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CHAPITRE IX

Exclusion des hommes en place du droit de voter.

Qu’on ne s’y trompe pas : dans tout ce qui té dit , dans tout ce qui va être dit sur ce ujet, nous ne prétendons nullement que l’occupation d’une place avec une rétribution honnête, soit en elle-même une action répréhensible. Non ; une place n’est pas une chose mauvaise en soi , pas plus que l’argent : mais une place comme instrument de corruption , ou l’argent comme instrument de corruption, sont deux choses également funestes; ou plutôt l’argent agit avec moins de puissance que la place.

Bentham.

En effet , si la prime de corruption sc délivre en argent, elle est toujours limitée ; mais , si la prime consiste dans le salaire attaché à une place , cette prime agit sur le présent , au moment où elle est reçue , et sur l’avenir par l’espoir de la recevoir encore et de lavoir augmenter; elle agit même par la crainte de la perdre , si l’on résiste à son action corruptrice. Et puis , à côté de cette place que l’on possède , n’y a-t-il pas d’autres places pour des frères , des enfants , des parents jusqu’au quatrième et cinquième degré ; et chacune de ces places en perspective n’a-t-elle pas sa part d’influence corruptrice?

Or, quelle doit être cette influence sur les votes de la chambre? Evidemment, les attributions de la chambre consistent à ne rien faire , si elles ne consistent pas à contrôler la conduite et les actes des fonctionnaires publics, des possesseurs de places dans les différents départements du pouvoir. Les

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députés sont les juges perpétuels des ministres et de tous leur* subordonnés. Mais si la majorité des députés se compose des ministres et de leurs subordonnés , quelle moralité peut-il y avoir dans leurs jugements ?

Si , dans une cour de justice, un juge accuse de concussion venait s’asseoir sur son banc pour délibérer sur la cause qui le concerne, que penseraient la cour, et le barreau elle public? Et pourtant, n’est-ce pas ce qui se passe tous les jours à la chambre des communes , lorsqu’on recueille les votes des membres qui jugent le ministère et dépendent du ministère , qui votent les dépenses et partagent les recettes?

Oui ; dans le siège judiciaire le plus élevé, dans la cour suprême où la vie et la fortune de tous les habitants de l’empire peuvent être à tout moment mises en question, la majorité des juges est en état permanent dé corruption ; et la corruption est de telle na-

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ture, qu’à côté d'elle la corruption ordinaire ressemble à la vertu.

Comparez , en effet , la corruption pécuniaire à la corruption des places. L’homme convaincu de s’être laissé corrompre par l’argent est couvert de honte ; l’homme qui reçoit une place comme prime de corruption est entouré d’hommages : la corruption do l’un est une tache d’infamie ; la corruption de l’autre est un honneur.

Ainsi , à côté de la corruption se dresse l’hypocrisie , l’hypocrisie avec ses allures cauteleuses et son front qui simule la pudeur, frappant sans pitié sur le vice plus humble , afin de pouvoir jeter un voile honorable sur le vice puissant. Pourquoi , en effet , la possession d’une place est-elle en honneur ?

Parce que corrupteurs et corrompus , donneurs et receveurs de corruption , ont intérêt qu’il en soit ainsi. Pourquoi la corruption pécuniaire est-elle punie et stigmatisée'? Parce que ceux qui fout de la corruption en

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grand , avec impunité et honneur, n’ont pas besoin de cette corruption de détail dont les profils sont trop bornés.

Limitez donc le nombre de ces prétendus représentants du peuple , de ces représentants réels du monarque ; limitez le nombre do ces tuteurs de la nation , dont les mains reçoivent , à chaque fin de mois , le prix de leur vénalité : limitez le nombre de ces hommes qui , sur le banc de justice , chaque fois qu’ils deviennent malfaiteurs , deviennent aussi les juges do leurs méfaits. Une fois on l’a tenté ; une fois on a timidement proposé celte réforme ; et la mesure a paru si audacieuse , si utopienne , si entachée de jacobinisme , que l’auteur de la proposition n’a trouvé personne qui osât le seconder.

O bienheureuse constitution ! constitution sans pareille, qui ne pourrait plus marcher, si tous ceux qui font toutes choses n’ taient pas corrompus dans tous leurs actes , à travers toute la série de leurs fonctions ! Et c’est

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cette constitution qu’on veut nous faire respecter et chérir , cette constitution gangrenée jusqu’au cœur, gangrenée jusque dans ses plus profondes racines , et produisant pour fruits tous les maux que nous souffrons !

L’homme qui vante une constitution chargée de tant d’iniquités, l’homme qui vante et chérit ces iuiquités , pourrait-il dire quelle est , parmi ces iniquités , celle dont la punition ne doit pas retomber sur sa tête?

Il faut, du reste, avouer que les mêmes arguments que nous invoquons pour exclure l’homme en place du droit de voter pourraient aussi, jusqu’à un certain point, être applicables pour l’empêcher de siéger avec voix consultative. Toutefois, cette exclusion absolue laisserait sans réponse une objection qui a bien quelque valeur. «L’homme en place , dit-on, a toujours une certaine habileté pratique et des connaissances spéciales qui doivent éclairer la discussion ; le militaire irai-

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tera mieux que les autres les questions concernant l’armée ; le magistrat les questions de procédure, etc. Exclure les hommes en place, ce serait exclure toutes les idées pratiques, et risquer de se perdre dans les spéculations Yagues de théories inapplicables. » Je conviens qu’il y a du vrai dans ce raisonnement, quoique peut-être l’on suppose trop gratuitement que la place atteste le mérite; mais je veux bien admettre ce mérite , et j’accepte le secours de ce mérite. L’admission des hommes en place avec voix consultative, sans le droit de voter, tranche toutes les difficultés. Nous aurons leurs discours pour nous éclairer, et nous n’aurons pas leurs votes pour nous opprimer. Ils nous feront part de leur mérite et nous feront grâce de leur vote. Alors, véritablement, les hommes en place pourront être utiles au pays ; car ils pourront lui faire du bien à découvert, et ne pourront lui faire du mal en cachette. 11 est vrai qu’il leur restera la resssource de vendre leur éloquence; mais

l’éloquence est une marchandise qui n'est pas à la disposition du premier venu, tandis que le vote muet peut toujours se vendre et toujours s’acheter.

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