CHAPITRE V
L'esprit de sacrifice
« Il n'y a rien de plus grand:
dans l'univers que Jésus-Christ; il n'y a rien de plus grand dans Jésus-Christ que son sacrifice. » (2)
Que verrons-nous dans ce chapitre ?
1° La nature de l'esprit de sacrifice ;
2° Son importance;
3° Les moyens à prendre pour l'inculquer aux enfants.
Article I. — La nature de l'esprit de sacrifice.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. (A. de Musset, Nuit d'août.)
Qu'est-ce que l'esprit de sacripce ?
L'esprit de sacrifice est une vertu qui consiste à savoir
souffrir pour une intention qui élève.
(i) René Bazin, La douce France, p. 86. t
(a) Bossuet, Réflexions sur l'agonie de Jésus-Christ, t. II.
l'éducation morale 311
Quelles sont les formes principales de l'esprit de sacrifice ?
L'esprit de sacrifice prend deux formes principales :
1° La résignation chrétienne en face des maux qu'il faut subir.
Toute la journée, il y a à souffrir : le chaud, le froid, un mal de tête, une contrariété, une réprimande, un affront, etc.
2° La pratique spontanée de certaines mortifications qui tiennent en haleine et développent la vertu.
Un enfant qu'on aura habitué à accepter les petites souffrances de la vie sans se plaindre et en les offrant F Dieu ; à ajouter quelque chose de personnel et de libre à ce que les circonstances lui imposent ; cet enfant aura l'esprit de sacrifice.
Article II. — L'importance de l'esprit de sacrifice.
« Tout languit, tout, s'étiole, tout meurt dans l'enfant à qui on ne refuse rien. » (1)
Quelle est l'importance de l'esprit de sacrifice ?
Elle est immense.
Car on peut dire que le bonheur, la vertu, la sainteté et le salut en dépendent.
Comment l'esprit de sacrifice peut-il procurer le « bonheur » ?
1° En disciplinant nos désirs.
Le bonheur, en effet, ne consiste pas dans la jouissance de telle ou telle somme d'avantages matériels ou moraux. Il est la résultante de l'équilibre entre ce que l'on désire et ce que l'on a.
Or, le cœur humain, livré à lui-même, est insatiable : les satisfactions qu'on lui accorde ne font qu'accroître ses désirs. Seule la discipline intérieure, c'est-à-dire l'esprit de sacrifice, est capable de réduire les poussées de la jouissance aux proportions raisonnables de ce que l'on possède.
Elle nous a toujours paru admirable, la réflexion de ce paysan qui, se promenant dans la rue la plus commerçante d'une grande ville, à cette heure où, le soir venu, des flots de
[i) M*r Gibier, La désorganisation de la famille, p. 3i5.
lumière inondent, à la devanture des magasins, les objets les plus propres à exciter les convoitises des passants : .
— Que de choses dont je n'ai pas besoin ! disait-il.
Et il était heureux.
Il devait être un homme de sacrifice.
2° En produisant cette jouissance délicate que la générosité donne toujours aux cœurs bien nés.
Quand on fait généreusement les sacrifices dont l'occasion se présente, on y trouve un tel bonheur que l'on a de la peine à s'arrêter.
Sur cette terre, plus on fait de sacrifices, plus on est heureux.
3° En supprimant l'égoïsme et le mauvais caractère, qui sont les causes ordinaires d'une foule de difficultés extérieures qui troublent la tranquillité et le bonheur.
Est-il vrai de dire que la « vertu » dépend de l'esprit de sacrifice ?
Il n'est pas de dépendance plus directe ni plus complète que celle-là : les deux termes répondent à peu près à la même définition ; ils sont pratiquement inséparables ; et il sera toujours vrai de dire que quiconque ne sait pas se gêner est incapable d'acquérir aucune vertu.
La vertu ayant pour base et essence le sacrifice, les vertus les plus méritoires sont celles que l'on a acquises avec le plus d'efforts (1).
Un homme ne compte pas. quand il est incapable de faire aucun sacrifice (2).
Comment la « sainteté » dépend-elle de l'esprit de sacrifice?
La sainteté n'étant que la vertu portée à un degré héroïque, dépend, comme la vertu elle-même, de l'esprit de sacrifice.
Comment le « salut » dépend-il de l'esprit de sacrifice?
« Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous », nous dit Nôtre-Seigneur.
Et quelle pénitence feront jamais ceux qui ne savent pas se £êner, se mortifier, se sacrifier?
Us n'en feront aucune, et ils se perdront.
(i) j. de maistre.
(2; William James.
Quelles conclusions découlent de ces considérations sur Vimportan e de l'esprit de sacrifice ?
Quiconque veut assurer le bonheur, la vertu et le salut des enfants dont il est chargé doit nécessairement les habituer au sacrifice.
Ce serait un « désir égoïste » que de vouloir écarter d'eux toute souffrance, toute peine, toute fatigue, toute privation.
Article III. — Les moyens à prendre pour inculquer l'esprit de sacrifice aux enfants.
Tu fais l'homme, ô douleur, oui, l'homme tout entier, Comme le creuset l'or, et la flamme l'acier, Comme le grès, noirci des débris qu'il enlève, En déchirant le fer fait un tranchant au glaive (i).
Quels sont les moyens à prendre pour inculquer l'esprit de sacrifice aux enfants?
Il faut : 1° Ne pas les amollir ; 2° les traiter gaillardement ; 3° les exercer au support; 4° leur faire faire des actes ; 5° les faire agir surnaturellement.
§ 1. — II ne faut pas amollir les enfants.
« Parents qui flattez la mollesse du corps et la mollesse de la volonté, vous corrompez les générations dans leur fleui
Sur quoi doivent veiller les parents qui ne veulent pas amollir
leurs enfants ?
Ils doivent veiller sur l'ardeur et la fréquence de leurs caresses et de leurs embrassements; retrancher quelquesunes de ces démonstrations; rendre les autres moins affectueuses; se bien pénétrer que leurs enfants ne perdront rien à ce régime, et qu'ils y gagneront eux-mêmes beaucoup.
En effet, les manifestations exagérées de tendresse vident le c pur des parents et ne donnent aux enfants qu'un peu de mollesse : or, la mollesse rend sensible à la moindre impression.
L'ac^on visible de la Providence nous prouve chaque jour que Dieu n aime pas les amours trop fortes, même les amours les plus légitimes (3).
r Lamartine, Premières harmonies, « Hymne à la douleur ». :• M- Gibier, La désorganistation de là famille, p. 3i5. (3) Paillettes d'or, i™ série, p. n3.
§ 2. — Il faut traiter les enfants gaillardement.
« Ce n'est pas assez deroidir l'âme de l'enfant ; il faut aussi lui roidir les muselés (1).
Cela veut-il dire qu'il faut les soumettre au « régime Spartiate » y
Nous n'avons rien dit et ne pensons rien de semblable.
Le régime Spartiate, en effet, consistait à élever les enfants en les privant de tout bien-être.
On les dressait à supporter sans se plaindre le froid et le chaud, la faim et la soif, la fatigue et la douleur.
Ils portaient le même costume en toute saison. Ils couchaient sur des roseaux qu'ils coupaient eux-mêmes dans l'Eurotas.
On les nourrissait mal, et ils devaient voler pour apaiser leur faim.
Il v avait des concours d'endurance aux coups. Chaque année, on les fouettait devant l'autel d'Artémis, et le vainqueur était celui qui s'était plaint le dernier. Il arriva que des enfants moururent avant de se plaindre (2>.
Leur unique nourriture était le brouet noir (3), composé de farine, d'herbes et d'un peu de sang.
On raconte que la célèbre Mme Dacier poussa l'amour grec jusqu'à vouloir offrir à ses invités le vrai brouet. d'après la formule antique.
On composa une table de savants hellénistes, et l'on servit le plus archaïque des entremets.
Par respect humain, chacun se résigna à absorber cet affreux mélange ; mais plusieurs en furent malades (i).
Qwest-ce donc que la « gaillardise » ?
Sans aller jusqu'aux excès du « régime Spartiate », ni même se placer trop résolument sur le cher;:':: qui conduit à Lacédémone, il semble avantageux de soumettre les enfants à une certaine austérité de régime.
Des maîtres expérimentés recommandent cette méthode : ils l'appellent la « gaillardise ».
Elle consistée inspirer l'énergie contre la douleur; la privation volontaire d'une friandise ou d'un plaisir ; le pardon généreux dune injure; l'acceptation résolue d'une punition méritée; la sincérité dans l'aveu d'une faute.
(i) Montaigne, Essais
11, ...Vi'»iliU.'"l ~u„^,„.
(2) Albert Malet, L'antiquité, p. 170.
(3) Le brouet noir, d'après Malet, se composait de petits morceaux de viande» de graisse de porc, de vinaigre et de sel. {Op. cit., p. 175.)
(4) F. Nicolat, Les enfants mal élevés, p. 444.
l'éducation morale 315
L'emploi de ce moyen ne presente-t-il pas quelque danger ?
Oui.
C'est que la « gaillardise » dégénère en stoïcisme ou en raideur orgueilleuse.
On y remédie en purifiant et en surnaturalisant les intentions de l'enfant.
§3.-77 faut exercer les enfants au support.
Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire S'il ose murmurer.
(V. Hugo, à Yillequier.)
Quel est le premier moyen à employer pour apprendre aux enfants à supporter les difficultés ?
C'est de ne prêter à ce qui les contrarie qu'une attention proportionnée.
Ne leur montrez jamais un intérêt trop marqué, lorsque vous leur trouvez moins bonne mine qu'à l'ordinaire; on leur l'ait un mal dont on ne se doute pas. par cette question : « Comment vas-tu? >» en le regardant dans le blanc des yeux. C'est le moyen de les prédisposer aux maladies, et surtout aux ébranlements nerveux, que de les faire songer à leur santé.
Craignez moins les petits accidents que les émotions morales; apprenez-leur à être adroits, au prix même de quelques bosses à la tète (i).
Quel est le deuxième moyen à employer pour apprendre le support aux enfants ?
C'est de ne pas leur permettre de s'écouter, quand il n'y a pas de raison suffisante.
Un jour, un médecin célèbre donnait une consultation dans son cabinet. Le malade semblait tout à la fois inquiet et irrité ; le médecin le rassurait et le gourmandait.
— Ce qui m'exaspère dans ma maladie, s'écriait le patient, c'est bien moins la douleur qu'elle me cause que l'obstacle qu'elle apporte à mes occupations. Je lui pardonne de me faire souffrir, mais je ne lui pardonne pas de m'arrêter.
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? reprit le docteur d'une voix calme.
— Pourquoi? pourquoi? Parce que je suis très malade.
— Je suis plus malade que vous, répondit le médecin, car je suis atteint mortellement, et je serai mort avant un mois. Cela ne m'empèche pas de faire mon métier et de vous donner une consultation. Eh bien ! faites comme moi ; reprenez vos occupations. Vous n'en mourrez pas huit jours plus tôt. et vous aurez fait ce que vous devez (2).
(i) D. Donné, cité par Depoisier, De l'éducation, p. 3o3-3o4- (2) E. Legouvé: La jeunesse, p. 27-28.
§4. — Il faut faire faire des sacrifices aux enfants.
Un chrétien ne succombe pas, il s'immole.
Comment les parents peuvent-ils faire faire des sacrifices à leurs enfants ?
De quatre manières :
1° En leur en fournissant l'occasion.
2° En les aidant à profiter des occasions.
3° En leur apprenant à faire naître les occasions.
4° En leur faisant rendre compte, chaque soir, de ce qu'ils auront fait pendant la journée.
Quelles occasions de sacrifices les parents peuvent-ils « fournir » à leurs enfants ?
Ils peuvent, par exemple, ne pas leur accorder tout ce qu'ils désirent; ne pas leur donner tout de suite ce qu'ils demandent avec trop de passion ; leur apprendre, par conseils, exercices et leçons de choses, à être contrariés sans s'aigrir, à attendre sans s'impatienter, à se priver sans pleurer, à manquer de quelque chose sans croire tout perdu (i).
Comment les parents peuvent-ils « aider » leurs enfants « à profiter » des occasions de se sacrifier ?
1° En leur rappelant souvent la pensée de faire quelque effort; 2° En leur indiquant telle ou telle occasion qui se présente : obéissance, privation, aumône, bonne tenue, prévenance, etc.
Quelques exemples :
i° Occuper une place moins commode, en disant avec un sourire « Que je suis bien ici ! »|
2° Se présenter pour une corvée, simplement, avec l'allure joyeuse de quelqu'un qui trouve son bonheur à la faire.
3° Se priver d'un objet de mince valeur et le donner sans affectation à celui qui, la veille, a manifesté le désir d'en avoir un semblable.
4° Remettre a leur place des objets laissés à l'abandon, sans qu'on puisse voir qui les a rangés.
5* Réparer les oublis.
6° Procurer de petites jouissances sans que celui qui les éprouve ait manifesté à quiconque le bonheur qu'elles devaient lui donner $).
(i) D'après les Paillettes d'or, re série, pp. ii3 et i33.
l'éducation morale 317
Cette « recherche» des sacrifices ne dépasse-t-elle pas les capacités morales des enfants ?
Non, certainement.
Les enfants, en général, sont très généreux ; pour peu qu'on les entraîne, ils se lancent dans la voie du sacrifice avec une facilité qui tient du prodige; ils y déploient la même ingéniosité que d'autres apportent à la poursuite de leurs plaisirs.
Est-il important de contrôler ce que font les enfants ?
Oui, aussi important que généralement négligé.
L'enfant, en effet, est un apprenti; il lui faut un maitre; sa volonté est inconstante : elle appelle un soutien; sa conscience ne se suffit pas : elle a besoin d'un secours extérieur.
Et cependant, ce contrôle n'est exercé que très rarement.
Nous avons souvent demandé aux enfants des catéchismes d'avoir un carnet de sacrifices : nous le contrôlions de temps à autre.
Mais ce qui nous étonnait le plus, c'était l'indifférence des parents. Ils auraient dû être les premiers à vouloir et à employer ce moyen de formation et ils s'en désintéressaient ! Hélss! les parents se désintéressent de beaucoup de choses !
Une jeune fille, à qui nous nous efforcions un jour de faire comprendre l'importance d'un règlement bien observé, nous répondit :
— Que voulez-vous? vous êtes le seul à m'en parler; jamais, autour de moi, personne ne me le rappelle ni ne m'encourage à le suivre !
^ 5. — // faut faire agir les enfants sur naturellement.
u Avant de quitter ce monde, il ( Jésus) a voulu s*enivrer de tout ce que le sacrifice a de beau et de généreux. » (i)
Que comporte cette recommandation?
Elle comporte une double opération :
La première consiste à faire offrir à Dieu les petits sacrifices de la journée.
h) Teiuul'
La seconde consiste à proposer une intention surnaturelle ou élevée à la généreuse activité des enfants.
Est-il important de faire offrir à Dieu les petits sacrifices de la j ramée?
Oui.
Et pour plusieurs raisons :
1° C'est d'abord le seul moyen de n'en point perdre le mérite.
2 Et, de plus, cette pensée de Dieu, pour qui on agit, est une ressource sans égale pour soutenir la volonté de l'enfant.
— Offre ton mal de tête à Dieu, disait une maman à son petit enfant de quelques années.
— Et si je l'offre à Dieu, est-ce qu'il le prendra ?
Cette naïveté, qui paraît déconcertante, fournit l'occasion d'une explication formante et éducative; toutes les mères, véritablement mères, la saisiront avec empressement.
Quelles intentions peut-on suggérer à l'enfant pour soutenir sa générosité dans le sacrifice ?
La conversion d'un pécheur connu; une grâce particulière dont l'enfant peut saisir l'importance; l'imitation du petit Jésus et des saints, etc.
Quelle serait Vefftcacité de ce moyen sérieusement utilisé? Elle serait merveilleuse.
Uànie des petits enfants est candide et pure, et Dieu se complaît dans cette innocente simplicité : il le déclare dans son Evangile.
Que de grâces donc ces petits êtres pourraient obtenir du ciel par leurs mortifications, pour la conservation des bons et la conversion des méchants !
Ouand le saint curé d'Ars voulait obtenir de Dieu une grande grâce, la "conversion d'un pécheur en particulier, il réunissait les petits enfants, les conduisait devant le tabernacle, et là les faisait prier les bras en croix.
Saint Philippe de Xéri usait du même moyen (i).
Tons les missionnaires remploient.
Les pères et les mères devraient s'inspirer de cette pensée surnaturelle et efficace.
(i) Simon, Vart d'élever les enfants, p. 119.