‹ Cassard le BerbèreChapitre 8 sur 24 · PRÈS DE L'ÉÏAGERE DE CHEVET · texte numérisé non relu

PRÈS DE L'ÉÏAGERE DE CHEVET

Il était vingt-deux heures ; pipe aux dents, Cassard' s'était allongé sur son lit en pagaille ; près de lui, couchée en chien de fusil, sommeillait, un épais coussin entre les bras, son amie ; les draps fripés se ramassaient en tapon ; leurs dentelles se chiffonnaient ; les couvertures se tordaient en cordes ; l'ample chevelure de la dormeuse avait croulé, cascade cendrée, sur épaules blanches et linons enrubannés de noir ; le colon, la bouche empâtée de glus amères, ne voyait plus son amante en âme ; il avait, ce jourd'hui, goinfré, comme un nègre de la forêt dense, les caresses au lieu de lea laisser, comme un dieu, s'égoutter sur la causerie. Suzy fut piaffante bête à plaisir.

Le rythme du souffle soulevait, dans un mouvement qui évoquait les larges ondulations de la mer, la poitrine bombée, grassouillette, presque garçonnière ; le cou et la nuque avait un modelé qui détachait les reliefs et le port voluptueux de la tête ; ils étaient sans rides et sans fossettes ; celles-ci se réfugiaient sur la croupe somptueuse et sur les fins genoux; une hanche était, en cet instant, fort en saillie ; un pli profond marquait ici la taille et la prolongeait jusqu'au nom-

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bril qu'il abolissait. Tout c\ l'heure, Gassard s'affirmait encore que le spectacle de sa belle amie nue le ferait croire en Dieu, s'il y avait, par aventure, avantage pour Dieu à ce que Gassard crût en lui.

Sans bruit, il sauta sur pieds, roula un pagne djennanké autour de son torse et vagua par la chambre ; ramoLireuse était moins tentante, sursaturée d'amour placide ; sa naïve impudeur la découvrait trop femme; le sexe trop apparent hallucinait l'amant ; le corps entier lui parut dépendre d'une animalité ; il eut une crise de vergogne ; l'ancien corsaire son ancêtre devait avoir de pareilles indigestions de femme ; Suzy lui devint presque odieuse ; il eut appétence de seule intellectualité, de mystique ; il rêva des jours dévots dans un cloître ; prier peut-être le soulagerait ; s'il n'avait pas la foi il avait envie, par lassitude, d'avoir la foi, mais dans un dieu très simple et rusé, dans un dieu hors de la théologie ; il avait besoin, en cet instant(, de croire à une pureté immaculée, à un absolu, à une pitié immense de son unique spiritualité. Jamais il ne formula tels vœux dans la brousse ; son âme présente était pareille à ces plantes mimeuses dont un léger souffle de vent frôle les rameaux et qui, sous cet ef fleur trop brutal pour elles, plient et endorment leurs folioles; son cœur était endolori; il eût voulu vomir les montjoies d'immondices qui foisonnaient en lui. Et, tout de même, il n'osait plus se rappeler Hélène, car, il le pressentait, si ceci lui advenait, toutes les valeurs psychiques chavireraient en lui.

Il bourlinguait, à son habitude, entre la porte et la fenêtre ; la veilleuse odorante qui, dans un coin de la pièce, épandait une lueur ambrée à travers son enveloppe de jade, imprégnait l'air d'effluves de verveine. Il manquait à Gassard plus la jeunesse que la philoso-

phie pour qu'il se rassasiât d'amour sans remords ; il aimait surtout son amie en lointain ; elle était le petit coin cher quand il routaillait en brousse et voici qu'à force de la maintenir dans son souvenir elle s'était usée en lui ; et puis il était blasé sur chaque plaisir ; il eût répété de grand cœur, avec le khalife omnyade Oualid, deuxième du nom, saturé de jouissances, que seule pourrait lui agréer encore une docte causerie avec des amis intimes, par une nuit laiteuse de clair de lune, sur quelque dune de sable frais ; il remâchait sa déconvenue ; Suzy n'était plus la fiancée de son rêve ; ses grands yeux bleus ne languissaient plus, comme jadis, à l'instant extatique, quand leur douceur devenait paradisiaque ; ils tournaient au vert, maintenant, lors du déclic ineffable, se troublaient et il semblait qu'il y roulait un torrent d'eau sale. Elle était aussi trop informée de salacités, trop préoccupée de son propre plaisir, qu'elle égouttait jusqu'à la lie, au point de remuer parfois trop de lie.

Il se secoua ; ses ratiocinations étaient absurdes ; il n'était pas à l'âge du bonnet de coton, des pilules laxatives, du plastron iodé, de la tisane dépurative, de la roupie au nez, de la larme à l'œil et des petites filles; si, au moral, il était déplumé, c'est que ses nerfs exaspérés venaient de subir une trop brusque détente ; mais pourquoi avait-il, après cette détente, un goût si prononcé et si anormal de la métaphysique?

Tout à l'heure il réveillera son amie dont l'époux, de retour d'un voyage à Alger, descendra du train à minuit. Elle s'habillera à la va-vite et se jettera, décoiffée, les bas sur les talons, dans l'automobile: Il est trop mûr pour ne pas détester le désordre et il le déteste en ce moment plus que jamais; il recherche et classe les délicats "vêtements épars depuis le vestibule jusqu'à la chambre

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à coucher; chapeau et voilette ont chû derrière le pétria breton à couvercle qui sert de cave à liqueurs ; une épingle à cabochon est piquée dans une portière de broderie arabe, l'autre fut plantée dans la paille de la chaise basse; la robe de velours gît devant la psyché à trois glaces, sur le parquet ; la culotte de tussor est profondément enfoncée entre deux coussins du divan d*angle, dans le cabinet de travail ; les rubans de jarretelles du corset-ceinture marquent une place vide sur un rayon de la bibliothèque ; la demi-chemise en voile de soie^, roulée en boulette, qui s'accrochait si drôlement aux pointes des seins durs relevés, a glissé sous un porte-album ; Cassard tapote, près de la fenêtre, les tapis de prière persans, qui, pêle-mêle, avec d'énormes carreaux déformés, bâtissent un tumulus disgracieux que caresse le pan d'un rideau de guipure à moitié arraché ; ce chaos l'impatiente une fois de plus ; après chaque visite de sa maîtresse il lui faut refaire le ménage de fond en comble pour éviter de donner des soupçons à Incarnacion et aux servantes. Il eut hâte d'être seul.

D'un baiser sur le bras il éveilla Suzy ; elle bâilla, s'étira, se plaignit de courbatures et se dressa sur son séant; bon valet de chambre, il la chaussa; elle sauta à terre, consulta la pendule, constata qu'elle était en avance, s'assit devant la coiffeuse et rajusta sa chevelure ; pendant qu'elle se requinquait il avait Timpression qu'une femme nouvelle naissait sous ses yeux et qu'il l'aimait autrement et mieux que l'ancienne ; il raffola du parfum des étoffes, de la joliesse des gestes, du charme de la démarche ; le regard s'était assagi et ne paraissait passionné que de pot-au-feu ; la nymphe de naguère se muait en nitouche correcte et réservée, en bourgeoise soucieuse du qu'en dira-t-on, de lessive,.

de plats économiques, de restes à accommoder et de bonne à tout faire ; il voulut accoler cette ménagère ; elle se refusa à l'étreinte :

— Vctue, cxpliqua-t-elle, j'appartiens à mon mari. Elle ajouta très vite :

— Ne suppose pas que mon intention soit, en me rendant au-devant de mon époux,, de lui donner une preuve d'amour. Seulement, voici : madame Dacre, femme de l'aciministrateur-adjoint, est ambitieuse ; elle convoite pour son mari, être nul, un poste de choix près d'Alger ; la haute situation de M. Baurbil r^a éblouie ; elle le comble de ses assiduités, et est prête à tout pour parvenir à ses fins ; elle est gentille, délurée et dénuée de préjugés ; je connais assez mon conjoint pour savoir qu'il succombera à la tentation. Tu m'objecteras : Qu'est-ce que ça te fait, puisque vous êtes étrangers l'un à Tautre? D'accord, mais ça me gêne, ça m'horripile ; ce sentiment ne se discute pas. Je redoute que madame Dacre n'accorde à Baurbil des rendez-vous clandestins et qu'elle se trouve cette nuit par hasard à la gare ; je déjouerai donc ses projets, au moins pour cette fois. A demain, ami mien.

Elle débitait ses phrases embrouillées d'une voix calme, reposée, presque indifférente ; sa vie de française sédentaire était parfaitement équilibrée et toute de routine ; Cassard s'irritait de se constater à demicontent et d'avoir, sans cause, ce que les coloniaux nomment le cafard ; il lui faudra de rudes heures de travail pour échapper à sa mauvaise humeur ; il y avait belle lurette que Suzy était partie et qu'il grognait encore. Une indéfinissable anxiété exténuait sa conscience; il désirerait peut-être que son amie fût plus énergique et moins mystérieuse, qu'elle aspirât à une ample existence, qu'elle vécut moins par les sens et

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plus par le cerveau et, en définitive, qu'elle lui échappât : n'élait-il pas le nomade par excellence? Les écrits «de son amant ne Tintéressaient pas : elle lisait surtout les critiques qu*on leur prodiguait et ne jugeait jamais les éloges assez pompeux ; Tauteur comprenait à ce trait qu'elle était fière de lui comme elle était lière de son corps. Mais où était l'émoi formidable qui dominait jadis leur vie? Leurs âmes avaient acquis jadis une individualité distincte et, à l'étreinte, si elles cédaient un peU), elles ne se confondaient plus. A l^ge de Cassard on avait trop d'expérience pour ne pas aimer les femmes en vanité.

Il était tard ; ses nerfs le tracassaient ; dormir l'eût soulagé, et il ne savait que trop qu'il ne fermerait pas l'œil de la nuit. Que faire? Malgré la verveine, la chambre sentait la femme.

Sa pensée se reporta aux faits et gestes de sa maîtresse ; son mouvement de jalousie contre madame Dacre ne l'étonna point ; elle ne parlait qu'avec haine des femmes qu'elle supposait susceptibles d'être convoitées par son mari ; l'amour-propre, chez elle, 6(e détachait nettement de l'amour ; c'est égal, elle avait laissé son amant inquiet ; il avait beau l'imaginer apportant à Baurbil quelque drogue laxative, il ne Voyait pas très bien chaque époux se retirant, après un froid baiser, dans sa chacunière ; elle avait eu beau lui conter qu'elle ne se dénudait pas devant son mari, qu'elle était avec lui la plus réservée des chastes femmes, Cassard doutait que le vieux fonctionnaire fût aussi continent, avec elle, qu'elle le prétendait. Et, même en admettant qu'il en fût ainsi, il finissait par envier l'existence en tenue double menée par son amie ; elle avait su s'attribuer double part de jouisw sance ici-bas ; il n'y avait que sourires autour d'elle ;

il avait eu le tort de la traiter d'âme moutonnière; elle avait très bien pris parti ; du premier coup elle avait été au bout des plus excellentes possibilités ; elle accumulait à gogo amour, caresses, petits soins, satisfactions de vanité ; le colon s'évertuait, pour vivre un meilleur vivre, à moins aimer sa femme ; Suzy avait gagné, sans effort, le bon lot ; ce n'était pas lui, mais elle,, dont l'existence était de haut goût ; elle n'entendait à Alger qu'éloges du fonctionnaire d'élite, son mari, de l'explorateur, son amant ; l'orgueil suscite plus de satisfactions que l'amour, qui est l'une des formes monstrueuses de l'égoïsme.

L'odeur de femme qui régnait dans la chambre était moins antipathique à Cassard, maintenant qu'il était convaincu du bonheur de sa maîtresse ; ses tableaux lui souriaient davantage ; la chair apaisée, l'esprit en repos, s'évoquait en lui, toujours pour éviter la vision, qu'il redoutait, d'Hélène l'algérienne, le besoin de littérature. A son chevet était suspendu,, à portée de la main, une étagère en acajou frisé ; elle comportait un pupitre tournant qui permettait au lecteur de travailler au lit ; une sélection de livres joliment reliés présentait, à l'honnête homme qu'était le colon des titres alléchants. Il pelota un peu ses bouquins favoris ; cette nuit, il les jugea d'aspect quasi revêche ; ils détestaient, gongorisait-il, les infidélités qu'il leur avait prodiguées avec sa maîtresse, sans souci de leur présence ; il se coucha enfin, se dégogna, et s'accommoda aux creux que Suzy avait pratiqués dans le matelas ; devant lui, sur la muraille, lui sourirent de somptueuses^ académies ; la vision de ces nudités ne le captivait qu'au grand jour ; sous les lampes électriques, les chairs tournaient au vert bleui des cadavres ; mieux lui agréèrent les paysages de Noire, le grand peintre

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du sud-algérien ; pur ses toiles se précipitaient vers €assard les perspectives llamboyantes des Hauts-Plateaux et du Sahara ; le soleil se roulait là pôle-niele avec le sable ; il laissait une traînée de feu sur chaque caillou qu'il heurtait dans ses bambochades ; il transsudait des mamelons, des roches,, des arbres ; les maisons et les pierres baignaient dans une atmosphère qui s'irisait, pareille au ciel vu du fond des eaux ; errer dans ces peintures était pour Texplorateur aussi doux qu'un voyage de découvertes en pays inconnu ou qu'un baiser sur les lèvres d'une femme possédée pour la première fois ; terre y palpitait ainsi que ohair ;, ies nuages y tordaient d'énormes chevelures dans le firmament ; là, de baiser était partout, dans le vent qui effleurait la bouche du voyageur, dans Toscillation du buisson, dans le murmure du filet d'eau qui serpentait entre les galets violacés de l'oued, à l'ombre des jardins conquis sur le sable des dunes.

Le colon éteignit l'électricité ; il ne parvint pas à s'endormir ; les hurlements des chiens de garde, les grincements de roues sur le sable, des bruits de voix étouffées, lui dénoncèrent le retour de Suzy ; il reconnut l'organe nasal de l'époux auquel se mêla le fausset de Blascot, et se dressa soudain dans son lit, furieux contre son amie ; le sculpteur, qui adorait fort Mme Baurbil et ne s'en cachait pas, s'était rendu à Alger en compagnie du mari et s'en revenait avec lui ; il était à examiner si la menteuse, qui lui affirmait se déplacer pour surveiller un monsieur dont elle se contrefichait, n'avait pas voulu se ménager une rencontre avec l'artiste.

Des souhaits s'échangèrent; Cassard entendit le sculpteur ouvrir sa porte, au rez-de-chaussée, dans la cour des Dames ; lentement les Baurbil montèrent au pre-

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micr étage, où ils habitaient. Quelques minutes après, le maître du bordj les suivait en se dissimulant dans Tombre ; il espionnait ainsi, avec ses hommes, pendant la guerre des Nations, les détachements ennemis qu'il devait, par la suite, exterminer.

A pas feutrés, il parcourut la galerie haute ; la nuit était transparente ; un enfant pleurnicha dans la nursery ; Romaine l'apaisa de la chambre voisine. Cassard entrevit, entre deux arcades du patio, la silhouette de Blascot, qui fumait un cigare ; il paraissait contempler les minces baguettes de clarté qui délimitaient encore la porte de Mme Baurbil ; le colon fronça les sourcils ; la colère s'approfondissait dans sa poitrine ; le sang du pirate bouillonna en lui ; le raïs n'aimait certes pas ses femme», il en avait trop ; mais il en était limplacablement jaloux ; cependant il ne considérait en elles que les qualités extérieures, le minois et l'architecture musculaire ; il ne se souciait point de ce que pensaient des êtres qu'il méprisait, en somme ; d'aventure, en ce sens, il était plus sage que son descendant. Or, les soupçonnait-il de le dindonner, il les exécutait sur le champ ; Romaine affirmait qu'une oubliette, dans les souterrains, accueillait leurs cadavres.

Cassard ne récupéra son sang-froid qu'à tous petits coups ; il n'aimait peut-être plus Suzy en sentiment d'adolescence : il était simplement soucieux de son bien. Les lumières s'éteignirent chez elle ; Blascot soupira dans la cour, jeta son cigare et rentra chez lui. L'algérien se promena un tantinet dans la galerie ; les gonds d'une porte crièrent ; il se jeta sur le carreau, à plat ventre, et se coula sous une banquette couverte de coussins ; il avait à ce moment la mentalité d'un bandit. Et il s'ahurit. Voici que le père Baurbil quit-

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tait à sa chanil)re; il sifflotait tout bas et, délihérr^moDt, allait frapper ;\ la porte de sa femme.

Merveille ! Suzy lui ouvrait aussitôt ; elle lui murmura même : <( Oh ! que vous êtes j:>entil ! » L'amant perçut le bruit d'un double baiser discret; son amie se plaignait d'étouffer dans son logis ; le couple bavarda à voix basse, pendant quelques moments, au seuil de la chambre, en vive amitié. Pourquoi Suzy contait-elle à Cassard qu'elle était à peu-près brouillée avec son mari.^ Sans doute ils se vouvoyaient, mais ils paraissaient en parfait accord.

— Allons prendre un peu l'air, lui dit-il, il ne fait point froid ; la maison dortj, à cette heure, nul ne nous apercevra.

Ils s'accoudèrent à la balustrade ; Suzy, en chemise courte, s'appuyait galamment à son mari. « Ah ! damnée menteuse, pensa le colon ! Abîme de rouerie ! »

Elle ne manifestait point le moindre dégoût du vieillard.

— Avez-vous été bien sage en mon absence, ma chère ?

— Oh oui ! je me suis quand même tracassée à cause de vous, qui êtes un si mauvais sujet.

— Je ne le nie point, ma chère ; mais, pour me disculper, je vous fournirai sur-le-champ, ici-même, la preuve que je ne vous ai pas trompée.

En effetj^ ce vieillard qu'elle représentait comme cacochyme à son amant, témoigna, sous les yeux de celui-ci, d'une vigueur tout h. fait exceptionnelle.

— Eh bien, non, se dit Cassard ; je ne peux plus me fâcher ; l'homme civilisé a repris en entier son empire sur moi.

Il éprouvait seulement une forte envie de rire ; non.

il n'était pas Othello, pirate et pacha. Il récupéra d'un coup sa philosophie résignée de broussard.

— Vous ne vous ennuyez point à la campagne?

— Un peu, sans doute, mais elle est si favorable à ma santé 1

— Et, comment dirai-je, nul ne vous y courtise?

— Oui, monsieur, tout le monde, c'est normal ; qu'importe, puisque je n'aime que vous I

— Vous avez un teint superbe, des pieds à la tête 1

— N'est-ce pas 1 Oh ! la brise de mer me réussit fort bien. Mais je crains que vous ne vous enrhumiez.

Le couple Baurbil se disloqua ; monsieur, après un baiser de grand style sur la main de sa femme, battit en retraite ; madame s'enferma chez elle à double tour.

Cassard regagna son logis ; il n'apercevait plus que le comique du ménage à trois, un barbon de 67 ans, un autre de /ii ans et une dame de trente ans qui se gouraient les uns les autres ; peut-être d'ailleurs que Blascot, qui avait /i5 ans et l'âme candide d'une jeune fille, était plus heureux qu'eux tous ; peut-être était-ce lui seul qu'aimait Suzy ; sait-on jamais à quoi s'en tenir avec une femme de cet âge, sans enfants? Le colon la voyait de plus en plus en simple, maintenant, partagée entre ses souvenirs de sentimentalité et ses besoins de lubricité. Et qui pouvait faire le départ de ces passions de constitution amoureuse?

C'était sur Hélène que se reportaient avec fougue, à cette heure, ses affections.

— Ce ne sont, constata-t-il en se couchant, que les jeunes gens qui s'accordent parfaitement entre eux, tant en sentiment qu'en plaisir : les vieux messieurs et les dames de trente ans font de la psychologie I Je ne connais qu'un ménage parfait d'entente, un vrai ménage d'étudiants : celui de Germaine et d'Artig ;

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l'un des partenaires a dix-huit ans, Tautre en a vingtsix; elle l'épousa à quinze ans , dans la fraîcheur du premier amour, ils vivent la continuelle étreinte. Ma sœur et son mari s'aiment fort, mais d'une autre façon ; ils ont eu un lils, et^ hors de certaines heures, gardent chacun une personnalité très tranchée... Bah 1 je continuerai à jouir, à l'orientale, du moment présent ; je ne témoignerai en rien à Suzy que j'ai découvert son manque de sincérité envers moi. L'humanité, mon pauvre Cassard, est pareille à une foret vierge ; abats, brise, coupe, brûle, déchausse les souches, ménage-toi un chemin aux herbes douces qui n'appartienne qu'à toi. Et que t'importent les mensonges de Suzy.î^ Tu souffres d'elle ! Es-tu sût qu'elle ne souffre point de toi.î^ Ne lui ments-tu pas chaque jour en lui affirmant que tu l'aimes autant que tu l'aimais jadis? Elle m'a menti par timidité, et afin de ménager des transitions entre ses rementevoirs d'amour et les miens ; elle est moins complexe que je ne le supposais d'abord ; après tout, si elle n'est point malheureuse en ménage comme elle se vantait de l'être, je n'ai que peu le droit de m'en offusquer; son mensonge est véniel, et me prouve qu'elle est créature de tact et de tête, et qu'elle a l'expérience de l'amour-propre des amants.

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