CHÂ.PITRE III
Des consommations de luxe.
Les consommations d'objets essentiels provoquent, d'après ce que vous venez de nous dire, r accroissement de la richesse évaluée d'un pays : en est-il de même de la consommation des objets de luxe que l'on fabrique?
Au chapitre IX de la 2" partie, nous avons vu que les industries relatives aux objets essentiels devaient exister dans un état concurremment avec celles relatives aux objets de luxe, si l’on voulait que sa richesse évaluée prît un grand développement, attendu que, chez un peuple réduit à ne consommer que ce qui est indispensable, le travail ne fait que languir, et qu’il reprend son activité avec l’apparition des articles de luxe, qui servent ainsi à l’homme
d’excitant et de stimulant. — Il s’ensuit donc que la consommation de ces articles est nécessaire lorsque l’on veut accroître dans de grandes proportions la richesse évaluée d’un pays. Mais cette consommation doit varier suivant les fortunes, et, pour maintenir l’énergie au travail de chaque classe à mesure qu’elle s’élève dans l’ordre social, ses satisfactions doivent être de plus en plus raffinées. Si l’espoir d’une nourriture moins grossière , d’un vêtement moins commun, d’un logement moins restreint, suffit à l’ambition du pauvre, le riche ne travaillera que pour acquérir des objets d’art, se faire traîner par des chevaux de race et habiter des hôtels somptueux.
Ne pourrait-on, dans le but de faire décroître la richesse évaluée d'un pays , consommer les objets de luxe produits par les manufactures étrangères ?
Sans doute, lorsqu’un pays ne peut les produire lui-même; mais alors nous ferons remarquer qu’il faut s’ingénier de toutes manières pour opérer cette production, les fabrications
j d’objets de luxe étant en général les plus lucra- [ tives.
l Dans quel ordre les diverses dépenses doi- I venb-elles se faire ?
I Avant d’acquérir des objets de luxe on doit faire toutes les dépenses relatives : 1° à une nourriture saine, 2" à un vêtement de saison propre et commode, 3” à un logement aéré, spacieux et agréable.
I Parmi les dépenses de luxe , quelles sont celles qui doivent être le plus recommandées ?
Sans vouloir faire de l’homme un pur esprit, un être tout dégagé de la matière, il nous paraît que ses premières dépenses en fait d objets de luxe doivent être consacrées aux produits qui nous moralisent, nous instruisent et perfectionnent notre intelligence , tels que les œuvres des philosophes , des historiens , des poètes , des peintres , des sculpteurs , etc. — Nous rejetterons à la suite les dépenses qui concernent la satisfaction de nos goûts de parure, de vanité et de sensualité.
PouveX'-vous 710US dire quelle est la limite des
Hi
dépenses de luxe auxquelles peuvent se livrer les divers citoyens ?
D’après ce que nous avons vu au chapitre précédent, les dépenses de chaque citoyen ne doivent pas dépasser son revenu. Or, comme on doit d’abord, sur ce revenu, acheter ce qui est essentiel , et faire une réserve , il en résulte que la partie excédante seule doit être consacrée à l’acquisition des objets de luxe. De là on doit conclure que les objets de luxe qu’un peuple consomme ne doivent jamais être qu’en petite quantité. En effet, d’une part, la classe ouvrière, toujours la plus nombreuse, ne peut guère viser qu’à une existence confortable, et, d’une autre part, les riches, qui ne sont jamais que clair-semés et dont la fortune n’est que rarement excessive , sont singulièrement obligés de se modérer dans ce genre d’acquisition.
D'après vous, le luxe n'est donc pas blâmable dans un État ?
Certainement, pourvu que chacun n’en use que nronortionnellement à sa fortune. Ainsi
les moralistes qui se sont élevés contre toute espèce de luxe ignoraient les vrais principes de l’économie politique. Certes leur système serait excellent pour nous faire rétrograder vers ce temps heureux de l’âge d’or, si chanté par nos poètes ; mais non , comme nous l’avons démontré , pour multiplier le capital. — Leurs efforts doivent donc se borner désormais à empêcher l’abus des jouissances de luxe.
Est-ce que, chez certaines nations spéciales pour la fabrication des objets de luxe , cette fabrication ne doit pas être encouragée tout particulièrement ?
L’industrie des objets de luxe, étant lucrative au suprême degré pour les peuples avec lesquels on ne peut rivaliser à cet égard, doit être particulièrement encouragée dans certains pays, la France par exemple. Et il n’est pas suffisant que cet encouragement s’adresse uniquement aux producteurs sous forme de distinctions honorifiques, et même de rémunérations en espèces; il faut encore que la haute société française déploie un luxe qui excite, provoque
ces producteurs, et en même temps les guide et les inspire dans la création de tous ces articles de goût pour lesquels le monde entier est notre tributaire. Imposer doncpartrop nos consommations de luxe serait, pour notre pays, une cause de décadence.