CHAPITRE IL
De la quantité des consommations que doivent faire les habitants d’un pays.
Pour que h richesse évaluée d’une nation arrive à son maximum avec la force productrice dont elle dispose ^ les consommations ne doiventelles pas s’élever à un certain chiffre ?
Assurément. Ce chiffre même est tel que, si un peuple ne l’atteint pas, il diminue soirichesse évaluée f et que, s’il le dépasse, il la diminue
encore.
La somme des consommations correspondante au maximum de richesse évaluée a-t-elle une valeur que vous puissiez déterminer ?
Cette valeur peut se déterminer aisément. Elle est égale au revenu brut de la nation, ou autrement à la somme des revenus de tous les citoyens, car chacun d’eux doit dépenser an-
nuellement son revenu et rien que son revenu. En effet, s’il ne le dépense pas, il arrête la production ; et s’il va au delà , il diminue son capital, qui est un des éléments du capital national ^ Nous ferons toutefois remarquer que dépenser son revenu n’est pas l’employer entièrement en objets consommables dont on annule l’utilité ; attendu qu’une partie de ce revenu doit être appliquée à procréer des fonds productifs qui constituent réellement une réserve pour chaque citoyen.
Qu’entendez-vous par cette réserve que chaque citoyen doit faire sur ses revenus pour procréer des fonds productifs ?
Dans un Etat, il y a deux espèces de dépenses toutes spéciales. Les unes sont destinées à l’annulation totale, ou partielle, ou momentanée de l’utilité des produits ; les autres servent à
* En général , lorsqu'un individu anéantit en folles dépenses le capital d’un million , par exemple , qu’il possède, les personnes qui profitent de sa ruine ne gagnent qu'environ 15 p. 100 sur ses dépenses. II y a donc une perte d’environ 700,000 fr. pour la société.
accroître les fonds productifs : car, là où la civilisation est progressive, chaque année l’utilité d’un plus grand nombre de produits devant s’annuler, il faut que la quantité des fonds productifs s’accroisse dans la même proportion. — Or cet accroissement des fonds productifs doit être opéré par chaque citoyen au prorata de ses revenus , et c’est ce que nous appelons la réserve que chacun d’eux doit faire, et que nous apprécierons en France, pour fixer les idées, au quinzième de ces mêmes revenus. Cette réserve , qui augmente le capital de la nation, assurera non -seulement la production des utilités annulables nécessaires à l’année suivante, mais encore elle sauvegardera la fortune du citoyen contre les fâcheuses éventualités qui, plus tard, pourraient la réduire.
On maintient donc et on accroît la valeur des capitaux, chez une nation, non-seulement par la création , mais aussi par la consommation intelligente des produits K Ce résultat ne
* Cette théorie des consommations devrait être légèrement modifiée si avec les fonds productifs ou capitaux en-
j pourrait être obtenu si partout on ne devait s’occuper qu’à produire, et non à consommer, comme semble l’insinuer l’école de J. -B. Say.
Cette règle à suivre dans les dépenses, tout en accroissant la richesse évaluée d'un État, n'est- ■ elle pas très-morale dans ses résultats ?
Nous le pensons. La peine que l’on se donne en travaillant ne mérite-t-elle pas une récompense ou autrement une satisfaction ? On ne peut donc reprocher à l’homme de se donner cette satisfaction, lorsque étant proportionnée à sa fortune, tout à la fois elle favorise l’industrie
j de ses concitoyens et accroît la richesse pu-
I blique! Bien plus, comme il met en réserve
I chaque année une petite partie de ses revenus,
et que de cette manière il peut rester long-
temps dans la même position de fortune, ne se trouve-t-il pas dans les conditions où l’on conserve le plus facilement tous les sentiments de
gagés on produisait beaucoup pour les peuples étrangers, car alors il serait possible d’accroître bien davantage ces capitaux engagés dans l’intérêt de la richesse évaluée na-
1 tionale.
probité, de bonne foi et d’honneur? Car on le sait, il n’y a que peu de fond à faire sur la moralité de l’homme sordide et sur celle de
l’homme ruiné.
Vous désapprouve% alors le riche avare qui, au lieu de faire une dépense en rapport avec ses revenus y en applique constamment la plus grande partie à V accroissement de son capital ?
Sans doute. Qu’est-ce que l’avare? Un vrai frelon dans la ruche sociale. Si chacun se modelait sur lui, ce capital dont il fait son dieu, ce capital qui exerce tant de prestige sur tous, ne rencontrerait dans le monde qu’indifférence et dédain î c’est-à-dire que le travail perdrait son stimulant, et que nous rétrograderions vers la barbarie. — Si l’avare prétendait qu il n a pas besoin d’être excité au travail, il en imposerait, car il mesure l’estime qu’il porte à ses capitaux à la fascination qu ils ont exercée de tous temps sur la foule. Il est cependant des circonstances atténuantes en faveur de l’avarice : elle sert de correctif à la prodigalité extra-
vagante et à ses désastreuses conséquences ^
Vous ne confondez sans doute pas V avare avec celui qui fait des épargnes convenables ?
En aucune façon. Entre la prodigalité, qui ruine les particuliers, détruit la richesse évaluée du pays , et l’avarice, qui lui sert de correctif, il est un medium raisonnable. On est répréhensible soit lorsqu’on s’enrichit avec des économies sordides, soit lorsqu’on se ruine par des dépenses folles. L’homme digne et de bon sens fuira également ces deux extrêmes , et il remplira son rôle de citoyen d’une manière utile et honorable en ne faisant sur ses revenus qu’une réserve conforme aux indications que
‘ En France , dans ce moment où les consommations de toute sorte sont tellement exagérées , où les fortunes ne se transmettent plus intégralement, si ce n’est par exception, des pères aux enfants, on ne peut le nier, la conduite des gens parcimonieux est utile au maintien et à l’accroissement de la richesse évaluée nationale, mais seulement comme correctif d’un état de choses blâmable. — On sait que les avares n amassent plus de trésors dans leurs coffres comme autrefois, et que leurs capitaux sont placés soit dans l’agriculture, soit dans l’industrie.
nous avons données. Ce tempérament, cette réserve, que nous réclamons dans les dépenses, se rencontrent si rarement, que 1 on a mis avec raison la sage économie au nombre des vertus*