CHAPITRE V
L'utilisation de la puissance morale du sentiment
Du haut des eieux qu'emplit leur flamme, Les trop lointaines vérités Ne peuvent, au livre de lame, Jeter que de vagues clartés ! (1)
La lumière de la raison, autrement dit Vidée pure, peut-elle être considérée comme généralement suffisante à mettre en branle les énergies de la volonté ?
Non.
Au dire des psychologues, a les idées sont impuissantes dans la* mêlée des penchants ; les sentiments, au contraire, ont un pouvoir souverain sur la volonté. La claire vision du savoir profite peu à la vertu; seule, l'émotion favorable au bien entraine son accomplissement » (2).
Yoilà pourquoi il y a si loin des lumières de l'esprit aux réalisations de la volonté, des résolutions à la pratique sérieuse de la vertu.
Que faut-il donc pour bien agir ?
Il faut ajouter â la froide lumière de l'idée pure la chaleur entraînante du sentiment.
Seul, le sentiment qui ébranle le cœur donne ces impulsions qui triomphent de l'apathie, ou éveille ces émotions favorables qui contrebalancent et remplacent les émotions hostiles (3).
Quels sont les sentiments qui exercent sur la volonté une action plus efficace et plus durable ?
C'est la crainte et c'est l'amour.
La crainte, d'ailleurs, n'est qu'une forme de l'amour :
(i) V. Hugo, Les rayons et les ombres, « Cœruleum mare »
(aj J. Guibert, op. cit., p. 38-3ç).
(3) Payot, Education de la volonté, 1. II, ch. in., dans J. Guibert, op. cit., p. fo.
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Elle est, nous dit Bossuet, « un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il cherche, est troublé de ce péril « 1»
C'est dans ce sens-là que Joubert écrit :
L'amour et la crainte. Tout ce que le père de famille dit aux siens doit respirer l'un et l'autre (2).
Quelle est l'influence de la crainte sur la volonté? La crainte du gendarme retient le malfaiteur; la crainte des peines éternelles empêche le chrétien de pécher jusque dans l'ombre de son cœur : la crainte des jugements humains impose l'honnêteté à des hommes que la seule conscience ne dirigerait pas; la crainte de blesser le regard de Dieu ou d'altérer la pureté de la conscience tient les âmes délicates dans l'accomplissement même des conseils de perfection (3).
La crainte trempe les âmes comme le froid trempe le fer. Tout enfant qui n'aura pas éprouvé de grandes craintes n'aura pas de grandes vertus (4).
La plus forte passion.
C'est la peur : elle fait vaincre l'aversion Et l'amour quelquefois (5).
Quelle est l'influence de l'amour sur la refonte? Elle est immense.
Pour bien agir, il faut être ébranlé et entraîne par un grand amour (6).
Saint Augustin le disait :
Mon amour, voila le poids qui m'entraîne, la où je suis porté, cest par l'amour que je suis porté 17».
C'est la même idée qu'exprime H. Spencer, quand il écrit : L'enthousiasme... est un bon moteur: peut-être même un moteur indispensable (8).
Quels sont les amours qui émeuvent davantage la volonté?
1° Il y a d'abord l'amour de soi. « Il inspire l'instinct de la conservation, le désir du progrès, le courage de se vaincre par l'effort et le progrés. Qui ne sait quelle force communique l'ambition 3 » (9>
(i) Connaissance de Dieu et de sot même.. <h. i" n. fi.
(2i Pensées.
(3) J. Guibert, op. cit., p. V
<4) Joubert, Pensées.
(5) La Fontaine, Fables j IX, iô.
(6i J. Guibert, op. cit., p. l\0.
(7) Amor meus pondus meum ; quocumque feror amore furor.
(8; Spencer, Education morale , p. 172.
(9? J. Guibert, op. cit., p. 4i-$2.
Nous parlons pins loin, dans le chapitre de d'orgueil, de l'amour- propre envisagé comme ressource d'action. Le
lecteur est prié de s'y reporter. >
2 Ii y a l'amour des hommes.
(Juand il a saisi un cœur, cet amour * conduit au désintéressement et à l'immolation de soi : sacrifices de temps, d'argent, de passions, de vie même, rien ne semble coûter pour ceux qu'on aime» (f).
3° Il y a l'amour de Dieu.
C'est le plus puissant, celui qui fait le plus de héros et de martyr* l'histoire de l'humanité nous apprend. -en effet, que le sentiment religieux est le plus profond, le plus indéraeinanle, celui qui rapproche ou divise le plus les hommes, celui qui ébranle le plus énergiquement tes volontés pour l'accomplissement &a devoir révélé par ta con-
sentiment joue un rôle si important et si nécessaire dans la formation de la volonté, quels seront donc les moyens de l'exciter?
Il en est trois principaux signalés par J. Guibert (2), qui nous sert de guide dans cette petite étude :
1° La vie intérieure;
2° Les influences du dehors ;
3° L'action commencée.
Comment « la vie intérieure » excite-t-elle le sentiment ?
Le voici : celui qui la pratique se recueille, non pas pour se contempler, mais pour se posséder et ressaisir toutes ses puissances; pour s'éclairer aux lumières de la raison et de la foi: pour s'exciter au devoir et à la vertu, à l'amour de Dieu et à la crainte de ses jugements: et aussi pour puiser dans la prière et les sacrements les secours dont il a besoin
Quelle est donc Ciufhience de la vie intérieure ?
Il est d'expérience que c'est parmi les habitués de la vie intérieure que l'on recrute les hommes de génie et les saints.
on demandait un jour à saint Ignace s'il accepterait jamais un saeritic^ aussi héroïque que celui de consentir à la suppression de sa Compagnie; il répondit : M
— J'aurais besoin- d'un bon quart d heure de recueillement pour m'y résigner (3).
(ii J. Guibert, op. cit., p. 4i-4-
ia) La formation de la volonté, p. iï et >q.
(3i J. Guibert, op. cit., p. U'a-
l'ÉWJCaTION MOKA LE 279
Cette vie intérieure est-elle à (a portée de toute* \ Peut-être pas universellement.
Beaucoup semblent, en fait, incapables d'y atteindra. Et celles-là môme qui s'y adounentont besoin « de seféfQ par quelque sage commerce avec le dehors ■> 1 .
Sommes -nous responsables des •■ influences du dehors ^exercent sur nous Q
Oui, certainement.
Car « il dépend de nous, dans une large mesure, de faire notre milieu, c'est-à-dire de composer ce mélange d'homme> et de choses qui ont sur nous de l'influence. Car noue milieu. ce n'est pas tout ce qui nous entoure, c'est seulement ce dont nous subissons l'action. Dés que l'expérience nou> à permis de discerner dans les objets ceux qui provoquent des émotions nuisibles et ceux qui excitent des sentiments favorables au bien, nous sommes responsables des influences qui s'exercent sur nous > ' 1 .
{jueltes sont les choses qui peuvent exercer une ><> sur nous et sur nos enfants?
Ce sont les arts, les spectacles, la musique, etc.
Mais il faut éviter les représentations immorales ou ^euiement légères, la musique lascive, les spectacles troublants.
11 faut, au contraire, donner à Pâme l'aliment dont elle a faim, en considérant de beaux tableaux, en écoutant de la bonne musique, en assistant à des spectacles réconfortant.
Quels sont les hommes ttont le commerce doit èti
Ce sont les hommes de valeur.
Le grand homme, quand il traverse votre .^entier, pon»-: influence magnétique à laquelle vous n'échapperez pas. du moins si vou^ êtes accessible aux sentiments nobles.
a pas de plus sûre méthode pou;- «le venir grand. i|ti€ queuter des hommes grands et bon^ (2).
Gomment agissent les hommes de valeur ? 1° lis agissent par leurs exemples.
Et c'est la meilleure éloquence.
(I) J- GuibEHî, Op. CÎtm, p. 4^
(a) Blaceib, Education de soi-même, [>. ya.
Les paroles d'Anibroise avaient intéressé Augustin, mais ne l'avaient pas entraîné; pour ébranler cette grande âme. il fallut les exemples des saints : ce qu'ont pu ceux-ci et celles-là. pourquoi ne le pourrais-je pas? il)
2° Ils agissent par leur talent oratoire. Un orateur prend possession des volontés comme ferait un hypnotiseur.
Heureuses les âmes qui. sur leur chemin, trouvent des hommes capables de les remuer par la parole! (1)
3° Ils agissent par leur conversation.
La conversation est une communion d'âmes ; et quand les âmes sont grandes et belles, quelle source de consolations, d'idées nobles, de généreux désirs, de sublimes élans, quel enrichissement mutuel ! C'est là toute la direction spirituelle, cette force cachée des communautés religieuses, des Séminaires et des personnes pieuses.
4° Ils agissent par leurs écrits.
Le livre, il est vrai, n'a pas la chaleur communicative du langage; « c'est une lave éteinte ».
Mais, par contre, il est plus complaisant, il est plusachevé, il est plus universel.
Il faut donc aimer les livres, les bien choisir, ne se plaire qu'avec les excellents.
Qui aime les bons livres vit toujours dans un milieu d'âmes nobles et d'influences fortifiantes (I).
Est-il vrai que /'« action commencée » excite le sentiment et produise la force ?
Les psychologues nous l'affirment :
Je ne connais pas d'autre secret d'aimer que d'aimer (2). 11 faut commencer par des actes 13).
L'expérience ne conprme-t-elle pas la pensée des psychologues?
Oui, d'une manière très nette.
Si apathiques que nous soyons, notre puissance d'action ne descend pourtant pas à zéro ; si emportés que nous soyons par la passion du moment, notre pouvoir d'inhibition n'est pourtant pas entièrement annihilé
(ii Guibert, op. cit., pp. 52-56.
(2) Saint François de Sales.
(3; Pascal.
l'éducation morale 281
... En usant du peu que nous avons, nous recouvrerons le pouvoir intense dont nous avons besoin il».
Si Ton ne se sent pas capable de faire des prévenances à telle personne, au moins qu'on ne l'insulte pas.
Si l'on ne peut renoncer à la vengeance, qu'on la remette à plus tard, et qu'on la remette encore.
Si l'on éprouve des difficultés pour la composition littéraire, que l'on écrive quand même, des banalités, si l'on ne trouve mieux, mais que l'on écrive. ♦
Et la volonté bénéficiera de cette loi de réversibilité, vraie au moral comme au physique, en vertu de laquelle l'acte commencé ravive l'idée et lui communique plus de force.
Quelles sont les conclusions pratiques des quelques réferions que nous venons de faire sur « l'action commencée » ?
1° La première, c'est « qu'il faut nous comporter comme si nous étions tels que nous souhaitons d'être » (1).
Dans l'hypnotisme, « la personne endormie exécute toujours les actes dont on lui donne l'attitude et le geste » (I),
Et cette constatation est très suggestive.
2° La deuxième. « c'est que les anciens ont eu raison de dire que c'est avoir fait la moitié du chemin que de s'être mis en route » 1 .
GHAriTRE VI
L'énergie de l'action
A vaillant cœur, rien d'impossible. » (Jacques Cœur.) «Ce monde appartient à Péner-
[Db ÏOCQUEVILLE.1
Est-il toujours facile de « commencer l'action » et de « se mettre en route » ?
C'est ici, semble-t-il, qu'il faudra souvent faire un acte positif et énergique de volonté.
Que la volonté devienne comme un ressort dégagé par -l'indication du devoir et qui s'élance, d'un seul bond, jusqu'à
(i) Guibert. op. fit, pp. 56-58-5g
son plein développement, c'est-à-dire jusqua l'accomplissement de ce qu'il faut faire, <)ne la volonté soit comme un chef de service bien stylé, qui reçoit les -ordres et les fait iter sans discussion, sans hésitation, sans retard.
Quelle est la vertu que cette énergie suppose necs-ssairemimt ?
C'est la maîtrise de soi, c'est-à-dire l'autorité nette de l'intelligence et de la volonté sur les facultés inférieures, l'imagination, la sensibilité, la mémoire, et. par elles, sur les sens eux- mêmes.
»st le pretnier moyen d>' iltrrlopper cette énergie éam les enfants ?
Ceft d'éviter tout ce qui porte au sensualisme et a ia mollesse.
mollette, (tant on >.t m^ïie peu. eftt --^pendant pleine de
dangers : elle rend .incapable de tonte vertu, eMe ouvr-e la (porte
a tous les vices, elle enlevé toute énergie au caractère, eue empéehe
la formation 4e la volonté, en laissant l'âme subir le jous du rorp*.
■ »rns lui-même est sans force et .sari; vigueur H\.
On remarque, en effet, que ceux qui ont*été soumis à une discipline sévère -montrent nne énergie morale pins étendue que d'antres qui ont été traités avec trop de douceur.
Pratiquement, que convient-il de faire pour échapper à ce danger?
il faut interdire à l'enfant les aliments et les boissons qui n'ont d'autre but que de tiatter le palais ; que la couche soit plutôt dure; que les vêtements soient modestes: que le corps soit endurci par l'usage de l'eau froide; que les amusements ne soient ni trop multipliés ni trop affadissants.
On n'oubliera pas que les concerts, les sorties de carnaval, les théâtres, les bals d'enfants font mauvaise impression sur Tàme et amollissent la volonté.
Et surtout, on ne tolérera pas la paresse.
La paresse est le plus sûr dissolvant de la volonté, pnisqu elle est la négation du travail, forme ordinaire de l'effort.
.Nous avons un jour demandé à une personne de nous donner par écrit le relevé des actes de sensualité etde mollesse qu'elle reconnaissait commettre ordinairement dams chacwae
(i) R? nouvellement dans la vie chrétienne.
iféKC smaa morale î8iJ
de ses journées ; il y en avait des pages entières : la plupart, habitudes de mauvaise éducation.
(juel est le. lieuxièms moyen de développer l'énergie >l<u» enfants ?
C'est l'obéissance.
L'expérience nous apprend, en «effet, que les enfants qui ont été habitués, dès le: jeune 3lsq, à bien obéir, ont acquis une force de caractère peu commune.
Pourquoi l'obéissante est-elle un facteur ditiergie?
i° L'obéissance est. un facteur d'énergie parce quelle forme à la discipline et qu'elle prépare ainsi le terrain à La volonté, qui ne va pas et ne peut pas aller sans une règle.
En effet, pour obéir vraiment, il faut que lcL volonté réprime les révoltes de l'esprit et l'indépendance si naturelle à nos rimes : et elle ne peut dominer cette inévitable opposition qu'en déployant de grands efforts. Or. ce sont précisément ces efforts qui augmentait la somme des. éoefigie!
Comme la science est le. savoir méthodique, 'A: même U pas&UHi et la* volonté efficaces sont la volonté et la passion discipline
2° L'obéissance est un facteur d'énergie, parce que, si. elle esl soumise à une autorité sérieuse, qui dirige autant qu'elle contient, elledonneraà ta volonté l'élan qui décuple les forces.
3° L'obéissance est un facteur d'énergie parce qu'elle habitue la volonté à poursuivre des buts nettement déterminés. Car « pour vouloir, il faut vouloir quelque chose
île -D'est pas la; volonté en générai qu'il faut chercher a formel' et â fortifier, mais bien la volonté appliquée à telle ou telle fin définie (4>.
4° L'obéissance est un facteur d'énergie parce qu'elle eiidurcit la volonté.
Pour obéir, il faut faire taire ses préférences, contrecarrer ses goûts, s'imposer des efforts.
Or, « tout effort volontaire est un germe d'énergie morale, une éducation, un commence ruent de constitution morale dans le sujet, abstraction faite de l'objet auquel il s'appliq.i
icxok RoaHBM. La. femme- raisurmable et efirétienuf.
<3) Paul Gaultier, La vraie éducation, p. 20&. v^Ebles Tae*A6r L'édite aiiat dans laifanaèJIe. p. 1^7. Cité par - *u. E&neation. et hérédité, p. 4$-. cité par P. Gaultieh, o>. cit.. p. jio.
Quel est le troisième moyen de développer l'énergie dans les enfants ?
C'est d'aider les enfants à faire ce qu'ils doivent faire.
1° Quand on a éclairé leur esprit de la vraie lumière de la volonté de Dieu, on s'efforce de les amener à pratiquer ce qui est bien. On leur fait comprendre que c'est Dieu qui est le Maitre; qu'il commande aux pères et aux mères tout comme aux enfants, qu'à Dieu il faut toujours obéir; que, s'ils obéissent tout de suite, ils feront plaisir à Dieu et à leurs parents, qui tiennent la place de Dieu; que c'est le ciel qui est promis en récompense à ceux qui savent se gêner.
On illustrera ces conseils d'exemples tirés de la Bible, de la vie des saints, etc.
2° On soutient leurs efforts par un contrôle discret et affectueux. Les hommes sont faibles.
Et les enfants combien plus!
Il faut donc les aider.
On peut, par exemple, leur proposer dès le matin un certain nombre d'actes de volonté à faire dans la journée, et, le soir, s'en rendre compte avec eux.
On peut aussi encourager les enfants à faire contrôler par leur confesseur le résultat obtenu dans l'ensemble de la semaine.
3° S'ils opposent quelque résistance, on se fait affectueusement menaçant.
Si le petit enfant n'obéit pas. père et mère seront obligés de le punir et de le faire agir malgré lui.
Alors, il obéira tout de même, et il aura fait de la peine à tout le monde.