‹ Cassard le BerbèreChapitre 6 sur 24 · L'ÉVOLUTION DES FORMULES · texte numérisé non relu

L'ÉVOLUTION DES FORMULES

Pendant quinze ans il avait exercé le métier d'explo^ rateur ; son foie, ses rhumatismes, son hypocondrie lui procuraient maintenant plus de tracas qu'il ne Testimait nécessaire.

Sa maîtresse indulgente se déclarait heureuse de ce que ses grogneries ne lui rappelaient plus rien des grogneries de son mari. Cet après-midi, un parfum combiné d'héliotropQ, d'oeillet et d'ylang-ylang flottait dans la bibliothèque et se mêlait aux effluves d'un magistral thé de caravane ; la théière de terre, où les sublimes o-tcha et o-you avaient consommé leurs épousailles, fumait sur un guéridon, près d'une boîte de sucre vanillé des îles.

Suzy avait quitté Cassard les larmes aux yeux; il n'avait été, à son égard, ni brutal, ni indifférent ; elle lui gardait seulement rancune de l'avoir trouvé trtste à son arrivée, et de n'avoir pu le consoler.

Il y avait trop de jeunesse aujourd'hui, à l'avis du maître du bordj, dans ce logis oii des peintures lui contaient les jeux de la lumière en des paysages choyés ou sur de solides nudités ; il se chagrinait de ne plus agréer que le souvenir des actes souvent excessifs qu'il

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avait agis et de ne plus goûter, dans leur intégrité^ les délices procurées à Tamateur par l'évocation des grands horizons, des gestes élégants, des rythmes ; il y avait troj) Iravaillé, jadis, à tuer les instincts de sa race en sa conscience ; il n'y avait point réussi ; seules ses rancœurs et le goût de vivre s'usèrent avec lui ; il avait, tout de même, la nostalgie de ses souffrances ; naguère, le soleil était plus beau lorsque, pour la première fois, serpentèrent sous les yeux de l'explorateur les routes poudreuses de la zone torride africaine; sMl avait beaucoup vu, il avait perfectionné ses méthodes et non point sa valeur morale; « raro sanctificatur qui peregrinantur »(, dit l'Imitation ; pourtant la force de jouissance s'était rompue en lui ; il eut beau, de retour dans son pays, singer ses opulents contemporains, s'entourer de meubles de prix, de tableaux, de marbres, de livres ; il se promenait à travers ce fatras comme le capitaine d'un bateau dans les cales bien garnies de son navire : il lui apparaissait que la cargaison n'était pas à lui. Ses facultés d'aimer s'étaient, elles aussi, affaiblies, tandis qu'il se fortifiait dans ses habitudes ; il avait la conviction de se conduire comme un muffle à l'égard d'Hélène, et qui pis est, de ne pas retirer grand plaisir de sa mufflerie ; depuis quelques jours Suzy accaparait moins ses possibilités affectueuses ; il aimait moins son corps harmonieux que tel sourire, tel regard,, tel geste gracieux ; il l'aimait comme un parfum et ce parfum s'était un peu effacé d'avoir tant pénétré en son être.

Une lassitude bizarre nouait ses membres, ce matinlà ; il survivait à trop de gens qui avaient partagé son intimité, et il lui semblait qu'ils l'encombraient encore de leur foule; son impuissance à pleurer le suffoquait; ce n'était point qu'il fût blasé sur les sept plaisirs du

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monde, qui sont, d'après les arabes^ la dégustation du pain blanc, celle de la viande de mouton, celle de Tcau fraîche, riiabillcment soipptueux, Tart des parfums, la paillardise, la méditation de la beauté ; il n'éprouvait pas non plus une crise de spleen ; il avait tant vécu à l'écart de la civilisation européenne qu'il en ignorait, et sans naïveté, surtout par dégoût de se surmonter^ les manigances, les raffinements et les ruffîaneries ; il ne lui reprochait guère que d'être gourmande de sa liberté et d'empiéter sur sa volonté ; il tâchait, avec maladresse, de s'accommoder ou plutôt de se résigner à €Île, d'abolir en lui la mémoire des faciles morales tropicales ; il se comportait autant que possible en chaque circonstance à l'instar d'un citoyen ordinaire, à peine conscient des tyrannies traditionnelles qui pèsent ^ur lui.

Son marasme mental fut provoqué, en ce jour, par le retour d'une lettre qu'il y a trois mois, il écrivit à son ancien compagnon, Jacques, commandant de cercle au Soudan ; le mot décédé^ tracé au crayon bleu, bnrrait l'enveloppe ; le colonial était mort, probablement, comme les coloniaux meurent dans la brousse, de quelque bilieuse maligne, de quelque gastro-entérite, ou d'une endémie dysentérique, ou d'une balle de dissident, ou même de son médecin. Cassard découvrit qu'il était, à cette heure brutale, un peu plus seul, un peu moins aimé.

Il le connut dans un poste du moyen Niger, à l'époque oti l'algérien administrait, en patriarche, une population hétérogène de pêcheurs bosos, de chasseurs d'éléphants, de pasteurs foulbé et de planteurs de riz.

Un télégramme du gouverneur lui annonça l'affectation aux services de la Résidence d'un nouveau commis, néophyte des affaires indigènes ; Cassard commu-

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niqua ce message à son adjoint, broussard à la rude barbe jaune, qui grogna :

— Encore un débutant à décrasser 1 Ça sera d'une délicatesse de garçaille ; ça se plaindra du logis, de la chère, de la chaleur, du turbin des tournées I C'est sans doute de la viande à cataplasmes, de la peau à insolations, de la tripe à dysenterie, du foie à abcès, de l'estomac à gastralgie I Ça nous claquera dans la mainl Il faudrait, dans le poste dur qu'est celui-ci, des types blindés à ma façon, et le chef-lieu nous expédie un monsieur Deux-sous-de-mou-de-veau !

Il cligna des yeux, mâcha avec sauvagerie sa chique de kola, se renversa sur son fauteuil de toile,, et éloigna d'un coup de pied son chien bouniol qui hurla bref en grinçant des dents ; à la dérobée, il regarda son patron; celui-ci n'esquissa pas le geste approbatif qu'attendait l'autre; Cassard n'acquérait d'opinion qu'à bon escient et sur pièces; aussi ne s'intéressait-il, pour l'instant, qu'aux ébats des oiselets minuscules qui égaient de leurs jeux et de leur babil l'intérieur, d'une ombre si bleue, des habitations soudanaises ; l'un de ces volatiles, en coquet jabot de velours cramoisi, était intrigué par le porte-plume en arrêt entre les doigts de l'algérien ; audacieux, il voletait autour de l'objet, et se percha enfin sur la main d'où il contempla le Blanc ; il hochait la tête de côté, et frémissait légèrement des ailes.

^ — Et comment s'appelle-til, ce bougre? demanda l'adjoint.

— Jacques ; il est bachelier et a vingt-trois ans.

— Jacques ! répéta l'autre en haussant les épaules ; un nom efféminé à la mère de Ségur ; on trouve ça -dans les romans vieillots du siècle dernier.

— Soyez indulgent, mon bon ; l'apprenti ne peut

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posséder l'habileté du maître et vous êtes un maître ; vous instituerez ce gamin en bonne et vaillante discipline ; notre sympathie lui sera douce s'il n'est ni lâche ni paresseux, ni sot... Envole-toi donc, petit oiseau 1...

La semaine suivante le gosse débarquait d'une pirogue postale. C'était un long, efflanqué, voûté, brun, chagrin garçon aux gestes lents; des culottes de toile kaki tirebouchonnaient autour de ses jambes maigres ; de larges lunettes à verres fumés chevauchaient un nez planté de travers sur une face huileuse qu'encadraient des cheveux rèches, trop gros, qui rappelaient la crinière de la grande hyène. Ses manières étaient composées ; il n'osait regarder son boy en face quand il lui donnait un ordre, et son boy ne lui obéissait guère ; il avait l'air effaré de ce qu'il voyait, de ce qu'il entendait, de la nouveauté des sensations qu'il éprouvait ;• on eût dit qu'il avait poussé dans une cave à moisissures, à l'état de vie ralentie, en Europe ; il n'était pas bien à sa commodité dans un pays où les gens allaient à demi-nus, montaient sans selle des chevaux aussi rétifs qu'eux, mangaient des cuisines infernales, débitaient des plaisanteries féroces, se saoulaient sans contrainte, étaient volontiers pirates, culbutaient des femelles sans délicatesse, et considéraient que la vie humaine était très petite et très friable chose.

Il avait pour bagages plus de caisses de livres que de caisses de vivres ; l'adjoint grimaça, à constater cette anomalie, un sourire ; il conduisit le commis au logement qui lui était réservé et qui se composait de deux petites pièces blanchies au lait de chaux, plafonnées cle nattes clouées aux troncs de rôniers de la charpente ; il y avait là un lit de fer rouillé, des escabeaux boiteux, une table moisie, des étagères fabriquées avec des bois d'emballage par un caporal toucouleur qui

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avait eu, dans son enfance, quelques notions de menuiserie. Jacques se déclara enchanté de son installation ; dès qu'il aperçut des murs autour de lui et un toit au-dessus de sa tôtc, il récupéra sa sérénité d'âme.

II n'eut que le temps de se raser et de se laver les mains ; vm planton le prévint que ses supérieurs l'attendaient à déjeûner ; une nappe de bandes de coton indigène, cousues par un tisserand du crû, couvrait la table ; les assiettes et les plats étaient de fer battu ; il y avait pour boisson de Thydromel contenu dans une haute gourde dont le goulot se couronnait d'écume tremblotante ; le pain était une sorte de poudding compact, relié dans une croûte jaune très dure ; chacun des convives tira son couteau de sa poche et le raiguisa sur sa botte; le repas était plantureux et n'eût pas été mauvais si un goût prononcé de fumée de bois vert ne se fût amalgamé à la plupart des mets, depuis le riz à la sauce aux crabes jusqu'au cuissot de biche aux patates. L'adjoint, homme d'excellent appétit, entassait sur l'assiette de l'hôte des quartiers de venaison et l'objurguait, avec maints calembours, de ne pas ménager les provisions. Le commis le remerciait, s'efforçait de mâcher de grosses bouchées de rôti caoutchouteux, et souriait avec complaisance aux facéties de son commensal ; l'hydromel eut son suffrage ; petit à petit Jacques se familiarisa avec ses chefs ; il leur apparut d'esprit sain et cultivé.

Trois mois auparavant, conta-t-il, il suivait, en Sorbonne, les cours de la licence ès-lettres et s'occupait d'études sociologiques ; le décès subit de ses parents le priva, du jour au lendemain, de ses ressources ; il se mit en quête d'une situation ; un nébuleux journaliste méridional, ami d'un ministre au pouvoir, fréquentait les mêmes groupes politiques que Jacques ; il s'occupa

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de lui et le fit nommer commis des affaires indigènes.

Grâce à l'hydromel, au rhum, au cordial accueil des coloniaux, le nouveau venu avoua à Cassard qu'en sa compagnie, il se sentait en confiance ; il Tentretint alors, très vite enthousiaste, de ses travaux^, de Tapostolat qu'il avait rêvé d'entreprendre dans les milieux ouvriers pour la création d'une société nouvelle fondée sur la justice intégrale, des discussions qu'il avait eues, à ce sujet, avec des économistes en herbe, des philosophes d'usine, des éphèbes de la science ; et les mots à désinence en ism,e abondaient dans sa bouche.

L'adjoint, que cette conférence ennuyait, vida sa pipe au coin de la table et profita d'une quinte de toux du commis pour se lever et prendre congé ; il savait où chasser des pintades sauvages, qui feraient un excellent bouillon du soir.

Jacques n'avait certes pas rencontré, en cours de voyage, d'auditeur aussi complaisant que Cassard ; ses yeux brillaient de satisfaction ; son geste s'amplifiait ; ses périodes les plus éloquentes prônaient la fraternité des races, l'organisation internationale du travail, la fin du salariat, l'équilibre établi à jamais entre l'intellectualité et Teffort manuel, la suppression de la peine de mort, la vanité des terreurs de l'au-delà. Comme il s'échauffait, l'algérien le pria de ne point user, dans l'expression de sa vérité, d'épithètes injurieuses et d'apostrophes épiques :

, — Rappelez-vous, lui dit-il, que Robespierre, Saint- Just et Fouquier-Tinville étaient des hommes policés qui n'usaient point, dans leurs concions, d'arguments empruntés au langage de la canaille ; ceci ne les empêchait nullement de faire couper des têtes, ce qui était l'essentiel; on ne révolutionne guère le monde avec des adjectifs démesurés ; les progrès sociaux ne s'enfantent

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que clans les milieux idéalistes et avec aménité; dépenser de but en blanc son activité chez les ignorants est inutile et malliabile ; à l'égard des bienséances, les pactes humains millénaires conservent leur valeur ; je préfère même aux sournois propos de notre politesse européenne Tétiquette raffinée des orientaux, qui jugent absurde d'échanger, à la faveur de phrases en apparence cordiales, des sarcasmes ou des insultes ; les paroles de courtoisie sont stéréotypées et conformes à l'optimisme le plus résolu ; il ne convient point de chagriner son partenaire par des mots insolites ; une intimité nous ordonne un acte, à Tinstart propice et ne s'embarrasse point de provocations intempestives. Alors que nous étions en état d'hostilité avec certains touaregs, sur les bords du Niger, ma barque, qui suivait^ un soir/, le fil de l'eau, fut hêlée du rivage par un guerrier imochar ; je le reconnus de noble origine à ses gris-gris, à son cheval, au carré de drap rouge étalé sur sa poitrine, à la lance en fer sur laquelle il s'appuyait avec un nonchaloir hautain ; j'ignorais si cet homme m^était ami ou ennemi ; j'ordonnai à mes pagayeurs d'aller à lui et de ne point échouer la barque pour que, d'un coup de perche, elle pût, d'aventure, être renvoyée dans le courant ; j'atterris à un endroit privé d'arbres et de buissons bons pour les embuscades ; l'homme, après avoir jeté sa lance, entra dans le fleuve jusqu'au genou ; nous échangeâmes les paroles protocolaires complètes ; puis, afin de m 'honorer, il prit des mains de ses captifs une large calebasse de lait, fort crasseuse, et me la tendit ; je ramassai dans le fond de l'embarcation une petite écuelle où je versai de ce lait ; je la remis au noble et le priai de la vider ; nous nous fîmes encore politesse à ce moment ; il absorba d'un trait le contenu de Té-

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cuelle et je goûtai à la calebasse ; il n'y avait eu là, en apparence, que congratulations réciproques; en réalité, ge n'avais l'ait boire mon hôte le premier que pour m'assurer de l'innocuité de son lait ; le poison est, en ce pays, une arme qui en vaut une autre ; je ne voulais pas non plus qu'il bût avant moi dans sa calebasse, oij la première lampée déglutie, ostensiblement, il eut pu^, en catimini, enfoncer son pouce dans le liquide et y faire dissoudre un peu de poison subtil maintenu entre la chair du doigt et le haut de Tongle. Pendant ces opérations, nous n'eûmes que des sourires l'un pour l'autre ; mes laptots disposèrent du reste de lait et le noble sollicita la paix au nom de sa tribu ; je lui répondis : a tu es seul en ma présence ; tu n'es pas le maître de la parole ; si tu veux que nous parlions de la bonne nouvelle, tu viendras au poste tel jour, avec un tel, un tel et un tel. — Hé ! tu connais nos hommes ; tu sauras mieux qu'un autre concilier nos affaires ; je préviendrai de ton obligeance les gens que tu as énumérés ; stipule que si la paix est conclue entre nos races, tu me gratifieras d'un cadeau. — A cause de tes bons offices, il y aura pour toi une pièce de guinée rouge et des colliers de perles dorées pour les enfants ; j'ai bu chez toi, je suis ton hôte ; tu seras mon hôte quand tu viendras chez moi, seul ou accompagné. » Le sens d'aucun de mes gestes, d'aucune de mes réticënceis n'avait été perdu par le chef et il me sut gré de ne lui avoir fait entendre que des paroles de bon augure. Evitez donc toujours, ici du moins, les phrases de haine et de mépris ; nos administrés n'aiment point du tout à les écouter. Mais, ceci dit, laissez-moi ratiociner un peu à ma mode, qui n'est point celle des civilisés, sur les si troublants problèmes que vous venez, avec tant d'ardeur convaincue, de résoudre ; et d'abord

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un point me déplaît dans les doctrines que vous professez : c'est leur puérilité ; vous instituez une justice de rcve à la base des relations humaines ; j'y place, moi qui suis bismarckien par instinct, la force; ne prenez point ce mot dans un sens péjoratif ; ce vocable est, dans mon esprit, synonyme d'action. Vous croyez, comme la plupart de vos amis politiques, à la toute puissance du règlement; fonctionnaire, vous ne tarderez pas à comprendre l'inanité des prescriptions d'Etat dans l'évolution et dans la censure des mœurs ; qui veut imposer le respect des défenses qu'il édicté, doit avoir/, derrière lui, la guillotine ; mais l'esprit de scepticisme nous a envahis, et nous ne croyons pas plus à la guillotine efficace qu'au spiritisme; les extrémistes que vous admirez n'ont aucune culture classique ; ils sont des illuminés de brasserie ou des profiteurs à la petite semaine ; c'est d'actes et non d'idées que vivent les peuples, écrivait un jour Anatole France ; à moi, il faut des révolutionnaires réalisateurs, des créateurs et non des destructeurs, des hommes d'action au programme arrêté, raisonné, possible, et bien persuadés qu'ils seront dépassés un jour en audace par d'autres révolutionnaires ; la révolution est une méthode et une longue patience. Plus, tout système m'est antipathique parce qu'il constitue une religion ; les dogmes proclament la résurrection des castes et organisent leur immobilité ; un système social, tout comme un système philosophique, n'est que de l'impuissance qui se résume. La vie disparaît peu à peu, et c'est fatal, du plus parfait des systèmes ; la vie est la réalisation du droit du fort ; nous sommes une société animale et non un phalanstère de dieux ; la vie déborde la loi, les codes, les impératifs ; le droit devient injuste parce qu'à un moment donné, il est dépassé par la vie ; les

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tribunaux, à vrai dire, sont toujours, çt malgré eux, en marge de la loi. Il faut viser au pratique, c'est-àdire à l'utile. Les milieux terroristes oii vous avez fréquenté étaient des cavernes à palabres ; leur ombre n'abritait que des bavards, des prédicateurs à grandes lubies, des êtres de brouillard ; il n*en sortira pas un homme d'action. On ne sait pas y être logique avec soimême ; seuls nos révolutionnaires de 1798 furent d'accord avec leurs doctrines sur la bonté originelle de Thomme : les âmes sensibles leur reprocheront à jamais d'avoir fait éternuer, sur la butte à Chariot, roi, reine, fins muguets de noblesse et meneurs de bourgeoisie. D'après ce que vous me disiez, il est fort question de monstres dans les parlotes humanitaires françaises ; je me suis émerveillé des applaudissements qui y accueillirent les tirades les plus filandreuses sur le millionnaire, l'accapareur, le financier; et, à cause de cela, j'affirme que vous êtes des impuissants ou des veules ; quand un homme est un monstre, il convient de le tuer ; toutefois, avant de s'y résoudre, il est nécessaire d'examiner si, en réalité, il est un monstre et s'il n'est un monstre que parce qu'il n'est pas de notre opinion. Ceci m'amène à traiter de la légitimité de la peine de mort ; tuer un homme sans nécessité actuelle ou prochaine est absurde, j'en conviens ; combien logiques sont mes nègres qui disent au meurtrier : « Sans motif légitime tu as supprimé un être humain ; tu as par là été dommageable à une famille : tu répareras ce dommage : ou tu seras l'esclave de cette famille, ou tu lui paieras la valeur d'une vie. » Or, le Coran a fixé la valeur d'un guerrier au prix de cent chameaux. Mais ne tenez-vous pas à supprimer la peine de mort parce qu'en vérité vous avez peur vous-même de la mort.î^ Ainsi, vos amis et vous n'êtes point les hommes de

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mon idéal. Cependant vous prétendez balayer la crainte de l'au-delà ; cette crainte la plus proche est, à mon avis, nécessaire à ror^nieil humain ; on n'est orgueilleux qu'afin d'être fort ; entre nous, d'ailleurs, l'orgueil se définit l'art de ne pas penser. J'ai parcouru les pays sahariens à une époque où il était on ne peut plus dangereux pour l'étranger de s'y aventurer ; nous pilonnions hors des sentiers battus et nous effacions nos traces ; les premiers jours, cette existence d'inquiétude nous énervait ; à la longue, nous nous y accoutumions et si bien que nous la déclarions supérieure à toute autre. J'ai vu, après des escarmouches^, des camarades, qui, blessés à mort, avaient une agonie adiriirable, parce qu'ils se refusaient, par orgueil, à susciter notre pitié. Les gens d'Europe ont, en outre, peur de la mort par appréhension de la douleur. Mais la douleur est indispensable à former l'homme fort. En ce qui me concerne, j'ai fraternisé de mon mieux avec les fantômes de nos terreurs ; dans les situations les plus équivoques, alors iqfue des hordes de nomades nous assiégeaient, alors que les égorgeurs de rezzous nous guettaient, jamais ma bonne humeur ne m'abandonna, et j'eus toujours le petit mot pour rire ; un grain de sable dure davantage qu'un être humain ; cette idée m'a fort réconforté à l'occasion ; je me suis attaché à vivre, en sa plénitude, le moment présent, sans me soucier du plus tôt et du plus tard ; aussi n'ai-je point souffert d'avoir parfois réduit au minimum les nécessités urgentes de la vie. Notre pensée est toujours actuelle ; elle traîne dans son inconscient, par grappes innombrables, les cadavres de nos sensations. Si, quand J'étais gosse, j'avais été, comme vous le fûtes, caressé par des parents^ si, plus tard, j'avais connu les bonheurs sentimentaux, je n'aurais pas manqué de repu-

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gner à l'idée de la mort ; en ce point, je diffère de vos compagnons, ces européens ; je n'ai ni amour ni haine pour mes contemporains de la métropole ; je me résigne à eux quand je suis en France; je lis un paysage mieux qu'un livre ; la pratique de la politique des sauvages me dépouille de ses grimaces un monsieur en peu de temps ; il est rare que T homme ne me fatigue pas plus vite que le paysage ; il renferme, moins que ce dernier, de jeux d'ombre et de lumière I Ce sont là des idées d'homme de brousse ; vous êtes encore un citadin et ne comprendrez que dans dix ans combien j'ai raison ; si vous êtes encore mal à l'aise, ici, je suis, moi, bien emprunté dans une grande ville ; j'y éprouve la tristesse que j'ai à parcourir une bibliothèque ou un musée ; il y a là trop de choses qui ne sont pas d'accord avec moi ; j'y ai plus de besoins qu'ailleurs, et je les y assouvis trop facilement. Boire quelques gorgées d'eau réellement fraîche à la gueule d'une guerba, pendant une éreintante chevauchée au soleil, sous la râpe du vent qui dessèche les lèvres, est une des voluptés de ce monde ; converser avec des cheikhs érudits et diserts, sous les courtines d'une tente, au crépuscule, en buvant du café parfumé d'eau de roses, est une autre de mes voluptés. Je suis trop 1 homme de Tespace pour comprendre jamais que l'apôtre d'une idée ne soit pas un homme d'exécution; je hais pis que vin frelaté ce qui est moule à principes, ce qui est doctrine ; il ne faut, pour réaliser la société nouvelle, se rendre esclave ni des idées ni des dogmes; il y a du bon en chaque bonne volonté. D'ailleurs^ mon cher Jacques, que vous !c veuîHez ou non, ici, vous serez accaparé par la vie la plus intense !

Le soir, avant de se coucher, le commis remua quelque peu ses livres pour y découvrir des arguments des-

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