MADAME
Vous exigez que Je vous adresse mon opinion sur la maxime si fort à Ja modc^ qu^un honnête homme ne change jamais de religion» Vous me trouverez toujours disposé , madame, à vous donner des preuves d'une déférence sans bornes, et je m'empresserai d'autant plus à vous obéir dans cette occasion , que , si je ne me trompe infmiment , il ne reste plus entre vous et la vérité que ce vain fantôme d'honneur qu'il est bien important de faire disparaître.
Il m'eût été bien plus doux de vous entretenir de vivo voix ; mais la Providence ne l'a point voulu. Je vous écrirai donc, puisque nous sommes séparés pour très -long-temps , peut-être même pour toujours; et j'ai le ferme espoir que cette lettre produira sur un esprit aussi bien fait que le voire tout l'effel que j'en attends
La question ne saurait être plus importante , car, si nul honnête homme ne doit changer de religion , il n'y a plus de question sur la religion. 11 est inutile et même ridicule de s'informer de quel côté se trouve la vérité. Tout le monde a raison, ou tout le monde a tort, comme il vous plaira ; c'est une pure affaire de police dont il ne vaut pas la peine de s'occuper.
Mais pesez bien, je vous en supplie, ralternative suivante: pour que tout honnête homme soit obligé de conserver sa religion , quelle qu'elle soit, il faut nécessairement que toutes les religions soient vraies, ou que toutes les religions soient fausses. Or , de ces deux propositions , la première ne peut se trouver que dans la bouche d'un insensé , et la seconde dans celle d'un impie. Ainsi je suis bien dispensé , avec une personne telle que vous, d'examiner la question dans son rapport avec Tune ou l'autre de ces deux suppositions ; et Je dois me restreindre à une troisième, je veux dire à celle qui admet une religion vraie, et rejette toutes les autres comme fausses.
Je le dois d'autant plus , que c'est précisément de cette supposition que l'on part pour prétendre que chacun doit garder la sienne. En effet , dit-on , le Latin dit qu'il a raison.
g a LETTRE.
! Grec dit qu'il a raison , le Protestant dit qu'il a raison : entre eux qui sera le juge ? Ma réponse serait bien simple, si c'était là l'état de la question. Je dirais ! C'est Dieu qui sera le juge ; c'est Dieu qui examinera si l'homme ne s^esl
Ïioint trompé lui-même ; s'il a étudié la question avec toute 'attention dont il est capable , et surtout s'il ne s'est point laissé aveugler par l'orgueil ; car il n'y aura point de grâce pour l'orgueil.
Mais ce n'est point du tout de quoi il s^agit ; on change l'état de la question pour l'embrouiller. Il ne s'agit nullement de savoir ce qui arrivera d'un homme qui se croit de bonne foi dans le chemin de la vérité * quoiqu'il soit réellement dans celui de l'erreur ; encore une fois , Dieu le jugera , et il est bien singulier que nous ayons tant de peur que Dieu ne sache pas rendre justice à tout le monde. Il s'agit , et il s'agit uniquement de savoir ce que doit faire l'homme qui professe une religion quelconque , et oui voit clairement la vérité ailleurs ? Voilù Ja question ; et il n'y a ni raison , ni bonne foi à la changer, pour en examiner une toute différente* puisque nous sommes tous d'accord qu'un homme qui change de religion sans conviction est un lâche et même un scélérat.
Cela posé, quel téméraire osera dire que l'homme à qui la vérité devient manifeste doit s'obstiner à la repousser ? O n'y a rien de si terrible que l'empire d'une fausse maxime une fois établi sur quelque préjugé qui nous est cher; à force de passer de bouche en bouche , elle devient une sorte d'oracle qui subjugue les meilleurs esprits. De ce nombre est celle que j'examine dans ce moment : c'est le coussin que l'erreur a imaginé pour reposer sa tête et dormir à l'aise.
La vérité n'est pas , quoiqu'on en dise , si difficile à connaître. Chacun , sans douie , est maître de dire non^ mais la conscience est infaillible , et son aiguillon ne saurait être écarté ni émoussé. Que fait-on donc pour se mettre à l'aise, et pour contenter là la fols la paresse qui ne veut point examiner , et l'orgueil qui ne veut point se dédire ? On invente la maxime qu'un homme d'honneur ne change point de reli" glon .* et là-dessus on se tranquillise, sans vouloir s'apercevoir, ce qui est cependant de la plus grande évidence, que ce bel adage est tout à la fois une absurdité et un blasphème.
Une absurdité : car que peut-on imaginer de plus extravagant, de plus contraire à la nature d'un être intelligent, que la profession de foi expresse et antérieure de repousser la vérité si elle se présente ? On enverrait à l'hôpital des fous celui qui prendrait un tel engagement dans les sciences humaines ; mais quel nom donner à celui qui le prend à l'égard des vérité divines ?