CHAPITRE II
L'enfant possède
une individualité irréductible
« 11 n'y a rien dont leduca* tioa doive avoir plus d'éloignement, plus d'horreur, que du lype commun, que du moule où Ion jette violemment toutes les natures. » (Mer Dupanloup.)
En quoi consiste cette individualité?
Elle consiste en ce que :
Une loi intérieure et propre à chacun de nous organise notre être individuel (i);
(i) Fonsegrive, La Quinzaine, 16 nov. 1900, p. 232.
GÉNÉRALITÉS SUR l/ÉDUCATION 53
En ce que « chaque esprit a sa forme propre » (1 : En ce que l'enfant est lui-même, et qu' & il a sa courbure d'âme originale » (2 .
Cette individualité est-etle également heureuse en tous ses éléments constitutifs?
Non. certes.
Il y a en elle des ressources et des défectuosités.
Il faut évidemment développer les ressources et combattre les défectuosités, mais en tenant compte du « propre génie » de chaque enfant.
Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d'être gouverné; et il importe au sucées des soins qu'on prend qu'il soit gouverné par cette forme et non par une autre (3).
Il est donc nécessaire de connaître cette forme, c'est-à-dire l'individualité propre à chacun.
Quels sont les moyens à prendre pour connaître cette individualité?
\° Il faut d'abord lui permettre île se montrer.
C'est déjà, si je ne me trompe, une coutume depuis longtemps abolie, que celle d'emprisonner dans le maillot les petits membres
qui veulent se mouvoir a l'aise Pourquoi donc, quand on a libéré
les jambes, tenir encore les âmes emmaillottées, en comprimant leurs premiers désirs, fussent-ils mal réglés et même incommodants? Si vous ne laissez lever le germe du caractère, comment saurez-vous à quelle nature vous avez affaire, et. par conséquent, quelle direction lui donner : à quel tempérament moral vous avez à pourvoir, et, par conséquent, quel régime lui imposer (4)?
2° Il faut ensuite interpréter sainement les diverses manifestations qu'elle produit.
Pour aider à cette intelligence, disons quelques mots des différents tempéraments (5 .
Quels sont les principaux tempéraments ?
Sansentrerdans aucune considération technique, nous nous bornonsàj'examen rapide des quatre tempéraments classiques : 1° le sanguin ; 2° le nerveux ; 3° le bilieux : 4° le flegmatique.
(i) Rousseau, Emile.
(2) Bergson. Cité par Kieffer, L'autorité, p. 90.
(3) J.-J. Rousseau, Emile.
(4) E. Julien, Du berceau à l'école, p. 60.
10) Ce que nous disons des tempéraments est inspiré de J. Guibert, Le caractère, p. 171 à 199.
Quels sont les traits spécifiques du tempérament « sanguin « (ou affectif) ?
Ikaus physiologiques : Le sanguin a, d'ordinaire, le leint rosé, les yeux bleus, les cheveux blonds. Chez lui, le sang remporte sur l'humeur lymphatique : il circule dans l'organisme avec rapidité: il répand le bien-être; avec l'âge, il produit l'embonpoint.
Traits psychologiques: La sensibilité est vive, aiguë même, mais sans consistance.
Le cœur s'attache passionnément, mais il change facilement" d'objet; c'est pour le sanguin surtout que vaut le proverbe : « Loin des yeux, loin du cœur. »
L'intelligence est prompte; elle voit vite; elle sassimile aisément; elle est servie par une mémoire heureuse et une imagination ardente; mais elle est superficielle; elle fait des poètes et des orateurs, non des savants.
Le caractère est agréable. Le sanguin est jovial, exubérant, de bonne humeur, et, sous le charme de ces qualités, on lui pardonne facilement sa légèreté, sa vanité, ses étourderies ou sa mondanité.
La volonté, c'est-à-dire la constance dans les résolutions, lui manque à peu près complètement.
Comment faut-il se comporter avec le tempérament sanguin ?
1° Il faut surveiller et maintenir la sensibilité.
2° Il faut soutenir et fortifier la volonté : a) par un règlement de vie sagement tracé; b) par le choix d'un ami fidèle et dévoué qui serve de directeur.
Quels sont les traits spécifiques du tempérament « nerveux » (atrabilaire ou mélancolique)?
Traits physiologiques : Le nerveux a le teint pâle, les yeux et les cheveux clairs, la face ovale, le corps svelte et amaigri. De lui-même, il agit peu ; mais, sous l'excitation, son action devient fébrile et violente. La dépense physique est faible : aussi U sang reste presque aussi vermeil dans les veines que dans les artères.
Traits psychologiques : La sensibilité, moins vive que chez le sanguin, est plus profonde. Au moindre choc, le sanguin s'enlève; le nerveux reste calme. Le sanguin repousse l'injure
GENERALITES SIR L'EDUCATION 50
comme un charbon brûlant; le nerveux la laisse entrer, l'emprisonne au lieu de la rejeter.
L'intelligence est ordinairement vive, aiguë, profonde; elle produit des pensées fortes, originales, et les revêt d'expressions précises qui font corps avec elles. Le nerveux a le sentiment du beau.
Le nerveux ne manque pas de cœur ; niais il en soutire plus qu'il n'en jouit, soit parce qu'il ne rencontre pas chez <eux qu'il aime un retour proportionné d'affection, soit parce que, timide et gauche, il se renferme dans un silence dont il pâlit. i! n'a pas le cœur sur la main, comme le sanguin, et: tout en aimant vraiment, profondément et fidèlement, il a des allures d'égoïste qui lui nuisent.
La volonté est plutôt intermittente que faible : elle se tient au niveau des forces physiques. Le propre du nerveux est l'instabilité, et la cause profonde de cette instabilité, c'est la détiance qu'il éprouve à l'égard de lui-même et des autres.
Comment faut-il se comporter arec le tempérament nerveux1 11 faut, avant tout, gagner sa confiance; et, pour cela, éviter la violence, s'abstenir des reproches trop fréquents, et pratiquer une fermeté douce, indulgente, affectueuse (4).
Quels sont les traits spécifiques du tempérament « bilieux » (ou colérique, ou impulsif, ou passionné, ou volontaire)?
Traits physiologiques : Le teint est d'une pâleur qui tourne au brun, parfois même au jaune verdàtrede l'olive: les yeux et les cheveux sont noirs ou bruns; les traits fortement accusés donnent au visage un aspect rude et une expression sévère; le corps est maigre et sec
Traits psychologiques : La sensibilité est obtuse : les impressions ne sont ni vives ni profondes. Le bilieux n'éprouve guère de souffrances morales; il ne comprend pas la douleur des autres; il a peu de délicatesse.
L'intelligence n'est ni très déliée ni très originale, mais elle a de l'ampleur. Dévoré du besoin de se dépenser, le bilieux a plus l'air d'agir que de penser, quand il parle ou écrit. S'il s'adonne au travail musculaire, il fait un athlète, et non un penseur.
(i) Cf. Abbé J. Toclemonde, Les nerveux, p. 173.
Sans être dépourvu de cœur, le bilieux ne fait pas preuve de sentiments tendres ou délicats. Entraîné par sa fièvre d'activité, il devient même facilement, s'il n'y prend garde, un égoïste sans cœur.
Ce qui marque le bilieux de la note la plus spécifique, c'est le besoin d'agir. Il ne peut rester dans l'inaction ; quand il n'a plus de tâche, il s'en crée une; il court vers le but qu'il s'est proposé; la crainte n'a pas de prise sur lui; il va droit à l'obstacle; il s'emporte contre ceux qui lui résistent ; et, s'il est vaincu, il garde haine et rancune, et attend l'heure de la vengeance.
Comment faut-il se comporter avec le tempérament bilieux?
1° Il faut lui apprendre à rester maître de lui, à ne pas se précipiter, à réfléchir avant d'agir, et à se défier de ses premiers mouvements.
2° Il faut l'habituer à avoir compassion des petits, à n'humilier et à n'écraser personne; à ne jamais faire sentir sa supériorité ni peser son autorité.
Quels sont les traits spécifiques du tempérament « flegmatique » (ou lymphatique, ou apathique)?
Traits physiologiques: Un teint sans couleur, des cheveux légers, des yeux gris ou verts, des muscles peu développés, des mouvements lents et rares, tels sont les signes auxquels on reconnaît le flegmatique.
Traits psychologiques : La sensibilité n'est ni prompte, ni affinée, ni profonde.
L'intelligence peut être très ouverte; elle est presque toujours judicieuse; mais elle n'est point enrichie par l'imagination.
Le cœur est bon, mais parait froid.
L'activité est la note distinctive du flegmatique, mais une activité calme et mesurée.
La volonté refrène à l'excès Faction des facultés et le jeu des organes.
Comment faut-il se comporter avec le tempérament lymphatique ? Il faut l'éveiller, le secouer, le faire travailler : Ie En ne permettant pas que l'enfant recule devant un sacrifice nécessaire;
GENERALITES SUR L'EDUCATION Oi
2 En n'exigeant jamais un effort disproportionné; 3° En imposant des tâches fixes et immédiates.
Trouve-t-on, dans la réalité, les différents types que nous avons présentés ?
Non.
Le pur sanguin, le pur nerveux, le pur bilieux, le pur flegmatique n'existent pas réellement.
Dans les individus, les types se trouvent mélangés à des degrés divers, de sorte qu'on trouve des exemplaires de tout genre, depiii» les équilibrés, qui n'ont aucune note particulière, jusqu'aux excessif. qui sont très nettement caractérisés (i).
Comment peut-on arriver à connaître la note dominante du tempérament de l'enfant?
Ce n'est pas toujours facile.
D'autant moins que les différents types dont le mélange constitue le « génie propre » de 1 enfant se manifestent successivement, d'après les circonstances. Tel enfant, llegmatiqueaux premières heures du jour, deviendra bilieux dans l'entraînement du travail; il passera, aujourd'hui, par les angoisses du nerveux pour trouver, demain, l'entrain et la bonne humeur du sanguin.
Pour bien juger, il faut prendre une moyenne des états successifs par lesquels passe l'enfant.
Quel est le type idéal que les éducateurs doivent s'efforcer de réaliser?
C'est celui qui prendrait : du sanguin, la bonne humeur et la vivacité; du nerveux, la profondeur et la délicatesse des sentiments ; du bilieux, l'activité inépuisable et la ténacité; du flegmatique, la maîtrise de ^oi. la prudenc3 et l'esprit de suite.
Comment faut-il traiter « l'individualité de l'enfant »?
Avec le plus grand respect.
Après vin?t-cinq années de dévouement à cette œuvre i l'œuvre de l'éducationi. quand je me demande quel est le sentiment le plus profond que j'en ai emporté et que je conserve, je découvre que c'est
(i) J. Guidîrt, op. cit., p.
le sentiment du respect pour l'enfance. Oui, pendant ces douces et laborieuses années, ce que j'ai surtout appris, c'est à respecter les enfants. Je dirai plus J'ai appris à les craindre, (i)
Que comporte ce respect ?
1 II garde, dans les exigences manifestées, cette sobriété ae perfection dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les théories manquent de sagesse.
2 II ménage la faiblesse de l'enfant :
C'est toujours une grande faute que de forcer la nature : elle résiste et se brise, ou bien elle cède et s'affaiblit (2).
3° Jl s'accommode à tous les naturels et prend les formes de toutes les âmes.
L'éducation doit suivre la nature et l'aider : bien qu'immuable dans ses principes supérieurs, elle varie à l'infini son action, ses moyens et ses formes, semblable', en cela, à la grâce de Dieu, qui subit des transformations multiples, suivant le cœur où Dieu la fait couler (3).