CHAPITRE III
Certains amis de la maison (4)
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa : (La Fontaine, Fables, Vlil. il.)
Que faut-il entendre par les « amis de la maison » ?
Il ne s'agit pas ici de ces amis de rencontre, qui ne sont guère que des étrangers: si ceux-là se permettaient quelque parole déplacée ou quelque mauvais conseil, le père n'hésiterait pas à les remettre à leur place, au risque de les mécontenter et de les éloigner.
Mais il s'agit des habitués de la maison, des intimes de la famille, qui vont et viennent librement, qui parlent sans contrôle, qui jouent avec les enfants, leur offrent des cadeaux, et gagnent ainsi leur cœur et leur confiance.
Comment ces amis peuvent-ils devenir un obstacle à l'éducation
des enfants*
. De plusieurs manières, chacun suivant son caractère et ses méthodes-:
1° Il y a l'ami léger, qui blâme les parents et les contrecarre:
2 II y a l'ami flatteur, qui gâte les enfants, à l'insu de leurs père et mère;
3° Il y a l'ami désœuvré qui s'amuse;
4 II y a l'ami viveur et blasé qui scandalise (2) ;
5° Il y a l'ami sans vertu qui abuse de la confiance.
Comment procède V « ami léger »?
Il aime les enfants,, c'est certain, mais il les aime à sa manière; il recherche leur affection et s'efforce de l'obtenir par tous les moyens. Aussi, à priori, prend-il fait et cause pour les enfants/
Le père, par exemple, a infligé une punition.
L'ami léger et inconsidéré la lève de sa propre autorité :
— C'est tout, n'en parlons plus, demain il sera plus saget
Cf. Nicolay, Les enfants mal élevés, p. i!\. D'après Nicolay, Les enfants mal élevés, 1. I, ch. h.
Quels sont les procédés de V « ami flatteur »?
Il distribue, à l'insu des parents, les friandises interdites; il rend en cachette le jouet confisqué; il autorise des jeux prohibés; il fait à la dérobée des confidences inopportunes.
Puis il ajoute ce conseil désastreux : Surtout, n'en parle pas à tes par en ts !
Et voilà les parents discrédités, vaincus sur le terrain de l'autorité comme sur celui de l'affection.
Quelle est la tactique de V « ami désœuvré » ?
Pour se distraire et passer un joyeux quart d'heure, il exploite les défauts des enfants.
Celui-ci est familier, il le provoque pour le plaisir de lui enlendre dire quelque impertinence; en cas de succès, il lui adresse bien une remontrance pour la forme, mais, au fond, cela l'amuse, et l'enfant le sait parfaitement.
Celui-là est moqueur, il l'incite à contrefaire l'un, à imiter l'autre. H l'applaudit, il souligne ses petits succès de réflexions encourageantes: «Mon Dieu! qu'il est drôle! »« C'est tout à fait cela! » Tl entraine le père dans le courant de ses approbations, et la mère elle-même, malgré les répugnances de sa nature délicate, abandonne bientôt toute velléité de réprobation; elle sourit, donc elle accepte.
Quel est le danger que V « ami viveur et blasé » fait courir à V éducation?
Il tient les conversations les plus détestables; les mots à double sens, les allusions choquantes, les vieux contes grivois, les scandales du demi-monde sont le thème ordinaire de ses récits.
Le père ne dit rien.
La mère, pour se donner des airs de vigilance et de sollicitude, fait remarquer qu'il y a des enfants.
Et son zèle intempestif aUire l'attention de ceux qu'elle veut préserver, leur fait retenir des expressions risquées qu'ils méditeront dans la suite, avec la certitude qu'elles renferment des secrets intéressants.
Elle est d'une coquetterie manifeste; sa mise est tapage ase, sa chevelure est romanesque ou provocante.
Car la chevelure vaut, à elle seule, un long poème; et chacune se dénonce, pour ce qu'elle est, dans la manière dont elle en ajuste les mèches, personnelles ou étrangères.
Les cheveux « à la chienne » ou à « la Cleo de Mérode » sont, dans certaines régions, assez significatives de légèreté, pour que les jeunes filles, qui éprouvent le besoin de s'en coiffer, soient exclues des œuvres catholiques.
Entretenir des relations amicales et suivies avec ces sortes de personnes, équivaut, aux yeux des enfants, à une approbation pure et simple des excentricités dans lesquelles elles se complaisent.
Quels sont les ravages causes par V « ami sans vertu »?
Ils sont terribles, et parfois irréparables!
Cet ami est un client!
Cet autre est un intime du père!
» Mais voici que ce client, cet ami du père, deviennent tout à coup plus assidus.
Les affaires n'y sont pour rien.
L'absence du père ne diminue pas les avances et les amabilités.
Dans la maison, il y a une jeune fille grandissante, oh! assez peu pour n'éveiller aucun soupçon, assez cependant pour promettre quelques satisfactions.
Déjà on a quitté le port où l'on se sentait obligé d'être prudent.
Le cœur vogue, de part et d'autre, à pleines voiles, sur la haute mer des affections défendues.
Et les parents ne comprennent rien, ne voient rien, ne savent rien; ils ne se défient de personne; ils ne surveillent ni leurs enfants ni les amis de la maison.
Et vous qui nous lisez et qui auriez plus d'une raison de vous frapper la poitrine, vous pensez peut-être à telle ou telle de vos amies qui pourrait en prendre, dans ce chapitre, pour toutes ses négligences.
Quelle conduite devrait-on tenir à regard de ces amis?
On devrait les éloigner sans pitié.
On devrait!
Le fait-on?
On le voudrait peut-être!
Mais ces amis sont des amis de toujours. Si on les écartait, ce serait un événement! Et on rentre son mécontentement, on courbe la tête, on abdique son autorité, on capituledevant les contre-éducateurs.
Quelles conclusions faut-il tirer de ces considérations relatives aux amis?
1 Qu'ils sont sages les parents qui, ayant des enfants, et pane qu'ils ont des enfants, sortent rarement, reçoivent peu et vivent le plus possible en famille, dans le recueillement que produisent le sentiment de la responsabilité et la crainte des jugements de Dieu !
Durant la première éducation de leurs petits, les pélicans, dit-on. ne laissent approcher aucun oiseau suspect; ils l'attaquent en déses: pérés, plutôt que de se laisser troubler dans leur œuvre. C'est une leçon à retenir
2° Qu'il faut attendre peu de fruits d'une éducation donnée dans le broubaba, la dissipation et l'indiscrétion d'une maison ouverte aux quatre vents du ciel, dans laquelle circulenl une multitude d'amis, plus ou moins intimes, plus ou moins familiers avec les enfanls!