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CHAPITRE III

Le cœur doit être réglé

Les belles passions sont pour les belles âmes. »

(Kotrou.

Que faut-il entendre par cette expression : « cœur réglé »'?

Il faut entendre un cœur qui aime le beau et qui s'attache

au bien.

Un archevêque de Mayence disait : « Le cœur humain est eoinnu* la meule d'un moulin: si l'on y met du blé, elle l'écrase et en fait de la farine: si l'on n'en met point, elle tourne toujours, mais elle s'use d'elle-mèm.

Article ï. — L'amour du beau.

Devant l'Apollon du Belvédère,

instinctivement, on se red

Pourquoi est-il important de former le cœur à /' « amour du beau»?

Par ce que : 1° théoriquement, la connaissance de ce qui est beau est le vrai chemin et le premier échelon vers la connaissance choses qui sont bonnes: les lois, la vie et la joie de la beauté dans le monde matériel sont des parts aussi éternelles et aussi sacrées de l'œuvre du Créateur que la vertu dans le monde des esprit- l

â° Pratiquement, la seule vue du beau détache l'âme de tout ce qui est petit et mesquin, épure la sensibilité de tout égoïsme. et allume dans nos cœurs la soif de l'infinie perfection. En contemplant types radieux et transfigurés que l'art fait resplendir à nos regards. nous nous sentons plus grands, plus libres, plus forts, plus portés aux nobles actions et aux sentiments généreux, meilleurs, en un mot. c'est-à-dire plus hommes et plus semblables à Dieu. C'est la toul ensemble l'effet et la condition de l'émotion esthétique, qui est faite de sympathie et d'admiration: car. si admirer c'est imiter, il est certain aussi, dit Plotin. que si l'âme ne se fait pas belle, elle n'aperçoit pas la beauté (3).

Comment peut-on former l'enfant à cet amour du beau?

En l'élevant dans un milieu de beauté.

Que l'enfant ne voie rien que de beau autour de lui! On devrait

le préserver de la laideur leti de l'immoralité les deux étant b.tiu

souvent solidaires (4).

(ï) MlCHELET.

(2) Rusk x, cite par P. Gaultier, op. cit., p. 47. (3 R. P. Lahr, Philosophie, t. I", p. 36a. (4) P. Gaultier, op. cit., p. 43

Est-il difficile d'embellir la maison où l'enfant doit grandir?

1° Il n'est pas à la portée de quiconque n'aurait que la ressource de ses désirs, d'habiter

Une chaste vallée A des coteaux charmants nonchalamment mêlée (1);

eu une retraite

Faite de flots dormants et de rameaux penchés

Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre

La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre! (i)

2° Mais rien de plus facile. que d'embellir sa maison.

La propreté, un ordre rigoureux, des meubles loyaux et astiqués, les fleurs (2). quelques reproductions d'œuvres d'art, suffisent « pour que le beau s'installe à notre foyer et que notre existence quotidienne ait constamment une porte ouverte sur le rêve (3).

3n Peut-être aussi conviendrait-il de donner au jeune homme une chambre bien située, gaie, suffisamment tendue et ornée, où Ton sentit un cœur tendre qui attire et une main affectueuse qui retient.

On le fait généralement pour les jeunes filles. Sous des prétextes divers, on le néglige quand il s'agit de leurs frères. Nous croyons, cependant, qu'il y aurait avantage à en réaliser quelque chose.

Est-il difficile d'embellir l'école que l'enfant fréquente?

Toutes les écoles ne peuvent pas être des cottages, des villas ou des maisons de plaisance; mais, au moins, que l'air et la lumière entrent à flots dans toutes les salles; que l'intérieur soit gai, clair de tons, orné avec goût de quelques œuvres « vraiment artistiques dont le but n'est pas d'enseigner, mais d'être belles » (4), et que la verdure étale librement ses teintes reposantes dans les cours mises à la disposition des enfants.

'.'. Hugo, Les viix intérieures, vu.

(s) Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur â la maison. Maman dit que <; fene et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je m'étais piqaé à une ros 'autre soir, elle m'a dit : « Ça t'apprendra. » (Jules Vallès, L'Enfant, p. ô.

I \rcel Braunschvig, L'art et l'enfant, p. 129, cité par P. Gaui.tier, oj. cit., p. 4g-5o. — Il serait insuffisant que « notre existence quotidienne eût une porte ouveite sur le rêve », il faudrait au moins quelle s'ouvrit sur l'idéal ou la perfection.

Marcel Braunschvig, op. cit., p. i56, cité par P. Gaultier, op. cit., p.

• l'éducation morale 231

Article II. — L'amour du bien.

« II faut croire au bien \> pouvoir faire. » 1>e Boxai

Comment peut-on former l'enfant à V « amour du bien »?

En veillant à ce que le bien soit célébré avec amour, pratiqué avec générosité, détendu avec désintéressement.

Cm faisant en sorte que, dans l'esprit de l'entant, le bien soit toujours sur le pinacle, enveloppé de lumière, auréolé et vénéré.

En ne permettant pas que l'enfant s'attache jamais à qiu le flatte ou le caresse, de préférence à qui le reprend pour l'instruire ou le corriger pour le rendre meilleur.

Vers quelle forme du bien peut-on orienter U> cœur des enfants''

Laissant pour un autre livre l'amour de la vertu et l'amour de l'Eglise, qui sont plutôt d'ordre surnaturel, disons ici qu'il faut inspirer à l'enfant :

1 L'amour de la famille; 2° l'amour des pauvres; 3° l'amour du travail; in l'amour du devoir; 5° l'amour de la patrie.

§ 1. — L'amour de la famille.

0 famille: 6 mystère! 6 cœur de la nature,

Où l'amour dilaté dans toute créature

Se resserre en foyer pour couver des berceaux !

Goutte de sang puisée à l'artère du monde,

Qui court de cœur en cœur toujours chaude et fi

Et qui se ramifie en éternels ruisseaux

Que faut-il aimer dans la famille considérée comme famille/

lp II faut aimer l'honneur du nom. Ce nom, les ancêtres ont mis des siècles à le faire; ils l'ont fait de probité, d'intelligence, de gloire, peut-être; ils se le sont transmis de génération en génération, le grandissant, l'accréditant, le faisant monter de plus en plus dans l'estime des hommes. Le premier devoir de ceux qui le portent est de ne pas le déshonorer.

Quand j'ai eu parfois le devoir douloureux d'avoir a révéler a un . à une mère de ces conduites qui font qu'un jeune homme n'est

(i) Lamartine, Épitrcs et poésies diverses, La vigne et la maison.

plus qu'un apostat de cet honneur héréditaire, j'ai vu tout le sang des aïeux leur monter au visage, révolté, indigné.

— Le malheureux, qu'a-t-il fait du beau nom de ses pères ?

Et je voyais couler de leurs yeux des larmes silencieuses (1).

Néanmoins, s'il faut porter noblement le bon renom de ses ancêtres, parce que c'est une gloire, il faut le porter modestement et en tremblant, parce que c'est une charge. L'Andromaque antique le disait à son fils :

Quil ait de ses aïeux un souvenir modeste.

11 est du sang d'Hector, mais il en est le reste.

Craignez que la comparaison n'écrase votre faiblesse, et ne vous

glorifiez pas trop de descendre de ces hommes dont vous n'avez pas

la taille, car on pourrait vous répondre, à vous aussi, par cette ironie

bien connue : « Oui. Monsieur, vous en descend?-, c'est le mot. » (2)

2° Il faut aimer l'esprit de famille, c'est-à-dire cet ensemble traditionnel de convictions, de vertus et de pratiques domestiques qui constituent le patrimoine sacré de toute famille chrétienne.

« Ce^sont nos principes ! » dit-on des vérités que l'on aime. Principes politiques, sans doute, mais aussi principes religieux.

Belles familles ou Ton marche par groupes et comme en chœur sur le chemin du ciel, à la manière des étoiles qui gravitent par constellations dans le firmament (2).

On a sa place marquée devant le crucifix pour la prière commune, à l'église de la paroisse, dans les œuvres de charité, de piété, de zèle, de propagande, etc.

3° ïl faut aimer la vie de famille.

A ces mots frais et reposants : la vie de famille, surgissent, pour la plupart de ceux que le sort a gâtés des images intimes dé paix souriante et tendre. Ils font apparaître un logis clair, une fenêtre gaie, une lampe, une armoire, un fauteuil, un berceau, du feu qui fia nbe. un pot dé fleurs, un petit qui jase, un oiseau qui chante, un chien qui dort, une femme qui coud, un homme las et content qui rêve assis le soir (3).

Y a-t-il, en effet, des jours comparables à ceux que l'on passe entre son père et sa mère, dans la société de ses frères el soeurs?

il ll«» Bauxard, Diea dons l'école, l. I-r, p. 85- >.. C e-t à cette même source que nous avons puisé les idées maitr sses du i ar ig-ia \\ e I* . (2) Ibid., p. 387-388.

(3j Hexri Lavkdah, L'Illustration, 27 mai 1916.

l'éducation morale 233

Et qu'ils m'inspirent d'inquiétude, ces jeunes gens et jeunes filles qui trouvent longues les heures passées au foyer, et qui tournent impatiemment leurs regards vers cette région lointaine d'où leur viennent certains souffles de liberté malsaine, et où ils aspirent secrètement à aller dépenser ce que le saint Evangile appelle leur substance, c'est-à-dire leur âme, en même temps que leur bien, vivendo luxwïose.

Il faut aimer les réunions de la famille, soit à table, soit ailleurs; soit périodiques, soit habituelles.

Il faut se faire une loi de la célébration des fêtes de la famille, fêtes patronales ou fêles de naissance des parents ou grands-parents. Le culte domestique a ses fêtes d'obligation comme l'autre, il n'y faut pas manquer.

Quels doivent être, au sein de la famille, les bénéficiaires de l'amour des enfants?

Ce sont : 1° les père et mère; 2° les frères et sœurs; 3° les grands-parents; 4° les oncles et tantes; 5° les parrains et marraines.

I, — L'amour des père et mère.

Allez, enfants, douces chimères, Rêve menteur qui nous charmez, Vous n'aimerez jamais vos mères Autant qu'elles vous ont aimés (Ik

Le cœur a-t-il besoin d'être formé à l'affection?

Oui, car en dépit des apparences, l'amoui% chez les enfants, même l'amour filial, n'est pas inné; il a besoin d'être formé.

En général, la nature — dans ce qu'elle inspire d'amour — ne se propose que la sauvegarde de l'espèce.

Ainsi, chez les animaux inférieurs qui se- suffisent dès leur naissance, l'attachement ou maternel ou filial est insaisissable

En effet, il semble sans objet, puisque les petits savent, dès la première heure, pourvoir eux mêmes à leurs besoins.

A un de^ré plus élevé, on voit l'oiseau chercher une pâture convenable, rechauffer et protéger sa jeune couvée. Pourtant, dès que celle-ci aura grandi, le nid sera déserté, et rien ne survivra de la sollicitude ni de l'amour respectif : ou ne se reconnaîtra plus !

Il en serait ainsi de la famille humaine, si à l'instinct ne venaient

(I) Cité par Nicolay, op. cit., p. 366.

£3ï CATÉCHISME DE L'ÉDUCATION

rajouter les considérations morales des bienfaits reçus et l'affection rmée qui en est l'heureuse conséquence (i).

L'enfant, livré à lui-même, est-il capable de faire ces considéralions morales gui produisent l'affection?

Non.

Les parents doivent donc les faire à sa place, à son intention et à son profit.

Ils doivent lui apprendre que ce sont eux qui lui ont donné la vie; que ce sont eux qui lui procurent le loyer, la chaussure, le vêtement, la nourriture, etc; que ce sont eux qui l'instruisent ou le font instruire, lui préparent son avenir et le mettent sur le chemin du ciel; que ce sont eux qui, après Dieu, lui portent plus d'affection, et que tout cela lui manquerait, sans doute, s'il était abandonné à lui-même.

Ecoutez ces lignes si charmantes et si vraies :

L'enfant grandit: peu a peu son âme se développe; il commence à comprendre. Los divers soins dont il est l'objet, les caresses qu'on lui prodigue, font naître en lui des mouvements de tendresse. Le visage de sa mère qui lui sourit, sa douce voix qui lui parle, captivent ses yeux et ses oreilles: il devient attentif et rapporte les bienfaits qu'il reçoit a la main qui les lui dispense. La reconnaissance commence a poindre, et l'intelligence s'unit à la raison pour

fortifier l'affection Bientôt ses petites mains caressent sa mère.

un sourire montre qu'il la reconnaît: en sa présence, il essaye de bégayer des suns:.... Il aime!

Tel est le fruit des leçons reçues (2).

Wy a-t-ilpas cependant la voix du sang?

La voix du sang parle, disent les poètes et les dramaturges.

Soit, elle parle!

Concédons même, sans en être ('«invaincu, que. grâce aux révélations de cette voix intérieure, une mère devinerait la substitution de son propre enfant, dont les traits lui auraient été soigneusement cachés (3).

Mais l'enfant!

Dans une pièce populaire qui a fait les délices des faubourgs parisiens, on représente un jeune marin, revenant dans son village après de longues années d'absence.

Pendant trois actes consécutifs, on le voit sauter au cou de tous les hommes de cinquante ans qui s'approchent de la chaumière et s "écrier parfois avec transport :

1 1 F. :Nicolat, Les enfants mal élevés, p. 309. 121 Cité par Nicolay, op cit., p. 36o. [3 $icolay, op. cit., p. 30o-36i.

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— Viens sur mon cœur ! la voix du sang, qui ne ment pas. me «lit que tu es mon père.

Voisins et passants subissent tous la rude étreinte du marin expansif et sentimental (i).

Sans entrer dans le débat qu'on pourrait soulever sur le plus ou moins de vraisemblance de cette situation, nous affirmons avec Nicolay (i) :

C'est une erreur et une illusion complète de croire qu'un enfant aimera d'instinct et naturellement .

L'enfant va à ses parents, poussé d'abord par le besoin seul.

11 ne commence à les chérir que quand il apprécie leurs bienfaits.

On peut donc dire que

L'amour filial rient des parents.

Les parents peuvent-ils espérer trouver' dans leurs enfants une complète réciprocité d'affection ?

L'aiïection. comme les neuves. Descend et ne remonte pas.

dit un poète, avec quelque exagération.

La vérité est que l'affection descend plus qu'elle ne monte.

Et si « chacun paye sa dette d'affection en deux échéances successives : aux ascendants, puis à la descendance » (i), il est certain que la plus grande part va généralement aux descendants. « Et c'est en quoi on est fondé à dire, dans ce sens très restreint, que tous les enfants sont des ingrats. »

« Mon père me l'a cent fois répété », ajoute avec une incomparable naïveté le légendaire M. Poirier (i).

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