CHAPITRE III
L'ordre
« Les esprits qui n'ont pas goûté les charmes de l'ordre, ou que ce charme n'a pu lixcr, sont de mauvais esprits
Que faut-il entendre par l'ordre dont il convient de faire contracter (habitude aux infants ?
Nous donnons à ce mot une compréhension élargie : et nous entendons signitier par là, outre l'ordre proprement dit, la régularité sous toutes ses formes.
Article I. — L'ordre proprement dit.
« L'ordre est à l'arrangement ce que l'âme est au corps que l'esprit est à la matière.
L'arrangement sans ordre est un corps sans âme. » (2)
Quels sont les avantages de l'ordre proprement dit?
1° L'ordre économise le temps.
Avez- vous besoin d'une chose? Vous ne perdez jamais un moment a la chercher Vous mettez d'abord la main dessus (3).
On dit qu'une fée vient en aide à certaines ouvrières laborieuses qui étonnent leurs compagnes par la rapidité de leurs travaux. On a raison. Cette fée s'appelle l'ordre (4).
2° L'ordre charme le regard.
(i) Corneille, Le menteur, III, 3.
(a) Joubert, Pensées.
1S1 Fevllon, De l'éducation des filles, ch. xi,
14) Abb3 Knell, Photographies de jeunes filles, p. 28.
Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté: c'est ce qui frappe le plus les yeux que de voir cet arrangement si exact (i).
L'ordre donne du prix aux objets les plus ordinaires, à la toilette la plus simple, aux meubles les plus communs (2).
3° L'ordre conserve les choses.
La place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non seulement pour la bonne grâce et le plaisir des veux, mais encore pour sa conservation, elle s'y use moins qu'ailleurs : elle ne s'y gâte d'ordinaire par aucun accident (3).
4° L'ordre attire l'estime.
C'est une lettre de recommandation que tout le monde peut lire (4).
Les jeunes filles surtout doivent le considérer comme nécessaire au placement de leur vie dans le sillage du bonheur et de la prospérité.
5° L'ordre favorise la vertu.
Il rend « aux domestiques le service prompt et facile » ; il ôte « à soi-même la tentation de s'impatienter souvent par les retardements qui viennent de choses dérangées qu'on a peine à trouver » o .
6° L'ordre fait ressembler à Dieu.
Saint Paul dans son épitre aux Romains (6), donne à entendre que l'ordre est la signature de Dieu dans ses œuvres.
Comment peut-on faire contracter aux enfants l'habitude de l'ordre ?
i° On les soumettra, dès le premier jour, à une régularité ponctuelle, pour toutes les opérations de la vie végétative : nourriture, sommeil, etc.
2° Quand ils auront quelque peu grandi, on les habituera à ranger leurs jouets ou autres objets dont ils auront pu se servir.
3° On ne leur permettra jamais de laisser traîner leurs vêtements, leurs chaussures,' leurs livres, etc.
i FéifBLON, op. cit., ch. xi.
(2) Abbé Knell, op. cit., p. 28.
(3) Fé.velon, op. cit., ch. xi.
(4) Abbé Knell, op. cit., p. 29.
(5) Fénelon, op. cit., ch. XI.
(6) Saint Paul, Rom., xm.
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4° On les formera eu leur confiant la responsabilité matérielle de tel ou tel objet.
5° On ne tolérera pas de négligence dans la toilette : ni le chapeau de travers, ni la cravate en bataille, ni les bottines entr'ouvertes, ni les bas en accordéon, ni les lacets traînants, ni de trou béant, ni de bouton manquant, etc.
6° On les félicitera de tout effort et de tout acte de bonne volonté.
7° On leur donnera toujours l'exemple de l'habitude qu'on veut leur faire acquérir.
Article II. — La régularité.
La première condition de toute bonne éducation est la régularité, parce gue l'intelligent enfants, comme leur caractère, comme leur cœur, a besoin avant tout d'ordre, que leur santé morale est à ce prix comme leur santé physique (1).
Qu'est-ce que la régularité?
1. La régularité est cette forme supérieure de l'ordre qui détermine l'emploi du temps et l'usage des facultés.
Elle est nécessaire à toute formation sérieuse. Elle suppose un règlement.
C'est la régularité personnelle.
2. La régularité est cette forme délicate de la politesse qui produit l'exactitude dans les diverses relations de la vie de famille et de société.
C'est la régularité familiale et sociale.
Pourquoi la « régularité personnelle » est-elle nécessaire à toute formation sérieuse?
Parce que la formation suppose une action raisonnable, réfléchie, continue et énergique; seule, la régularité est capable d'en procurer les avantages.
Y a-t-il beaucoup de familles oh la régularité soit tn honneur ? Hélas !
Pour des raisons diverses, qui ne sont pas toutes imputables à la volonté, il n'en est presque pas.
(i) E. Legouvé, Nos filles, p. 206.
Dans la plupart des familles, en dehors des grandes lignes qui s'imposent, on vit sans règlement, au gré des caprices ou des circonstances.
Que deviennent les enfants en semblable milieu?
Les entants, s'ils font leur instruction à domicile, ou s'ils suivent les cours de quelque externat, n'ont d'autre contrôle à subir que celui de leurs maîtres Et Dieu sait si ce contrôle est généralement insuffisant.
Le caprice et la fantaisie envahissent une grande partie «le leur vie. frappant d'inefficacité les timides essais de réglementation tentés par le professeur ou imposés par les études.
Ne reste-t-il pas la ressource de la pension pour suppléer à ce qui manque du côté de la famille ?
Pour faire taire la voix de la conscience, qui reproche l'insuffisance d'une telle éducation, on prête à l'expédient de la pension l'efficacité la plus merveilleuse, et l'on dit :
— Je sais bien que la vie qu'on mène chez nous n'est pas très formante pour les enfants, mais ils apprendront la régularité en pension.
Eh bien, non!
Si la famille ne vit que de caprice, les enfants n'apprendront pas la régularité en pension : ils ne feront que la subir, elle n'entrera pas dans leur vie.
D'autant moins que les parents se font souvent les destructeurs, inconscients peut-être, mais réels, du bien que la régularité de la vie de pension aurait pu introduire dans les habitudes de leurs enfants.
M*' Dupanloup stigmatise en termes émus le procédé employé :
Lorsque les parents n'exhortent leur enfant à se résigner à cette dure règle et à ce triste travail que par des paroles comme celles-ci :
<• Ta n'as plu* qu'un an a rester ici // n'y a plus que trois mois
jusqu'aux vacances que quinze jours jusqu'à la prochaine sortie».
Et cela avec l'accompagnement obligé des consolations les plus
pitovables Lorsque des parents en viennent là. et ce n'est pas
rare, quest-ce autre chose, je le demande, que la trahison de tous les devoirs les plus sérieux et l'anéantissement de toute éducation? (i>
(i> M'r De pan loup, De l'éducation, t. II, p. 26Ô
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Que faut-il penser de /' « irrégularité o dans la vie de «famille» et de a société » ?
Ne tombons pas dans l'illusion de n'y voir qu'un travers de jeunesse, qui disparait avec l'emportement des premières années.
En réalité, l'irrégularité a causé de multiples ravages : elle a troublé plus d'une vie; elle a gâté les meilleures qualités; et quand elle était invétérée, elle a résisté maintes fois aux efforts réunis de la tendresse et de la volonté.
Comment l'irrégularité peut-elle troubler la vie y
1° En rendant impossible les douces réunions de la famille autour île la table commune.
Mes affaires me forçaient a sortir a heure fixe et exigeaient une régularité absolue dans les heures des repas. Le déjeuner devait être servi à 11 heures. A 11 heures précises, j'entrais dans la salle
a manger Personne! Parfois même rien sur la table! Madame
avait donné les ordres trop tard; ou. si le déjeuner était prêt, c'était Madame qui ne l'était pas. J'attendais dix minutes, un quart d'heure, et. de guerre lasse, je commençais seul un repas qui me faisait mal, parce que je le mangeais seul, parce que je le mangeais trop vite, parce que je le mangeais de mauvaise humeur. J'essayai quelques observations, légères d'abord, puis plus vives. Ma femme accueillit les unes et les autres avec la même bonne grâce, le même désir de se Corriger; mais seize années de mauvaises habitudes avaient si profondément enraciné en elle son défaut natif qu'il triompha des meilleures résolutions. Après quelques jours de régularité, les retards recommençaient, et je dus renoncer à cette douce réunion du matin autour de la table commune : je déjeunais seul dans mon cabinet, et je ne voyais ma femme que le soir 1
2° En soumettant à trop dure épreuve la patience et la bonne harmonie.
Un jour, nous entreprîmes, avec des amis, un voyage en Suisse. Ce plaisir devint bientôt, grâce a ma femme, un ennui" insupportable. Ses perpétuels retards agaçaient, irritaient nos compagnons de route. Elle nous fit manquer une admirable excursion en nous faisant manquer un départ de chemin de fer. Nos amis se plaignirent vivement d'elle. Je la défendis tout haut, mais je l'accusais tout bas. Nos relations avec nos compagnons devinrent pénibles. Je saisis un prétexte d'affaires pressantes pour interrompre mon voyage et revenir a Paris: .j'avais perdu mes vacances et deux aimables relations (i).
(i) Lkgoltvé, Nos filles , pp. 2o5 et 208.
Comment V irrégularité gâte-t-elle les meilleures « qualités » ? 1° En les rendant inutiles, faute d'avoir saisi les occasions qui auraient pu les mettre en valeur.
Le maréchal Gouvion-Saint-Gyr rapporte, dans ses Mémoires, qu'un général plein de feu et de génie militaire, mais habituellement inexact par paresse, perdit l'honneur d'une victoire certaine pour être arrivé sur le chanip de batailie une demi-heure après le moment fixé (1).
2° En les ternissant par certains défauts plus odieux qu'engendre l'irrégularité : le mensonge, par exemple.
Tout homme inexact est forcément un menteur. Qu'il le veuille ou non. il ment, il mentira ou il a menti (1).
Comment peut-on parvenir à faire pratiquer aux enfants la régularité familiale et sociale ?
1° En leur en donnant toujours l'exemple;
2° En réprimant toute irrégularité sans motif;
3° En les mettant en garde contre l'entraînement du mauvais exemple;
4° En leur apprenant à bien profiter du temps dont l'irrégularité d'autrui leur laisserait la disposition.
Quelle est l'importance du « bon exemple » donné par les parents dans la pratique de la régularité?
Elle est capitale.
Sans l'exemple, les meilleurs conseils sont frappés d'inefûcacité.
(Le lecteur est prié de se reporter à ce que nous avons dit du bon exemple : livre IV, section I.)
Est-il nécessaire de « réprimer » toute irrégularité sans motif? Oui, parce qu'un défaut non combattu se développe et prend rapidement des proportions désastreuses.
Pourquoi faut-il les mettre en « garde » contre le « mauvais exemple » ?
Parce que l'irrégularité est très fréquente.
Et comme elle cadre bien avec la paresse qui niche au fond de chacun de nous, elle a chance d'éveiller, en ceux qui ne
(i) E. Legouvé, Nos filles et nos fils, pp. 209 et 221.
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se défendent pas, cette forme particulière de la sensualité qui s'appelle le sans-gêne et le laisser-aller.
Quel serait donc le meilleur moyen de se défendre ? Ce serait d'utiliser le temps que l'on passe, réguliers et exacts, à attendre ceux qui ne le sont pas.
Mme de Genlis raconte, dans ses Mémoires, qu'ayant entrepris un ouvrage de tapisserie, auquel elle ne travaillait que deux fois par jour, pendant quelques minutes, en attendant, à l'heure du déjeuner et du dîner, les convives qui n'arrivaient au salon que l'un après l'autre. elle se trouva, au bout de quelques années, avoir fait un meuble complet (i).
Et E. Legouvé fait dire à un de ses personnages (i) :
Je porte toujours avec moi deux choses : ma montre et mon Horace. Dès que j'arrive le premier à un rendez- vous, je prends mon cher poète, et j'en apprends quelques vers par cœur. A ce métier. j'ai, depuis quinze ans, appris toutes les odes, toutes les satires, toutes les épîtres, y compris Y « art poétique », et. depuis l'année dernière, j'ai commencé Virgile. Pour peu que je vive, je ne désespère pas, grâce à mon exactitude, de devenir un latiniste distingué. et il se trouvera que les moments les mieux employés de ma vie seront ceux que les autres m'auront fait perdre.