CHAPITRE II
Du traitement particulier de différents défauts
« Quiconque ne sait pas que, dao grande œuvre de l'éducation, c'est conter la triple concupiscence qu'il lutte. n< rien, ne fait riet.
Quels sont les défauts dont l'étude fait l'objet de ce chapit
Ce sont :
L'orgueil art. 1 ; l'avarice (art. II »; la sensualité (art. fflfc
l'envie (art. IV) ; la gourmandise (art. \); la colère (art. Vu.
Article I. — L'orgueil.
Ah! l'homme
Mériterait qu'on mît son orgueil Sous ta douche, ô Niagara
Que verrons-nous dans ce premier article relatif à l'orgueil:-
Nous étudierons :
1° L'orgueil proprement dit : 2° La vanité.
|"1. — L'orgueil proprement dit.
Ce qu'il (Dieu) est ? regardez au-dessus de vos t< Voyez le ciel, le jour, la nuit ? Ce que vous ê Cherchez dans votre oendrû
Qu'est-ce que l'orgueil ?
C'est ce vice qui s'est coulé dans le fond de nos entrailleparole du serpent, qui nous disait en la personne d'Eve : « Vous serez
(i) M«r Dupanloup, De l'éducation, t. III, p. 400.
(a) V. H;;oo, La légende des siècles, « Tout le passé et tout l'avenir ».
comme des dieux : eriiis sicut dii. » Nous avons avalé ce poison mortel. Il a pénétré jusqu'à la moelle de nos os, et toute notre âme en est infectée (1).
Le plus grand mal de l'homme est un défaut qu'on apporte en naissant ; que tout le monde se pardonne, et dont, par conséquent, personne ne travaille à se corriger : c'est ce qu'on appelle l'amourpropre (-2).
L'orgueil est même, à proprement parler, le seul défaut qui existe, les autres n'en sont guère que le développement et la transformation : l'avarice n'est que l'orgueil de l'argent et des richesses ; l'envie, c'est l'orgueil qui veut tout pour soi-même, à l'exclusion d'autrui; la luxure, l'orgueH de la chair, ainsi que l'appelle l'Eglise : carnis tuperUam ; la gourmandise est l'orgueil du goût ; la colère est un orgueil blessé qui s'emporte : la paresse, un orgueil qui craint la gêne et qui s'endort (3).
Comment se traduit l'orgueil chez les enfants ?
L'orgueil d'un enfant perce dans ses yeux, dans ses conversations, dans les moindres détails de sa conduite; il cherche toujours la première place; il ne consent pas volontiers à avoir le dessous; il a mille peines à s'avouer vaincu.
S'agit-il d'organiser quelque chose, c'est lui qui distribue les rôles, et il a soin de garder pour lui le plus important; si e'esi au prisonnier, il veut être le juge, à moins qu'il ne trouve plus agréable et plus piquant de faire le gendarme, ou de se poser en criminel (3).
Que faut-il faire pour corriger ce défaut ? 1° Il faut d'abord ne pas le cultiver. 2° Il faut ensuite instruire l'enfant des dangers que ce défaut lui fait courir.
3° Il faut parfois le combattre de front. 4° Il faut plus souvent le diriger et le tourner en émulationT
Quel est le « premier moyen» à employer pour lutter efficacement contre l'orgueil?
C'est de ne pas le cultiver.
}' n-t-il donc des parents qui entretiennent l'orgueil de leurs enfants '?
Oui, tous les adulateurs, et ils sont légion.
Dès là que l'enfant n'est pas un cancre, on le proclame extraordinaire :
iij Bossuet, Traité de la concupiscence, ch. x.
{2) Platon.
•3) M'r Pichenot, Traité pratique de V éducation maternelle, pp. i52-i53
l'éducation morale 365
— Il apprend tout ce qu'il veut !
— Prenez garde que ce soit dans le mal.
— Ce n'est pas parce que c'est le mien, mais il n'a pas son pareil !
— N'est-ce pas comme enfant gâté?
— Il est bien malin pour son âge !
— Plaise au ciel que ce ne soit jamais dans le sens de « malignité ».
Quel est le « deuxième moyen » à employer pour lutter efficacement contre l'orgueil?
Il faut instruire l'enfant des dangers que ce défaut lui fait courir; lui apprendre que l'orgueil est le vice le plus profond, le plus universel, le plus fécond de noue pauvre nature; qu'il peut causer la perte élernelle de l'âme, si on néglige de le combattre; qu'une seule pensée volontaire d'orgueil a creusé l'enfer et changé les anges en démons; que f Enfant Jésus, qui savait tout et pouvait tout, mettait son bonheur à se cacher et à obéir; qu'au témoignage de la sainte Ecriture, l'orgueil est aussi abominable aux yeux des hommes qu'aux yeux de Dieu; que les saints eux-mêmes ont eu à combattre ce défaut, mais qu'ils en ont triomphé, parce qu'ils l'ont voulu et qu'ils ont eu recours à la grâce toutepuissante de Dieu.
Ce langage sera compris, car l'orgueilleux est ordinairement intelligent; et, dans l'hypothèse d'une intervention précoce, la correction sera facile, car l'orgueil, dans la première enfance, est plutôt un travers qu'un vice.
Quel est le « troisième moyen » à employer pour lutter efficacement contre l'orgueil ?
C'est de le maintenir dans les limites de la raison et de la vertu.
Cette opération est très délicate. L'orgueil est l'endroit le plus vif du cœur; pour peu qu'on y touche, la douleur nous fait jeter les hauts cris (1).
Elle nécessite le calme, le zèle, la fermelé et la prudence. Elle suppose la connaissance détaillée et approfondie de l'orgueil et de l'orgueilleux.
(i) Bourdalouk, Pensée*
L'orgueil a tant de formes, tant de nuances, tant de caprices, tant de saillies et tant d'ombrages.
L'orgueilleux a son caractère, son tempérament, ses susceptibilités, ses ressources.
La méthode pratique doit donc être en rapport arec la nature môme de l'enfant qu'il s'agit de corriger.
Comment faut-il traiter l'orgueil des caractères sensibles et délicats ?
Il serait maladroit d'infliger à ces tempéraments une humiliation directe, dure, impitoyable.
Il faut les ménager, les traiter avec de grandes précautions, les réprimander paternellement, avec fermeté et douceur, de façon à les corriger sans les abattre, à les guérir sans les briser.
Gomment faut-il traiter l'orgueil des caractères énergiques ?
Il faut l'attaquer de front et sans ménagement; il faut l'humilier jusque dans la poussière.
La soudaineté, la dureté du châtiment leur fait courber la tête, sans leur enlever cependant leur ressort et leur courage (1).
Il v a même des enfants orgueilleux, mais généreux, qui sentent si bien le besoin qu'ils ont d'être ainsi traités, qu'après avoir reçu une humiliation, ils vont prier leur maître de ne pas les épargner, à l'occasion, et, au besoin, de doubler la dose.
Ces âmes-là sont de bonne trempe, et le temps qu'on passe à s'occuper d'elles n'est pas perdu (2).
Elles ne sont, malheureusement, pas le grand nombre.
Mais rien n'est plus difficile à corriger qu'un enfant tout ensemble bête et orgueilleux.
On ne sait, passez-moi l'expression, par quel bout le prendre, parce qu'il n'est pas assez intelligent pour comprendre que l'orgueil est une immense sottise.
Il faut une grâce extraordinaire pour le toucher (2).
Quel est le « quatrième » moyen à employer pour lutter efficacement contre l'orgueil?
C'est de le diriger, de le tourner en émulation et en ardeur pour le bien.
(i) M«r Dupanloup, De '^éducation, t. III, p. 422. (2) R. P. Charruau, Nos enfants, pp. 178-179.