CHAPITRE I
L'importance du bon exemple
« Combien de désordres a-t-elle arrêtés, moins par la force de ses corrections que par la persuasion de son exemple. »( i)
Comment établirons-nous l'importance du bon exemple ?
Nous étudierons dans un premier article l'efficacité de l'exemple en général ; dans un deuxième article, 1" influence de l'exemple sur les enfants; dans un troisième article, la nécessité du bon exemple dans l'éducation,, et dans un quatrième article, la sanctification de l'éducateur par le bon exemple qu'il est obligé de donner.
Article I. — L'efficacité de l'exemple en général.
u Si tu converges (2) avec un boiteux, tu apprendras à clocher. ■» (Ajttot.)
' Quelle est l'importance de l'exemple en général f
On peut dire de l'exemple qu'il est la première puissance du monde. L'autorité l'affirme et l'expérience le prouve.
Quelles sont les autorités qui affirment ce que nous avançons ?
Jésus-Christ : il a donné trois ans à la parole et trente ans à l'exemple :
Saint Augustin : La parole est peu; l'exemple, voilà le grand moyen d'action.
Saiyit François de Sales: J'estime plus une once de celui-ci (l'exemple) que cent livres de celle-là (la parole).
Aristote : De tous les animaux, le plus imitateur, c'est l'homme.
Comment l'expérience prouue-t-elle l'importance de l'exemple ? Chez les divers êtres d'organisation analogue, dit Nicolay (3), il y a une sympathie innée et comme un besoin d'imitation.
(i) Flkchier, Oraison funèbre de Marie-Thérèse.
(2) Dans le sens de vivre avec.
(3) Op. cit., p. 270.
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Et, en effet, nous rions quand nous voyons rire ; nous sourions dans la société des personnes qui sourient; nous bâillons avec ceux qui bâillent.
Il suffit que quelqu'un considère fixement l'angle de la salle ou la rosace du plafond, pour qu'aussitôt nous y portions nous-mêmes les regards.
Il n'est pas jusqu'aux « tics » qui ne deviennent rapidement communicatifs.
Nous ressemblons au caméléon, qui prend la couleur des objets environnants.
Le poète a beau s'indigner contre ceux qui subissent l'influence de l'exemple: 0 imitatores, servum pecus ! En politique, en littérature, en philosophie, comme en modes et en opinions, la foule ne cesse de copier et dé suivre (!).
Article II. — L'influence de l'exemple sur les enfants.
Puis- je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu ? (S
Ce que nous disons de l'exemple, considéré dam ses effets sur l'homme en général, n'est-il pas encore plus vrai quand il s'agit des enfants ?
Oui.
Pour plusieurs raisons :
4° Les enfants sont très impressionnables; ils sont surtout frappés de ce qu'ils voient, bien plus que de ce qu'ils en tendent : les longs raisonnements ne les touchent guère; chez eux, la logique est simple et l'esprit droit : ils vont tout d'abord au fait.
2° Les enfants ont un désir instinctif et très ardent de ressembler aux grandes personnes, et ils copient servilement ce qu'ils leur voient faire.
Si le père fronce habituellement les sourcils; si la mère se met fréquemment en colère, l'enfant reproduira les habitudes de l'un et de l'autre.
La gravité produit le sérieux.
(i) M on fat, Les vrais principes de l'éducation, p. 200. (2) La Fontai^b Fables, XII, 10.
La gaieté engendre la bonne humeur.
3° Les enfants sont animés d'une confiance naturelle qui supprime le «loute et l'hésitation, dans l'acceptation de ce qu'on leur dit, et surtout dans l'imitation de ce qu'on fait devant eux.
Ayez seulement l'air de manger avec délices d'un mets que vous voulez leur faire prendre, ils le trouveront délicieux, quand ils le goûteront après vous.
Quand la chèvre saute au chou, Le chevreau y saute itou.
dit un proverbe. „
L'exemple exerce-t-il toujours la même influence d'entraînement, dans le sens du bien et dans le sens du mal ?
Non.
11 faut remarquer que l'exemple en bien est suivi, généralement, avec perte et diminution, tandis que l'exemple en mal est suivi avec aggravation.
Et ceci est tout naturel, le bien étant une ascension et le mal une descente.
Il ne faut donc pas attribuer au bon exemple une efficacité souveraine qui dispense de l'emploi des autres moyens d'éducation.
Nous connaissons un bon père de famille qui réduit tous ses devoirs d'éducateur à ce principe par trop simpliste :
— Ma femme et moi, nous donnons en tous points le bon exemple à nos enfants; pour le reste: réprimandes, menaces, corrections, etc., nous ne nous en occupons pas. (Authentique.)
Article III. — La nécessité du bon exemple dans l'éducation.
« Instruisez-le d'exemple et le rendez parfait »
(Corneille).
Comment établirons-nous la nécessité du bon exemple ?
En prouvant : 1° que le bon exemple est le plus puissant des maîtres ; 2° que le bon exemple ne peut être remplacé.
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§ 1. — Le bon exemple est le plus puissant des maîtres.
« Les exemples ne montrent pas seulement comme il faut faire, mais aussi impriment affection de le vouloir faire. »
(Amyot.)
Pourquoi le bon exemple est-il le plus puissant des maîtres?
Parce que les discours les plus pénétrants, les paroles les plus persuasives, l'éloquence la plus entraînante n'auront guère d'efficacité sur les enfants, tant que les bons exemples ne les soutiendront et ne prouveront leur sincérité.
Aussi, la meilleure leçon d'éducation qu'on puisse offrir aux enfants, c'est de pratiquer sous leurs yeux les vertus qu'on leur enseigne.
Comment peut-on prouver cette affirmation ?
1° Par la raison.
La sagesse des nations en résume toutes les données dans ce proverbe connu : « Longum iter per prœcepta, brève et efficax per exempta. Le chemin est long par les préceptes ; il est court et sûr par les exemples. »
2° Par l'expérience.
En fait, où trouve-t-on les enfants polis ?
Dans les familles où l'on observe les règles de la politesse.
Où trouve-l-on les enfants religieux?
Dans les milieux où l'on pratique sincèrement la religion.
Où trouve-t-on les enfants généreux?
Là où l'on a donné l'exemple de la générosité.
Et puis j'entends comme si c'était d'hier, et c'est d'hier, et c'est loin d'ici, le cri de reconnaissance d'un fils, admirable, lui aussi, par sa foi, par l'élévation de son esprit et de son talent. Nous nous étions agenouillés ensemble devant un lit funèbre. Et lui, montrant son père mort, disait : « J'ai beau chercher, Monsieur l'abbé, il ne m'est rien venu de lui que de bon et de vrai (1). »
D'ailleurs, n'est-ce pas ainsi qu'on procède dans l'éducation physique et dans l'éducation intellectuelle?
Évidemment.
La gymnastique ne s'apprend guèreque par leçons de chose?
(i) Cl. Bouvier, L'éducation religieuse, p. 6i.
Le cultivateur initie son fils au labourage, en tenant luimême, devant son élève, le manche de la charrue.
L'instituteur enseigne la lecture et récriture à ses enfants, en articulant, devant eux, les sons qu'ils devront rendre, et en traçant, lui-même, au tableau noir, les lettres qu'ils auront à reproduire.
La mère fait ingurgiter à son enfant un médicament désagréable, en y goûtant elle-même.
§ 2. — Le bon exemple ne peut être remplacé.
« L'exemple est la plus douce et la plus forte loi. » (1) Pourquoi le bon exemple ne peut-il être remplacé? Parce que tout ce qu'on essayera de lui substituer manquera de sincérité et de conviction; or, l'enfant est un observateur trop pénétrant et un logicien trop implacable pour se laisser prendre à des apparences.
Peut-on dire de l'enfant qu'il est un observateur pénétrant?
11 faudrait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte.
a Malgré toutes vos précautions, et, comme disait Pline, quelles que soient vos profondeurs, alti recessus latebrœque, vos enfants en pénétreront le mystère, et tous vos préceptes de vertu et toutes vos leçons de morale ne seront bientôt plus à leurs yeux qu'une dérision » (2), si vous ne leur donnez pas le point d'appui d'une conduite en pleine conformité avec ce qu'ils recommandent.
Est-il aussi vrai de dire que l'enfant est un implacable logicien?
Que les parents n'en doutent pas un seul instant, s'ils ne veulent l'apprendre à leur honte et à leur confusion.
L'enfant se dira : Si ce que l'on me commande est bien, mes parents doivent le faire comme moi, et si c'est libre, pourquoi me l'impose-t-on?
Souvent même il le dira tout haut.
— Ne prononce pas ce mot, il n'est pas de bon ton, conseille la mère a son fils.
(i) Corneille, Imitation.
2) Mr Dupam-oup, De l'Education, t. II, p. 34i.
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— Papa le dit bien, je l'ai encore entendu ce matin.
Et tout en se moquant de ses parents, l'enfant les imitera, et souvent le mal sera irréparable, car les défauts qu'il aura ainsi contractés pénétreront « la moelle de ses os », selon l'énergique expression de la Sainte Ecriture.
Article. IV. — La sanctification de l'éducateur par le bon exemple qu'il est obligé de donner.
Accordez votre bouche avec votre courage, Pratiquez vos conseils ou ne m'en donnez pas (I).
Comment le bon exemple améliore-t-il et sanctifie-t-il l'éducateur?
En lui imposant strictement l'obligation d'être ce qu'il doit et ce qu'il veut paraître; en d'autres termes, en lui faisant une loi de la sincérité.
Qu'arriverait-nl si le bon exemple n'était pas sincère?
L'éducateur qui se contenterait d'un bon exemple d'apparence :
1° Serait un menteur en action;
2° Mériterait les anathèmes lancés par l'Evangile contre les hypocrites.
3° Ne tarderait pas à être percé à jour et à tomber dans le mépris.
Le « mensonge » d'un bon exemple d'apparence n'a-t-il pas quelque chose d'avilissant?
Oui, si nous en croyons M*r Dupanloup (2) :
En fait, je le demande, peut-on imaginer une bassesse comparable à celle d'un homme qui se fait menteur public, menteur de profession, et cela avec des enfants! Non, il n'y a pas d'avilissement égal.
Quels sont les « anathèmes » que l'Évangile lance contre les hypocrites ?
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous nett >yez les dehors de la coupe et du plat, et qu'au dedans ils sont pleins de rapine et d'intempérance (3).
(i) P. Corneille, Mélite.
(ai Op. cit., t. II, p. 345-346.
(3) Matth., xxiii, 25.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impureté (1).
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! qui, sous prétexte de longues prières, dévorez le bien des veuves (2).
Graves paroles!
Redoutables anathèmes!
Et combien pourraient s'appliquer le mot terrible de saint Jérôme : « Les vices des pharisiens ont passé jusqu'à nous! Malheur à nous! » (3)
Le bon exemple d'apparence peut-il « en imposer longtemps »?
La vie de famille est faite de contacts trop fréquents et trop longs, pour qu'on ne se fatigue du masque dont on s'était affublé et de la conlenance factice qu'on avait résolu de s'imposer. L'enfant ne tarde pas à découvrir la réalité, et il éprouve, à sa vue, une impression désastreuse faite d'étonnement, de honte, de scandale et de mépris.
Quel serait, au contraire, le grand avantage qui rejaillirait sur l'éducateur lui-même, de la sincérité de ses bons exemples? Ce serait la sanctification à bref délai.
Pour devenir un saint, quand on est chargé de l'éducation de la jeunesse, il suffit de n'être pas un hypocrite, un menteur; il sufiit de faire ce qu'on dit et de suivre ses propres conseils (4).
L'illustre Frédéric Ozanam (5) écrivait, à l'occasion de la naissance de son premier enfant :
Nous allons commencer son éducation en même temps qu'il commenrera la notre, car je m'aperçois que le ciel nous l'envoie pour nous apprendre beaucoup et nous rendre meilleurs. Je ne puis voir cette douce figure, toute pleine d'innocence et de pureté, sans y trouver l'empreinte sacrée du Créateur moins effacée qu'en nous. Je ne puis songer à telle âme impérissable, dont j'aurai à rendre compte, sans que je me sente plus pénétré de mes devoirs. Et comment pourrai-je donner des leçons, si je ne les pratique? Dieu pouvait-il prendre un moyen plus aimable de m'instruire, de me corriger, de me mettre dans 'le chemin du ciel?
(il Matth., xxiit, 27.
(.2) lbid., ik-
(3) D'après M" Dupanloup, op. cit., t. II, p. 343-344-
»4) M. Borderies, curé de Saint-Thomas d'Aquin, à Paris, puis évêque de Versailles. — M«' Dupanloup disait de lui qu'il était « le premier catéchiste de France ». (Cf. Education, t. II, p. 346-347-)
(5; Lettres, t. II, lettre XX.