VII. U
En elTet, qu'est-ce que rhomme ? C'est un roi déchu, c'est un être dégradé. Voilà ce que nous dit l'indéfinissable mélange de grandeur et de bassesse que nous trouvons en nous-mêmes. Deux hommes sont en nous toujours les armes à la main, opposés de pensées, de sentiments et de désirs : l'un bon, qui aspire à tout ce qu'il y a de noble et de vertueux ; l'autre mauvais, qui tend avec rage à tout ce qu'il y a de vil et de criminel. Auquel restera la victoire ? c'est à nous de le décider. Si nous voulons que T homme bon domine l'homme mauvais, que l'esprit l'emporte sur la chair, il faut affaiblir la chair, il faut fortifier Tàme; voilà ce que nous dit la raison. La gloire, le bonheur sont le prix de la victoire de l'esprit sur la chair ; le remords, la honte, le malheur dans le temps et dans Téternité sont Tinévitable suite de l'empire des sens sur l'esprit.
Quest-ce encore que l'homme? C'est un coupable. Voilà ce que nous crient tous les siècles et tous les peuples; voilà ce que nous disent les sacrifices, les expiations de tout genre qui se retrouvent partout, aussi bien que les misères sans nombre qui nous accablent. Ouvrage d'un Dieu bon, Thomme n'est malheureux que parce qu'il est dégradé, et il n'est dégradé que parce qu'il est coupable. Puisque nous sommes coupables, nous sommes donc obligés de faire pénitence. Oui, il en est ainsi ; c'est la voix de la raison ; c'est aussi l'cnseignemeut de la foi. Toutes les pages de l'Ancien Testament rappellent cette nécessité de la pénitence : l'Évangile confirme cette loi immuable. Combien de fois le Sauveur du monde n'a-t-il pas dit que la pénitence était la condition indispensable du salut? N'est-ce pas de sa bouche que sont sorties ces paroles : Si vous ne faites
pénitence, vous périrez tous sans distinction^ ? Organe infaillible de THomme-Dieu, 1 Église n'ajoute-t-elle pas que la vie du Chrétien doit être une pénitence continuelle'?
Qu'est-ce encore que l'homme? C'est un être qui est appelé à imiter un modèle divin, dont la vie a été une pénitence continuelle. Ainsi, comme hommes, comme pécheurs et comme Chrétiens, nous sommes tenus à la pénitence ; elle est pour nous de droit naturel et de droit divin ; elle est l'unique moyen de remonter sur le trône d'où nous sommes tombés, de rentrer dans l'ordre dont nous nous sommes écartés, enfin d'imiter le modèle auguste auquel, sous peine de mort, nous devons ressembler.
Mais cette pénitence , de quelle manière doit-elle se faire ? dans quel temps ? Quelles œuvres faut-il s imposer? Si vous laissez à chaque particulier le soin de résoudre ces questions, vous arriverez d'abord à une étrange confusion d'idées, puis à des pratiques absurde?, ridicules, monstrueuses peut-être. Interrogez Thistoire : dans le Paganisme, les sacrifices humains ; au commencement de lÉglise, les excès des Donatistes et des Gnosti(jues; au moyen âge et depuis la réforme, les incroyables pratiques des Flagellants , des Frérots, des Anabaptistes, des Momiers barbus, etc., etc., ne sontelles pas autant de monuments de cette triste vérité? Ensuite, vous verrez le précepte lui-même de la pénitence tomber en ruine. Tel est l homme : sa légèreté, son amour-propre, sa préoccupation des choses temporelles, son attrait pour le plaisir, son horreur pour tout
' Luc. XIII. 3.
' CoDC Trid. Ses», xiv, cap. 9.
ce qui gène ses inclinations; que sais-je? toutes ces choses réunies feront reléguer le précepte de la pénitence dans l'empire de la lune. Si l'on n'en conteste pas la vérité, on trouvera mille moyens d'en éluder Taccomplissement : il sera comme s'il n'était pas.
Celui qui a créé l'homme connaissait trop bien son caractère pour ne pas obvier à ces inconvénients. Aussi le Sauveur a-t-il chargé son Église de déterminer le précepte de la pénitence, d'en fixer la pratique et de dire à l'homme avec une infaillible autorité : Le précepte divin de la pénitence oblige dans telle circonstance; pour y satisfaire, vous accomplirez telle pratique. Paroles précieuses , puisqu'elles mettent un frein au relâchement , tranquillisent les âmes timorées en leur apprenant ce que Dieu demande d'elles, et tendent à prévenir l'homme du malheur affreux de tomber entre les mains de son juge sans avoir rien fait pour expier une longue vie d'inutilités, d'iniquités peut-être.
II. Sagesse de l'Kglisc. — Voyez ensuite avec quelle habileté l'Epouse de Jésus-Christ a mis le doigt sur la plaie du grand malade dont la guérison lui est confiée. Cette habileté va vous paraître évidente , si vous faites réflexion à la nature des œuvres satisfactoires que l'Eglise nous prescrit. Semblable à ce voyageur laissé pour mort sur le chemin de Jéricho , 1 homme a reçu trois grandes blessures : l'amour désordonné des richesses, l'amour désordonné des honneurs et l'amour désordonné des plaisirs. Voilà ses plaies; plaies mortelles, plaies gangrenées que , dans sa langue profondément philosophique, l'apôtre saint Jean appelle les trois grandes concupiscences.
Quels remèdes à ces maux, causes fatales de toutes
les larmes que Thomme répand , et il en répand beaucoup! source de tous les crimes qui bouleversent le monde , et ses crimes sont tels qu'ils font quelquefois rougir de porter le nom d liomme ? Cherchez , cherchez encore ; en attendant nous disons, nous Catholiques : Le remède de Torgueil, c'est l'humilité; de Tavarice, le détachement; de la volupté, la mortification. Hommes légers qui souriez de dédain aux préceptes de lÉglise, voyons , parlez : connaissez-vous d'autres remèdes? L'homme est malade, vous le savez, vous le dites, vous vous en plaignez; puisque vous vous flattez d'en savoir plus que le Christianisme : à Tocuvre, guérissez l'humanité. Je vous vois venir, la bouche pleine de pompeuses maximes dont vous l'assourdissez, les mains chargées de lois innombrables que vous lui jetez sur la tête comme un filet pour prendre une proie ; puis, après vous, des armées de gendarmes, des chaînes, des cachots, et enfin le bourreau. Ah! nous savons ce que peuvent tous ces remèdes ; ils ont irrité le mal , exaspéré le malade et rendu sa guérison mille fois plus difficile.
Bien plus éclairée est l'Église catholique. Avec sa douce voix de mère , elle dit à l'homme : a Mon fils , depuis la chute de votre père il y a deux hommes en vous; l'un qui, vous entraînant de tout son poids vers la terre et vers les grossières jouissances , tond à vous ravaler jusqu'au niveau delà brute; l'autre qui, tendant incessamment à vous soustraire à l'empire des sens, vous élève vers Dieu et vous fait aspirer à tout ce qui est bien, noble, grand, digne de vous ; c'est-à-dire d'une gloire immortelle et d'un bonheur infini. Opposés d'intentions, de désirs, de sentiments, ces deux hom-
mes , VOUS le savez , se livrent au dedans de vous un combat sans cesse renaissant , un combat dont le premier théâtre fut votre Ijerceau , et dont votre lit de mort sera le dernier. Voilà pourquoi le Saint-Esprit vous appelle un soldat et votre vie une milice'.
» Vous voyez, mon fils, que Tliomme bon qui est en vous doit incessamment se tenir sur ses gardes et travailler sans relâche à déjouer les ruses, à émousser les traits et à briser les armes meurtrières de son adversaire. A ce prix est pour vous la victoire et le bonheur dans ce monde et dans Tautre. Or, votre ennemi cherche à vous vaincre en attisant dans votre cœur l'amour des plaisirs sensuels; vous mortifierez donc vos sens, vous lui répondrez par le jeune. Il tente de vous éblouir par l'éclat séduisant des biens d'ici-bas; il vous dit : Heureux ceux qui ont ces choses. Vous détournerez la t(Me pour ne point voir la vanité; vous lui répondrez : Heureux celui dont le Seigneur est la richesse, et vous ferez V aumône. Enfin , redoublant d'astuce , il essaie de réveiller en vous cet orgueil funeste, qui des anges mêmes fit en un clin d'œil d'horribles démons. Vous vous jetterez aux pieds de votre Dieu ; vous lui confesserez votre néant et votre dépendance, vous prierez.
» Le jeûne, l'aumône, la prière, voilà, mon fils, les trois armes dont vous devez vous servir, voilà les trois remèdes que le céleste Médecin nous a prescrits -, et moi je vous indique le temps et la manière d'en faire usage. »
Et maintenant , s il est quelqu'un sur la terre qui ne
' Job, Ml, 1.
* llxc tria rcnicdioruni gênera spiritualiter commcndavit nobis cœlestis Medicus , cleemosynam scillcet et jcjunium et orationcm , quibus taiiquam medtcinanbufl antidotis posscmu» invctcrata mala curare, praiacntanca pellcre, «I, KfvaudoNLlutemj fulura cavcre. 8, Aug. Scrm. in Vigil. Penlecott.
DE PERSÉVÉRANCE, i39
soit pas fils d'Adam et héritier de sa corruption, quil se dispense de ces prescriptions salutaires , à la bonne heure; il est d'une autre nature que nous : les lois de l'humanité ne sont pas pour lui ; mais si tous, sans exception , nous trouvons en nous cette loi des membres qui répugne à la loi de l'esprit ; si tous nous ressentons plus ou moins cet aiguillon de la chair dont Paul luimême, ravi au troisième Ciel, éprouvait les atteintes, quel moyen de mépriser les armes sacrées par lesquelles tous les Saints ont vaincu, et de repousser les remèdes qui seuls peuvent opérer notre guérison?
Telle est donc la sagesse de lÉglise dans les œuvres de pénitence qu'elle nous prescrit. Attafjuant tout à la fois nos trois grandes passions, elle ne sépare jamais les trois œuvres qui leur sont opposées : le jeûne, l'aumône et la prière. L'avantage qui en revient ne nous est pas personnel, il s'étend au prochain. Dans l'intention de cette tendre mère, un des motifs du jeune est de nous priver d'une portion de nos aliments pour en nourrir les pauvres. C'est ainsi que , dans le Christianisme pratiqué suivant l'esprit de l'Évangile , chaque jour de jeûne est un jour de dévouement pour le riche et d'assistance pour rindigent ; c>.st ainsi que le Catholicisme est, par excellence, la Religion de l'humanité et une loi d'amour; c'est ainsi que la Religion de Jésus-Christ ne conduit pas seulement l'homme à donner de son superflu à ceux qui manquent du nécessaire ; elle veut un sacrifice plus parfait et une sorte d'immolation de soimême pour les malheureux, en exigeant de ses disciples qu'ils prennent, chaque jour de jeûne, sur leur propre subsistance pour en nourrir celui qui a faim.
Plusieurs fois l'année elle multiplie ce sacrifice volon-
taire et le sanclifie par le précepte de l'amour divin, sans lequel toute vertu est imparfaite et tout dévouement intéressé : on voit par là quel est le véritable esprit du jeûne dans les intentions de TEglise. Jeûner autrement, c'est-à-dire jeûner au lever du soleil pour faire un repas plus somptueux au milieu du jour, jeûner en s'abstenant de la chair des animaux pour y substituer avec le même luxe celle des poissons, c'est jeûner à la manière d'Épicure; jeûner et ne pas unir le jeûne à Taumône, c'est en quelque sorte voler sur le pauvre l'économie d'un repas ; c'est corrompre le précepte dans son sens le plus sublime , et prêter un sujet de scandale trop réel à la dérision des impies ^
Mais les hérétiques du seizième siècle et les philosophes du dix- huitième ne sont pas moins coupables d'avoir accusé le Catholicisme de ces abus qu'il réprouve. Qu ont-ils fait en soulevant leurs disciples contre le précepte du jeûne et de l'abstinence ? Ils ont ôté aux pécheurs un des moyens les plus salutaires de repentir ;
» Ce n'est point là une interprétation arl)itrairc du précepte du jeûne, c'est l'intention formelle de l'Éjjlise : « Les jours de jeûne, disent les saints canons, on doit faire l'aumône, et chacun doit donner aux pauvres la nourriture ou la hois&on qu'il eût consommée lui-même s'il n'avait jeûné. Le jeûne, sans veilles, sans prières , sans aumône , n'est prescjue d'aucune valeur : Dicbus jcjxmii eleemosijna facicnda est, vel cibiim et polum quo quisque uti dcberct , si non jejunaret, paupcrihus eiogct. Pêne non valet jrjunium quod «rationcs, vigiliœ et eletmosijnœ non commcndant. » Ex Capitular. Theodulph. Aurelian. cpisc. ap.797,c. 34 et 38.
flcoulons encore saint Léon : « Qu'y-a-il de plus utile, de plus efficace que le jeûne pour désarmer l'ennemi du salut, dompter los passions et résister à la séduction du vice? Le jeûne est l'aliment de la vertu; il inspire de bonnes pensées et de saints désirs; il fait taire les appétits charnels, et renouvelle l'homme spirituel. Mais, comme la vigueur de l'ûme n'est pas maintenue par ie jeûne seul, notre abstinence, pour être agréable à Oieu, doit éire accompagnée des œuvres de charité. W faut que tout ce qui est retranché ù la sensualité wit donné k la vertu, que notre abstinence devienne la nourriture du pauvre, » etc. Senn. n de Jcjun. 10 mens.
à la vertu, un de ses meilleurs appuis; au dévouement social , un de ses plus fréquents exercices : ils ont mis l'homme en contradiction avec la morale universelle, car tous les peuples , sans en excepter un seul, ont jeûné, parce qu'ils ont cru l'homme responsable de ses œuvres envers Dieu , et obligé de satisfaire pour ses offenses*.
m. Raison des Quatre-Temps et des Vigiles. — Elle est donc bien sage l'Église catholique, dans l'obligation générale qu'elle nous impose de jeûner ; elle ne l'est pas moins en fixant l'accomplissement de ce précepte à la fin des quatre saisons. En effet, les Quatre-Temps sont établis : 1° pour demander pardon à Dieu des fautes commises pendant la saison qui vient de s'écouler; i*" pour remercier Dieu des faveurs qu'il nous y a faites ; 3" pour attirer sur les ordinations les grâces du Saint- Esprit ; 4" enfin pour nous retremper et nous aider à passer plus chrétiennement la saison qui va commencer.
i" Les Quatre-Temps sont établis pour demander pardon à Dieu des fautes commises pendant la saison qui vient de s'écouler. Hélas ! chaque saison, en variant nos jouissances, ne fait trop souvent que varier nos péchés. Le printemps, qui devrait être pour nous l'époque d'une résurrection à la grâce , à la piété et à la ferveur, nous dissipe, nous absorbe, par la pensée des entreprises temporelles, et nous écarte de notre fin , au lieu de nous en rapprocher. Il passe sans que nous unissions une seule fois notre cœur et notre voix à celle de toute la nature pour remercier Dieu, qui, dans le renouvellement de toutes choses , pourvoit à notre subsistance et nous présente l'image de la résurrection future.
L'été excite la fougue de nos passions ; le riche se
' Voyci Jauffrtt, Culte public, p. 203.
livre dans ces beaux jours à des voyages , à des amusements souvent très-criminels; l'habitant des campagnes viole par le travail les jours consacrés au Seigneur. Le cœur de l'un et de l'autre reste insensible aux présents variés que le Créateur nous fait. En automne , Tavare entasse dans ses greniers les biens du père de famille; sur ses lèvres , pas une bénédiction pour le Dieu qui a fertilisé ses campagnes, ses vignes et ses prairies. L'hiver voit les banquets somptueux, les bals, les spectacles; il voit aussi la misère et les larmes du pauvre qui soufTre la faim et le froid. L égoïsme dur, impitoyable , règne dans toute sa force ; et si , dans cette saison. Dieu est quelquefois offensé des murmures du pauvre , il l'est bien autrement de la cruelle insensibilité du riche.
Qui de nous, en rentrant au fond de sa conscience , ne trouve pas quelques remords ? Quelle est la saison que nous avons passée chrétiennement? Je dis mal; quelle est celle où nous n'avons pas abusé des bienfaits de Dieu? En faisons-nous pénitence ? Nous n'y pensons même pas. L'Église a donc bien fait de nous en rappeler l'obligation , de nous en prescrire les œuvres , de nous en déterminer les jours. Sans elle, nous laisserions accumuler nos dettes et nous arriverions , débiteurs insolvables , aux portes de l'éternité, n'ayant d'autre recommandation auprès du Juge suprême qu'une vie d'iniquités.
2"" Les Quatre-Temps sont établis pour remercier Dieu des grâces qu'il nous a faites dans la saison qui vient de finir. Ils sont nombreux et variés, les bienfaits dont le Père céleste nous comble dans les différentes saisons ; chacune nous apporte son tribut particulier , et leur suc-
cession met la nature entière à notre usage. Eh bien! dites-nous, pour trois mois de libéralités constantes, trois jours de prières et de bonnes œuvres , est-ce trop? Il est bien à plaindre, le cœur qui trouve pesant le fardeau de la reconnaissance! Ajoutez que nos remercîments sont encore à notre avantage. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche la source des grâces, tandis que la reconnaissance ouvre la main du bienfaiteur.
3" Pour attirer sur les ordinations la grâce du Saint- Esprit. Point de société sans Religion , point de Religion sans Prêtres, mais point de Prêtres utiles à la Religion et à la société sans les vertus de leur saint état. Quand l'Église n'aurait eu que cette seule raison d'appeler tou> ses enfants à la prière, au jeune, à Taumône, pendant les Quatre-Temps, croyez-vous que son commandement ne serait pas fondé? Ne sommes-nous pas tous intéressés à obtenir de lions ministres? N'est-ce pas de leurs exemples et de leurs leçons que dépendent, en grande partie, notre vertu, la paix des familles, le bonheur du monde ? Ne sont-ils pas établis par le Seigneur lui-même pour être le salut et la ruine d'un grand nombre en Israël ?
Le samedi des Quatre-Temps l'Église multiplie ses prières; on disait autrefois douze leçons à la IMesse, le nombre en a été réduit à cinq. L'Eglise veut offrir à ses enfants d utiles sujets de méditations sur les bienfaits de Dieu , et les exhorter par Torgane du Prophète à solliciter plus instamment les bénédictions du Ciel sur ceux qui doivent participer aux saints ordres*.
4" Pour nous retremper et nous aider à passer plus saintement la saison qui va commencer, il est utile,
• Raban, hutit. Ub. ii, c. 24.
ia CATÉCHISME
nécessaire même au voyageur qui parcourt une route pénible de se reposer de temps en temps ; il est utile, nécessaire même au soldat qui est en campagne d'avoir des jours de trêve soit pour panser ses blessures, soit pour réparer ses armes : à ce double titre , les Quatre- Temps sont utiles , nécessaires même au Chrétien : n'estil pas tout à la fois un voyageur et un soldat? Voyageur, le chemin de la vie , nous le savons bien , n'est pour lui ni sans danger ni sans fatigue; son àme a besoin de reprendre haleine. Elle le fait en se rapprochant de Dieu par la prière et par la mortification de la chair. Soldat, rhomme, dans la lutte qu'il soutient depuis le berceau jusqu'à la tombe, reçoit, hélas ! plus d'une blessure; il a besoin de remèdes , il les trouve encore dans la prière et le jeune. Fortifié , guéri par ces salutaires pratiques, il peut recommencer le combat et reprendre sa route avec plus de confiance. Ses pensées élevées au-dessus de la terre, ses affections purifiées et ennoblies, le travail lui devient plus méritoire, la vie plus douce; et la famille et la société y gagnent de bons exemples, du repos par conséquent et du bonheur.
C'est aussi pour nous rendre meilleurs et plus heureux que l'Église a établi les Vigiles ou veilles de grandes fctes. Autrefois la nuit qui précédait nos solennités se passait dans la maison de Dieu : de là le nom de veille. Aujourd'hui on nomme vigile ou veille tout le jour qui précède une solennité, pendant lequel on observe T abstinence et le jeûne. Il y en a cinq : celles de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, de F Assomption et de la Toussaint. Dans quelques diocèses , la fête de saint Pierre et de saint Paul est aussi précédée d'une vigile.
DE PERSÉVÉRANCE. i45
Comment ne pas admirer la sollicitude avec laquelle l'Eglise prépare ses enfants aux grandes fêtes de la Relii^'ion ? La prière, le jeune , les œuvres de charité, voilà les moyens qu'elle emploie pour affaiblir en nous la vie des sens, et donner à notre âme la vigueur, la pureté, les saints désirs nécessaires à l'effusion plus abondante des grâces divines qui a lieu dans les grandes fêtes. Ce mot de vigile est toute une instruction : le temps est la vigile de Téternité. Notre vie est un jour de jeûne , de prières et de travail ; rélernilé est la solennité que nous attendons. Si notre âge nous oblige au jeûne, accomplissons-le fidèlement; si nous sommes dispensés de cette loi, faisons-nous-en une d'adresser à Dieu, la veille des grandes fêtes, des prières plus ferventes, de faire quelque retour sur nous-mêmes, et de former de saintes résolutions '.
PRIÈRE
0 mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir établi les Quatre-Temps; faites-moi la grâce de bien entrer dans Tesprit de cette salutaire institution.
Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je joindrai l'aumône au jeûne et à la prière,
' Voyez Thom. Traite du jeûne, 1 part. c. 18; 2 pari. c. li.
XXVIIP LEÇON.
LE CHRISTIA^'ISME RENDU SENSIBLE
Noël; objet de cette fête. — Dénombrement général. — Accomplissement des prophéties. — Description de la grotte de Bethléem. — Naissance du divin Enfant. — Adoration dos bergers. — Office de Noël. — Ce que nous devons faire pour sanctifier cette fête, enseignements de la crèche. — Allégorie. — Établissement de la fête. — Notes sur l'époque de la naissance de notre Seigneur, sa généalogie et l'âge du monde.
I. Objet de la fête. — La fête de Nocl a pour objet la naissance temporelle du Fils de Dieu. Le Verbe éternel, égal en tout au Père et au Saint-Esprit, Celui par qui tout a été fait, s'est incarné dans le sein de la Vierge Marie, et a pris naissance à Bethléem, dans une pauvre étable, pour nous sauver : tel est le touchant mystère que rÉglise propose à notre foi dans cette solennité. Imiter ce Dieu humble, pauvre et souffrant, voilà ce qu'elle dit à notre cœur.
Il y avait quatre mille ans que l'homme coupable et dégradé avait entendu, au sortir du Paradis terrestre, cette parole d'espérance : Le Fils de la femme écrasera la tête du serpent ' . Cette parole précieuse fut pendant bien des siècles Tunique consolation de la race humaine au milieu de ses innombrables douleurs. Le Fils de la femme par excellence , le Vainqueur du démon , le Réparateur delà chute, le Restaurateur du genre humain, était r objet de tous les vœux et de tous les soupirs. Jamais il n'avait été plus ardemment et plus universellement désiré que sous le règne de Tcmpereur Auguste. Aussi,
' Gcn. m , 15.
DE PERSÉVÉRANCE. i47
les temps marqués pour sa venue étaient-ils accomplis. Mais il fallait que sa naissance eût lieu avec toutes les circonstances prédites par les Prophètes : le Christ (levait naître à Bethléem , afin qu'il fut constant qu'il était de la race royale de David.
Et voici que Terapereur Auguste, voulant savoir combien de millions dhommes étaient courbés sous son sceptre, ordonna un dénombrement général de tous les sujets de l'empire. Pour présider à ce recensement immense , le prince nomma vingt-quatre commissaires qu'il envoya sur tous les points du globe. Publius Sulpitius Quirinus, et, selon les Grecs , Cyrinus , fut chargé du recensement de la Syrie , dont dépendait la Judée. L'édit promulgué pour ce dénombrement général ordonnait à chacun, au plus riche comme au plus pauvre, au plus puissant comme au plus faible, de se rendre en la ville où il était né , ou dont sa famille était originaire, pour se faire inscrire sur le contrôle romain \
» De ca descrlptionc sub Caesare Auguste nihil reperia» apud profano$ rcrum «criptores; neque Id mlruiD. Inam enim tantummodo ejus imperatorîs liisforiam liabcmus accurate scriptam, cujus pars decem adinodum annos coirplectens, iu qua descriptlo ipsa contincri dcbuerat, Interiit, ut bene advertunt Cantub. TillemoDt. Calinet., etc. Bened. XIV, n. 2, 392. Voilà ce que disait le savant Pontife, et en prenant ses paroles à la lettre , il a raison. Mais les fameux marbres d'Ancyrc nous donnent une preuve palpable du recensement de l'empire fait par Auguste. Ce précieux monument indique même Iroi» recenccmonts successifs faits par ordre du même empere ur, comme on peut le >oir dans l'ouvrage du P. Magnan, qui rapporte l'antique Inscription, p. 261.
La diOîculté est de concilier ensemble : 1" le texte de saint Luc, qui dit que ce premier rccencement fut fait par Cyrinus ou Quirinus, président de la Syrie : litre descriptio prima facta est a prcrside Syriœ C\irino\ 2" le texte dc Tertullicn, qui dit que le recensement fut fait dans la Judée par Sentius Saturninus: Sed et eensus constat actos sub Aurfusto tune in Judira pfr Sentivm Saturninum,' Conlr. Marcio. Mb. iv, c. 19; 3 ' l'historien Josèphc, qui place le départ de Saturninu», de la Judée , la dernière année du régne d'Hérode , et qui lui donne pour successeur immédiat Quintilius Varus , et k celui-ci Publius Sulpicius Quirinus ou Cyrinus, ce qui placerait le recensement en que*-
Or, Joseph et Marie, qui étaient tous deux de la royale famille de David, se rendirent en la ville de
tion environ dix ans après la naissance de noire Seigneur; car on ne peut douter que notre Seigneur ne soit venu au monde l'année même de la mort d'Hciodc, ou l'année précédente. Aiino ipso, quo naïus est Jésus, vel proximo, certe obiisse Ilcrodcm, optimorum chronologorum senlentia est Huct. Demonst. Evangcl. Prop. ix, c. 10, n. 9.
On lève la première partie de cette difficulté en disant que Publius Quirlnus fit deux fois le recensement de la Judée : la première, en qualité de commissaire extraordinaire ou de procureur de la Syrie, dont la Judée dépendait, et cela au nom de l'empereur et sous le gouvernement de Caïus SentiusSaturninu», gouverneur de Syrie. Celte réponse concilie parfaitement les textes de saint Luc et de TcrluIIicn. Si enim Cyrinus vir consularis cum potestatc exlraordinaria missus est ab Augusto , ut censeret Judœam, Saturnino ejus provinciii' prœside, ecce tibi jam Cyrinus Judœam descripsit, ut scribit Lucas, eaque descriptio vere dici potcst facta sub Sentio Salurnino , quod tcstatur Tcrtulliauus. Bened. XIV, 39^. Les termes grecs dont se sert saint Luc pour exprimer l'autorité de Cyrinus, sont très-favorables ù celle explication, P. Magnan, p. 303.
On lève la seconde partie de la difficullé en disant que Quirinus fit une seconde fois le recensement de la Judée, en qualité de gouverneur de Syrie, dont la Judée fiisait partie. D'abord, on est parfaitement fondé à dire, d'après les marbre* d'Ancyre , d'après Suétone : Auguslus censum populi ter egit. In Aitg, c. 27, et d'après le texte de Ttrtullien cité plus haut, qu'il y eut plusieurs recensements ordonnés par Auguste. Ensuite, on est également fondé à dire que Quirinus fit le recensement de la Judée, en qualité de gouverneur de Syrie. En effet, voici d'après les médailles et les historiens du temps, la suite des gou^^r'îeurs de Syrie vers l'époque de la naissance de notre Seigneur : Tilius, jusqu'à l'an xi avant l'ère vulgaire; Salurninus, jusqu'à l'an vi avant 1ère vulgaire; Quintilius Varus, jusqu'à l'an i avant l'ère vulgaire; Volusius Salurninus, jusqu'à l'an vi après l'ère vulgaire; Tublius Quirinus, jusqu'à l'an XII après l'ère vulgaire. Comme on voit, Publius Quirinus figure bien parmi les gouverneurs de Syrie. 11 ne paraît que lan vi après l'ère vulgaire, et c'est une des raisons pour lesquelles le savant P. Magnan, dans son ouvrage, Problcma de aniio nalivilatis Cliristi , prélcnd que notre Seigneur est né huit ans avant l'ère vulgaire. Le second recensement opéré par Quirinus eut lieu dix ans après la naissance de notre Seigneur, à l'occasion que nous allons dire. Archélaiis, fils et successeur d'Ilérode, ayant déplu aux Romains, l'empereur le détrôna, l'envoya en exil à Vienne, et chargea Quirinus, gouverneur de Syrie, de confisquer les biens de ce prince et de faire le recensement de la Judée. Derimo autcm principnlus Archclai anno... Cœsar... misii eum Viennom in cxHium, quœ est urbs GaUiœ , mulclalum prius omni pecunia.., cœtcrum dilùmc Archclai contributa Syria , missus est illo a Cœsare vir consularis (Juirinus, qui censum aycret per Syriam , et ipsius Archclai domum vcndcrei... Quirinus in Judœam venit jam altributam provinciœ Syriœ, ut percenseret facul-
David, appelée Bethléem. Leurs noms y furent inscrits; et les registres de l'empire romain attestèrent (jue Jésus,
tates cicium, et Airhclai pccuni'as in pôles tatem suam reUigeret... Quirinus auiem.
venditis et confiscotis Archelai facuUatibus , pcractoque censn, qui incidit in
annum trigcsimum scptimum post victum a Casai c in actiaca pugna Auto-
nium , etc. Joseph., lib. XVII, c. 15. — Le mot prima {descriptio prima) csi
employé par salut Luc, parce que, suivant saint Justin , Quirinus fut le premier
commissaire de la Judée : Quœ siib Quirino primo vcsiro in Judœa procuratox-
[Apol.u.]; ensuite, pour le distinguer du second recensement opéré par le même
Quirinus, et dont nous venons de parler. D'après les commentateurs, le mot
prima est encore employé par saint Luc pour désigner le plus célèbre ou le
premier recensement Général, fait par Auguste seul, et non avec ses collègues
comme les deux autres. A cela revient parfaitement le mot de TÉvangilc :
Exiit rdictum a Cœ^are Augnsto. Or, ce recensement, fait par Auguste seul.
est le second ordonné par l'empereur; ce qui met l'Évangile parfaitement
d'accord avec le marbre d'Ancyre. En effet, il y est dit : 1" qu'Auguste ut le
premier recensement de l'empire avec ses collègues, sous le consulat de Mar-
cus Agrippa, 28 ans avant l'cro vulgaire :
In consvlatu. sexto, ccnsvm. popvli. collega. M.
Agrippa igi.
2' Qu'il fit le troisième avec son collègue Tibère, sous le consulat de Sextus
Pompeius et de Sextus Appuleius, l'i ans après Jésus-Christ :
... Consvlari. cvm. imperio. Ivslrvm.
...Collega. Tib. Ca... Sex. l'ompeio. et. Scx. Appvlcio. COS.
3' Que le second, il le fit tout seul, sous le consulat de Caius Marins Ccnso-
rinus et de Caius Asinius Gallus :
Imperio. Ivstrvm. solvs. fcci. Ccnsor...
...sinio...
Go»...
Voycr Corn, a Lapid. in Luc. ii, 2. En deux mots, pour concilier avec le texte évangélique tous les monuments, voiri comment il faut lire l'histoire du dénombrement uiiivcrsel de rcmi)ire , pendant lecjuel arriva la naissance de notre Seigneur : Huit ans avant l'ère vulgaire, sous le consulat de Caiu» Marcius Ccnsorinus et de Caius Afinius Callus, l'empereur Auguste, n'ayant aucun collègue dans le gouvernement, et voulant connaître le nombre des habitants de l'empire, ordonna un recensement universel du monde romain. Il en publia le décret à Rome , au commencement d'avril , et il envoya dans les pro- >ince8 des commissaires chirgés de l'optrer. Lui-même le fit à Home, comme Tindique le marbre d'Ancyre. Deux ou trois mois après environ, Scntins Satiirninus reçut en Syrie l'ordre de procédcr,au dénombrement. Il le publia luimême i A mioche et envoya des commissaires dans les différente» parties de son gouvernement pour l'exécuicr. Publlus Quirinus vint en Judée et y fit le recensement vers Ki fin de l'année, 8ui\ant la tradition universelle de Tl^gl'se contemporaine de ré>tncmcMt. l*. Magnan , p. 275.
Ml. 19
tlls de Marie, était descendant de David, et les propliélies qui l'avaient annoncé furent vérifiées par un monument authentique.
II. Description de la grotte. — Cependant, Joseph et Marie, arrivés dans la ville de leurs pères, cherchaient vainement un logis. Soit que leur extérieur pauvre ne promît rien à la cupidité, soit que les hôtelleries fussent déjà pleines, partout on leur répondit : Il n*y a plus de place. Et ils furent obligés de sortir de la ville et de chercher un abri dans une grotte servant d'étable, dans laquelle Marie mit au monde le Rédempteur K Les circonstances du divin enfantement vous ont été racontées dans la seconde partie du Catéchisme \ Nous nous contenterons de décrire ici le lieu à jamais révéré où s'accomplit le touchant mystère.
« Avant d'y entrer, dit un voyageur moderne, le supérieur du couvent me mit un cierge à la main , et me fit une courte exhortation. Cette sainte grotte est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de rétable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long, onze pieds trois pouces de large , et neuf pieds de haut ; elle est taillée dans le roc. Les parois de ce roc sont revêtues de marbre, et le pavé de la grotte est également d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à sainte Hélène. L'église ne tire aucun jour du dehors, et n'est éclairée que par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents princes chrétiens. Tout au fond de la grotte, du coté de l'orient , est la place où la Vierge enfanta le Ré-
' Quoniatn Joseph non habcbjl in vico illo ncthlecm, que diverterct, In specum qucmdam pi ope vicum diverlil, ei cum illi esscnl ibi, pcperit Maria Christum. S. Jusi. Dialofj. cum Tryph.
» Lcron ii.
dempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc, incrusté de jaspe , et entouré d'un cercle d'argent, radié en forme de soleil. On lit ces mots à Tentour :