniaux de cet écrivain d'origine bretonne avaient autrefois enthousiasmé Cassard ; sur son invitation, Le Clax était venu passer quelques mois de vacances à la villa, qu'il ne quitta plus ; c'était un beau garçon d'une vingtaine d'années, pâle et imberbe, aux yeux yifs^, aux traits féminins ; deux adolescentes un peu frêles l'accompagnaient, presque des fillettes, rieuses, exubérantes de vie, cheveux flottant en liberté, chaussées de chaussettes de coton noir et de souliers éculés ; Tune de ces enfants, blonde autant que moisson au soleil, était la cousine du poète, qu'elle avait épousé au dernier printemps; l'autre, brunette souriante, était l'amie chérie des deux époux ;

à eux trois, ils n'avaient comme bagages qu'une valise et une malle bourrée de manuscrits.

— Il est permis à un monsieur de ma valeur, confia le Clax de Grisan à Cassard, de s'échapper des voies frayées par les convenances sociales ; je ne suis plus qu'un rêveur et rien que cela ; pour moi l'idée, l'image et le rythme ont seuls une existence concrète ; je réalise de mon mieux mes plus amples possibilités de tendresse. Tata, mon amie brune, fut mon premier amour ; Toto, ma blonde cousine, est l'autre nuance de mon cœur ; chaicune d'elles est cependant mon cœur entier ; avant mon mariage, je mis en rapports Toto et Tata, natures supérieures ; elles se plurent et maintenant s'aiment autant que je les aime ; nous sommes le trio de l'amour parfait et mutuel ; on s'aime mal à ne s'aimer qu'à deux.

Le lendemain il déclarait au colon que le tintamarre de la ferme nuisait à ses méditations; il le supplia de l'autoriser à transporter ses lares dans un gourbi vide, au flanc d'une falaise assez éloignée de l'habitation, en un site réellement désert. Cassard accéda volontiers à ce souhait ; ces étranges hôtes passèrent l'été, cuisinant eux-mêmes leur popote, déclamant des poèmes au grand air ; les adolescentes, le soir, couraient, jouaient, et se roulaient nues sur le sable des plages et entre les rochers. Romaine visitait souvent le ménage bohème et subvenait à ses besoins. Le garçon, point paresseux, (composait sans cesse, limait et relimait ses œuvres, les criait aux arbres à la mer, et aux pierres, les reprenait, jamais satisfait de ses travaux.

— Quel bizarre personnage, répétait Romaine ; il nm'a confié un jour, sous le sceau du secret, qu'il fut l'amant, en moins d'un trimestre, de sa belle-mère et de sa belle-sœur, il me laissa même entendre qu'il

entretint des relations singulières avec son jeune beaufrère.

— Il n'y a pas de gascons qu'en Gascogne I Ce bohème à morale licencieuses avait un grand talent, repondit Cassard, et sut mourir en brave. Te rappellescU avec quel entrain d'illuminé il rejoignit son réi^iment ?

— Je m'en souviens ; il nous confia sa femme et son amiq, et nous lui promîmes de ne pas les abandonner.

— ÎS'ous ne les abandonnerons point. Elles sont de braves petites filles saines et naïves, un peu détraquées

par leur diabolique camarade.

— Est-il exact que tu l'aies retrouvé agonisant sur un champ de bataille ?

— Nenni. Il fut ramassé blessé, non à mort, par des infirmiers d'Outre-Rhin qui le transportèrent dans une métairie où était leur ambulance. Le major bavarois, brute rougeaude, résolut, afin d'amuser son personnel, de faire fusilleT par les blessés allemands le poète meurtri ; son entourage applaudit à cette idée kolossalement drôle ; les huit diaconesses attachées à la formation sanitaire se réjouissaient par avance du spectacle réconfortant dont leur chef voulait les régaler. Le pauvre bougre fut donc passé par les armes dans la

<cour de la borde ; le métayer terrifié s'enfuit ; je le Tecueillis dans mon campement ; il me narra la scène du crime; il est des cas où la vengeance est un devoir; à la nuit, en plein brouillard, mes amis et moi rampâmes longtemps, lentement, dans les labours, vers la ferme que nous cernâmes enfin ; à une heure du matin, les sentinelles étaient égorgées sans bruit ; l'ambulance tombait entre nos mains, à la terreur extrême du major, des infirmiers et des malades ; le médecin

UETOUll 39

bavarois comparut en ma présence ; il nia d'abord, mais ses propres soldats le confondirent ; mes compagnons le condamnèrent à mort avec ses complices; ce joli monde, convaincu de brigandage et d'assassinat, fut .aussitôt branché ; les diaconesses (d'odieuses furies) abandonnées à mes gars avant d'être pendues, passées par les piques. J'ordonnai qu'on enterrât décemment le poète ; on jeta dans le trou à fumier ce qui restait de Tinfirmerie teutonne et nous regagnâmes nos lignes.

— Cette anecdote est affreusq, murmura Romaine après un long silence, et je voudrais pourtant l'avoir vécue I Enfin il importait, c'est certain, que le pauvre garçon fût vengé. Ses veuves sont si tranquilles, si sérieuses, si ponctuelles dans leur ouvrage, si éprises de nos enfants ; elles jouent avec eux dès qu'elles ont un peu de liberté, et elles sont de vrais enfants, autant qu'eux. Chacun les aime, là-bas ; elles inspirent tant de pitié, dans leur pauvre robe de deuil, que personne ne se hasarde à les courtiser. Au reste elles sont timides et réservées ; le soir elles couchent nos gosses et leur racontent des histoires qu'elles imaginent, où il y a des féeS), des ogres et des princes Charmant ; les petits seraient très malheureux si on les privait de leur légende quotidienne ; quand ils sont endormis, elles remontent sagement chez elles et récitent dans l'obscurité des vers de leur poète. Charles croit que deux employés de la commune sont très épris d'elles ; ils sont très lointains, très respectueux. Et maintenant que tu es au (courant de la chronique de la ferme, expose-moi tes projets.

— Ils sont très simples ; je me transformerai en seigneur terrien pendant un an ; j'ai appétit de mon bien; je ne serai plus qu'un rural.

— Et si le mal d*errance ne te reprend pas, ta chasteté se révoltera ; je te connais à naerveille ; la question que je me pose est celle-ci : dans combien de temps tromperas-tu la pauvre Hélène ? Il y aura un intérim à faire auprès de toi, intérim peu tentant, car, entre nous, tu dois être l'amant le plus désagréable du monde ; être la bonne amie d'un type dans ton genre est à coup sûr la pire aventure d'une femme ; tu n*es plus à l'âge oii, en amour, on mange à sa gourmandise, mais tu mangeras à ta faim, j'en réponds, et tu as bon appétit. Tes interminables voyages en Afrique inconnue et tes dernières campagnes ne t'ont pas trop décati I

— Tu t'abuses ; je ne songe point aux maîtresses • je suis un calme quadragénaire, madame la sermoneuse qui me récite là une page de sa dernière élucubration.

— C'est parce que tu as quarante ans et pis qu'une jupe t'est indispensable ! C'est l'époque où, m'a-t-on dit, un gastromane est le plus friand des bons morceaux et aime les déguster à son loisir. Hélène a bien tort d'être malade.

— Quelle mouche te pique ? penses-tu que je tienne à m 'entourer de stupides Arétines P

— Avoue qu'elles ne déshonoreraient pas la maison du cOTsaire, qui y entretenait d'innombrables complaisances, rapporte la légende.

— Ces temps-là sont révolus; la beauté ne se savoure plus que goutte à goutte; mes caravanes sont bien finies.

— Prends garde ; tu seras tenté ! Le démon, ton suzerain saura prendre son vassal par son faible. Tu succomberas au péché d'envie ! Tu chasseras au gibier rare. Tu seras d'ailleurs agacé d'être entouré de gen-

RETOUR Al

tils couples très unis, très amoureux, qui partageront notre villégiature.

— Je les connais, les Artig, les Lémarc, les Judet, et autres de même farine ; je les aime beaucoup, mais j'aime mieux encore mon propre ménage.

— Oh 1 nous en aurons d'autres ; quand ce ne serait que celui de Baurbil, un monsieur chic, qui occupe une place enviable au Gouvernement général ; il a épousé une de nos amies d'enfance, la petite Suzy Dupourchat ; te rappelles-tu cette jeune fille à beaux cheveux blonds cendrés, une normande, qui avait un peu Taccent de son pays.^

— Oui, oui, grogna Cassard, je vois de qui tu veux parler.

— J'ai renouvelé connaissance avec elle depuis deux mois à peine ; le couple habitait auparavant Tunis où le mari était employé à la Résidence ; un assez vilain macaque hors d'âge, ce monsieur ; de vilaines lèvres à boutons ; il a le sourire hémorroïdal, assure mon époux ; quant à Suzy, nature d'élite, elle est la fervente admiratrice de ton œuvre. Qu'as-tu à te renfrogner?

— Rien. Je ne me rappelle pas du tout la tête de cette Dupourchat ; j'ai si peu la mémoire des physionomies!

— Oh ! Elle dînera ce soir chez nous avec son mari ; tu auras le loisir de converser avec cette jolie femme. Il est entendu que dès demain elle sera des nôtres à la villa, 011 je crains tant de me raser privée de la société d'Hélène.

Cassard, le visage assombri, n'interrompit plus que par des monosyllabes le bavardage de sa sœur. Suzy, qu'il avait perdue de vue depuis de longues années, avait jadis été tout son désir : ,

« Quand cette française a disparu de ma vie, se disait-il, elle emporta le meilleur de mon individualité^

mon âme ; c'est depuis ce temps-là que je suis égoïste I L'ame 1 Quel terme idiot 1 Anima, le souffle ! Soit I Quand on a le cœur malade, on emprunte volontiers le langage des petits enfants. Je me suis forgé une seconde personnalité ; je l'ai défendue rageusement ; j'ai voulu qu'Hélène, née comme moi en Afrique, en fût la maîtresse ; j'étais parvenu à force de volonté à oublier ma première fiancée ! Oui, mais le trop de volonté fait mal même aux ruffians de la brousse ; à l'idée de la revoir, j'ai plus effroi que joie. Simplette et souple créature, il y a quatorze anS), elle symbolisait pour moi cette douce France que je connais si peu I Son épiderme était d'un blanc laiteux, d'un blanc que je n'ai point retrouvé depuis chez une femme ! J'avais vingt-sept ans ! Quel démon j'étais ! Quel vagabond horrible ! Ma bouiche alors se dessinait en arc et non, comme à cette heure, en soupirail de cave : c'était la première époque de ma vie ; romanesque en diable ! Et c'était Suzy que je voulais, parce qu'elle était aussi démon, en bien plus tendre, que moi ! Et aussi elle était l'étrangère, la fille mystérieuse d'un pays idéalement beau dans ma pensée. Voilà ! Certain jour ses parents me l'escamotèrent ; elle se maria, à la mode de son pays, avec un monsieur à position solide ; je pensai en crever; je voyageai, je fis la noce, je torchonnai des livres/, et ces futilités remplirent la seconde époque de ma vie ; une belle algérienne et moi marivaudâmes ; j'épousai Hélène; ses goûts sont aussi artificiels que les miens ; nous sommes des gens de façade, des parvenus de pays neuf. La quarantaine est advenue pour moi SUT (ces entrefaites ; mon cœur est bien plus seul encore au monde ; je ressemble à une cigogne déplumée craquetant et claquant du bec sur son nid démoli par l'ouragan. Si je ressens mon malaise avec telle acuité,

n'est-ce pas que j'ignore trop, moi, paysan lettré, fils de dur paysan, petit-lîls de pirate, l'art de jouir et de souffrir en demi-teinte? C'est bien par manque de déU- (catesse française que je postule l'excessif et l'accessoire. La délicieuse, oh 1 la délicieuse enfant qu'était Suzy ! Pieuse, elle aussi, comme Hélène, et en plus puéril, elle croyait en un Dieu sévère, cette plus s-imple des raisons humaines ; ma femme, païenne latine, sert des tas de petits bons Dieux à qui l'on fait prendre sans difficulté vessies pour lanternes. Il fut ainsi à Suzy plus suave et plus amer de pécher avec moi par amour ; il lui parut qu'elle trompait Dieu ; j'ose affirmer qu'elle le trompait du fond du cœur.

Cette passade sentimentale, qui dura à peine dix mois, avait laissé Cassard pantois et éberlué ; quand ce fut fini, quelque chose mourut en lui ; il s'était résolu à ne plus se souvenir de ce passé qu'il sentait confusément sans lien logique avecce qu'il avait décidé que fût sa vie. Sa littérature se ressentit de son dédain voulu férocement de Tidéalisme.

Hélène et lui n'étaient guère que deux excellents camarades qui couchaient ensemble ; Hélène avait eu, elle aussi, dans sa prime jeunesse, son tour de valse pathétique ; elle rêvait parfois à son ancien époux, qui s'éteignit dans ses bras après un an d'épousailles ; elle pensait à lui dans les plus décisifs soûlas^ comme Cassard pensait alors, d'aventure, à Suzy ; leurs déboi- Tcs se mêlaient, se stimulaient, se corrompaient et se corrodaient l'un par l'autre ; il leur était avis qu'à ces moments ils commettaient le plus félon des adultères. Au début, Hélène s'inquiéta de l'insistance apportée par son second mari à être renseigné sur sa passion de jeunesse; pour échapper à cette hantise, ils convinrent <l'avoir des enfants. Elle lui donna un fils. Depuis,

Cassard découvrit que ses baisers n'avaient plus lemême goût lubrique qu'auparavant, la même amoralité draconienne. Il ira, dès demain, au bordj, embrasser son héritier, élevé, comme il le fut,, parmi les choses de la terre.

Au point de vue intellectuel, Hélène était un des aspects de Cassard ; elle réunissait les qualités que l'empereur Akbar demandait à quatre épouses de races diverses : hindoue pour bellement enfanter, persane pour élégamment converser, afghane pour s'occuper de ménage, turkhomane pour essuyer la mauvaise humeur du maître. Elle avait Tart de se renouveler à propos pour que son mari ne se dégoûtât point d'elle; elle était sa meilleure littérature.

Et, de fait, Hélène s'était habituée à le traiter en enfant gâté ; elle s'intéressait, pour lui complaire, pour épanneler ses rugosités d'âme, aux besognes rurales, aux équivoques cogitations de la politique, aux procédés du beau, aux sports violents.

Les amis de Cassard affirmaient qu'il appréciait surtout sa femme à travers le rut d'autrui ; il lui arrivait, quand elle était en courses à Alger, de la suivre par vanité à son insu, pour recueillir, dans son village, les réflexions gaillardes des passants. Elle l'aimait de son côté, de l'admirer, et on lui reprochait, à juste raison, de trop se trouver belle.

Partagé, à cette heure^, entre des sentiments contradictoires, le colon avait une indicible venette à concevoir qu'il serait, dans quelques heures, en présence de Suzy :

« Bah I mon cœur est un mort formolisé et racorni, se rabàchait-il. Je mesurerai froidement la distance qui sépare l'homme mûr de Thomme du grand désir. Etais-je emballé sur la crinière, blonde de cette septenr

trionalc, peut-être mâtinée d'anglais, non pas, plus que blonde, presque cendrée? Ne coiffe-t-elle pas perruque à cette heure? Bon, ce carnaval me portera à rire ; si je ris, je serai sauvé ; raisonnons ma future conduite. En accostant la dame, je m'inclinerai, lui baiserai la main ; elle me murmurera : « C'est une vraie fêle pour moi de vous revoir, cher monsieur! » Je lui répondrai : « Le plaisir est tout entier pour moi!» Elle me parlera des profiteurs de la guerre, de la vie chère, du scrutin de liste, du bolchevisme, de la dernière incartade du député, et de la danse en vogue. Enfin ma vie intérieure est en pagaille, à ce point. Et toi, ma grande Hélène, quel est ton sort en moi dans cet aria? Est-ce toi qui es Tintruse, ou est-ce Tautre? Je trébuche dans le gâtisme , à la fîn^, résultat peu honorable de deux mois de chasteté. Au plus tôt, je dégorgerai, dans une maison de fleurs nocturnes, le surplus de mes lyrismes, le meilleur de mes regrets. Laissons là ces immondices, et résolvons-nous à engraisser sans délicatesse dans notre ermitage, où j'aurai tout à souhait, même le droit d'écrire. Et même, les pensées paillardes fréquenteraient-elles assidûment mes aîtres, que j'ai trop de dignité, trop de science du haut goût pour ne pas faire couler sous mon porteplume les plus malicieux mensonges de mon esprit si raffiné de berbère civilisé.

Tourmenté par ses appréhensions, le sang à la tête, le cœur battant la chamade, Cassard descendit à regret de l'automobile. Il décida soudain qu'une courte promenade à pied le ragaillardirait : il avait besoin d'introduire de l'ordre dans ses idées. Le sirocco qui commençait à souffler, et la poussière si algéroise qu'il soulevait, n'étaient pas pour le faire reculer.

— Or ça, dit-il à sa sœur, indique-moi, aux environs, un homme de confiance qui se chargerait du transit de mes bagages.

— Adresse-toi au ^commissionnaire installé depuis peu au 60 de la rue du Chameau ; il est exact et ne surfait point ses prix ; dispense-moi (cependant de t'accompagner dans sa boutique; le drôle exerce, à côté de sa profession officielle, bien des métiers de sac et de corde ; il tenta une fois de me rendre un message ; cette impertinence fut rachetée par nombre de coups de cravache qu'il para avec son muffle; la leçon lui a été profitable ; je prétends que, dans sa partie avouable, il est assez honnête homme.

C'est ainsi qu'à Theure de la rue embaumée au vermouth le colon franchit le seuil d'une loge humide et

basse de plafond, carrelée de briques usées, tapissée de toiles d'araignées et d'images pieuses musulmanes, meublée de chaises dépaillées et d'une table minuscule maculées d'empreintes noirâtres, en formes de roues, tracées par les tasses de café maure. C'était là le repaire d'un grand dépendu de mulâtre, en sale redingote marron et chéchia neuve ; les chaussettes sur les talons, une fleur de jasmin enfoncée dans la narine gauche, un œillet rouge dans chaque oreille, il maniait avec indolence, en se balançant sur un haut tabouret, des chapelets de fleurs d'oranger ; à l'entrée du client, il sauta brusquement de son siège, sourit, et offrit ses bons offices en tous genres. Au cours de la conversation, le moricaud se rappela à propos qu'il avait fréquenté la même école de village que son interlocuteur ; il le pria^, en conséquence, de se souvenir de son nom : Mustapha; son père avait été kammès à la ferme Cassard ; en mémoire du bon vieux temps, le commissionnaire s'attendrit ; il pressa les mains de son visiteur entre des phalanges molles, baguées d'or comme celles d'une impératrice de claquedent ; puis il le tutoya et, après avoir noté le détail de ses colis sur un carnet à souches, s'inquiéta de savoir s'il était décidé à vivre de célibat à Alger; à la réponse négative, il gémit ; tout à coup, se ravisant, il lui tendit des cigarettes exécrables, à bout doré, et ajouta :

— Mais tu viendras très souvent vadrouiller ici. Oh! je te considère comme mon frère ! Tu n'as pas dû perdre l'habitude de t'amuser. Un jùn 'homme comme toi 1 On rigolera ensemble. C'est que j'organise de bonnes farces, des parties de buvande, des turlupinades. On se la mâche, c'est pas Dieu possible ! Je raffole d'agréable compagnie. Ta femme était bien belle ; je la connaissais de vue ; il y a des types, dis donc, qui auraient

donné des mille francs pour être à ta place pendant une heure ; ils m'en parlaient, me suppliaient de risquer des démarches et le reste ; ah I ce que je les rembarrais I (( Une femme honnête, que je disais. Tenez, savez-vous ice que vous êtes? Bon ! vous êtes des prétentieux ! » Oui, j'allais jusqu'à crier ça à mes clients, tant j'étais indigné ! Revenons à toi. Tu t'ennuiras ce soir. Ne pars que demain, va. Je te commanderai un mignon dîner pour huit heures, chez ma vieille amie la mère Tournautou qui te maquignonnera les plus épatantes garces de la ville. Elle et moi sommes pareils à la tartine et au fromage ; elle peut appareiller en ce moment deux ou trois potachettes jolies, bien fringuées, bien excitantes et tout, qui sont un dessert savoureux ; si ces galopines ne te plaisent pas, elle te servira des jeunes filles à Tair naïf, ce qui est régalant, des mokotes fumeuses d'opium, des rombières priseuses de cocaïne, des boniches rupines, des femmes mariées de la haute, des naphtomanes, des négresses à la laine oxygénée, des buveuses d'éther, des andalouses, des italiennes, des moukères, de jolis bardaches à peine usagéSj, des dindonnettes dodues et très saines, en costume ou sans costume, dansant ou non le tango et le fox-trott ; à ta disposition ! des occasions à saisir, mon petit ! J'ai aussi l'adresse d'une typesse maboule qui cherche à se suicider au moment où elle est possétlée, mais elle est hors de prix ; il est vrai que tu es bien riche! Ah! bien plus que moi, le pauvre moi! Les femmes ont besoin de pèze (la vie a renchéri) et sont confîtes en cochonneries ; il y a dans le haut métier une telle affluence qu'on a du choix et de bonne et solide marchandise.

— Non, je te remercie, Mustapha, de tes offres affriolantes, j'ai réfléchi; ce sera pour un autre jour, si le goût me vient !

— Soit, soit, je ne te contrarierai pas ; tu as eu le mal de mer, tu n'es pas en tra'm, tu as raison ; le sage, d'après les arabes, ne prend conseil ni du maître d'école, ni du jumentier, ni du trafiquant de femmes, ni du berger, ni de ceux qui peuvent tirer bénéfice de* l'affaire qui l'intéresse, ni du poltron, ni de qui a véhémente envie de pisser.

Un gras petit vieux, suant à triple bedaine dans son gilet en accordéon barré de double chaîne d'or, s'encadra à cet instant dans la porte de la loge ; Mustapha se précipita au devant de lui, main tendue et s'écria :

— J'ai votre affaire^ une excellente affaire de père de famillei, monsieur, au prix où tout est, et un beau travail. Cassard, tes bagages seront mis à la grande vitesse, en chemin de fer, dès demain ; quatre francs par colis, seulement, pour ma commission, tous frais accessoires en sus ; pas de pourboire au portefaix ; tu me couvriras de mes débours par un chèque.

Le vieillard bredouillait, gêné par la présemce du colon, se daildinait et toussait pour dissimuler son trouble. Cassard fut soudain honteux de se trouver chez un proxénète ; il lui parut qu'il souillait à plaisir tout ce qu'il y avait jadis eu de naïf, de pur dans sa jeunesse ; il regagna la rue au plus vite^, la tête plus bourdonnante que jamais du souvenir de son ancienne amie... Il essaya de se gouailler pour s'étourdir, pour échapper à la hantise de cet amour périmé, dont les douceurs et la sérénité pullulaient maintenant en lui : l'ivresse sentimentale le gagnait, abolissait sa volonté, dissipait son inquiétude ; il avait le courage cependant d'ironiser encore.

— Mon Dieu, je suis l'avant-dernier des sots (ne décourageons personne) et, à cause de cela, pardonnezmoi mes bamboches. Bon, ic'est la fatalité, grommela-

t-il en escaladant Tescalier d'architecture tourmentée de la maison où sa sœur avait un appartement : Romaine n'a pas eu la chance jusqu'ici d'habiter une turne dont les abords ne puassent l'eau de choux ; n'est-il pas infâme, au milieu de tels miasmes, de constater que certaines pensées 3e désespoir abêtissent un homme? Que je souffre, seigneur Dieu 1

Ce fut Romaine, en blouse-tunique de guipure, qui lui ouvrit la porte.

— Notre dîner sera sans façons, mon vieux, et non toutefois à la fortune du pot, déclarait-elle en se polissant doucement les ongles ; nos amis politiques et autres y assisteront. Puis nous passerons en automobile une délicieuse nuit blanche ; je te réciterai de beaux vers par centaines ; ne sois donc pas aussi empoté I Débarrasse-toi de ton chapeau, de ta canne ; ehl à qui il est, celui-là, de parapluie .î^ (Si tu parles en salaouetche, je me sauve, grogna Cassard.) C'est vrai, pardon. Est-ice ton entrevue avec l'ineffable Mustapha qui te rendit grincheux^, ou ta conférence secrète avec Finas? Tes valises sont empilées dans le cabinet d'Henri ; mon époux te prêtera sa chambre ; débarbouille-toi si tu le juges à propos. Je te mettrai ensuite au courant de mille affaires, de mille sérieuses histoires, de placements d'argent, de projets de bouquins. Vrai, je le répète, ta vie d'homme de proie t'a bien peu vieilli. Que je t'informe I Suzy ignore que tu seras ce soir notre convive ; elle devinera qui tu es si elle le peut ; tu auras une fameuse soirée !

— Ouais, ouais, râla-t-il.

Le docteur Lavieux rentra, très affairé.

— Ah ! mon cher beau-frère, s'écria Cassard, que fiches-tu là, tebib de mon cœur, en bras de chemise, paniers en mains?

RENCONTRE SENTIMENTALE 5l

— Je me sauve, dit Romaine ; adieu, vous autres 1

— Eh bien, homme, al^^érianisa le médecin, comme ça c'est le merci que tu me jettes à moi ! Ecoute un brin, voilà ; lance-moi pas des calembours ; je descends en la €ave ; je ne néglige pas les amateurs de vins fins ; je vas extraire d'en arrière mes fagots quelques bouteilles de bourgogne de notre ferme ; poussiéreuses, mais aussi que braves elles sont ! Dis, tu ne tiens pas la fièvre, tu as l'air tout chose ; tu dois faire de la température 1 Pas de céphalée? Hé ! Un tantinet de xylostomie ; tu connais les aîtres ; ma chambre est au bout du couloir ; n'épargne ni l'eau, ni les serviettes, ni les richesses de Tarmoire à parfums.

— Lui aussi I Qu'ils sont agaçants I Merci d'insister sur la nécessité du décrassage I Même dans la brousse,, hol tebib! je me lavais quelquefois! Ne calte pas si vite 1 Renseigne-moi sur la mère Baurbil.

— Elle t'intéresse donc, cette reine des blondes? Que t'apprendrai-je à son sujet? Romaine s'est intimement liée avec elle. A mon avis la Baurbil a contracté un mariage idiot ; enfin, à chacun son goût ; moi, je m'en fous ; elle a épousé un fomctionnaire huppé, un des manitous européens de la colonie, de ces types à qui il faut dix ans pour liquider une mince affaire ; écoute : c'est pas un vieux très propre ; il a les yeux pochetés et les mains molles ; je ne serais pas étonné s'il faisait un jour ou Tautre de l'ictère ; je le soigne, je l'ai prévenu ; il est trop noceur ; il n'est plus à l'âge du permanganate, du santal et de l'euicalyptol ; ça lui jouera un mauvais tour. Dame, c'est son affaire ; il a aussi un foie dont je ne donnerais pas deux sous la livre ; sais-tu ce qu'il me répond, quand je lui dis : faut enrayer I « Mais, docteur, voilà des années que je ménage ma femme, par hygiène. » Je ne peux lui

répliquer : « Qu'importej, si vous êtes dégoûtant dans vos mœurs 1 p II est le client le plus sérieux de nos grands entremetteurs ; sauf ça, je le crois sans méchanceté ; mais, nom de Dieu, si j'avais une fille entre dix et vingt ans, je ne la lui confierais point, même pendant cinq minutes. Quand tu auras rincé tes menottes (encore ! hurla Cassard), passe au salon ; tu aideras Romaine à recevoir son monde. A propos, ne lui bourre pas trop le crâne ! Elle a ses nerfs I Je n'admettrais pas qu'elle me cherchât noise avant votre départ : elle est querelleuse en diable parce qu'elle adore la réconciliation sur l'oreiller. Ha ! ha ! ha ! Tu me comprends ! Ot, demain, après une journée passée sur les grands chemins, je serai vanné : je miets maintenant bonne chère à part de bonne chair 1 Vrai ! Romaine n'est pas un numéro interchangeable ! On ne parle pas d'une excentricité sans qu'elle la proclame admirable I Paroi Cj, c'est pouffant 1 II y a un mois elle s'imagina de se faire peindre, au crayon Raffaëlli, des sujets sur les jambes, pour imiter une danseuse américaine ; elle y renonça aussitôt, par économie ; ça déteignait ignoblement sur sa robe ; c'était trop salissant. Alors elle alla jambes nues, chaussée de souliers à verroteries ; il y a parfois de quoi s'esclaffer, je te jure !

— Je serai aussi sage, dit Cassard, qu'un de tes nialades quand tu l'as guéri de tous ses maux.

— Eh ! Eh I tu y viendras à ton tour, mon petit, ne blague pas !

>- T'en fais pas I Dès que tu auras les idées nettes je te rapporterai la (conversation que j 'eus ce soir avec l'ami Finas ; tu fa garderas pour toi, sale morticole, et tu réfléchiras aux conclusions qu'elle comporte.

Le oolon échangea contre un icorrect smoking son

veston de voyage et se réfugia tout flânant au salon ; il s'y trouva seul ; deux murs y étaient affectés h la gloire de la maîtresse du lieu : portraits d'elle et photographies à dédicaces de grands hommes de demain y fraternisaient avec des tableaux cubistes, unanimistes et orphistcs, parmi des peintures siamoises, des médaillons d'Archipenko, des aquarelles de Bakst, des sculptures maories sur bois, des bas-reliefs maïas, des jouets esquimaux, des peintures allemandes ; audessus de la cheminée, dans un cadre doréj, des personnages roséoleux se promenaient sous des arbres amergrenadine, découpés sur un ciel pippermint semé de nuages maçonnés de choucroute salie par des jus de mûres écrasées ; sur les deux autres murs de la pièce étaient reproduits, avec un soin minutieux, quelquesuns des dessins préhistoriques relevés par le géologue Flamand sur les falaises sahariennes.

En arrêt devant une toile effarante d'Odilon Redon, Cassard sentait sa raison s'échapper lorsqu'il perçut un froufrou de jupes derrière lui ; il se retourna ; une grande femme svelte, coiffée d'un chapeau de velours noîr, un collier d'ambre et de pierreries autour du cou, élégamment vêtue d'une robe courte de charmeuse à applications de dentelles, s'avançait vers lui.

— Qu'est-ce qu'elle vend, celle-ci, se dit-il.^ Des vers, de la prose, ou de la marmelade sur toile?

Il s'inclina en silence et présenta un siège à la survenante ; il remarqua en ce moment la blondeur de sa chevelure ; ses artères battirent la charge ; il distingua enfin le détail des traits sous l'épaisse voilette à broderies ; il demeura mains ballantes, genoux flageolants et s'écroula sur un fauteuil, la tête entre les poings.

— Suzv, murmura-t-il. Oh ! mon Dieu ! Vous, Suzv!

— Vous me reconnaissez? s'exclama-t-elle, la voix rauque.

Elle s'approcha de lui, se dépouilla vivement de ses gants, lui tendit une main qui tremblait dans celle de son ami ; de fins bracelets en or tintinnabulèrent à son poignet.

Le colon convint plus tard qu'il fut alors très ridicule ; plus blanc que linge, il sanglota, se coucha sur le dossier du fauteuil, eut une crise de nerfs, la première de sa vie,, et tomba en pâmoison ; quand il revint à lui, il était dépouillé de sa cravate et de son faux-col. Suzy et Romaine lui bassinaient les tempes à l'eau de cologne; leurs yeux étaient rouges, leurs voix chevrotantes. Cassard se découvrit à la fois las et heureux. On lui tendit un verre de rhum qu'il avala d^un trait.

— Ah bien ! Je ne m'imaginais pas que vous fussiez allés si loin, dans le temps, souffla Romaine dans Toreille de son frère ; moi qui comptais vous procurer à tous deux un si complet et si mélancolique plaisir ! Enfin, vous voici remis de vos émotions. Je retourne à mon cabinet de toilette : je ne suis pas encore coiffée; c'est une honte, à cette heure! Et surtout, n'est-ce pas, plus de syncopes ! Je te préviens, mon vieux, ménage la sensibilité de notre amie; à te voir perdre la tramontane, Suzy s'est trouvée mal ; ah ! j'étais fière, moi, entre 'ces deux éberlués qui divaguaient. S'il était rentré quelqu'un en cet instant !... Ah ! ce pauvre monsieur Raurbil !

Cassard, incapable d'articuler un mot, assis près de la première créature qu'il eût aimée en sa vie errante, n'arrivait pas à recouvrer son calme ; des multitudes d'impressions confuses tourbillonnaient en sa conscience ; les illogismes de son passé lui remontaient au

cœur ; il faillit meugler de douleur comme, à Tabatloir, un taureau mal jugulé ; la main de Suzy frémit légèrement dans la sienne ; il la serra, la porta à ses lèvres, la baisa doigt après doigt.

— Je suis bien aise aujourd'hui, dit brusquement la jeune femme, de n'avoir jamais eu d'enfants.

— Pourquoi donc, madame?

— Si j'avais été mère de famille, je serais déjà partiel J'aurais eu peuri

— Peur de moi, Suzy? C'eût été singulier, c'eût été mal. Je vous ai tant aimée ! Qu'avez-vous à redouter de moi?

— Moi-même. Oh ! j' extravague ; que de pardons j'ai à implorer de vous ! Que vous devriez me haïr ! Je vous le jure^, ce ne fut point de ma faute ! J'aurais voulu mourir ! Il m'apparaît qu'hier encore, vous me courtisiez et que, oui, je vous Tai prouvé à ma honte, je vos aimais à plein cœur : rêves de jeunesse, mon pauvre ami, et qu'est devenue ma jeunesse? Ah ! que c'est bon de pleurer ! Une fleurette de France s'est épanouie en quelques jours, s'est fanée au soleil d'Afrique et sécha à tous vents. Pendant mes insomnies je pleure souvent ! Notre bonheur fut bref et s'enfuit vite ! Certes, je n'ai jamais pleuré si profond qu'aujourd'hui 1 Je vieillis !

— Vous blasphémez votre beauté, Suzy ; pendant qu'homme de bled et d'aventures, je rancissais et m'endurcissais, vous vous épanouissiez en la magnifique créature que j'admire à cette heure ; vous avez gagné en grâce, et moi en rhumatismes, en fièvres, en cheveux gris, et j'ai été mauvais parce que j'étais, je me croyais à jamais séparé de vous ; mes tempes blanchissent; je reviens au port et au pot au feu avec pleine navée d'infirmités et d'affreux souvenirs ; j'ai bien des

raisons d'être moins satisfait que vous, ma petite Suzy^ de la façon dont s'effritèrent nos projets I

— Que me dites-vous là? Vous vous distrayiez en parcourant de beaux paysages, en étudiant les mœurs des sauvages, en vous battant bravement, en édifiant une œuvre, en épousant une femme digne de vous par sa beauté, par son intelligence. Mais que pèse la pauvre créature que je suis dans la vie d'un artiste tel que vous ?

Les yeux noyés de larmes, elle se tordait les mains, déchirait ses gants .

— Suzy, je ne me consolais pas de vous ; jamais il n'y eut pour moi, comme pour Flaubert, a des endroits de la terre si beaux qu'on voudrait les serrer sur son cœur » ; à mon approche les plus mirifiques paysages se cristallisaient sous une brume où flottait votre ombre, tenez, surtout quand le ciel du soir suait le crépuscule. Je vous ai aimée partout, en secret et sans lassitude. Ne dites rien de méchant ! Je suis, comme vous, exténué de joie et d'angoisse. C'est moi qui ai peur de vous. De toute page de mes livres s'exprime le chagrin de vous avoir perdue. Et, peut-êtrei, suis-je sur le point de vous perdre pour la seconde fois. Ah! que j'ai envie de pleurer comme vous pleurez, ma Suzy!

— Allons, calmez-vous ; je me suis résignée au terne ; ma sérénité, croyez-le, n'est que feinte ! Vous êtes devenu une manière d'idéal pour moî ! Si je souffrais, vieil ami, j'évoquais votre souvenir et je songeais ; comme il aurait, lui, lénifié ma souffrance ï Aussi je me suis peu à peu créé, à entasser douleurs sur regrets, une personnalité ; je ne pus être, à cause des devoirs mondains dont m'accabla la situation de mon mari, la bonne bourgeoise de ménage que l'on cite en

exemple dans les conférences bien pensantes ; je ne suis guère plus experte qu'autrefois dans la fabrication des potages, des daubes, des coulis, des tartes et des cataplasmes; avec rnoi, votre longanimité eût été mise à rude épreuve ! Je mène une existence idiote ! je ne vois mon mari (ah ! quelle ombre de mari j'ai là) qu'à certaines heures et afin d'accomplir certains rites sacrés : le déjeûner, le dîner, le théâtre; il ne m'aime ni ne me déteste ! Il appréhende surtout les courants d'air ; chaque hiver il a, malgré pardessus fourrés et foulards, une bronchite, que je soigne et qu'il entretient chez les filles ; je lis les romans en vogue et, à son insu, quelques livres sérieux ; je couds, brode, assiste aux sermons à la mode, porte, par ci par là, une toilette réellement seyante, me rends au bal une fois la semaine, à la saison, reçois en visites maigres ou bedonnantes épouses de fonctionnaires au-dessus de six mille ; ces femmes-là, qui fleurent Tapprêt de leur robe neuve, ne m'entretiennent que des cancans ; jadis, elles furent jolies, mutines, gentilles et gaies comme je le fus ; certaines ont des progénitures ; elles ne s'en trouvent pas mieux ; la plupart se débattent dans la demi-gêne ; plusieurs trompent leur mari, parfois pour de Targent ; je ne leur donne point tort ; je me meus dans un monde factice, dans un froid décor de vaudeville Labiche ; mais j'apprécie à peu près le charme d'une conversation intelligente, l'élégance vraie, l'esprit des hommes, et ces perversités qui sont indispensables à la vie des civilisés.

— N'exagérez- vous pas votre mal, ma petite Suzy? Que vous manquiez d'amour pour votre mari, je ne m'en étonne et ne m'en chagrine : ce n'est point chose rare dans les ménages, même en notre Algérie ; mais que vous vous résigniez à essuyeiî, sans vengeance,

sans compensation, son hypocondrie, ses grognasseries, ses pièlreries, ses tromperies, que vous ne regimbiez pas, je ne Tadmets point.

— C'est qu'il n'est pas mauvais homme ; il me sert une jolie mensualité pour mes toilettes ; il ne s'inquiète pas de moi. J'ai été trop honnête femme, Cassard ; c'est là une longue histoire et je vous la conterai un jour ; en réalité, depuis quatorze ans, depuis vous, aucun homme n'est à mon idée ; jamais ma sensualité n'a été exaltée par ce que mon mari crut m 'enseigner de l'amour. Mon pauvre cher, je crois que, dans notre malheur commun, coupable d'avoir été faible devant la volonté de mes parents, je fus, pour mes péchés, la plus éprouvée ; je dois être un peu, pour vous, comparable à l'assiette où a lapé un chien.

— Comparaison exécrable! Je ne songeais qu'à vous voir et à vous revoir. Que vous êtes jolie I Venez là sous ce lustre, que je vous admire plus à mon gré I Relevez votre voilette, voulez-vous.^ Les beaux yeux de pervenche que vous avez ! Etes- vous fine et souple, si jeune près de moi qui suis votre aîné de tant d'années, qui ai par trop de bouteille, ah !

— La beauté dont vous parlez m'empêche-t-elle d'être accolée à un vieillard.^ Il a absorbé les facultés de bonheur d'une jeune femme dont il a vraiment à peine joui lui-même ; je suis une ratée du sentiment ; je tourne à la vieille religieuse sans en avoir la bonté et, peut-être, la charité; à y réfléchir, il vaut sans doute mieux qu'il en soit ainsi ; que serait-il advenu si nous nous étions mariés à l'époque de nos grandes amours? J'y réfléchis souvent ! Ne serions-nous pas las l'un de l'autre.^ A trop s'aimer l'amour ne dure guère, m'a-t-on dit, et Ton souffre aussi vite des imperfections de son camarade que de ses qualités I Aujourd'hui nous

avons réveillé notre affection ancienne au carrefour où nous Tavions laissée endormie en pleine fraîcheur ; mais sommes-nous les mêmes êtres que jadis? N'avonsnous pas déjà bu la plus capiteuse gorgée de notre tassée de vie?

— Je ne le crois pas ; il semble que jamais je n'ai été plus robuste ; je veux que nous collaborions désormais en haute intellectualité ; nous multiplierons no3 entrevues afin de réappareiller et de refourbir nos impressions ternies. Ce sera si facile, amie chérie, puisqu'il est convenu que votre mari et vous passerez vos vacances dans mon bordj.

— Cassard, vous l'oubliez ; je suis la captive d'un homme et vous êtes le captif d'une épouse légitime. Quand votre sœur m'a annoncé votre retour, la maladie de votre femme, le chagrin que vous aviez, j'ai été bien émue. Si ma remplaçante avait été ici, je n'aurai pas consenti à cet entretien ; je ne suis pas une voleuse d'hommes, moi, quoique, après tout, j'eusse le droit de vous reprendre à elle, puisque vous avez été mon premier, mon seul amant ; mais je suis vaillante et je vous aurais fui vous-même.

— Que vous m'êtes supérieure ! Que je me sens petit garçon auprès de vous !

— Alors j'ai décidé que nous pouvions nous rencontrer, et avec innocence, souvenez-vous en ; vous consolerez parfois la très vieille femme que je suis de ses désastres ; vous me parlerez de votre Hélène ; voua me direz l'exquise créature qu'elle est ! Quand elle sera guérie, je m'effacerai ; entre temps vous me mépriserez ; je suis si peu algérienne, moi ! Mais parlons d'autre chose ; On affirme que le cocon que vous tissâtes autour de vous est de la plus fine soie 1 Vous possédez, prétend-on, un vrai bijou de château-fort ; on ajoute

6o CASSARD LE BERBÈRE

que vous aimez un luxe spécial, dont je n'ai pas l'idéeet qui tient à la fois du bazar d'Orient et du logis d'une jolie femme un peu cocotte et qui aurait de la littérature.

— Bon, bon, Suzy; ne vous moquez pas de moi avant d'avoir visité mes pénates. Allez vite vous bassinez les yeux et vous remaquiller.

Klle avait à peine disparu que Romaine, en majestueuse robe de soirée, rejoignait son frère. Elle le félicita^, avec une pointe d'ironie, d'avoir récupéré son sang froid et le prévint que Madame Germaine Artig s'était en personne rendue au garage pour y vérifier la qualité de l'essence qui, lors du dernier déplacement, s'était trouvée exécrable; bref, le colon était de la meilleure humeur quand le valet de pied annonça à la porte du salon, l'arrivée de Blascot.

L'air qui s'engouffrait par les portières de rautomobile sentait la terre chaude; la voiture, lancée à toute vitesse, dans la nuit, sur les routes poudreuses de la Mii'dja, balançait d'abord doucement les rêvasseries de Cassard; bientôt, aux vents tièdes qui régnaient en plaine, succédèrent des brises fraîches; le sol s'élevait, des massifs montagneux s'estompèrent plus proches dans l'ombre ; Romaine, des profondeurs de ses fourrures, ne cessait de vanter au sculpteur le charme de sa maison des champs, les mérites de ses ancêtres, et contait les aventures les moins scabreuses du corsaire. Blascot l'écoutait avec une attention polie, et, non sans malice, la poussait à de plus amples confidences.

— En somme, votre bordj est une espèce de palais agreste.

— A peu près, maître; dans les états barbaresques, c'est la demeure du patron du pays.

— Ah I j'y suis ; je m'explique maintenant pourquoi Cassard affecte les allures d'un seigneur féodal; éclairemoi, cher ami : ton arrière grand-père t'a-t-il légué droit de vie et de mort sur ses sujets .î^ S'il en était ainsi, je demanderais à descendre ; je ne suis point confiant

6a CASSARD LE BERBERE

dans Téquité de tes sentences ; tu eus le renom d'être juge fort expéditif pendant la guerre des Nations.

— Rassure-toi ; il n'y a d'autre bourreau chez nous que Tennui, mon bon Blascot.

— Je ne m'ennuie jamais devant un site intéressant et en compagnie de jolies femmes.

— Oh I maître, dit Romaine en nainaudant, vous placez donc le site avant les femmes?

— C'est que je ne suis plus tout jeune, chère madame.

— Vous vous éprendrez sur-le-champ de notre villa ; on a, de ses terrasses, une vue superbe, au nord sur la mer, au sud sur des fouillis de ravins boisés ; le long de ces gerçures de la montagne roulent des torrents de lumière verte qui se précipitent, après maints détours, dans le fleuve d'améthyste où baigne la vallée des Roseaux.

— Vous me mettez l'eau à la bouche ; en ce décor la vie de cénobite acquiert, certes, bien des attraits.

— Nous sommes loin de mener cette vie-là. Il est rare de ne pas avoir de visiteurs au bordj ; les administrateurs en tournée, les douaniers, les gendarmes, les gardes-forestiers, le répartiteur de l'impôt arabe, le souspréfet, le juge de paix et ses suppôts, les commis-voyageurs, les propriétaires de la contrée nous demandent fréquemment l'hospitalité : de chics types, en général ; ma parole, nos chambres d'amis sont toujours occupées.

— Et vous voulez que, dans ces conditions, et surtout en votre société, je redoute l'ennui dont me parlait Cassard.î^ Je soupçonne ce misérable de chercher à se débarrasser de ma personne.

— Mon frère n'a point cette idée-là, maître ; j'aurai un plaisir splendide à vous guider aux environs de la

ferme; il y a là de belles forêts de chênes-lièges, des collines habillées de pins maritimes, d'extraordinaires villages juchés au sommet de pics mal accessibles ; de plus la région est très giboyeuse ; ne craignez rien, je vous choisirai un excellent cheval.

— Halte-là I s'écria Blascot ; je suis, en matière d'équitation, d'une maladresse insigne. A peine suis-je capable d'enfourcher une bon mulet bien doux.

— Vous l'aurez. Qu'ajouterai-je? Vous boirez du lait pur ; vous aurez des œufs frais, du beurre fleurant la noisette, des volailles de mon poulailler.

— Et des coktails bien tassés, ajouta Cassard.

— Hé I hé ! il y a beaucoup de bon dans ce que vous m'offrez l'un et T autre.

— Et vous travaillerez à votre gré.

— Le démon de la paresse assiège à cette heure mes châteaux d'âme et je suis prêt à me rendre à lui, huysmanisa Blascot.

— Vous avez des phrases d'homme de lettres.

— J'adore me frotter à eux : ils m'amusent tant. La conversation prit dès lors une tournure austère,

tant que Germaine Artig, qui somnolait depuis le départ, s'endormit, la toque sur le nez^, la tête sur l'épaule du colon; un quart d'heure suffit à Blascot pour être envahi à son tour par une torpeur invincible; quand Madame Lavieux découvrit qu'il ronflait dans son coin, elle soupira de dépit et s'assoupit incontinent ; seul Cassard veilla jusqu'au matin, heureux d'avoir licence de songer enfin à Suzy, de ruminer les incidents de la soirée, de déguster à petits coups son amour renouvelé. Les chacals clabaudaîent dans les broussailles, au fond des défilés.

Au point du jour, à Tabri de floraisons propices, au plus sombre d'un bosquet, les voyageurs procédaient

à leur toilette. A la lisière des bois, Charles, le gérant de la ferme, venu à bicyclette à leur rencontre, leur souhaita la bienvenue. C'était l'homme du bled le plus entendu que connût Cassard ; grand, sec, musclé, basané, le visage labouré par une profonde cicatrice qu'y avait creusé une balle prussienne après l'avoir privé de la moitié d'une oreille, il était d'une activité prodigieuse, courait sans trêve des emblavures aux vignes, du géranium aux défrichements, des luzernières aux olivettes, des pâtures aux caves ; son expérience était consommée, son coup d'œil infaillible, qu'il s'agît de vinification, de barrage à construire^ de pièce de terre à irriguer ; il se passionnait pour ses travaux ; le colon le considérait moins en employé qu'en ami ; il ^tait marié et sa femme, mère de quatre enfants après six ans d'épousailles, dirigeait la vie intérieure de la ferme.

Charles prit place, après les congratulations de circonstance, dans la voiture et il ne fut plus question que de labours préparatoires, de pluies tardives, de semailles, de vignes américaines, d'arrachage de vignes phylloxérées ; entre temps le chef de culture annonçait à son maître que les indigènes du pays avaient acheté un bœuf gras qu'ils égorgeraient le jour même devant la koubba sainte du Protecteur-des-montagnes, en action de grâces, pour avoir ramené sain et sauf parmi eux, le descendant du raïs ; ce sacrifice était offert aussi à l'intention de madame Hélène, dont, sans doute, il hâterait la guérison.

— Vous assisterez, avec votre compagnie, n'est-ce pas, monsieur, à ce taâm ; les types en seront très contents.

— Certes, je m'y rendrai. Il faudra qu'on selle pour onze heures nos chevaux et un mulet. Vous enverrez

aux serviteurs de la koubba six moutons, cinq doubles de semoule et quelques pains de sucre ; il convient que ces braves gens se régalent de méchoui et de gâteaux.

— Entendu. Oh! on ne vous laissera pas en repos aujourd'hui ; vous avez un taâm ce matin et vous dînez ce soir chez M. Charvet, au hameau d'Aï-el-Fil ; je serais même heureux qu'en vous rendant chez lui vous examiniez notre travail sur les terres douces ; j'ai là vingt-deux charrues à bœufs et deux tracteurs qui labourent depuis mercredi.

— Diable ; d'habitude on veille outre mesure chez l'administrateur ; o]\ j'attends des amis au bordj la nuit prochaine.

— Ne vous tracassez pas à leur sujet; Incarnacion s'occupera d'eux.

— Il est vrai... ; et comment va-t-elle la bonne fille?

— Aussi bien que possible, toujours entichée de coins et de recoins ; je n'ai jamais vu une femme aimer autant les cachettes, monsieur, derrière les portes, par exemple, ou dans les corridors sombres ; quelle est brave, tout de même! Elle n'a pas perdu sa manie d'économiser sur des vétilles et d'entasser des trésors de boîtes de conserves vides, de casseroles sans queue, de tasses sans anse, d'assiettes ébréchées. Ah ! elle était faite pour s'entendre avec ma femme, qui, elle aussi, n'aime ni à jeter, ni à perdre.

— Madame Charles n'a pas été trop fatiguée par ses dernières couches.^ demanda Romaine.

— Que non pas ; elle est toujours vaillante ! Que je vous raconte ; nous avons hébergé hier, au bordj, un missionnaire ; il est parti ce matin ; ma femme profita de la présence de ce prêtre pour se confesser àT lui ; l'autre, un louette, aurait bien voulu baptiser le nou-

^eau-né ; moi je m'y suis refusé ; la marraine, madame

C6 CASSARD LE BERBERE

Hélène, n'est pas là ; quand elle sera guérie et revenue ici, on baptisera le petit. Mes raisons ont embêté l'ensoutané qui calculait que la cérémonie lui rapporterait tant et tant ; je me fous de son calcul ; ces frocards sont tout juste bons à jeter le mauvais œil au bétail ; d'ailleurs, nous avons une vache malade ce matin. Un baptême ! C'est que ça a de l'importance ! Ce n'est pas le premier venu qui est capable d'y procéder. Quand des clients de cette trempe rôdent dans le pays, ma femme ne laisse pas traîner Targenterie, ah ! fichtre non !

— Et A^ous permettez à votre femme de se confesser à un inconnu.^ s'écria Blascot.

— C'est son affaire et non la mienne. Pourquoi la contrarierais-je.î^ C'est une rude brave femme que celle-là, monsieur, et qui n'a rien de vilain à cacher à un curé. Ah ! monsieur Cassard, voilà que nous avons un visiteur bien plus désagréable qu'un ratichon. C'est une panthère qui a peut-être dans les trois mètres de long, à en juger par ses empreintes ; le soir, elle miaule dans les ravins à l'est des vignes de deux ans : il y a là beaucoup de broussailles au fond des creux ; j'en ai parlé aux forestiers, mais ils s'en fichent : la bête n'est pas sur le terrain de l'Etat ; et puis le vieux Mohand, qui tient à gagner la prime et à vendre la peau à un honnête homme et la graisse à un voleur de bétail, m'a prié de le laisser tuer cette bourrique ; il ira, à vingt-deux heures, à l'affût cette nuit. La sale bête nous a saigné une génisse et trois chèvres ; c'est malin comme tout ; les petites Toto et Tata ont la chair de poule et n'osent plus sortir au crépuscule ; la carne a été attirée par une bande de sangliers qui ont maintenant leurs boutis dans les peuplements de chêne-zéens. Ah ! pour les sangliers, les forestiers et les gendarmes marchent ; demain monsieur Jaffand dirigera une bat-

tue à hauteur : c'est moi qui le lui ai demandé et il m'a répondu que son iusil était à notre service. Si vous n'eles pas trop fatigués, messieurs, mesdames, accompagnez-nous. Lit ballade amusera sûrement votre ami\, M. Cassard.

— Cette chasse-là est-elle dangereuse? s'enquit Blascot.

— Ah! ouett! un tireur ordinaire n'a rien à craindre; d'ailleurs nous n'abattons pas cette cochonnaille pour la rigoladt, comme les Français ; mais à cause qu'elle va fouger dans les plantations de pommes de terre.

— Moi, j'assisterai à la battue, dit madame Artig.

— Et moi aussi, s'écria madame Lavieux ; il faudra que j'abatte mon sanglier.

— Et bien, murmura Blascot en regardant les jeunes femmes avec admiration. Vous avez du courage, oui, vous I

— A cause de ça? Il n'y a rien là de bien excessif, maître ; ma belle-sœur a tué, au début de igi/i, un beau solitaire. A la campagne nous sommes sans cesse en mouvement, toujours par monts et par vaux. N'estce pas, Germaine?

— Oui, et nous redevenons le soir de fort correctes mondaines ; nous dansons, nous bridgeons, nous jouons des charades et des comédies, nous musiquaillons, nous chantons, nous soupons même quand il nous plaît.

— Cette existence-là n'est que de courbatures ! gémit le sculpteur ; vous vous crevez et, à mon sens, n'y trouvez qu'une distraction médiocre.

— Le maître manque d'entraînement, déclara Romaine ; ne sommes-nous pas robustes et sans la moindre ride au visage? Nous nous soignons ; ici, au saut du lit, nous courons, madame Lémare, moi et des

amies intimes, nous plonger, qu'il pleuve ou qu'il vente, dans le bassin d'eau iroide du jardin des femmes ; cette immersion, fort courte toutefois, tonifie joliment le corps et l'âme, maître; puis, s'il est nécessaire, nous dormons dans l'après-midi et c'est d'un repos excellent pour les nerfs ; au surplus, nous ne sommes jamais inoccupées, ce qui est la meilleure des gymnastiques.

Blascot hocha la tête et ne parut pas convaincu de la sagesse des méthodes hygiéniques adoptées par les habitants du bordj.

Le soleil était déjà chaud quand, du sommet d'un col, les voyageurs aperçurent, au-delà d'un tumulte de montagnes noires enchevêtrées, couvertes de cultures en gradins, soutenues par les murs de pierres sèches, la silhouette du bordj qui se profilait sur l'horizon à la cime des falaises.

Des cavaliers, lancés à fond de train, déboulèrent sur la route.

L'automobile ralentit son allure et stoppa ; le président et les notables du douar, en vêtements de fête, étaient là qui saluaient avec gravité le colon ; les deux cheikhs les plus anciens portaient, chacun devant lui, cramponné au pommeau de sa selle, un garçonnet à demi-nu, très brun, qui criait, ruait, riait, et tantôt en français, tantôt en patois berbère, lançaient aux survenants d'affectueux bonjours. C'étaient le fils de Cassard et celui du docteur Lavieux ; mus par une pensée délicate, les chefs avaient été les quérir au bordj pour qu'ils fussent plus tôt auprès de leurs parents. Les gosses bondirent à terre, et de là dans la voiture, oii ils furent les très bien venus, les très caressés, les très choyés.

— De par Dieu, s'écria le président en désignant

d'un signe de tête Théritier de Cassard, pendant ma course le petit chien n'a pas bronché. Ton sang est bon.

Et les compliments, les baisements de doigts, les étreintes,, les paroles de bon augure s'échangeaient entre les hommes, selon les rites discrets et compliqués de la politesse orientale. Une légère collation fut présentée aux cavaliers ; la marche fut reprise sans hâte à travers les basses terres ;les notables trottant aux portières informèrent Cassard de l'état des choses et des gens, des récoltes, des procès en cours, de qui se mariait, de qui était mort, de qui s'enorgueillissait de la naissance d'un mâle. Les fortes gutturales de la langue berbère accentuaient la dureté des faces. Un léger sourire aux lèvres, Blascot mâchonnait :

— Féodal, va I

Groupés sur les talus de la route, qu'ourlaient les terres écorchées de frais, les paysans indigènes aux robustes jambes, nues jusqu'à mi-cuisse, clamaient, au passage du cortège, des bénédictions et des louanges aux m.arabouts locaux ; les femmes, enveloppées de voiles bleus ou rouges, les gosselets, en costume bariolé, groupés derrière les hommes, modulaient de stridents youyous.

Devant le grand portail des jardins, à l'issue d'une allée de platanes aux feuilles roussissantes, se groupaient les anciens compagnons de guerre du colon ; clopin-clopant, la médaille militaire et la croix de guerre sur la poitrine, ils se pressèrent autour de lui lorsqu'il descendit de son automobile. Les musulmans, les yeux humides d'émotion, l'embrassaient sur Vé paule ; les chrétiens d'Afrique se signaient et baisaient leurs médailles avant de lui serrer les mains. Ainsi festoyé il s'avançait dans la cour extérieure de l'habi-

•yO CASSARD LE BERBERE ^

talion ; sous le porche s'étaient réunis les adjoints et le juge de la commune mixte, le vieil administrateur Charvet, aux grosses moustaches grises, à Taspect bienveillant, sa femme, encore belle, dont la charité était légendaire parmi les malheureux du douar, ses cavaliers, ses sous-ordres de tout genre, ses voisins et ses voisines et ceux des ouvriers et des khammés que des travaux urgents ne retenaient pas aux champs.

Un peu à l'écart^, à la tête d'un manipule nerveux de bonnes, de femmes de chambre, de servantes, souriait, placide, vêtue de soie puce, un pesant sautoir d'or autour du cou, Incarnacion, la majordome ; d'âge mûr, bâtie en forme de borne, son rond visage soutenu par un chapiteau de gros plis mentonniers, elle avait la démarche majestueuse et le caractère égal ; pour les domestiques ses paroles étaient autant d'oracles ; elle abondait en recettes et en dictons, fins sublimés de Texpérience du bled ; jamais elle n'était à court de conseils et d'explications. Ses maîtres avaient en elle une confiance sans limites. Cassard l'embrassa sur les deux joues ; elle lui rendit, avec bruit, ses baisers.

Les dernières politesses échangées, la compagnie se transporta, à la suite d'Incarnacion, dans la vaste salle où le personnel prenait ses repas ; les murs en étaient blanchis au lait de chaux et décorés de trophées de guerre ; une odeur fade d'iodo forme régnait encore dans cette pièce, qui avait été le dortoir d'une quinzaine de convalescents pendant la campagne de France; trois, mois à peine s'étaient écoulés depuis que les lits de l'infirmerie avaient été remplacés par la table, les bancs massifs et les dressoirs de chêne.

Tandis que Cassard et sa suite consommaient force apéritifs et menues boissons alcooliques, la majordome et ses aides prodiguaient aux musulmans scni-

CHEZ LES BARBARES ^l

pulcux, aux femmes, aux enfants,^, sirops, sorbets, limonades glacées, gâteaux au miel, crèmes, petitsfours et sucreries.

Accroupies en cercle sur les dalles de marbre du patio, les femmes des montagnards morts dans les combats d'Europe lancèrent des lamentations aiguës et s'ensanglantèrent les genoux à coup d'ongles. Les bras croisés sur la poitrine, le président leur cria, du seuil de la porte :

— Ne pleurez plus, filles des hautes roches ! Les vieux ont compté, pesé et supputé jour et nuit ; les morts ont été vengés.

A l'instant les plaintes se changèrent en youyous d'allégresse ; il n'y eut plus que beuveries, mangeailles et réjouissances. Les notables avaient entraîné Cassard dans le réduit où il payait leurs salaires à ses ouvriers.

— Les chiens des plaines, les arabes de la tente rapiécée et du troupeau maigre ont le cerveau troublé ; des discours inattendus sont prononcés dans les cafés maures et dans les fêtes ; les mosquées du beylick ne sont plus fréquentées ; le marabout Moussa, ce medjnoun, excite sous-main les convoitises de ses fidèles contre les colons et contre nous ; il déclare que nous avons trop de biens ; cependant il envoie aussi des émissaires aux gens des havites terres. Nous n'écoutons pas le dire des agitateurs qui n'ont pour toute propriété que leur âme et encore cette âme est-elle à demi-happée déjà par le Lapidé ! Comment, nous sommes presque Français I Nous avons mêlé dans les batailles notre sang au sang des Français ! Nos fils, dans les villes, épousent des Françaises ; nos journaliers ont, en France, des gains imposants, et nous mordrions notre mère au pied 1 Cassard^^ ces gens sont insensés, ils se

croient toujours au temps de Témir Abdelkader ;ils nous prennent pour des sauvages et le regard de Dieu s'est détourné d'eux. Le hakem ne nous croit pas... Tu es le plus riche parmi nous et tu nous conseilleras dans cette affaire.

— Nous agirons d'accord dans toutes les affaires de ce monde, répliqua Cassard.

Voici que Tâme berbère s'infiltrait à nouveau en lui. En ce moment, il ne pensait plus déjà en européen ; il avait eu, à certaines heures tragiques, sur les champs de bataille, l'impression qu'il n'était pas de la même civilisation que ses frères d'armes de la métropole. Le hasard fît qu'à Tinstant où il soliloquait ainsi il se trouvât devant Romaine ; il surprit dans ses yeux le même regard sombre qu'avait sa voisine, la femme du président.

Il était redevenu un chef dans sa race ; il était en complet accord de mentalité avec ses hôtes, les durs gaillards à barbe fauve, aux traits rigides, aux gestes graves et lents, à la carrure lourde, qui lui faisaient fête parce que, selon leur cœuri, il était un homme d'action.

Réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre, Rlascot, Tair un peu goguenard, couvrait de croquis hâtifs son cale«pin.

Notre affaire de tous les jours, c'est de devenir plus forts que nous-mêmes.

Imit. de J.-G.

Il ne regagna le bordj qu'après minuit ; Incarnacion attendait s.on maître sous les arcades du patio.

— J'ai calculé, monsieur, que vous vous réinstalleriez dans votre appartement. Je vous jure, j'ai interdit aux étrangers d'y pénétrer pendant votre absence. C'est moi-même que toujours je Tai nettoyé le matin avec votre filleule; il est bien aéré et épousseté à fond;i croyez ce que je parle ! Le lit est paré, le reste est prêt ; alors madame la pôvre, elle se tient mal.^ Que mesquines nous sommes, à preuve elle ! Madame Romaine et madame Artig a sont venues pourtant hier soir se laver dans la salle de toilette ; du monde il est arrivé au bordj ; et comme ça j'ai eu le temps de rien ranger ; ce sera pour demain matin. Et oii elle est votre filleule? Ah ! elle ferme les fenêtres en derrière la maison.

— Toujours jolie, la petitci, n'est-ce pas, Incarnacion.^

— Si, mais ses yeux ils brillent plus que ses talents ; c'est simplet encore ; voilà que ça veut fréquenter ;

mais moi je veux pas des jun'hommes autour de ses jupes ; avec ça la tchiquète est adroite ; elle apprend bien à frotter les parquets et à cirer les carrelages. Vous savez, aussi, la vieille cuisinière catalane, elle est bien contente de les beaux foulards que vous y avez apportés ; elle va vous régaler demain avec de la soubressade que c'est pur cochon et pur piment, et puis elle aura des escargots blancs, du gratin de fenouil et du riz si poivré qu'un peu le plat y pète. Ça, c'est pour vous, mais pour la dame jolie qu'elle a les cheveux si drôles, vous me direz comme c'est y faut faire ; c'est français, ça, c'est pas habitué à la cuisine à nos autres que pourtant chacun y se connaît c'est la meilleure ; c'est, y a pas, chacun son goût, je dis, moi !

— Bon ! je verrai la cuisinière ! Où avez vous installé M. et Mme Baurbil.î^

— Je leur ai donné, comme ils le désiraient, deux chambres séparées.

La filleule de Cassard, brune adolescente en caraco rouge, parut à ce moment et lui sauta au cou; il la gratifia d'une poignée d'écus et Incarnacion ouvrit la porte des appartements privés ; une féroce odeur de fauve prit le colon à la gorge; la jeune fille courait ça et là, se trémoussait des hanches, pressait les boutons de lumière électrique, illuminait les cham.bres que le broussard visitait très vite ; il approuva en lui-même la truculence de leur décor et le parfum de savane ensoleillée qu'elles exhalaient. Dès qu'il fût seul, son exaltation tomba net, sans cause ; il se laissa choir dans un fauteuil ; il lui semblait qu'un vêtement dont il n'avait pas l'habitude lui pesait aux épaules ; son home comportait six pièces et il en était aussi excédé que de six robes ouatées qu'il eût enfilées, l'une par dessus l'au- Ire, à la chinoise : le silence, au dehorsi^ et la tiédeur

épicée de l'air confiné qu'il respirait Tobsédaient ; il traîna ses valises dans la bibliothèque : sur la pointe du pied, de peur d'éveiller des échos dans les chambres muettes, il se rendit à la salle à manger, 011, à la fontaine, il emplit d'eau fraîche une carafe ; il goûta cette eau, et la rejeta ; il s'imaginait qu'elle aussi sentait la momie et le village kabyle ; il se prépara quand même un anisado, vida son verre d'un trait, alluma une pipe et se réfugia dans le cabinet de travail, de forme octogonale, où il s'éprit à nouveau de son vieux cosy-curner ; sur le divan tendu de maroquin s'entassaient à foison coussins de cuir brodé^ carreaux de soie turque, oreillers de cotonnades bariolées ; le meuble approfondissait ses capitonnages entre une haute bibliothèque de glaces à armature de cuivre et une vitrine de curiosités ; il jeta sur lui un ancien tapis d'Iran, à cases, qui portait, à demi effacées, des figures d'hommes et une inscription en persan, et qui exhalait, par endroits, des relents de babouche usée, ailleurs de musc, plus loin de terre mouillée, ici d'encens, là d'eau de roses ; Cassard était fourbu d'avoir trop fumé dans la soirée ; il éteignit les lumières dans les autres chambres et, accroupi à l'arabe, sur le divan, s'accommoda parmi les coussins, palpa les moulures en stuc de la muraille et tourna une manette ; une lueur douce s'épandit soudain de fleurs d'orchidées en pâte de verre rehaussée de métal, qui touff aient en buisson aux huit angles de la pièce; cette clarté estompait plutôt les objets qu'elle ne les éclairait ; il y avait tellement de sa femme, cette africaine, ici, qu'il en souffrit ; il était trop mal à l'aise en son cœur pour lire et surtout pour se recueillir ; à ce moment ses forces étaient entièrement tendues vers ce but: échapper à ses songeries, ne pas réfléchir, broyer en lui, par longs efforts d'énergie, les émotions

•y6 CASSARD LE BERBERE

et les espoirs de sa rencontre avec Suzy. Hélène s'était réservée, dans son cabinet, le retrait où il se blotissait maintenant ; le souvenir de sa femme, un instant, lui fut cher, puis il le gêna ; il n'y tint plus, se leva, se promena^ contempla ses bouquins, se ressaisit, se félicita, lui nomade à peine repenti, matamore du libre soleil, de posséder, comme tel scribouilleur professionnel, un atelier à écrire, alors que, jadis, la rase campagne avait été son atelier à décrire ; se remémorer cette brousse qui l'avait consolé d'affreux déboires le saoulait ; là, contre cette porte d'acajou incrusté de cuivre, on avait poussé la petite table de voyage, labourée de traits de plume, encrassée par les mains des porteurs, qui lui évoquait ses labeurs d'après-midi, sous les arbres ou les paillottes ; autour de lui, alors, la brousse claire ruisselait de latérites sanglantes surchauffées ; les tambours convoquaient les hommes à ses palabres ; amoncelés près de la table s'entassaient ses harnais, ses selleries à chameau et à cheval, ses cantines de tôle bosselées, ses trousses^, des paquets de cordes, des barillets de fer, des matchètes au fourreau de peau rongé par les termites, des revolvers rouilles ; le spectre de Suzy devenait de plus en plus diaphane ; il revoyait les campements sordides, les mares jarretées de broussailles que cernaient les pâturages, les galeries forestières aux voûtes surplombant les marigots, la lumière solaire cristallisée en gemmes énormes entre les roches, sous les arbres, dans le moindre creux de la glèbe ; il revécut les nuits de route, la tente de peaux cousues dont les piquets étaient des os d'animaux et sous laquelle il dormait, entre deux dunes, de midi à la nuit, les potées de lait aigre qu'il recevait en présent de ses hôtes dans un plat de bois brenneux, les négocialions avec les maraudeurs sahariens roublards, au

visage émacié d'une beauté farouche, leur diplomatie à la fois savante et puérile; son regard se heurta, entre deux mousalla (i), à la luisance d'un grand bijou de cuivre barbarement compliqué, ciselé par un forgeron idouaïch, et qui avait orné le nez d'un méhari royal de l'Adrar"; il se souvint du camp d'Andréotti, le condottiere mauritanien, de ses conversations familières, de son meurtre par des fanatiques, de sa lîère agonie. A une panoplie pendait un sabre arabe à garde de cuivre, tel qu'en portent les hommes de grande tente du sud algérien ; cette arme avait appartenu à l'infortunée Sophie Peterho^, ensemble un encrier de verre, qu'il s'était procuré à la vente des pauvres meubles de cet écrivain algérien ; il évoquait cette jeune femme galopant de douar en douar, à ses côtés, excitant du fouet et de la voix Ziza sa jument blanche. Voici, à demi englouti sous des mousselines brodées à Rabat, le siège ensanglanté d'un féticheur de la Côte d'Ivoire ; l'adjoint des affaires indigènes qui en fît présent au colon mourut de la fièvre noire des marais, dans sa résidence du Baoulé entourée de massifs de lianes à caoutchouc et de plantations d'ananas, à quelques pas d'une profonde rivière qui tordait, en mugissant, l'immense câble de ses eaux sur un lit de quartz aurifère. Le maître du bordj récupérait ainsi à grand ahan, dans Tat- TQosphère de sa vie d'autrefois, son calme, et respirait plus à l'aise ; une multitude de paysages l'habitaient ; il considérait ses meubles avec respect et un peu d^eîfroi.

Il ouvrit les tiroirs d'un trésicle en bois de violette sculpté par un artiste de Tlemcen ; des effluves fades de tannin s'en échappèrent ; il caressa de la main de pré-

(1) Tapis de prières.

cieux cuirs tailladés, gaufrés, peints, brodés dans les tribus de la montagne des Kcl Ahaggar. Puis sa surexcitation i'acticc tomba ; il y eut comme des chatouilles prémonitoires de sanglots en sa gorge ; il se persuada qu'il avait gâché sa vie : ses allégresses avaient été en somme rares, à courir les contrées les plus impitoyables de la planète et à chasser à l'homme comme demain il chasserait au sanglier : il retrouvait Suzy, la bien-aimée, au seuil de la vieillesse : il s'accomoderait mal à elle, maintenant, c'était certain ; il ne rabibocherait plus son cœur estropié ; plus il avait pérégriné, plus son égoïsme enthousiaste s'était accru, plus la sensation d'isolement s'était gonflée en sa pensée, plus s'était hypertrophiée en lui une amertume dont il voulait ignorer l'origine et qui le rendait, à toute heure, d'esprit sec, cruel et sarcastique.

Et cependant on l'enviait de posséder fortune et belle femme ; on prétendait qu'il avait de la chance; n'eût-il pas mieux valu pour lui le sybaritisme amoureux entre quatre murailles;, qui plaît tant aux françaises sérieuses, qu'un luxe imbécile, sans racines en lui ; il n'était devant sa femme qu'un acteur évoluant avec sa camarade de planches dans un paysage de carton? Afin de secouer sa mélancolie il prit un livre au hasard, sur une étagère ; c'était un tome de la Relation des voyages de René Caillé; il l'ouvrit et tomba sur le récit des misères qu'endura l'explorateur sans ressources, malade du scorbut, à demi-mort de faim, chez les Malinkés ; un homme allait là jusqu'au bout de son courage ; en ce jour, Cassard s'estima n'être qu'une ganache ; cette lecture l'agaça.

Il quitta la pièce, suivit un étroit couloir et pénétra dans une salle à l'italienne ; des rayons de lune filtraient par les ouvertures d'une coupole; l'arôme de

fleurs d'héliotrope, dont les branches mouraient, courbées sur les flancs de vases japonais en bronze, flottait dans l'air ; des fontaines ?i parfums mêlaient de l'artificiel aux senteurs naturelles des corolles ; le colon se trempa le visage dans une ample cuve de marbre arrosée par un amour imbriaque dressant à deux mains une guirlande de roses qui dissimulaient des ampoules électriques ; serviettes et peignoirs séchaient sur les baguettes de cristal du porte-linge ; de l'eau murmurait doucement en traversant une petite piscine à bain froid ; les vastes armoires et les penderies en acajou ronceux qui couvraient un panneau entier de la salle étaient entr' ouvertes ; les murailles étaient parées de vieilles gravures de modes coloriées où se pavanaient, dans des paysages rudimentaires, des dames à bibi, à crinoline, à pouf ; un kimono était déployé sur le matelas de cuir du banc à massages ; une jarretière en tissu d'or flamboyait sur une table orientale incrustée de nacre où, dans une sébile, se mêlaient des bagues et des restes de cigarettes ; une chemise de linon, festonnée de camélias de satin, était suspendue au grand paravent de glaces/ derrière lequel se dissimulait la baignoire aux bains chauds ; de petites sandales gisaient sur le tapis ; la vasque était à demi-pleine d'eau ; quelques cheveux demeuraient collés à ses rebords.

Cassard se remémora la joie qu'éprouvaient les romanesques de jadis à se plonger dans Teau d'un bain sanctifié par le contact d'une maîtresse ; cette idée lui parut tout de suite ridicule; il détesta toutes les fem-* mes, outre Hélène et Suzy, et fut mécontent de ce que sa sœur et Mme Artig se permissent d'user à leur gré, dans la journée, de son cabinet de toilette. Grognant et jurant tout bas, il déploya, sur un carré de linoléum, son vieux tub de toile à voile ; il y versa un broc d'eau^

8o CASSARD LE BERBERE

s'épongea à tour de bras, jeta une gandoura sur ses épaules ; pieds nus, il pénétra dans la chambre à coucher ; le lit bas, en ébène sculpté, lui apparut imposant, trop vaste, trop cocotte ; il en palpa sans plaisir les gros oreillers de soie noire, les draps de fine toile^, les dentelles, la courtepointe en velours de Gênes, soutachée d'or ; en soupirant il repassa de pièce en pièce, tira de ses iDagages sa couverture rugueuse de broussard et retourna à tâtons s'allonger sur le divan de la bibliothèque ; Hélène et Suzy disparurent de sa conscience ; de furieux désirs d'action foisonnèrent en lui ; il rumina des itinéraires en Orient, en Egypte, en Abyssiniq, et, dans les parfums épicés et brûlants qui imprégnaient son logis^ ressuscita en lui le meneur d'hommes ; il s'endormit enfin en ânonnant les vers de Vigny :

Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler...

Il s'éveilla au premier chant du coq ; la lune à son déclin inondait de rayons la chambre par les carreaux nus d'une fenêtre dont les rideaux n'avaient pas été tirés. Cassard regarda sans curiosité ses bibelots et ses livres ; ils ne peuplaient plus sa vie ; après sa douche, il réfléchit à la conduite qui serait pour lui la plus pratique afin de ne souffrir ni du souvenir de sa femme ni de la présence, dans la même maison que lui, de son ancienne fiancée ; il tergiversait, se promettait de reprendre les grandes routes du monde, trouvait une ingénieuse excuse, pour retarder son départ, dans la situation politique indigène qui menaçait de se gâter, dans les irrégularités du change français à l'étranger.

dans rid(^c que sa tribu le consAdércrait, s'il fuyait, comme un lâche.

Sa sœur, coiffée en catogan, vêtue d'un pyjama de soie pourpre à raies blanches, le surprit en phûn ^^âchis mental ; elle témoigna son étonnement de lui trouver du noir à Fâme et peu d'appétit pour le café au lait à Tancienne qu'elle avait préparé de ses propres mains.

— Sais-tu qu'hier tu n'as pas outré la gentillesse vis-à-vis de madame Baurbil? déclara-t-ellc après un long monologue consacré à vanter la propreté d'incarnacion. Tu n'as même pas été poli avec elle.

— Oh ! que tu m'agaces I En quoi suis-je coupable d'inconvenance à son égard? Quelle est cette antienne?

— Puisque tu Tas gobée dans le temps, tu aurais dû rester ici au lieu de dîner à la résidence : nous t'aurions excusé !

— C'est cela, dit-il ; les bonnes langues auraient conté ou que je la compromettais ou que j'étais son amant.

— Point du tout ; tu aurais tenu compagnie à elle et à son époux. Mon mari, Charles, Fritz, Toto, Tata, lui ont fait, en ton lieu et place, avec la majordome, les honneurs de la maison. Toi, tu es allé bâfrer.

— Ah ! tu me fourres dans de jolies situations, toi 1 Tu ne t'en rends pas compte.

— Bah ! Ce qui est passé est mort. Et -c'est pourquoi je plains cette malheureuse d'avoir un mari si laid, si incommensurablement bête, si gorille et si prétentieux. Il courtise toutes femmes sauf la sienne ; hier au soir il a eu le toupet de pincer le menton de ta filleule ; la petite, qui est fiancée à ton chauffeur^ l'a vivement rabroué ; mais il faisait aussi de petits yeux luisants à Toto et à Tata.

— Oui-dà ! Vive la vertu ! Oh ! ça, tu as l'air d'aimer

beaucoup Mme Baurbil. Encore une lubie 1 En as-tu, du vice? Tu serais contente, avoue-le, qu'elle fût ma

maîtresse. Eh bien, sois déçue, elle ne le sera point ; j'ai l'intention de lui céder le terrain et de partir en voyage.

— Qu'est-ce que ça me fiche .^ Elle est trop bonne fille pour toi! Elle n'est point ton genre, elle est au-dessus de tes mérites, comme Hélène. Tu ne t'es donc pas regardé .^^ Ta cicatrice te donne la ressemblance de Quasimodo. Quelle femme s'éprendrait de toi, à quarante ans, qui en valent bien soixante, grâce à ton passé .^^ Il vaut mieux que tu saches la vérité ! Tu n'as plus la tête d'un héros de roman, mon petit ! Tu as maintenant le type des montagnards du pays, et il est brutal. Consoletoi, et ne nous quittes pas. Hélène n'a rien à craindre de tes fredaines. Allons, habille-toi, voici là-bas ton gérant et les forestiers, la carabine en bandoulière, qui regardent nos fenêtres avec inquiétude ; dans cinq miinutes j'aurai passé mon costume de chasse ; Germaine est prête ; nous ne pouvons compter ni sur Blascot, qui fera la grasse matinée, ni sur mon mari, convoqué au dispensaire, pour une laparatomie, par son collègue de la commune mixte, ni sur Fritz Artig qui a hâte de reprendre ses fouilles dans les abris sous roches, ni sur le couple Baurbil, qui, révérence gardée, serait un peu bien empoté au milieu des halliers.

Des murailles décrépites de briquettes rouges, bâties sur embasement de pierres bleues, revêtues de mousses et de parmélies, enclosent le pourpris ; elles sont doublées d*un rang de cyprès dont les feuillages serrés s'entremêlent en pleurant au vent et forment un impénétrable rempart.

Le jardin est complanté de caroubiers et d'oliviers centenaires ; leur tronc crevassé, noirâtre, s'est bosselé, a éclaté, et les branches écartelées dressent des feuillages en loques où, pendant Tété, les cigales tiennent école de chant ; des lézardes de l'écorce suinte une ombre bleuâtre ; les vignes vierges, qu'on n'épampre jamais, escaladent les ramures ; elles drapent aussi de vert clair et du ton roux des feuilles d'automne les halliers de figuiers, d'orangers et d'arbousiers, investis déjà par les aubépines et les chèvrefeuilles ; c'est une brousse épaisse où Cassard ne tolère la croissance d'aucune plante à venin ; des mousses entoisonnent les rochers ; sous le couvert nichent verderons, chardonnerets, loriots ; les hochequeues et les moineaux sautillent sur les sentiers tortueux ; l'asile est d'un calme immuable. M. Baurbil, après avoir éternué, le déclara humide et funeste à ses rhumatismes ; il ne s'y rend jamais ; il ne

conçoit pas qu'un médecin aussi sérieux que le docteur Lavieux ait prescrit à madame Lémare, au temps où elle était menacée de neurasthénie, d*y faire de longues stations et d'y prendre des bains de lumière.

Il semblait aux amies de rexplorateur, même les plus frivoles, lorsqu'elles en franchissaient le seuil, qu'elles pénétraient dans un monde enchanté qui, pour elles, résumait les brousses les plus farouches; elles oubliaient à l'instant leurs contrariétés, leurs soucis d'argent, de toilette, de sentiments, leurs relations salonnières; elles redevenaient païennes et ne connaissaient plus d'autre bénitier que le calice des fleursi ; les frondaisons^, pareilles à d'immenses robes aux nobles draperies, frissonnaient au soleil ; les femmes n'avaient plus là de mari et d'amant, de flirt, de patito menteur leur cornant cornarderie aux oreilles, de méchancetés, de grimaces, de rosseries à ménager ou à respecter ; la porte verrouillée elles jouaient à Robinson-dans-son-île,, se comportaient en ermites, et, à l'imitation de notre maître Saint François, choyaient les arbres, les fourrés, les insectes, les oiseaux, les broussailles, du même amour que, revenues à la ville, elles portaient aux belles étoffes, aux fourrures, aux bijoux, aux lingeries.

Les jardins, depuis l'Eden, ont toujours été la littérature ; ils plaisent aux sages qui, dans l'harmonie des fleurs bourdonnantes d'abeilles, spéculent plus amplement sur l'harmonie des mondes ; ils plaisent aussi aux femmes, dont ils détaillent en grâce les formes et le rire ; ils sont le luxe de l'oriental ; l'homme fatigué de lui-même s'y repose sans y sentir le goût de sa mort; Candide et ses amis cultivent leur jardin et tirent des soins qu'ils lui donnent quelque raison d'être optimistes.

Si un art a élé galvaudé, c'est bien celui, si rare, qu'est Torflonnance rationnelle du jardin ; il est l'apogée de la ligne et de la nuance ; c'est un tableau qui se compose sans cesse devant nous ; Cassard le comprenait de telle sorte qu'il pût, sans scandale, voir surgir, d'un massif ou d'une allée, soit un site sauvage, soit un être heureux de marbre ou de chair ; les jardins sont faits pour le repos des dieux. L'architecture du végétal est celle d'une maison dont les oiseaux et les insectes seraient les locataires. Une forêt est une ville dont le jardin est un faubourg. Le jardin est à la maison ce que la chevelure est à la femme ; il en prolonge la beauté. Il a d'ailleurs sa fin en lui. Il est une représentation parfaite de l'état de quiétude de son maître ; à ce titre, il mérite les soins du raffiné, qui ne doit pas s'y aventurer avec n'importe quelle maîtresse.

Sur les bords de la Méditerranée et sous les tropiques, les jardins sont, mieux qu'ailleurs, graves et paisibles; là le plus banal bosquet revêt l'aspect de bois sacré que hantent volontiers des divinités sensuelles ; on y a besoin d'amour ; les baisers y scandent, sous le sifflement des merles, les poèmes du soleil. Les orchidées du sous-bois, les cactées, les euphorbiacées, les ficus, les agaves, accroissent savamment en cruauté la sensualité du paysage, et donnent une saveur équivoque à la flânerie des femmes ; les marbres dorés par le vent ensoleillé sont singulièrement troublants à l'ombre si fluide des oliviers ; les nénuphars, ces ombrelles des nymphes, s'éploient à la surface des pièces d'eau qui les entourent de sourires. Il est exquis de lire quelque livre fort sous la pluie de lumière qui dégouline, sur un sol à peine fourré de vert, des feuillages d'un labyrinthe, près d'une maîtresse hautaine que l'on vient de dompter. S'attarder avec des femmes nerveu-

ses, SOUS les épaisses futaies,, au moment où les fleurs sont semblables à des yeux demi-clos de courtisanes, à l'advenue du crépuscule, quand les oiseaux de nuit poussent leur premier appel lugubre, que les chiens clatissent au loin dans les écrues, au flairer d'une hardée ou de la passée d'un lièvre, est vivre en délicatesse la suprême heure du jour.

Docteur en herméneutique, Cassard régalait volontiers alors de contes les belles promeneuses ; elles ajoutaient, avec un petit frisson de terreur, foi aux commensaux d'Iblis le Lapidé, aux matérialisations des défunts célèbres révélés par bâtons de chaises et pieds de guéridons, aux apports de fleurs prodiguées aux vieilles dames spirites et riches par un de cujus qu'évoque le médium matois,, à la lévitation des initiés, aux intersignes, au satanisme, aux scatologies de la messe noire; il révèle aussi aux plus romar^esques, plus pâles et plus tremblantes, les érotomanies des opérateurs, les pratiques délirantes de la magie nécromancienne, les horribles et toutefois tentants secrets de l'incubât et du succubat ; il leur parle, en termes doctes, quelque peu voilés, et pour cause, de leur sarcosôme, de leur corps astral^, de leur corps éthérique, de ce périsprit qui est le siège de tant de phénomènes bizarres, des entités qui peuplent l'autre monde, des egrégores, des larves, de l'intégration ei de la désintégration de l'âme. Elles n'osent, à l'heure du coucher, demeurer seules dans les ténèbres, de peur d'apercevoir, mêlée à la nuit, la silhouette du gardien effroyable de la cité interdite, le monstre dont le regard rend fou. Le lendemain elles récitaient leurs cauchemars à l'initiateur, et il avait joie à épiloguer avec elles sur la métaphysique qui en émanait.

Pour Cassard et sa sœur le jardin était avant tout

école de ïorce. Romaino, la cervelle gonflée de théories sur le perlcctioniienient huiiiain par rathlélisme, avait constamment à la bouche le mot de Savonarole : « la beauté, c'est la lumière », et s'astreignait, lors de ses sépours au bordj, à observer les moindres rites du kneippisme ; Mme Artig fut sa {)remière élève ; Toto et Tata, d'enthousiasme, se joignirent à elles ; puis Suzy fut tant prêchée qu'elle adhéra à leur croyance.

Aussi le surlendemain du retour de Cassard dans ses pénates, ne fut-il pas étonné d'entendre, dès le coup de clairon qui sonnait le réveil des ouvriers de la ferme, grand remue-ménage dans le patio de l'ancien harem ; il s'y rendit incontinent ; la cour était d'une intimité savoureuse ; passiflores et glycines enguirlandaient ses galeries qu'elles couronnaient de fleurs ; minuscule, elle demeurait charmante, avec ses dalles de marbre jauni gouaclîées de rose par la pluie, ses colonnes de porphyre vert-de-grisées de mousse, sa vasque d'albâtre culottée comme une vieille pipe et où tintinnabulait en tout temps un grêle jet d'eau ; on accédait à l'étage par un escalier à hautes marches tendues de céramiques siciliennes à fleurs ; un oranger, poussé dans un coin, embaumait le logis des dames ; au coin opposé, un puits, coiffé d'une koubba mauresque, aux briques plaquées de lichen, ouvrait sa gueule rouge ; son eau, ferrugineuse, avait teint en roux somptueux la margelle.

Les jeunes femmes, en tunique grecque de lainage blanc, bras nus, Blascot en salopette, le docteur en pyjama, Incarnacion, en tablier bleu, péroraient d'abondance.

— Quelqu'un va vous convaincre, s'écria Romaine en apercevant son frère ; imagine-toi, vieux, que ces

messieurs-dames doutent que Mohand, armé de son fusil à silex, tue jamais la panthère à Taffût.

— Moi je doute pas, madame, glapit Incarnacion ; un homme vieux, qu'avec ses cheveux bouclés blancs il a la tête comme un chou-fleur, m'a dit hier que Mohand avait juré que pas un autre que lui il toucherait la prime.

— Tout doute, répondit Cassard, est injurieux pour notre chasseur ; il a, cette nuit même, abattu la bête ; son plus jeune fils est venu en apporter la nouvelle à Charles, il y a deux heures ; on a chargé la mangeuse de vaches sur un mulet, et il vous sera loisible de la contempler de près ce matin.

— Oh ! mais, hurla Blascot, qu'on m'accorde le temps de bâcler une étude ! Cassard, as-tu un bout de caisse qui me servira de sellette? Quelqu'un me donnera-t-il des morceaux de bois pour y tailler des ébauchoirs ?

— Vous qui ne vouliez rien faire ioi^, maître, vous voici bien tourmenté ! Ça vous en bouche une surface, cette annonce, ô sceptique ! Croyez qu'il ne faut pas être couard pour lutter avec une mauvaise pétoire contre un animal de ce genre ; si on le rate, il ne vous rate pas.

Incarnacion offrait à la ronde des tasses de café ; près du puits Suzy rajustait ses sandales ; ses paupières battirent faiblement lorsque Cassard la salua. Des brises marines s'abattirent soudain dans la cour.

— Il est trop tôt encore pour se baigner, proclama Romaine ; le bassin du parc est idéal ; hier même il a été nettoyé ; nous nous y rendrons après que les premières rougeurs de l'aurore se seront dissipées. Il n'y a pas à redouter les indiscrets ; ne craignez rien, mes petites, la piscine est protégée contre eux par des palis-

sades infranchissablrs, et la porte ferme à clé. Apr^.s le bain nous ferons une belle moisson de cyclamens. La compagnie se promena en devisant sous les arcades du patio ; Suzy et le maître du bordj s'assirent sur un vieux banc de pommier scidpté ; l'aube d'automne, qui a^^onisait autour d'eux, les imprégnait de sentimentalité ; leurs mains se joignirent un instant, leurs doigts s'enlacèrent.

— Je vous souhaite bien du plaisir, dit Gassard, à voix basse ; je sais ce que sont ces parties de plein air, oii ma sœur adore qu'on lui fournisse prétexte à réciter ses poèmes. Hélas ! quand me sera-t-il donné d'avoir un vrai tête-à-tête avec vous.^

Il tente de se rapprocher d'elle; elle s'éloigne un peu.

— Non, demeurons en repos; on nous épie peut-être ; j'aurais bien des fadaises à vous débiter ; or, mon mari ne s'inquiète guère de mes faits et gestes; j'aurai donc licence de vous accorder ce soir même, après la retraite générale, quelques moments d'audience.

— Que vous êtes bonne, ma Suzy !

— Où nous rencontrerons-nous.^

— Descendez chez moi ; c'est le plus simple et le moins compromettant ; nul ne connaîtra ainsi notre rendez- vous ; votre chambre a deux issues dont l'une ouvre sur un corridor en boyau qui se termine par un escalier dérobé ; celui-ci aboutit à deux pas de ma porte.

— Oh ! je tiens d'une façon formelle à ce que nous soyons raisonnables !

— Je F entends ainsi , chère madame.

Ils balbutiaient, honteux de préciser leurs souhaits ; Suzy, rouge jusqu^aux oreilles, se leva et rejoignit Incarnacion qui exposait à sa filleule combien les souris confîtes dans l'huile étaient souveraines pour réprimer

rincontinence urinale des enfants. Blascot, entouré, et. lit querellé par les jeunes femmes.

— Cassard, clama-t-il, accours à la rescousse (tout en parlant, il modelait en l'air, avec son pouce, des contours imaginaires). Ces dames supposent qu'en raison des nécessités de mon métier et de la beauté des modèles que je fréquente, je suis une espèce de satyre, un être sans vergogne, une manière de cochon, un coureur de flachonnettes qui déshabille les communiantes le jour de leur première communion I

— Vous ne me ferez pas croire, disait Germaine, que votre conduite soit celle d'un trappiste?

— Il s'en faut de peu, madame la rouquine. Je suis un chaste, ne vous déplaise ; à force de calculer la régularité des proportions du beau, je suis arrivé à prendre le corps vivant, non certes en haine, mais en indifférence ; ça vous choque, cela ; depuis des années, la belle femme ne m'inspire plus de désirs erotiques ; je n'aime plus que le violent et l'excessif, comme toi, Cassard ; je suis une sorte de misanthrope, de loup-garou boitillant; les êtres sont pour moi, au point de vue physique, des machines plus ou moins bien ajustées, encliquetées, curieuses à observer ; j'ai disséqué beaucoup ; j'ai étudié sur le cadavre de l'homme et de l'animal le jeu des os et des musculatures ; je connais ça à fond ; mon œuvre est impeccable, implacable et farouche ; j'ai un tempérament de brute ; j'ai composé quelques morceaux trop vibrants à mon sens ; je ne les ai point conservés dans mon atelier; je les ai vendus ; ils ne me procuraient que souffrance ; je ne vends pas un morceau qui me plaît. Sans blague ! C'est que je suis un tendre, un immense tendre, un timide misérable : je souffre furieusement quand j'entrevois des amoureux, je suis comme ça, et je me sauve. Jamais

je n*ai élé aimé I Et pourquoi? Parce que je suis laid, mal fichu, et que, seule, une ïemme ayant beaucoup pâti de ses aiXcctions comprendrait ma peine. Et puis, il faudrait que je débutasse par l'aimer moi-même, cet oiseau rare, et là est le difficile ; je postule une femme parfaite, et le physique de la femme m 'apparaît avant son esprit, et celui-ci avant son cœur; mes contemporains sont sous mon regard comme s'ils étaient sans vêtements. Que voulez- vous ? L'habitude professionnelle de juger au premier coup d'œil le modèle I... Ah ! s'il n*y avait pas ces sacrées tares !... Je suis assez vieux maintenant pour avouer les miennes !

— Je plains de tout mon cœur ce monsieur, dit Suzy à Mme Artig.

Une sympathie sourde naissait en elle pour cet artiste de si piètre apparence, mais dont les puissantes conceptions étonnaient la foule ; elle se sentit humble devant cet homme nerveux, malingre, mal vêtu, qui ne la courtisait pas et qui la dominait par son prestige. Elle se tenait cependant à distance de lui pour éviter le regard inquisiteur et froid qui supprimait tout voile et détaillait sans passion la nudité humaine ; il lui sembla qu'elle était la seule à éprouver ce sentiment pudique ; ses amies paradaient et croupionnaient autour du sculpteur, avec un goût d'éréthisme qu'elle jugea repoussant. Elle sourit à Cassard ; il comprit la nature de son trouble, détourna la conversation et riposta aux attaques dont on harcelait Blascot par les plus insolents sarcasmes.

Les rais du soleil levant teignirent de pourpre les rideaux de verdure et les arcades ; la compagnie s'engagea dans un passage voûté aboutissant à la porte, bardée de serrures compliquées, qui donnait accès au jardin ; une allée ombreuse de cyprès s'inaugurait

Q2 CASSARD LE BERBERE

devant cet huis ; les hommes prirent congé des dames.

— Quelle paresse grandiose règne ici, remarqua Blascot 1 Le roman le plus sot, sous ces frondaisons désordonnées, se décèlerait génial; les poèmes les plus ineptes y réveilleraient de tonitruants échos ; l'esprit du barbare s'exacerbe à la grande lumière de Dieu, et l'éloigné du civilisé ; mon vieux Cassard, j'avais ce matin le cancrelat comme à la guerre de tranchées ; quelques instants passés dans ton jardin m'ont ouvert à la fois les portes de Tappélit et celles du labeur ; j'aime ces coquelicots et ces é^lantines qui s'épanouissent à mesure que la rosée se dessèche. Toi, au fond du cœur, tu aSj, comme les kabyles, le fétichisme des arbres ; tu suspendrais volontiers aux plus beaux des bandelettes votives, et maintes pouilleries.

— C'est vrai ; ajoute qu'il m'agréera d'être, après ma mort, enterré en quelque bois sacré, auprès du tombeau de notre saint Protecteur-des-Montagnes, qui n'est sans doute que la vieille divinité des hauts lieux de notre âge de pierre algérien.

Le bleu du ciel s'opalisait ; les oiselets, au sommet des grands végétaux léchés par l'aurore, pépiaient leur joie ; au-dessus des ramures Tair encore dense se dissolvait, s'élargissait, s'affinait en indigo ; une pluie de lumière purpurine fouetta soudain les futaies ; les écorces gercées et craquelées se teignirent d'or qui se mua lentement en grenat. Dans le lointain retentissaient les rires des jeunes femmes qui jouaient et se poursuivaient entre elles.

Rentré dans son cabinet, le colon suait sang et eau à griffonner une courte phrase sur la carte postale qu'il envoyait chaque jour à Hélène.

({ Qu'il est sot, le proverbe d'après lequel on revient toujours à ses premières amours, monologuait Cassard: on y revient, certes, mais on ne les retrouve pas. J'analyse à merveille mes sensations ; je constate que mon plaisir actuel se décompose en trois parties : d'abord, je considère Suzy à Tinstar d'un vieil ami à qui j'ai confié jadis des secrets fidèlement gardés ; j'appelle ceci l'élément sympathie ; ensuite intervient l'élément erotique : elle est belle femme et la posséder me serait doux ; enfin surgit un élément sentiment, un peu artificiel, parce qu'il comporte le triple souhait de nous enquérir l'un de l'autre, de nous revivre en notre passé, de déterrer des illusions perdues ; Mme Baurbil pense, elle aussi, j'en jurerais, de façon identique à la mienne ; nous sommes curieux de vérifier la sincérité de nos passions périmées,, de déterminer dans quelle mesure nous avons réellement vieilli, de procéder à une petite expérience de dissection sur le vif. Son caractère a évolué, a mûri ; il n'y a plus de rapports entre la dame mariée et l'adolescente mignonnette qui se donnait à moi dans une crise d'égarement. Son sangfroid m'étonne ; elle redoute le scandale, les racontars,

les potins ; elle a approfondi l'art de les éviter ; elle calcule, prévoit, déduit ; bigre, sa cuisinière a sûrement ses comptes bien épluchés; il serait prétentieux à moi de me croire son premier amant depuis le début de son mariage ! Elle espère m'aimer autrement qu'en adultère banal et avoir, grâce à moi, des sensations neuves ; aussi a-t-elle répondu, sans délai, à mes avances ; quand une femme se rabiboche avec un monsieur visà-vis duquel elle a d'indiscutables torts,, et qu'elle lui pardonne, elle a aussitôt un étrange appétit du pauvret ; elle veut observer à fleur d'âme l'étendue du mal réel qu'elle lui fît. Je n'aurai point à me gêner dans mes relations avec Mme Baurbil ; pour parler sans figure, elle ne manque point de tranquille audace, quelque peu cynique, en acceptant une entrevue chez moi, c'est-àdire, en somme, chez ma femme !

Pendant qu'il soliloquait ainsi, Cassard procédait aux divers apprêts d'une collation en tête-à-tête ; il disposait sur une table des assiettées de gâteaux arabes, de pâtes de goyaves, de craquelins mois-baisers, chefsd'œuvre d'Incarnacion, de fruits confits et fourrés à la turque, de bonbons acidulés ; il y ajoutait une écuellée de diablotins, une fiasque de lacryma-christi et une bouteille d'asti spumante ; il s'attarda à examiner en jouisseur la transparence trouble de vieux verres persans incrustés d'or ; il drapa sur un siège une robe orientale de soie noire soutachée de larges galons d'argent.

— Suzy, si elle s'étonne de mes goûts, voudra peutêtre essayer ce vêtement, murmura-t-il ; il siéerait à sa beauté. Ah ! un grain de benjoin dans ce brûle-parfums. Bon I la salle de toilette est en ordre, bénie soit ma majordome ! Les chambres embaument le jasmin, qui fut autrefois la fleur préférée de ma fiancée. Hum !

je suppose que Suzy ne balancera pas à son bras le petit sac où les l'cmnies adultères transportent chez leur amant leurs accessoires de basse cuisine. Ce serait du dernier grotesque I

On toqua à la porte de rantichambre doucement éclairée par la lumière pâle issue d'une coupe d'onyx. Le colon ouvrit ; Suzy élait là, calme, souriante, enfoncée dans une sorte de rotonde en drap marron pareille à celle des nourrices, coiffée d'un béret qui lui dissimulait la moitié du visage ; elle entra vivement, serra la main de son ami, détacha son manteau ; Cassard, après avoir fermé au verrou la porte, rabattit sur celleci une épaisse tenture.

— Que c'est drôle, chez vous, mon cher ! On pénètre de plein pied de la galerie dans un salon.

— Suzy... ma chérie... en effet... Je n'ai point ici le vestibule classique ; il n'y a céans ni porte-parapluie, ni coffre à bois, ni gravures de chasse, ni raquette de tennis ; ah ! chère petite Suzy, ôtez votre joli bonnet, voulez-vous ! J'ai passé, dans cette pièce, de fameuses soirées avec certains amis que je ne recevais point ailleurs. Que vous êtes belle et fraîche, un teint de rose rose I Et ce blond de vos cheveux : du soleil qui a traversé du miel ! Oui, asseyez-vous sur ce banc de pharmacien turc.

— Quelles curieuses mousselines brodées vous possédez, mon cher ! C'est un palais ! Quels beaux plafonds en bois de cèdre ! On croirait qu'on est ici dans un café chic d'Orient.

— En effet, c'est quelque chose comme ça ; voyezvous, j'accueille ici des visiteurs bien intéressants : un vieil usurier maure à longue barbe teinte au henné, un enlumineur de manuscrits, type blafard et perdu de mœur^, qui m'a composé ces tableaux de devises en

caractères koufiques, un riche marchand de tabac, très gras et très docte, un droguiste kabyle, un épicier niozabite à la chemise d'enfant, un tourneur de bracelets de corne, un armurier ; nous nous accroupissons sur ces tapis du Djebel-Amour à rayures blanches sur fond rouge ; nous sirotons du café au musc, du raki, du thé à la menthe, du Champagne ; npus mâchons parfois un peu de haschisch et notre docte causerie se conclut alors en rêvasseries bienheureuses.**

Il s'exprimait vite, très ému, sans savoir au juste ce qu'il disait, pour faire du bruit, pour dissimuler le trouble croissant de son amie ; Suzy énervée témoignait d'une insigne maladresse à se déganter, à déboutonner son manteau ; elle fronçait un peu les sourcils ; de brèves lueurs d'améthyste passaient dans ses yeux ; elle ânonnait : a Sûr, c'est pas ordinaire, chez vous ! Je tremblais un tantinet tout à Theure en descendant cet escalier, vrai coupe-gorge ! Ne faites pas attention, mon costume est défraîchi ! Ne vous inquiétez pas de mon manteau, il ne vaut plus rien ! »

Il s'agenouilla devant elle ; leurs regards se croisèrent ; il leur fut impossible, après, de s'expliquer le détail de l'affaire ; il était resté muet, et il fut hors de doute que Suzy perdit son sang-froid aussitôt que son compagnon. Ils se trouvèrent à l'improviste fort haletants sur les tapis, parmi leurs vêtements en désordre ; l'étreinte avait été si imprévue qu'elle fut précoce.

— Oh I gémissait Suzy, ce fut ainsi la première fois !

Mais ils continuaient de se rouler entre les coussins chus des divans ; ils se redressaient par moments, essoufflés, et s'accotaient à un meuble ; elle profitait de ce répit pour, d'un geste mécanique, détacher quelques agrafes; son buste, d'une blancheur neigeuse, saillit nu hors des étoffes; elle avait encore sa poitrine

dure d'adolcscenle ; les yeux mi-clos, la jeune femme s'abandonnait sans réticence aux caresses ; avec un long soupir elle se jetait à corps perdu sur le mâle et lui appliquait des baisers précipités sur la bouche ; des flots de^ chaleur lui déferlaient dans le cervelet ; elle poussait des éclats de rire nerveux, mordait les lèvres, le cou, les épaules de Cassard ; il en saigna ; le corps de l'amoureuse fut pareil à un arc bandé par Tarcher ; ses yeux se révulsèrent ; l'étreinte se fit farouche ; Suzy pleura et clama rauque, en griffant les tapi^, à la seconde ineffable.

Mme Baurbil s'attarda ensuite à divers soins dans la salle de toilette dont l'aspect insolite lui donna une haute idée de l'intelligence de son ami ; elle défaillait dans cette atmosphère bizarre, où se nouaient des parfums véhéments ; il lui semblait qu'il y avait dans l'air une caresse qui se perpétuait sur elle ; assurée de sa beauté, elle éprouvait un plaisir puéril à courir de glace à glace, à violer l'intimité de la femme légitime, à s'imaginer qu'elle était d'une suprême perversité ; elle n'avait d'abord songé, en instituant cette rencontre spasmodique, qu'à choisir l'endroit le plus discret et le plus confortable du bordj pour abriter ses fredaines ; elle jouissait maintenant d'un malsain plaisir d'avoir appartenu au mari dans le temple édifié à la gloire de l'épouse ; elle fut un peu choquée de constater que Cassard avait réservé à son usage des objets anonymes, neufs, sans marques ; les armoires étaient fermées à clef. Elle revint à son amant, qui se divertit à éplucher sa psychie actuelle ; la chair apaisée, son amie avait reporté sa vie sur lui : il avait engraissé et bruni; des rides persistantes sillonnaient;, profondes, une face rendue brutale par la cicatrice qui la parcourait ; la jeune femme espéra qu'il lui conterait des aventures

cruelles de guerre et de sang dans la brousse, les péripéties de sa vie d'artiste, ses caravanes avec négresses et métisses ; elle avait quelque peur de lui.

— J'ai l'impression, lui dit-elle, d'être la captive du vieux corsaire, ton aïeul !

A dix-sept ans, elle éprouva une griserie, un émoi de la chair, un éblouissement du cœur dont il profita pour la séduire ; sa joie, lorsqu'elle s'abandonna, vierge encore, à ses baisers, fut grave et immense ; ses amies mariées lui avaient avoué qu'à cet instant elles jugèrent l'homme odieux ou ridicule ; elles n'aimaient pas sans doute comme elle avait aimé ; il y eut un silence en elle, une obnubilation de la mémoire, à ce propos ; elle ne se souvient pas de grand chose ; elle a été simplement heureuse, aussi heureuse que le jour de sa première communion ; elle n'éprouva plus, depuis, de choc sentimental aussi fort ; elle vécut en sympathie avec ses souvenirs; Cassard fut, à son avis, le fiancé des contes de fées; il Test encore; il se creuse en elle, par bouffées, des abîmes de tendresse ; Romaine l'a prévenue que son frère s'entendait à merveille avec sa femme ; mais le ménage Baurbil est, lui aussi, donné, dans les salons, en exemple d'amour conjugal ; cependant elle a sans doute son mari en indifférence, et ils se trompent mutuellement. Elle retourne rôdailler seule dans la salle de toilette, s'y attarde tant que Cassard s'impatiente, l'appelle, la rejoint.

— Ma chérie, à quoi rêvez- vous .^^

— A nous, au misérable moi que nous sommes.

— De la philosophie, déjà, Suzy ! C'est parler de jeûne après souper. Il ne convient à nul être de volonté de s'apitoyer sur lui-même.

— J'ai si peu d'énergie et si peu envie d'en avoir, et il est si bon être ainsi ! Ah ! à certains moments., que

VOUS avez des yeux vilains, des yeux, méchants, là, tout dans le fond, des yeux comme on en voit aux sauvages I

— Allons, levez-vous, ma bien douce ; ne vous raillez pas de moi ; il faut que vous exploriez mon domaine. Vous olïrirai-je cette robe?

— Oui, merci : il ne faut pas que je sois impudique dans Tappartement de votre femme ! On ne peut nous apercevoir du dehors, n'est-ce pas?

— Les fenêtres sont closes et nul ne se hasarde, à cette heure nocturne, dans les galeries basses de la maison.

Sans embarras elle circule de pièce en pièce, la robe relevée aux genoux ; ses bas de soie grise lui affinent les jambes qu'allongent encore les hauts talons des cothurnes ; elle marche ainsi sur la pointe des pieds, ce qui l'oblige de cambrer les reins et accroît la grâce des lignes du corps. La chevelure est éparse sur les épaules restées maigrelettes ; Mme Baurbil se retourne soudain ; elle tutoie son ami :

— Mon chéri, les propos absurdes du sculpteur, ce miatin, me trottent dans la comprenette ; il découvre, disait-il, du premier coup d'œil, la tare physique d'une femme ; quelle est la mienne?

— Il conviendrait de le demander à Tartiste luimême.

— Je n'oserai jamais ; pourtant je suis curieuse de tout ce qui peut me faire de la peine. Ton logis est un musée ; j'ai l'impression que tu as pillé à droite et à gauche les richesses entassées ici ; que je suis bête, n'est-ce pas ! Qu'y a-t-il sous ce rideau?

— Le moulage du corps d'Hélène.

— La belle statue ! Mais je suis bien faite, moi aussi 1 Et là, derrière cette portière, j'entrevois une petite lumière rouge, qu'est-ce?

lOO CASSARD LE BERBERE

— C'est la lampe qui brûle dans l'oratoire de ma femme ; elle a là ses lx)ns dieux.

— Qu'elle doit t'aimer ! J'aurais été si heureuse, à défaut de toi, d'être la femme d'un grand artiste, d'un peintre, tiens, de préférence. N'est-ce pas que j'aurais ])u lui servir de modèle.^

— Oui, certes...

Elle arrêta net la phrase par de petits cris.

— Mon Dieu ! Une grande poupée-portrait, un harmonium, et quel lit merveilleux! Mais tu es plus raffiné qu'un pacha !

— Oh ! parlons-en des pachas 1 On les a bien surfaits! Ma fille, je me moque du luxe ; cette friperie appartient à Hélène.

— Est-ce curieux I Je suis ta maîtîresse, et je n'éprouve pour elle que des sentiments affectueux 1 Je deviendrai un jour sa grande et dévouée amie. Ta sœur me présentera à elle ; je suis sûre qu'elle est aussi bonne que jolie.

Ils s'assirent côte à côte sur le divan, dans le cabinet de travail ; appuyée à l'épaule de son amantj, elle contemplait machinalement, et peu à peu avec sévérité, une gravure d'Abraham Bosse, dont le vieux cadre, piqué des vers, l'offusquait ; à deux doigts de là, parmi des Toulouse- Lautrec auxquels elle fit la moue, une vue de la Seine, de Méryon, l'iconographe de Paris, l'intéressa et elle murmura : « J'ai vu ça ! » Mais elle aperçut, sur un chevalet, un pastel de Ten Cate, l'artiste hollandais si oublié, si mélancolique, si vigoureux, et haussa les épaules.

— C'est gentil, déclara-t-elle ; après tout, je n'y entends rien. Ah ! mon pauvre ami, je redoute de t'ennuyer ; tu dois être si irritable, en dedans I Allons, il convient que je me rhabille et regagne ma chambre.

LA VISITE lOI

— Hein! s'exclama le colon; tu prétends me lâcher ainsi ; en j)leine nuit ; tu n'y songes pas, ma chérie? Console-moi d'ôtre trop vieux !

Il Tattiia sur ses genoux, la berça, lui plaqua des baisers sur les lèvres ; de sa chevelure saisie à pleine main elle lui fit un cache-nez.

— Toi, vieux ! Allons donc ! Il ne te manquerait plus que de te prétendre aussi malheureux que moi I C'est que mon ménage bourgeois-sans-enfants n'est pas ragoûtant. Ici je ne me sens pas une étrangère ; c'est comme si j'étais ton esclave ; je suis de ta grande famille, de ta famille à la mode d'Orient ! Vrai, tu consens à me garder jusqu'à demain ! Chic, alors !... Tu me donneras du parfum de ta femme, et, les lumières éteintes, tu auras, peut-être, dans le grand lit, l'illusion qu'elle est à tes côtés.

Il l'embrassa sur les paupières et sur la bouche.

— Que c'est bon ! Encore ! L'affreux rêve s'est dissipé. Je demandais chaque jour à Dieu de te revoir avant d'être trop vieille : il m'a exaucée. Je n'ai pas dormi la nuit dernière, tant j'étais heureuse d'être dans la même maison que toi. Je suis plus que ta maîtresse, n'est-ce pas.^

— Pauvre petite !

— Je honnis le mot de maîtresse ! II implique une déchéance : crois bien que je ne suis pas une bourgeoisette prude et sosotte ; je ne tremble point 1^ envisager l'adultère ; je ne t'ai point dit, en héroïne de roman : c|ue vous devez me mépriser ! Seulement j'avais ôté mon alliance avant de venir. C'est plus convenable.

Elle se mit à rire.

— J'ai longuement réfléchi, depuis que ton retour a bouleversé ma léthargie; ma foi, je me suis résignée

102 GASSARD LE BERBERE

à courir sans délai te crier : je t'aime I Advienne que pourra !

— J'étais un naufragé a la côte 1 II ne me fallait que toucher, terre et tu m*as guindé au ciel. L'ange ilidoâne, gardien des portes paradisiaques, m'a souri 1 Ces temps derniers j'étais si effrayé de ma future solitude que je me préparais à fuir au bout du monde.

— Cette fois, je t'y aurais suivi, mon bien-aimé.

A cet instant, Suzy s'étonna, en elle-même, de n'avoir point soutenu, avant de se donner de nouveau à son ami, de lutte intérieure, de n'avoir point eu d*hésitations physiologiques ou psychologiques ; ses regrets du premier amant n'avaient cessé, pendant des années, à son insu, de s'aiguiser ; ses désirs se concrétisèrent soudain à le rencontrer ; le couple n'eut pas d'autre moyen que l'étreinte pour débrouiller ses complexités mentales. Une telle rapidité à se décider est anormale dans les problèmes d'émotivité. Ce fut un instinct irraisonné qui les poussa l'un vers l'autre.

Les manifestations de l'instinct sont tueuses de l'individualité ; elles désagrègent notre être logique et triomphent toujours de lui ; ce phénomène est surtout fréquent chez les êtres à tendances idéalistes ; dès que le réseau d'impératifs moraux qui enserre leur volonté se relâche, la volonté flanche, et la morale devient autre ; de cette transformation, il résulte un malaise ; ni Cassard ni Suzy n'étaient à cette heure entièrement satisfaits d'eux-mêmes.

Suzy avait été victime, en son jeune tenips, de cette dégénérescence de la personnalité qui crée les passionnés; le passionné ne s'intéresse qu'à lui; il est trop d'une seule pièce pour comprendre autrui ; son énergie est toute en sommets séparés les uns des autres par des abîmes ; l'énergie est, au contraire, en série, chez

LA VISITE Io3

rhomme normal et elle est de tous ses instants ; ce n'est pas une foi religieuse, ou la £oi en certains principes qui en provoque la continuité ; son acquisition est une des fins de l'activité humaine ; elle est surtout une marche en méthode vers la plus haute pensée; le passionné est l'homme qui pense mal. Et Suzy pense mal avec fougue.

Mais il se produit en Cassard^ en matière de passion, le phénomène que nombre de gens constatent en eux, dès qu'ils se trouvent à côté, soit d'un patoisant, soit d'un individu à caractère bien tranché ; si ces personnes ne s'observent, il s'établit en elles un mimétisme mental, tant qu'au bout de peu d'instants elles patoisent à leur tour ou ont tendance inconsciente à imiter les intonations et les gestes de leur voisin. Cassard ne s'éprenait jamais que d'une femme plus passionnée que lui ; elle l'entraînait ainsi à l'aimer ; tout amour près duquel il passait lui donnait le vertige; il n'aimait une femme que dans la mesure où il était ainsi attiré par elle. Les barbares avaient jadis été de même hypnotisés par Rome.

Quant à Suzy, elle aimait surtout son ami dans ses souvenirs constamment plus idéalisés et parce qu'il l'avait initiée au paroxysme du plaisir.

Ils étaient en somme l'un à l'autre comme la neige est à la montagne, et ne se méfiaient point du soleil.

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