FÉNELON
Quplles sont les causes qui troublent la limpidité du jugement et du raisonnement ?
1° C'est la passion, qui masque la vérité.
2° C'est le sentiment, qui a sa logique à lui, et qui fausse les appréciations.
3° C'est l'intérêt, qui fait estimer les choses « non par ce qu'elles s >nt en elles-mêmes, mais par ce qu'elles sont à notre égard » (1).
Comment peut-on défendre l'enfant contre ces causes d'erreur ?
On lui fera remarquer en quoi et pourquoi il se trompe; on ne laissera jamais passer une assertion erronée; on ne fera grâce ni aux opinions toutes faites, ni aux préjugés, ni aux (>aî Lis pris.
Quel est le rôle de la « théorie » dans la formation du jugement?
11 est le même que le rôle de la logique : il est donc 1res im ponant. Il y a des règles, issue* des lois de la pensée, qu'on ne peut enfreindre impunément, et que, par conséquent, il faut connaître, pour ne pas les violer.
Que faut-il entendre par V « exemple » dans la formation du jugement?
C est d'abord le soin que prend l'éducateur de juger et de raisonner toujours, en conformité avec les bons principes.
C'est ensuite la mise en valeur des ressources que fournissent, à ce puint de vue, les sciences de la nature et de la société.
N'y a-t-il pas, cependant, un moyen meilleur et plus efficace?
Oui.
C'est lerercice personnel de l'enfant.
A chaque occasion qui se présentera, on l'amènera à énoncer lui-même les qualités et les défauts d'un objet, son
usage on écoutera ses appréciations, et on les rectifiera,
s'il y a lieu. Quand il aura un peu grandi, on soumettra à son jugement les menus incidents de la vie quotidienne, les faits saillants dont il est le témoin, l'acteur ou la victime.
Par exemple : un petit garçon insulte son camarade. On
(i) Nicole, Logique de Port-Royal.
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demande à l'enfant ce qu'il en pense : Est-ce bien ? Est-ce
ainsi que se comportent les enfants bien élevés? Pourquoi est-ce mal? Qui défend de dire des insultes? etc.
On m'élevait avec un soin dont on ne saurait trop louer M"e de Maintenon. disait Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus. Il ne se passaii rien à la cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je pensais mal (1).
Article IV. — Education de l'esprit d'invention.
« Le £énie, c'est l'esprit remarquablement inventif. » (Tarde.)
Qu'est-ce que l'esprit d'invention ?
Pour le mieux définir, disons d'abord ce qu'est l'invention.
L'invention, dégagée de tout ce qui la particularise, et observée dans son fondement intellectuel, n'est rien d'autre que la perception d'un rapport de ressemblance ou d'analogie.
L'enfant dit : oua-oua à propos du chien de la maison ; au bout d'un peu de temps, il dit : oua-oua à propos d'un chien en carton qui aboie par le jeu intérieur d'une mécanique, puis à propos d'un chien
qui n'aboie pas puis à propos d'un petit cousin qui marche
à quatre pattes dans la chambre, puis enfin à propos d'un dessin qui
représente un chien Nos découvertes les plus importantes se font
de même (2).
Seulement, tandis que l'enfant perçoit d'un élan très court le rapport entre deux termes très rapprochés, l'homme de génie perçoit d'un élan formidable un rapport entre deux termes extrêmement éloignés (3).
Dans l'intervalle, se rangent tous les hommes qui jouissent de leur intelligence, et, suivant qu'ils sont plus ou moins aptes à percevoir des rapports utiles ou esthétiques, ils s'éloignent de l'enfant pour se rapprocher du génie; ils ont l'esprit d'invention.
Que fera l'éducateur pour développer Vesprit d'invention de l'enfant ?
Au lieu de borner son intervention à faire retenir de mémoire des connaissances toutes faites, l'éducateur avisé
(i) Imbert de Saint-Ama>-d, Cour de Louis XI Y (Maine), p. 145.
(2) Taine. L'intelligence, t. Il, p. 263. Cité par F. Kieffer, L'autorité, p. 4T9-
(3) Kieffer, L'autorité, p. 420.
s'adressera à l'intelligence de l'enfant : il le fera passer, pour découvrir la vérité, d'une chose à une autre, d'abord par des rapports très simples, puis par des rapports de plus en plus complexes.
Peu à peu, l'enfant prendra goût à cet exercice d'invention ; il sera stimulé par le plaisir sans cesse renouvelé de la découverte, il finira par se passer des interrogations, ou plutôt il s'interrogera lui-même, il réfléchira, il méditera, il découvrira ce que d'autres ont mille fois découvert, jusque ce que, s'il s'agit d'un sujet bien doué, il découvre loses plus rarement découvertes par d'autres, et enfin qu'il fasse vraiment œuvre originale, en engageant l'esprit humain dans des chemins non encore parcourus (1).
Article V. — Culture du goût.
« L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi. (V. Hugo, Les < ira.)
Qu'est-ce que le goût ?
Le goût est la faculté de comprendre et d'apprécier le beau dans la nature et dans fart (2).
Pourquoi la culture du goût fait-elle partie intégrante de l'éducation intellectuelle?
Parce que la vérité a deux domaines : celui de la science et celui du beau. La science, c'est la vérité à l'état abstrait. Le beau, c'est le vrai devenu sensible, et manifesté, soit dans les scènes de la nature, soit dans les œuvres d'art (3).
Le goût peut-il être laissé à lui-même ?
Tel qu'il existe à l'état naturel, il n'est guère « sensible qu'aux beautés les plus saillantes et encore ne les apprécie-t-il pas toujours à leur valeur; il se laisse souvent égarer par de vaines apparences. Aussi demande-t-il à être développé, épuré, guidé par l'étude de la critique et des modèles » (4).
Il en est de l'esprit et du goût comme de la philosophie : rien n'est plus rare que d'en avoir, plus impossible que d'en acquérir, et plus commun que de s'en croire beaucoup (o).
(I) F. KlEFFER, Op. Cit., p. 421-422.
12) R. P. Lahr, Philosophie, t. I", p. 36o.
(3) Rouzic, La distinction, p. i55.
(4) R. P. Laur, Philosophie, t. I'", p. 36o. (5; D'Ale.mbert.
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Quel serait le grand avantage de la culture du goût ?
Ce serait de faire apprécier et aimer le beau, et comme « il y a l'infini dans toutes les choses vraiment belles » (1), cet amour du beau plongerait un peu plus dans la divinité. Car « si nous attachons des regards si avides sur des statues fragiles et sur des fleurs passagères, c'est que nous apercevons confusément en elles autre chose qu'elles-mêmes ; c'est que, sans que nous nous en rendions compte, derrière toutes ces beautés d'un jour, flotte à nos regards l'image de la beauté éternelle, c'est-à-dire du Créateur » • 1 .
[i) E. Legouvé, Les pères et les enfants. Enfance et adolescence, p. 118.