CHAPITRE II
La sincérité
« Le mentir est un maudit vice. » (Montaigne.)
Comment pouvons-nous considérer la sincérité?
Nous pouvons considérer la sincérité : 1° dans nos rapports avec nous-mêmes : c'est la sincérité proprement dite, îa sincérité ou la droiture personnelle; 2° dans nos rapports avec autrui : c'est la franchise.
Pour la sincérité personnelle, le lecteur est prié de se reporter à ce que nous disons de la formation de la conscience au livre Y9 et de l'illumination sincère de l'intelligence dans la formation de la volonté.
Nous ne nous occupons ici que de la sincérité à l'égard d'autrui : nous enverrons les avantages (art. I) et les moyens (art. II).
Article I. — Les avantages de la sincérité.
« En éducation comme en bien d'autres choses, la meilleure façon d*ètre adroit, c'est d'être droit. » (1)
Quels sont les avantages de ta sincérité?
1° La sincérité embellit l'enfant, ennoblit le jeune homme,
auréole l' homme mûr.
Pour moi, j'aime les gens dont l'âme se peut lire (2).
2° La sincérité fait le plus grand honneur et le plus grand plaisir aux parents.
« Je puis vous dire que mon fils est mort sans avoir jamais menti une fois dans sa vie; c'est de cela que je suis le plus fier », disait le général de MauçThuy, après la mort de son fils, tiié à la guerre (oct. 1916), à l'âge de vingt-deux ans.
3° La sincérité facilite le travail de l'éducation. Dans certaines questions, elle ne fait qu'un avec la confiance, qui est
(i) F. Kieffer, L'autorité, p. io3.
(2) Gbesset.
absolument nécessaire aux parents pour former leurs enfants à la vertu. (Voir la senmalité.)
4° La sincérité est la pierre de touche des vraies amitiés. M*r Parisis, encore séminariste, demande à un de ses condisciples qu'il veuille lui faire et lui envoyer son « portrait moral », en appuyant surtout sur les défauts; il parle de « son amour de la vérité nue » ; il avertit cet ami, sur le point de prononcer son premier sermon, que « sans recourir au vain circuit des bienséances mondaines », quelqu'un saura bien lui dire ce qu'il faut penser de ce coup d'essai. Quelquefois, il le tance vertement sur le vide de ses lettres, sur son galimatias et sur ses extravagances (1).
Titus disait à son ami Paulin :
J'ai voulu, Qu'au travers des flatteurs votre sincérité Fit toujours jusqu'à moi passer la vérité (2).
Sans la sincérité, « tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire à lui-même » (3).
5° La sincérité fait faire de bonnes confessions et assure, par conséquent, le salut de l'âme.
Article II. — Les moyens de développer la sincérité.
Jour, nuit, à toute heure qui sonne, Dieu, mon cher enfant, est partout:
Nul ne le voit, et lui voit tout
Que faut-il faire pour développer la sincérité chez les enfants f
Il y a trois principaux moyens qui consistent :
1° Le premier, à donner l'exemple de la sincérité;
2° Le second, à inspirer une profonde estime de la sincérité;
3° Le troisième, à encourager tout acte de sincérité.
Que fera V éducateur pour donner « V exemple » de la sincérité?
Il suivra les deux règles suivantes :
1° Il ne faut jamais tromper l'enfant; 2° Il ne faut jamais mentir devant lui.
(i) Cité par Charles Guillkmant, 3/f Parisis, t. Ier, p. 3i,
(2) Racine, Bérénice, II, 2.
(3) La Bruyèr.e, Caractères, xi.
(4) Louis Ratisbonne, La comédie enfantine, p. 25.
Quelle est l'importance de la première recommandation : Il ne faut jamais tromper l'enfant?
Elle est telle que, si on ne l'observe pas, on devient pratiquement professeur de mensonge.
Et, en effet, les promesses non suivies d'effet, les menaces sans exécution, les paroles inconsidérées, pour peu qu'elles se renouvellent, apprennent à l'enfant, dès le plus jeune âge, que « les paroles diffèrent sensiblement des actes ».
L'enfant à qui on a fait prendre quelque médicament, de l'émétique, par exemple, en lui assurant que c'est excellent, ne l'oubliera jamais.
Et, à son tour, quand le mensonge lui sera utile, soit pour arriver à ses fins, soit pour éviter quelque punition, il sera porté à dissimuler.
Que faut-il penser de saint Nicolas, du petit Jésus, des cloches de Pâques et autres pieux mensonges, si fréquemment, si gracieusement, si avantageusement (croit-on) exploités dans les familles chrétiennes?
Notre réponse est double :
1° Tout ce qui est inexistant doit être supprimé ou expliqué: par exemple, les cloches de Pâques rapportant des œufs; l'âne du petit Jésus ou de saint Nicolas; le père Fouettard; le diable qui apparaît dans le miroir des petites coquettes, etc.
2° Tout ce qui a une existence réelle ne doit être présenté que dans la mesure et sous la forme conciliâmes avec la vérité.
A Noël, par exemple, la mère pourra dire à ses enfants :
— Le petit Jésus sait tout; il aime les enfants sages, il est mécontent des autres
Et la maman, traduisant en actes les pensées du petit Jésus, donne ou refuse bonbons, jouets, etc.
A Saint-Nicolas :
— Le patron des enfants sait beaucoup de choses, autant que Dieu veut lui en faire connaître; il éprouve les mêmes sentiments que le petit Jésus.
Et la maman leur donne une conclusion pratique de récompenses ou de privations.
Les apparitions de saint Nicolas et du petit Jésus semblent devoir être réduites aux proportions d'une scène de théâtre dont on dit à l'enfant :
— On représente saint Nicolas et le petit Jésus comme ils
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ont pu être, quand ils étaient sur terre, et on leur met sur les lèvres ce que, sans cloute, ils diraient s'ils revenaient vraiment au milieu de nous.
Mais cette suppression absolue de tout ce qu'il y a de plus gracieusement poétique dans la première éducation des enfants n'estelle pis trop radicale et trop sévère ?
1° D'abord, tout ce que nous venons de dire est dans la logique même du principe posé, principe contre lequel nous ne pensons pas qu'un seul éducateur sérieux ose s'inscrire en faux : « Il ne faut jamais tromper les enfants. I
2° De plus, il est à craindre que l'enfant, pieusement trompé, arrivé au jour où il connaît enfin la vérité, n'enveloppe dans le même effondrement de ses illusions naïves les mystères les plus graves de notre foi.
Un petit garçon de sept à huit ans, élevé dans la croyance aux pieuses tromperies dont nous nous occupons ici, demanda brusquement à sa mère, le jour où il connut la vérité sur « saint Nicolas » et le « petit Jésus » :
— Quand est-ce que tu me diras que la communion c'est une farce! (Authentique.) (i)
Quelle est la deuxième règle à suivre pour donner l'exemple delà sincérité?
C'est de ne jamais mentir devant les enfants.
Combien de parents, pourtant, trompent les employés de chemins de fer ou de tramways sur l'âge des enfants qui les accompagnent, et vont même jusqu'à s'assurer la complicité de ces petits innocents, par une leçon positive de mensonge, de tromperie et de duplicité.
Comment pourra-t-on inculquer aux enfants une haute estime de la sincérité?
1° En en parlant toujours avec éloge et admiration. 2° En blâmant sévèrement toute parole ou tout acte mensongers.
(i) Pour donner nous-mème un exemple de sincérité, nous avouons que c"est aîite réflexion d'un enfant que nous connaissons qui nous a déci ïe à condamner, purement et simplement, une pratique à laquelle nous étions disposé, tout d abord, à accorder le bénéfice de certaine 'rcjusiajiccs atténuantes.
3° En affirmant bien haut qu'on sera fier de ses enfants, s'ils pratiquent toujours cette généreuse vertu.
Un encrier a été renversé sur le bureau : l'encre étale sa nappe moirée sur une belle feuille de papier blanc préparée pour la correspondance.
Le père, après une rapide enquête, apprend qu'aucun de ses fils n'est coupable. Néanmoins, pour se rendre compte de l'état de leur sincérité, il les appelle successivement tous les trois :
— Pierre, est-ce toi qui as fait cela?
— Non, père, répond l'enfant avec une certaine mollesse.
— Michel, est-ce toi qui as fait cela ?
— Non, répond l'enfant, avec un air de détachement et presque d'inattention; du reste, c'est facile à réparer
Et il s'approche pour remédier à l'accident.
— Jacques, est-ce toi ?
— Non, père, répond l'enfant avec énergie ; d'ailleurs, si je l'avais fait, je l'aurais dit. (Authentique.)
Petite scène vécue qui peut se reproduire fréquemment, et qui fournit au père de famille véritablement éducateur l'occasion de faire aimer et pratiquer la sincérité.
Jusqu'où doit aller l'estime de la sincérité?
Elle doit aller jusqu'à la minutie Il est bon d'avoir le scrupule
de la vérité (1).
Accoutumez vos enfants à ne rien dire que de très exact et de très véridique, jusque dans les moindres choses. S'il s'est passé un petit événement quelconque à une fenêtre, ne leur laissez pas dire que cela s'est passé à une autre (2).
Comment peut-on «. encourager » la sincérité des enfants ?
1° Par la foi ;
2° Par la discrétion;
3* Par la remise de la punition.
Comment la foi soutient-elle la sincérité? Par le rappel et la conviction des grandes vérités. Dieu voit tout ; il sait toujours la vérité ; le mensonge est un péché; le démon est le père des menteurs, etc.
(i) P. Combes, Le livre de la mère, p. 106. (2) Johnson, cité par P. Combes, ibid.
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Comment la discrétion est-elle génératrice de sincérité?
Si les parents sont discrets :
1° Ils ne se moqueront jamais des scrupules et de l'ingénuité des enfants.
A plus forte raison, ils ne les publieront pas : une seule confidence trahie peut fermer le cœur pour toujours;
2° Ils ne mettront jamais la sincérité de l'enfant à une trop rude épreuve.
Certaines questions :
— Qui a fait cela ?
— Est-ce toi qui t'es permis telle chose? prouvent qu'on est dans le doute ou l'ignorance : de sorte que, si l'enfant ment, il a chance de ne pas être puni. La tentation est généralement trop forte pour pouvoir être surmontée par un apprenti de la vertu.
Les parents doivent donc s'informer de ce qui s'est passé, se livrer à une petite enquête, afin d'arriver plus facilement à faire pratiquer la sincérité par le coupable.
Souvent même, ils fermeront les yeux :
Il faut, a dit miss Edgeworth. prendre son parti d'un verre cassé plutôt que de mettre à l'épreuve la sincérité de l'enfant il).
Comment faut-il entendre la remise de la punition pour qu'elle soit un encouragement légitime à la sincérité?
En ce sens que l'enfant doit toujours remarquer une différence sensible entre la manière dont on traite une faute reconnue et la façon dont on sanctionne un tort non avoué.
Sans cette constatation, l'enfant retiendrait que sa candeur a été la cause de son chagrin, et jamais plus il ne renouvellerait ses confidences.
Faut-il aller jusqu'à la remise complète de la punition méritée?
Ceci est affaire de circonstances.
Un jour, le jeune Washington, qui n'avait que six ans, enleva, à l'aide d'une petite hache, l'écorce d'un cerisier de rare espèce, auquel son père tenait beaucoup.
Le lendemain, celui-ci, à la vue d'un mai aussi irréparable, manifesta son chagrin :
(i) Cité par Bernard Perez, L'éducation morale dès le berceau, p. 3o5
— Je donnerais cinq gainées, ajouta-t-il, pour connaître le coupable.
— C'est moi, papa, dit son fils, après quelque hésitation, c'est moi qui ai coupé l'écorce avec ma hache.
— Embrasse-moi, mon enfant! s'écria aussitôt le père; la franchise a plus de valeur, à mes yeux, que n'en pourraient avoir mille cerisiers.
Le délinquant n'eut pas d'autre réprimande. Il ne semble pas qu'il soit opportun d'user fréquemment de cette extrême indulgence.
Que faut-il faire s'il arrive, maigre toutes les précautions prises, que l'enfant se laisse aller à quelque mensonge?
On manifestera une surprise attristée d'avoir affaire à un petit menteur.
Une mère, ayant surpris un mensonge sur les lèvres de sa petite fille, âgée de quatre ans, prit sur-le-champ l'air le plus consterné et prononça avec une gravité pénétrante :
— Ma petite fille a menti! C'est la première fois qu'on ment dans ma maison! Aussi, ma petite fille ne dînera pas aujourd'hui, parce qu'elle a mérité d'être punie, et maman ne mangera pas non plus, parce qu'elle ne pourrait pas. (Authentique.)
Un colonel de colonel X.... à Àrras), avait confiée son fils, âgé de seize ans, la garde du drapeau de son régiment. Il le lui retira après un léger mensonge :
— Tu n'es plus digne d'un tel honneur, lui dit-il. (Authentique).
Qui se dit gentilhomme et ment comme tu fais,
Il ment quand il le dit et ne le fut jamais !
Est-il vice plus bas. est-il tache plus noire,
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire,
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion! (1)
Que faut-il faire, s'il y a récidive ?
On sera plus sévère : on pourra, par exemple, tenir le coupable en disgrâce, pendant un certain temps; n'avoir plusav^c îui que les relations nécessaires; ne plus croire ce qu'il dira.
il) Corneille, Le menteur, V, 3.
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Dans la suite, on lui fera voir combien le mensonge est laid, et comment Dieu le punit : les Saints Livres nous fournissent des exemples faciles à exploiter : l'histoire d'Ananie et Saphire, par exemple,
Tout homme de courage est homme de parole.
A des vices si bas il ne peut consentir.
Et fuit plus que la mort la honte de mentir (1).