‹ Catéchisme de persévérance, ou, Exposé historique, dogmatique, moral et liturgique de la religion (volume 2)Chapitre 11 sur 29 · H CATÉCHISME · texte numérisé non relu

H CATÉCHISME

sur les Chrétiens : personne ne le crut, dit Tacite *. Cela n'empêcha pas que les Idolâtres, en conséquence de leur aversion pour le Christianisme, ne fussent ravis de voir punir ceux qui en faisaient profession. ÎS'éron, de son côté, n'avait pas seulement pour but de venger sa réputation, il voulait encore satisfaire la haine qu'il portait à la vertu, et étancher sa soif de sang humain.

On arrêta donc de toutes parts les Chrétiens, qui furent traités comme des victimes de la haine publique. Aux tourments on ajouta l'insulte, et on fil de leur mort un divertissement pour le peuple. On couvrit les uns de peaux de bête, afin que les chiens, trompés par cette cruelle ressemblance, les déchirassent; on enveloppa les autres de tuniques de poix et de cire^. En cet état on les attacha à des croix et à des poteaux plantés au coin des rues, et on y mit le feu , afin qu'ils servissent de flambeaux durant la nuit. Néron voulut que ses jardins fussent le théâtre de cet affreux spectacle. On l'y vit paraître lui-même en habit de cocher, conduisant des chars à la lueur de ces funestes flambeaux.

Dieu, qui a couronné leur victoire, connaît le nombre incalculable de Chrétiens qui périrent de la sorte; pour nous, nous savons que ces glorieuses victimes furent les prémices de celte multitude innombrable de martyrs que l'Eglise de Rome envoya au ciel ; elles précédèrent dans le chemin de la gloire saint Pirrre et saint Paul, qui les avaient instruites des vérités du salut.

' Annal. ^ 6.

" Tunica incemlialis.

Le fou de la persécution une fois allumé dans la capitale, l'incendie se propagea rapidement dans les provinces : on vit paraître des édits qui défendaient de professer le Christianisme, sous les peines les plus rigoureuses, sans excepter celle de mort... Le carnage devint juridique : tandis que Néron s'appliquait dans Rome à tourmenter les Chrétiens, on les poursuivait dans les provinces avec une égale fureur ; on les condamnait dans les formes \

Parmi ces nombreuses victimes dont le nom est parvenu jusqu'à nous, on compte, outre saint Pierre et saint Paul, le glorieux martyr saint Tropès; il était un des principaux officiers de Néron, et un de ces fervents Chrétiens dont l'apôtre saint Paul dit, dans son épître aux Philippiens : Les saints vous saluent tous, et principalement ceux qui sont de la maison de César. Ayant été maltraité, en haine de sa foi, par l'ordre de Satellicus, qui lui fit donner des soufflets et des coups de verges, il fut exposé aux bêtes pour être dévoré ; mais il n'en reçut aucune blessure. On le condamna enfin à perdre la tête : c'est ainsi qu'il consomma son martyre ^.

Lactance dit en propres termes que le véritable motif qui engagea Néron à sévir contre les Chrétiens fut l'intérêt de ses dieux, qu'il voyait abandonnés par une multitude toujours croissante ; Tincendie de Rome ne fut qu'un prétexte : «Néron, dit-il, ayant appris que saint Pierre avait retiré de l'idolâtrie un grand nombre

' Sulp. Sévère, hist., 1. 2 Orose, ^//m^, 1 J, c. b. * f^oy. le Martyrologe romain, (7 mai.

de Romains, et que non-seulement à Rome, mais aussi dans toutes les provinces, on abandonnait en foule le culte des dieux, il crut qu'il ne devait plus perdre de temps, et qu'il pourrait détruire le céleste empire du Christianisme et ruiner entièrement la piété qui le soutenait ; il fut donc le premier qui persécuta les disciples du Sauveur; mais ce ne fut pas impunément, car le Seigneur, en regardant l'oppression de son peuple, appesantit sa main sur le tyran *.

Néron devait apprendre, comme tous les persécuteurs qui sont venus après lui, que nul n'est fort contre Dieu. Et voilà que le retentissement de sa ruine, les horribles circonstances de sa fin, serviront de monument à la postérité et diront à tous les siècles : Ainsi sera traité celui qui osera se révolter contre le Seigneur et contre son Christ! Si vous refusez d'affermir l'empire de l'Agneau dominateur, en obéissant à ses lois, vous l'affermirez en apprenant aux autres à le craindre.

Néron continuait de se baigner dans le sang des Chrétiens, et à ruiner des provinces pour gorger ses esclaves et satisfaire à son luie insensé, lorsqu'un cri d'indignation partit du fond de l'Espagne : Vindex écrivit à Galba, gouverneur de la Gaule Tarragonaise, d'avoir pitié du genre humain, dont leur détestable maître était le fléau. Galba se fait proclamer empereur ; bientôt tout l'Empire le reconnaît; le sénat, oui, le sénat, ce plat valet de tous les tyrans, déclare Néron ennemi public, et le condamne h être précipité de la roche Tar-

' De Mort, persecut., t. 2.

péienne, après avoir été traîné tout nu dans les rues et fouetté jusqu'à la mort.

Ayant appris le châtiment qui l'attendait, il se dirigea vers la maison d'un de ses affranchis, et se tint caché pendant la nuit dans un marécage, couvert par des roseaux. Quand on l'eut introduit dans la maison, on lui offrit un morceau de pain bis, qu'il refusa, et but seulement un verre d'eau chaude. Averti qu'on le cherchait de toutes parts, il fit creuser sa fosse, s'écriant à plusieurs reprises et tout en pleurs : Faut-il qu'un si

bon musicien périsse! Enfin, entendant le pas des

chevaux, il se mit un poignard contre la gorge, et implora quelqu'un qui daignât lui donner la mort. Personne ne voulait lui rendre ce dangereux et coupable service : Quoi! s'écria-t-il dans son désespoir, est-il possible que je n'aie ni amis pour défendre ma vie, ni ennemis pour me l'ôler! Enfin son secrétaire poussa l'arme meurtrière, et la terre fut délivrée d'un monstre qui n'eut pas son égal ; ses statues furent traînées dans la fange et son palais brûlé. Néron mourut l'an 68 de Jésus-Christ, dans sa trente et unième année ; il avait régné quatorze ans.

Quiconque a lu la vie de Néron dira avec TertuUien : « Nous regardons comme un titre de gloire pour notre Religion, que le premier de ses persécuteurs ait été Néron; car il suffît de le connaître pour comprendre qtf un tel prince n'a pu condamner que quelque chose d'éminemment bon*. » Nous verrons que les autres em-

' Àpol.,c.it.

2l8 CATÉCHISME

pereurs ennemis des Chrétiens ne valaient guère mieux. Si Néron devait servir de monument à la justice de Dieu, les Juifs aussi devaient apprendre à tous les peuples ce qu'il en coûte pour se révolter contre Jésus- Christ. Non contents de s'être couverts du sang du Messie, ils condamnèrent à mort ses Disciples, et furent, par leurs calomnies et par leurs violences, les plus ardents persécuteurs de l'Église naissante. Cependant la mesure de leurs crimes était comblée : le temps approchait où le sang de Jésus-Christ, des Prophètes et des ApcMres allait retomber sur la tête de ce peuple coupable ; la ruine entière de Jérusalem et la dispersion des Juifs par toute la terre, allaient, en vériGant les prédictions du Sauveur, donner une nouvelle preuve de sa divinité.

Ecoutons, dans le silence de la terreur, l'histoire de la ruine de Jérusalem. Le Seigneur ne voulut pas laisser ce peuple endurci sans l'avertir de ce qui le menaçait. Quarante ans avant le sac de la ville déicide, ce qui revient au temps de la mortdeNotrc-Seigncur, on ne cessait de voir dans le temple des choses étranges : une fois on vit, à la neuvième heure de la nuit, durant une demiheure, autour de l'autel et du temple, une si grande lumière, qu'on aurait cru qu'il était jour. Une autre fois, la porte du temple qui regardait l'orient, et qui était d'airain, et si pesante que vingt hommes pouvaient à peine la pousser, s'ouvrit d'elle-même, quoiqu'elle fût fermée avec de grosses serrures, des barres de fer et des verroux qui entraient profondément dans le seuil, l'ail d'une

seule pierre. Une autre fois encore, un bruit affreux se fit entendre dans le sanctuaire, et aussitôt une voix lugubre répéta plusieurs fois : Sortons d'ici! Les saints Anges protecteurs du temple déclaraient hautement qu'ils l'abandonnaient, parce que Dieu, qui y avait établi sa demeure durant tantde siècles, l'avait réprouvé.

Tous les jours c'étaient de nouveaux prodiges ; de sorte qu'un fameux rabbin s'écria un jour : O temple ! ô temple ! qu'est-ce qui t'émeut, et pourquoi te fais-tu peur à toi-même * !

Des signes effrayants se manifestaient aussi sur la ville : une comète qui avait la forme d'une épée parut sur Jérusalem durant une année entière ; longtemps on vit en l'air, dans toute la Palestine, des chariots pleins de gens armés traverser les nues et se répandre autour des villes comme pour les enfermer. Quatre ans avant le commencement de la guerre où Jérusalem fut détruite, les Juifs en eurent un terrible présage qui éclata aux yeux de tout le peuple.Josèphe,historienjuif,le rapporte ainsi;

Jésus, fils d' Ananus, qui n'était qu'un simple paysan, étant venu de la campagne à la fête des Tabernacles, lorsque la ville était encore dans une paix profonde, se mit tout à coup à crier : Voix de l'orient, voix de l'occident, voix des quatre vents, malheur sur Jérusalem, malheur sur le temple, malheur sur tout le peuple. Et il ne cessait jour et nuit de parcourir toute la ville en répétant continuellement la même chose.

Les magistrats, ne pouvant souffrir des paroles d'un

' Talmud de Babyloiie dans Galat., 1. 4, c. 8, p. 209.

si mauvais augure, le firent prendre et châtier rigoureusement. Il ne dit pas un mol pour se justifier ni pour se plaindre, mais il continua de crier comme auparavant : Malheur sur Jérusalem ! malheur sur le temple ! Alors on le conduisit vers Albinus, gouverneur romain. Il le fît battre de verges jusqu'à le mettre tout en sang. La douleur ne lui fit ni demander grâce, ni même répandre une seule larme ; mais à chaque coup qu'on lui donnait, il répétait, d'une voix plaintive et lamentable : 3Ialheur, malheur sur Jérusalem ! Quand Albinus lui demanda qui il était, d'où il était, ce qui le faisait parler de la sorte, il ne répondit autre chose que ces mots : Malheur ! Enfin on le renvoya comme un insensé ; mais il ne changea point de langage. Il redoublait ses cris les jours de fêtes. On observa que sa voix, si continuellement et si violemment exercée, ne fut point affaiblie.

11 continua de même jusqu'à ce que la guerre fût commencée, c'est-à-dire pendant quatre ans et cinq mois sans interruption, sans parler à personne, sans injurier ceux qui le battaient, ni remercier ceux qui lui donnaient à manger. Quand Jérusalem fut assiégée, il se renferma dans la ville, e(, tournant infatigablement autour des remparts, il criait de toutes ses forces : Malheur sur Jérusalem I malheur sur le temple! malheur sur le peuple! A la fin, il ajouta : Malheur sur moimême. A l'instant une pierre, lancée par une machine, retendit roide mort*.

• JosèpUe, rfc la Guerre des Juifs^ liv. ô, c. 11 et 12.

Ne dirait-on pas que la vengeance divine s'était rendue comme visible en cet homme, qui ne subsistait que pour prononcer ses arrêts ; qu'elle l'avait rempli de sa force, afin qu'il pût égaler les malheurs du peuple par ses cris, et qu'elle l'en avait fait non-seulement le prophète et le témoin, mais encore la victime par sa mort, afin de rendre les menaces de Dieu plus sensibles et plus présentes? Ce prophète des malheurs de Jérusalem s'appelait Jésus. Il semblait que le nom de Jésus, nom de salut et de paix, devait tourner à funeste présage pour les Juifs, qui le méprisaient en la personne du Sauveur, et que ces ingrats ayant rejeté un Jésus qui leur annonçait les grâces, la miséricorde et la vie, fussent forcés de recevoir un autre Jésus, qui n'avait à leur annoncer que des maux irrémédiables et l'inévitable décret de leur ruine prochaine *.

Cependant l'heure fatale approchait. Les Juifs, agités par je ne sais quel esprit inquiet et turbulent, se révoltèrent contrôles Romains. Cette révolte fut l'occasion de leur ruine. Les plus sages de la nation sortirent de Jérusalem, prévoyant les malheurs qui allaient fondre sur elle. Les Chrétiens, attentifs aux prédictions du Sauveur, suivirent cet exemple. Ils se retirèrent dans la petite ville de Pella, située au milieu des montagnes de la Syrie. L'armée romaine ne tarda pas à mettre le .-iége devant la ville. Elle essuya d'abord un petit échec qui enhardit les rebelles; mais le commandement en ayant été donné à Vespasien, ce général reprit bientôt l'avan-

' Hist. abr. de l'Eglise, p. 20

2r)2 CATÉCHISME

lage. Alors la division se mit parmi les Juifs; il se forma dans la ville différents partis qui commirent les plus horribles excès. Ainsi cette malheureuse ville se trouvait pressée des deux côtés ; au dedans par des factions cruelles, et au dehors par les Romains. Yespasien, instruit de ce qui se passait dans Jérusalem, laissait les Juifs se détruire eux-mêmes pour en venir plus facilement à bout.

Sur ces entrefaites, ayant été proclamé empereur, il chargea Titus, son fils, de continuer le siège. Le jeune prince vint camper à une lieue de Jérusalem, et en ferma toutes les issues. Comme on était alors vers la fête de Pdques, une grande multitude de Juifs, venus de toutes les parties de la Judée et même des pays lointains, se trouva enfermée dans la ville. Tout ce qu'il y avait de vivres fut bientôt consommé ; la famine se fit sentir vivement, et Jérusalem présenta l'image de l'enfer.

Les factieux se jetaient tour à tour dans les maisons pour les fouiller; ils maltraitaient ceux qui avaient caché quelque nourriture, et les forçaient, par des tourments cruels, à la découvrir. Plusieurs vendaient en cachette leur héritage pour une mesure de froment ou d'orge. La plupart furent bientôt réduits ii manger ce qu'ils trouvaient, et ils se l'arrachaient les uns aux autres; on enlevait aux enfants le pain qu'ils tenaient, et on les écrasait même contre terre pour le leur faire Mchcr.

Cependant il y avait des factieux armés que la faim

DE PERSKVÉRANCE, 253

contraignait à sortir de la ville pour chercher des herbes. Titus commanda de la cavalerie pour les observer. Avec eux on prenait aussi des gens du peuple qui n'osaient se rendre sans combat, de peur que les séditieux ne s'en vengeassent sur leurs femmes et sur leurs enfants. Ceux qui étaient ainsi pris les armes à la main, Titus les faisait crucifier sans distinction, tant pour la difficulté de les garder que pour épouvanter les assiégés. On en crucifiait jusqu'à cinq cents par jour, et quelquefois plus, en sorte qu'on manquait et de croix et de place pour les dresser. Les séditieux se servaient de ce spectacle pour animer le peuple : traînant sur la muraille les parents et les amis des patients, ils leur montraient combien il faisait bon se rendre aux Romains.

Pour achever de les affamer, Titus résolut de les enfermer entièrement, et fit bâtir par ses troupes, tout autour de la ville, une muraille de deux lieues de circuit soutenue de treize petits forts, où l'on faisait la garde jour et nuit. Ce grand ouvrage fut achevé en trois jours. Ainsi se vérifia littéralement la prédiction du Sauveur, lorsqu'il avait annoncé à Jérusalem que ses ennemis l'environneraient d'une muraille et qu'ils la cerneraient de toutes parts.

Ce fut alors que la famine devint horrible : on fouillait jusque dans les égouts, et on mangeait les ordures les plus infectes. Une femme, pressée de la faim et réduite au désespoir, prit son enfant encore à la mamelle, et, le regardant avec des yeux égarés ; Malheureux î à quoi te réserverais-je ? h mourir de faim ou à devenir

l'esclave des Romains ? A l'instant elle l'égorgé, le fait rôtir, en mange la moitié et cache le reste. Les factieux, attirés par l'odeur, entrent dans la maison, et menacent celte femme de la tuer si elle ne leur montre ce qu'elle a caché. Elle leur présente ce qui reste de son enfant. Les voyant saisis d'horreur et immobiles : Vous pouvez bien en manger après moi, leur dit-elle, c'est mon enfant; c'est moi qui l'ai tué; vous n'êtes pas plus délicats qu'une femme, ni plus tendres qu'une mère. Ils sortirent de la maison en frissonnant.

Cependant la famine emportait des familles entières ; les maisons et les rues étaient pleinesde cadavres. Pour n'en être pas infecté, on les jetait du haut des murailles dans les précipices qui environnaient la ville. Titus les voyant remplis de ces cadavres, et frappé de l'odeur qui en sortait, soupira, et, levant les mains au ciel, il prit Dieu à témoin que ce n'était pas son ouvrage, et pour finir ces misères, il fit continuer les travaux avec plus d'activité. Mais de nouvelles horreurs devaient affliger ses regards.

Il s'échappait un certain nombre de Juifs qui passaient aux Romains pour se sauver de la famine. Les soldats de Titus crurent que ces malheureux avaient avalé de l'or pour se soustraire aux recherches des factieux, et ils leur ouvraient le ventre et fouillaient dans leurs entrailles. Kn une nuit, on en trouva deuv mille ainsi éventrés. Titus l'ayant appris, déclara qu'il punirail de mort quiconque serait convaincu d'une pareille barbarie ; mais ses ordres ne furent pas respectés.

Enfin, après des combats furieux, Titus s'empara de la forteresse Antonia, et vint jusqu'au temple le dixseptième de juillet. Le siège avait commencé le 14 avril. Bientôt il fît attaquer la seconde enceinte du temple et mettre le feu aux portes, en ordonnant néanmoins de conserver le corps de l'édifice; mais un soldat romain, dit l'historien Josèphe, que nous citons dans tout ce récit, poussé par une inspiration divine, prit un tison, et, se faisant soulever par ses camarades, il le jeta dans un des appartements qui tenaient au temple. Le feu prit aussitôt, pénétra dans l'intérieur du temple et le consuma entièrement, malgré tous les efforts de Titus pour arrêter l'încendie. Ainsi fut accomplie la prédiction du Sauveur, qu'il n'y resterait pas pierre sur pierre. Le second temple fut brûlé le 10 d'août, le même jour du même mois que le premier avait été brûlé par Nabuchodonosor.

Les Romains massacrèrent tout ce qui se trouva dans Jérusalem, et Titus ayant achevé de faire abattre ce qui restait du temple et de la ville, y fit passer la charrue. Il périt dans ce siège onze cent raille Juifs, quatrevingt-dix-sept mille furent vendus et dispersés, avec ce qui restait de la nation, dans toute l'étendue de l'Empire. Titus refusa les couronnes que les nations voisines lui offraient pour honorer sa victoire ; il dit hautement que ce succès n'était point son ouvrage, et qu'il n'avait été que l'instrument de la vengeance divine ^

En effet, qui ne voit dans cet affreux désastre la juste

' Josèphe, Guerre des Juifs, l. 7. Philost. Jpol., |. 6, c. 14.

punition de la fureur impie que les Juifs avaienlexercée contre le Messie? D'autres villes ont eu à endurer les rigueurs d'un siège ou la famine; mais on n'a jamais vu que les citoyens d'une ville assiégée se soient fait la guerre avec tant d'acharnement, et qu'ils aient exercé les uns contre les autres des cruautés plus atroces que celles qu'ils éprouvaient de la part des ennemis mêmes. Cet exemple est unique et le sera toujours ; mais cet exemple unique était nécessaire pour vérifier la prédiction de Jésus-Christ, et pour rendre la punition de Jérusalem proportionnée au crime qu'elle avait commis en crucifiant son Dieu, crime pareillement unique, qui ne peut avoir d'exemple ni dans le passé, ni dans l'ayenir*.

Titus, après sa victoire, s'embarqua pour Rome, où il triompha de la Judée avec Yespasien, son père, auquel il succéda bientôt. Il était si bienfaisant, qu'un soir en soupant, comme il se ressouvint de n'avoir accordé ce jour-là aucune gr;tce à personne, il dit : Mes amis, j'ai perdu ma journée. Mais il ne régna que deux ans, et mourut l'an 81 de Jésus-Christ. Son frère Domilien lui succéda. C'est lui qui ordonna la seconde persécution générale contre l'Église : il en était bien digne.

Celle portion de Néron, comme dit Tertullicn ^, se signala par des cruautés et des infymios qui font pâlir. Il voulut qu'on lui donnât le nom de Dieu dans toutes

' Bis t. abrcg. de l'Église, p. 24.

« ^pol., c. 4. ;

'les requêtes qu'on lui présenterait. Mêlant la fulie à la débauche, il convoqua un jour le sénat pour décider dans quel vase il devait faire cuire un turbot ; un autre jour, ayant invité les principaux sénateurs à manger, il les fit conduire en cérémonie dans une grande salle tendue de noir et éclairée de quelques flambeaux funèbres, qui ne servaient qu'à laisser voir difî'érents cercueils sur lesquels on lisait les noms des convives. On vit aussitôt entrer dans la salle des hommes aussi noirs que la tapisserie, tenant une épée d'une main et une torche allumée de l'autre. Ces espèces de furies, après avoir quelque temps épouvanté les sénateurs, leur ouvrirent la porte. Digne châtiment de cette nation fameuse, qui, après avoir vaincu l'univers par son courage et la sévérité de ses mœurs, devint plus corrompue, plus molle, plus lâche que tous les peuples qu'elle avait subjugués; jouet de ses tyrans qu'elle idolâtrait encore au moment même qu'ils l'écrasaient.

Domitien restait des jours entiers dans son cabinet, occupé à prendre des mouches avec un poinçon fort aigu. On demanda un jour à un courtisan si l'empereur était seul : Si bien seul, répondit- il, qu'il n'y a pas même une mouche. Le lendemain, le courtisan paya de sa tête son innocente plaisanterie.

On peut juger de la violence de la persécution qu'il suscita contre les Chrétiens par la manière dont il traita les personnes les plus distinguées et même ses plus proches parents. Il fit mourir le consul Flavius Clemevs^ son cousin germain, et bannit Domitilla, femme

25iJ CATÉCHISME

du consul, parce quils élaient Chrétiens. La nièce du consul fut reléguée dans lîlePonfja, où elle demeura quelque temps ; puis brûlée à Terracine avec deux autres martyrs. Deux esclaves du consul, Nérée et Achillée, qui s'étaient aussi convertis à la foi, souffrirent divers tourments et eurent enfin la tête tranchée. 11 y eut un nombre infini d'autres personnes qu'on fît mourir et qu'on dépouilla de leurs biens; mais ce qui rendit la persécution de Domilien fort célèbre, c'est le martyre de saint Jean l'Evangélisle. Xous l'avons rapporté plus haut.

Tant de cruautés contre la divine épouse de Jésus- Christ ne devaient pas rester impunies; il fallait que Domitien servît, comme tous les persécuteurs, à la gloire de l'Agneau dominateur. La main du Tout-Puissant s'appesantit sur lui.

Longtemps avant de mourir, ce monstre, troublé par les remords de ses crimes, était dans des transes continuelles; la crainte de la mort ne le quittait pas. Les précautions qu'il prit pour l'éloigner ne lui servirent de rien. Il fut assassiné par un des affranchis de sa femme, l'an 96 de Jésus-Christ. Le sénat le priva de tous les honneiu-s après sa mort, même de la sépulture.

PRIÈRE

O mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir soutenu le courage de nos pères au milieu des persécutions ; faites-nous la grâce de les imiter et de bien comprendre que les bons et les méchants servenl

également, quoique d'une manière différente, à la gloire le la religion.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus ,oute chose et mon prochain comme moi-même pour .'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je )eux prier pour les ennemis de l'£glise.

PETIT CATÉCHISME

LE CHRISTIANISME ÉTABLI

(rremier siècle.)

Q. Combien y a-t-il eu de persécutions générales contre les Chrétiens?

jR. Il y a eu dix persécutions générales contre les Hhréliens. On les appelle générales, parce qu'elles fu- •ent ordonnées par les empereurs romains, qui étaient naîtres du monde. On en compte beaucoup d'autres ju'on appelle particulières, parce qu'elles ont été orionnées par des princes particuliers, et renfermées dans certains royaumes et dans certaines provinces.

Q. Quel fut le premier empereur romain qui persé- :uta les Chrétiens?

R. Le premier empereur romain qui persécuta les Chrétiens fut Néron. La persécution commença l'an 64 après Jésus-Christ. Néron, ayant fait brûler la ville de Rome pour être témoin d'un incendie, accusa les Chré-

iJ60 catéchisme

liens de ce crime. Il en fil mourir un grand nombre non-seulemenl à Rome, mais dans les provinces. Par ses ordres, on les couvrail de peaux de bêle el on les faisall dévorer par les chiens, ou bien on les revêtail d'une robe de poix et de cire à laquelle on meltail le feu, et on les faisait servir de flambeaux pendant la nuit. Néron voulut s'amuser de ce spectacle, el à la lueur de ces flambeaux vivants il conduisait des chars, vêtu en cocher. Dans celte persécution moururent saint Pierre et saint Paul, et un des principaux officiers de Néron, nommé Tropcs.

(). Dieu laissa-t-il impunie la cruauté de Néron?

R. Dieu ne laissa pas impunie la cruauté de Néron. Les Romains se révoltèrent contre lui ; il fut obligé de se cacher dans un marais, et de se faire donner la mort. On brisa ses statues, et on brûla son palais. Une fin tragique a été celle de tous les persécuteurs; ce qui nous montre bien que Dieu veille continuellement sur son Eglise.

Q. Quel exemple en avez-vous encore?

R. Une aulre preuve de celle vigilance continuelle de Dieu sur son Eglise, c'est la ruine de Jérusalem. Les Juifs, après avoir mis îi mort le Sauveur, n'avaient cesser de calomnier et de persécuter ses Disciples. La mesure de leurs crimes était comblée. L'an 70 après Jésus-Christ, Titus, fils de l'empereur Yespasien, vint mettre le siège devant Jérusalem. Des signes effrayants, des chariots de feu chargés de combattants avaient été vus dans les airs. Une comète en forme d'épée demeura

suspendue pendaiil une année entière sur celle malheureuse ville. Un homme nommé Jésus ne cessa do parcourir pendant qualre ans toutes les rues de Jérusalem en criant nuit et jour : Malheur sur Jérusalem ! malheur sur le temple ! malheur sur tout le peuple ! Les Chrétiens, avertis par ces signes que la fin de Jérusalem était proche, se retirèrent dans les montagnes, suivant l'avis que Notre-Seigneur leur en avait donné. Il se forma difTérenls partis dans Jérusalem : les Juifs s'égorgeaient entre eux. La famine devint si horrible, qu'une femme mangea son propre enfant. Enfin, le

10 d'août, Titus s'avança jusqu'auprès du temple. Il défendit de le brûler ; mais un soldat jeta un tison dans un des appartements qui tenaient à l'édifice, et bientôt le temple ne fut plus qu'un monceau de cendres. Titus ayant fait brûler et raser la ville, y fit passer la charrue.

11 périt onze cent raille Juifs ; les autres furent vendus et dispersés dans tout l'univers. Ainsi s'accomplit la prédiction de Notre-Seigneur sur Jérusalem et sur le temple.

Q. Quel fut le second empereur romain qui persécuta les Chrétiens?

jR. Le second empereur romain qui persécuta les Chrétiens fut Domitien. Il était frère de Titus, après lequel il monta sur le trône, l'an 81 après Jésus-Chris! . Domitien était presque aussi cruel et aussi méchant que Néron. Il fit mourir les personnes les plus distinguées, et même ses propres parents, parce qu'ils étaient Chrétiens.C'est lui qui fit jeter saint Jean l'Evangéliste dans une chaudière d'huile bouillante. Dieu punit le tyran.

Tourmenté par le remords de ses crimes, il n'avait de tepos ni le jour ni la nuit. Enfin il fut assassiné l'an 96 après Jésus-Christ. On le priva de tous les honneurs, et même de la sépulture.

PRIÈRE

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir soutenu le courage de nos pères au milieu des persécutions : faites-nous la grâce de les imiter et de bien comprendre que les bons et les méchants servent également, quoique d'une manière différente, à la gloire de la Religion.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je veux prier pour les ennemis de l'Eglise.

Xl^ LEÇON.

LE CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 1*' et 2« siècle. )

Lettre du pape saint Clément à l'Eglise de Corînthe. — Troisième persécution, sous Trajan. — Portrait de ce prince. — Martyre de saint Ignace, évêque d'Antioche. — Il part pour Rome.— Il visite saint Polycarpe, évéque de Smyrne.— Il écrit à plusieurs Eglises. — 11 arrive à Rome. — Il est livré aux lions. — Ses reliques sont reportées à Antioche. — Jugement de Dieu sur Trajan. — Quatrième persécution, sous Adrien. — Portrait de ce prince.— Martyre de sainte Symphorose et de ses sept fils.

Mes ennemis ont souvent renouvelé leurs attaques contre moi depuis ma jeunesse : voilà ce que l'Eglise peut dire d'elle-même en toute vérité. Tandis que Néron et Domilien faisaient couler son sang, le Démon essaya de souffler l'esprit de division parmi ses membres. Dans les dernières années du premier siècle, une contestation ayant eu lieu entre les fidèles de Corinthe, il se forma plusieurs partis : un schisme funeste était h craindre. Pour chasser le loup de la bergerie, le chef de celte Eglise, se trouvant trop faible, tourna ses regards vers la ville de Rome et s'adressa au pasteur des pasteurs. Le pape saint Clément s'empressa de secourir cette partie affligée de son immense troupeau. Elevé l'an 91 sur la chaire, déjà plusieurs fois ensanglantée,

(ie l'apôtre saint Pierre, ce nouveau ponlife mourut lan 100 de Jésus-Christ, dans la persécution de Trajan. il écrivit aux Corinthiens une lettre vraiment digne du père commun des Chrétiens. Elle respire tellement l'esprit de Noire-Seigneur, que dans les premiers siècles on la lisait dans les églises comme les épîtres des Apôtres et les autres parties de l'Ecritnre sainte.

Le Saint commence par faire un tableau des mœurs des premiers Chrétiens, et en particulier des fidèles de Corinthe avant la malheureuse division qui désole celte Eglise. « Quels étrangers, dit -il, venus en foule au milieu de vous, ne se sentaient point frappés de votre foi vive, ornée de toutes les vertus'PQui n'admirait votre piété envers Jésus -Christ, si pleine de douceur et de sagesse? Qui ne louait la générosité tout indicible que vous faisiez éclater dans l'exercice'de l'hospitalité? Vous agissiez en toute chose sans acception de personne, et vous marchiez à grands pas dans la carrière de la loi de Dieu, sous le gouvernement paisible de vos pasteurs ; vous rendiez l'honneur convenable à vos anciens; vous donniez aux jeunes gens l'exemple de l'humilité et de la modestie; vous avertissiez les femmes de s'attacher à leurs époux comme elles le doivent, de bénir leur dépendance dans l'humilité et la simplicité de leur cœur, de s'appliquer à la conduite de leur maison dans la retraite et la réserve, d'ennoblir toutes leurs œuvres par la pureté et la sainteté de leurs intentions.

))Vous étiez tous humbles et sans présomption:

plus enclins à obéir qu'à commander, à donner qu'à recevoir ; contents de la subsistance pour ce monde que vous regardiez comme un lieu de passage, et allant sans délour à votre patrie, la loi du Seigneur toujours sous les yeux, et les oreilles du cœur incessamment ouvertes à sa parole. Aussi jouissiez-vous des bénédictions de la douceur et de la paix... vous conversiez dans la sincérité et l'innocence, sans malignité et sans ressentiment. Si quelqu'un péchait contre vous, c'était sa chute que vous pleuriez : vous estimiez que les fautes du prochain étaient les vôtres. Le premier germe de division, l'ombre seul de la dissension vous faisait horreur. »

Le saint pontife trouve la cause du changement qui s'est opéré tout à coup parmi eux dans le crime de l'envie, dont il expose les désordres par des exemples pris dans l'histoire sainte, descendant depuis Abel et les Patriarches jusqu'aux Apôtres et aux temps plus rapprochés.

Le remède à ce mal, c'est l'imitation des exemples du divin Maître. C'est toujours là que nos pères en revenaient. Après cet auguste modèle, saint Clément en propose un autre : ce sont les créatures inanimées qui vivent d'une paix constante sous les ordres de la Providence. Il fait de l'univers matériel un grand prédicateur de la concorde.

Voici ses remarquables paroles : € Les cieux, soumis aux lois de la Providence divine, accomplissent en paix leurs impélueu: es révolutions. Le jour et la nuit achè-

vent la course qui leur a été prescrite, et jamais ne se font obstacle l'un à l'autre. Le soleil, la lune, les chœurs des astres, parcourent sous ses ordres et dans un parfait accord les espaces qu'il leur a marqués, sans s'en écarter un seul moment. La terre, toujours féconde, fournit en abondance, et dans les différentes saisons, toutes les choses nécessaires à la nourriture des hommes, des animaux et de tout ce qui respire, sans jamais rien changer aux lois que Dieu lui a imposées. La mer, quoique soulevée contre elle-même par l'agitation de ses flots, ne franchit jamais les bornes qui lui ont été prescrites. Le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, se succèdent paisiblement l'un à l'autre; les vents, dans les temps marqués, répandent sans obstacle leur souffle violent. Enfin, les plus petits animaux vivent ensemble dans une union parfaite. »

Le saint pontife conclut qu'à l'imitation de toute la nature, l'unique ambition du Chrétien doit être de plaire à Dieu et de vivre en paix avec ses frères. Sa lettre, si pleine de l'esprit apostolique et si digne du père commun, ne fut pas plutôt arrivée à Corinlhe et lue aux fidèles, que des larmes abondantes de repentir coulèrent de tous les yeux ; on s'embrassa ; la charité reprit son empire, et tout rentra dans l'ordre. Ainsi étaient nos pères. S'ils faisaient des fautes parce qu'ils étaient hommes, ils savaient les reconnaître et s'en humilier parce qu'ils étaient Chrétiens.

La paix intérieure devenait plus nécessaire 'i l'Eglise à l'approche de la persécution qui, pour la troi-

Sièrae fois, allait exposer les brebis du Sauveur aux loups furieux du Paganisme. Trajan fut l'auteur de cette troisième persécution. Ses mœurs le rendaient digne d'inscrire son nom à la suite de ceux de Domilien et de Néron. Cet empereur monta sur le trône du monde l'an 98 de Jésus-Christ. Il recula par ses victoires les bornes de l'empire romain. Bon guerrier, habile politique, il était loin d'être aussi estimable comme particulier. Livré au vice et à la débauche, on le trouvait souvent, les après-dînées, hors d'état de faire rien de raisonnable. On prétend, avec assez de raison, que c'est ce goût de désordre et de jouissances grossières, auquel il s'abandonnait sans honte, qui lui rendit les Chrétiens odieux, leur vie pure et chaste étant une condamnation trop saillante de la sienne. Il les iit mettre à mort dans toute l'étendue de l'Empire *. Le carnage commença vers l'an 106 ou 107. C'est dans cette persécution que périt saint Siméon, évêque de Jérusalem. Après avoir confessé Jésus-Christ avec une constance admirable, il fut condamné au supplice de la croix, et mourut comme son divin Maître.

Mais la plus illustre victime de la haine que Trajan portait au nom chrétien fut saint Ignace, évêque d'Antioche et disciple de saint Jean. Une circonstance, rapportée par les auteurs des actes de son martyre, explique le tendre amour d'Ignace pour Notre-Seigneur. Il était encore, disent-ils, dans sa plus tendre enfance, lorsque le Christ, conversant parmi les hommes, im-

• Voy. Eusèb.,lib. 3, c. 33.

'2'>S CATÉCUlSAiE

po^a sur lui ses mains véaérables, et dit au peuple en le regardant : Qui ne deviendra pas humble comme ce petit enfant, n'entrera jamais dans le royaume des cieux. Ignace gouvernait depuis quarante ans l'Eglise d'Antioche lorsqu'il fut appelé au martyre. L'an 106 de Jésus- Christ, Trajan résolut de tourner ses armes contre les Parthes ; il partit donc pour l'Orient. 11 vint à Anlioche l'année suivante, et y fit son entrée le 7 janvier avec beaucoup de magnificence; son premier soin, en arrivant dans cette ville, fut de pourvoir à la gloire de ses dieux ; il exigea sous peine de mort que tout le monde les adorât.

Ignace, qui ne craignait que pour son troupeau, se laissa généreusement conduire devant l'empereur, qui lui dit en le voyant : « C'est donc toi, mauvais démon, qui oses enfreindre mes ordres, et persuader aux autres de périr misérablement?» Ignace répondit: «Personne que vous, prince, n'appela jamais Théophore du nom injurieux que vous venez de lui donner; bien loin que les serviteurs du vrai Dieu soient de mauvais démons, sachez que les démons tremblent devant eux.

Trajan. Quel est ce Théophore?

Ignace. C'est moi, et quiconque porte comme moi Jésus-Christ dans son cœur*.

Trajan. Te serable-t-il donc que nous n'ayons pas aussi dans le cœur des dieux qui nous aident à vaincre nos ennemis?

• Théophnre , en Ricc, veut dire qui porte Dieu.

DE PERSïiVÉ RANGE. 269

Ignace. Des dieux! vous vous trompez, ce ne sont que des démons; il n'y a qu'un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre, et un Jésus-Christ, son Fils unique ; et c'est ce grand Roi dont les bonnes grâces seules peuvent vous rendre heureux.

Trajan. Qui nommes-tu là? sans doute ce Jésus que Pilate fit attacher à une croix.

Ignace. Dites plutôt que ce Jésus a lui-même attaché à sa croix le péché et son auteur, et qu'il les a soumis à tous ceux qui le portent dans leur cœur.

Trajan. Tu portes donc le Christ en toi ?

Ignace. Oui, car il est écrit : J'habiterai et me re~ poserai en eux \ »

Trajan, irrité de la fermeté avec laquelle le saint évêque avait confessé sa foi, prononça contre lui la sentence suivante : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de porter en lui le Crucifié, soit mis aux fers et conduit sous bonne garde à la grande Rome, pour y être exposé aux bêtes et servir de spectacle au peuple.»

Le Saint a.yant entendu l'arrêt de sa mort, s'écria dans un transport de joie : c Je vous rends grâces. Seigneur, de ce que vous m'avez donné un parfait amour pour vous, et de ce que vous permettez que je sois lié de glorieuses chaînes, comme le grand Paul, votre Apôtre. » En achevant ces paroles, il mit luimême ses chaînes ; puis il pria pour son Eglise et se recommanda à Dieu avec larmes. 11 se livra ensuite à une troupe de soldats inhumains, qui devaient le con-

' II Cor., Vf.

duire à Rome pour servir de pâture aux lions et de divertissement au peuple.

Quel spectacle ! un évêque, un vieillard vénérable, un saint, chargé de chaînes, et commençant un voyage de six cents lieues, au terme duquel on entrevoit un amphithéâtre ensanglanté, des lions et des léopaids qui attendent leur proie, et un peuple entier impatient de battre des mains à la mort de la victime ! L'Orient et l'Occident avaient les yeux tournés sur Ignace ; la vieille et la jeune société étaient dans l'attente; l'une hurlait de joie, l'autre priait avec larmes; la première comptait sur une grande victoire, la seconde sur un glorieux triomphe : voyons laquelle des deux fut trompée.

Ignace sortit d'Antioche pour se rendre à Séleucie, où il fut embarqué sur un vaisseau qui devait ranger les côtes de l'Asie Mineure et le porter droit à Rome. Cependant on choisit une autre route, qui allongeait beaucoup le voyage ; on n'en sait pas bien la cause. Peut-être voulait-on montrer le Saint en plus de lieux, afin d'effrayer les Chrétiens et ceux qui auraient envie de le devenir. Quoi qu'il en soit, cette longue navigation fut permise par la Providence pour que la vue d'Ignace servît à consoler et à édifier un plus grand nombre d'Églises. Déjà sous ce rapport le Paganisme fut vaincu.

Le Sainlfut accompagné, depuis laSyriejusqu'à Rome, par Philon, diacre, et Agalhopode, que l'on croit élre les auteurs des actes de son martyre. Il y eut encore d'autres Chrétiens d'Antioche qui le devancèrent et allèrent l'attendre à Rome. Ignace était gardé nuit et

jour, sur terre comme sur mer, par dix soldais, auxquels il donne le nom de léopards, à cause de leur cruauté, et parce que sa patience et sa douceur ne faisaient que les aigrir de plus en plus.

Quoique le Saint fût observé de près par ses gardes, il avait néanmoins assez de liberté pour conflrmcr dans la foi les Églises qui se trouvaient sur sa route. Les fidèles dansle voisinage desquels il passait accouraient en foule pour le voir et pour lui rendre tous les services qui dépendaient d'eux. Les Eglises d'Asie, non contentes de députer vers lui, par honneur, des év(^ques et des prêtres, chargèrent encore plusieurs fidèles de l'accompagner le reste du voyage, ce qui fait dire au Saint qu'il avait avec lui plusieurs Églises. Ainsi pour lui la route du martyre fut une marche triomphale. Autre défaite du Paganisme.

Après une longue et périlleuse navigation, le Saint aborda à Smyrne. Il profita de la liberté qu'on lui donna de descendre du vaisseau pour aller saluer saint Polycarpe, qui était évêque de cette ville, et qui, comme lui, avait été disciple de saint Jean l'Évangéliste. Après avoir communiqué ensemble dans l'union d'une charité tout épiscopale, Ignace, tout glorieux de ses chaînes, et les montrant à saint Polycarpe, le pria de ne mettre aucun obstacle à sa mort; il fit la même prière aux Églises de l'Asie, qui l'avaient envoyé visiter sur son passage, et dont il trouva les députés à Smyrne : c'étaient les évoques d'Éphèse, de Magnésie et de Tralles.

Ignace écrivit de Smyrne quatre lettres, où respi-

reni une charité et un esprit vraiment apostoliques. La première est adressée à TEglise d'Ephèse, la seconde à l'Eglise de Magnésie, la troisième à l'Eglise de Tralles, la quatrième à l'Eglise de Rome. Voici quel en est l'objet. Saint Ignace, qui connaissait tout le pouvoir qu'ont les saints auprès de Dieu, appréhendait qu'on ne demandât au Ciel et qu'on n'obtînt sa grâce. 11 écrit donc aux Romains pour les conjurer de ne pas le faire et de ne pas lui ravir la couronne du martyre. Cette lettre est peutêtre unique dans son genre ; recueillons-nous pour en écouter la lecture, et laissons-nous pénétrer de la charité brûlante dont elle est l'expression.

« Ignace, surnommé Théophore, à l'Eglise favorite de Dieu, à cette sainte Eglise de Rome, si digne de servir le Très-Haut; à cette Eglise qui mérite d'être louée, respectée, heureuse, où tout est réglé par la prudence, où la charité règne, où la chasteté triomphe; aux illustres fidèles unis ensemble selon l'esprit et selonla chair, remplis de la grâce qui, les attachant les uns aux autres par des liens sacrés, les sépare de toute société profane, salut en Jésus-Christ, Fils du Père, et plénitude du Père en Jésus- Christ notre Seigneur, notre Dieu.

» Dieu se rendant à mes prières, j'ai enfin obtenu de sa bonté de pouvoir jouir de votre aimable présence ; car, tout enchaîné que je suis, j'espère dans peu être auprès de vous... Mais je crains votre charité; rien ne vous est plus aisé que de m'empêcher de mourir : en vous opposant à ma mort, vous vous opposerez à mon bonheur... je n'aurai jamais une plus belle occasion de

DE PERSÉVÉRANCE. ZtZ

me réunir à Dieu, et vous n'en sauriez avoir une plus belle d'exercer une bonne œuvre. Vous n'avez pour cela qu'à demeurer en repos. Si vous ne parlez pas de moi, j'irai rejoindre mon Dieu; mais si vous vous laissez toucher d'une fausse compassion pour cette misérable chair, vous me renvoyez au travail et vous me faites rentrer dans la carrière. Souffrez que je sois immolé, tandis que l'autel est encore dressé. Tout ce que je vous demande, c'est que vous unissiez vos voix pour chanter durant le sacrifice des cantiques à l'honneur du Père et de Jésus-Christ son Fils. Rendez grâces à Dieu de ce qu'il a permis qu'un èvêque de Syrie fût transporté d'Orient en Occident pour y perdre la vie, que dis-je ? pour y renaître à son Dieu.

» Vous ne portâtes jamais envie à personne, pourriezvous envier ma félicité? Vous sûtes toujours enseigner la fermeté et la constance, changeriez-vous maintenant de maximes? Obtenez-moi plutôt par vos prières le courage dont j'ai besoin pour résister aux attaques du dedans et du dehors ; c'est peu de paraître Chrétien si on ne l'est en effet. Ce qui fait le Chrétien, ce ne sont pas les belles paroles et les apparences spécieuses, c'est la solidité de la vertu et la grandeur d'âme dans les épreuves.

» J'écris aux Eglises que je vais à la mort avec joie, pourvu que vous ne vous y opposiez pas. Je vous en conjure de nouveau, ne vous laissez pas aller à une fausse compassion pour moi. Permettez que je sois la pâture des bêles; c'est le chemin le plus court pour ar-

river au ciel. Je suis le fromenl de Dieu ; il fautjque je sois moulu parles dents des bêtes pour devenir un pain digne d'être offert à Jésus-Christ. Flattez plutôt les bêtes afin qu'elles soient mon tombeau et qu'elles ne laissent rien de mon corps, de peur qu'après ma mort je ne devienne à charge à quelqu'un

» En arrivant à Rome, j'espère trouver les bêles prêtes à me dévorer... Pardonnez-moi ces sentiments; je sais ce qui m'est avantageux. Je commence maintenant à être disciple de Jésus-Christ : rien ne me toucba, tout m'est indifférent, hors l'espérance de posséder Jésus-Christ. Que le feu me réduise en cendres; qu'une croix me fasse périr d'une mort lenle et cruelle"; qu'on lâche sur moi des tigres furieux et des lions affamés; qu'on disperse mes os de tous côtés; qu'on disloque mes membres ; qu'on broie mon corps ; que tous les démons épuisent sur moi leur rage, je souffrirai tout avec joie, pourvu que j'arrive par là à la possession de Jésus-Christ

» Mon amour est attaché à la croix; le feu qui me brûle est un feu pur et divin. C'est un feu vivant qui me dit sans cesse au fond du cœur : Ignace, venez à votre Père. Je n'ai plus de goût pour les viandes les plus exquises ni pour les vins les plus délicieux ; le pain que je veux, c'est la chair de Jésus-Christ, fils de David ; et le vin dont j'ai soif, c'est son sang, principe de l'immorlellc charité. Je ne liens plus k la lerre ; je ne me regarde plus comme vivant parmi les hommes. Que Jésus-Christ vous fasse sentir la vérité de ce que je vous

écris : c'est son Père lui-môme qui conduit ma plume. Obtenez pour moi le prix de ma course ; si je souffre, je me croirai aimé de vous ; mais si je suis rejeté, je me regarderai comme l'objet de voire haine.

» Souvenez-vous dans vos prières de l'Eglise de Syrie, qui a Dieu pour pasteur à ma place ; que Jésus-Christ daigne en prendre la conduite pendant mon absence, je la confie à sa providence et à votre charité. Poiir moi j j'ai honte d'être compté parmi ses membres; je n'en suis pas digne, étant le dernier de tous. Je vous salue en esprit, ainsi que toutes les Eglises qui m'ont reçu sur ma route, avec une charité toute chrétienne.

» Je vous écris de Smyrne par les fidèles d'Ephèse : à l'égard de ceux qui sont partis de Syrie pour Rome eu vue de la gloire de Dieu, je pense que vous les connaissez; faites-leur savoir que je suis proche. Tous sont dignes de Dieu et de vous ; votre charité leur rendra tous les bons offices que mérite leur vertu.

» A Smyrne le 23 août. A Dieu jusqu'à la fin dans la patience de Jésus-Christ. »

Après que saint Ignace eut écrit cette lettre, il partit de Smyrne, cédant à la cruelle impatience des soldats qui le conduisaient et qui ne cessaient de le presser, afin d'arriver à Rome avant le jour destiné aux spectacles. Il vint mouiller l'ancre à Troade ; il apprit dans cette ville que Dieu avait rendu la paix à l'Eglise d'Antioche. Cette nouvelle calma ses inquiétudes. De Troade il écrivit aux Eglises de Philadelphie et de Smyrne et à saint Polycarpe. On trouve dans ce- trois lettres le

même esprit de charité que dans les précédentes.

11 eût bien voulu écrire aussi aux autres Eglises d'Asie; mais ses gardes ne lui en donnèrent pas le temps. Il pria saint Polycarpe de le faire pour lui. De Troade il passa à Napoli en Macédoine et de là à Philippes. On l'obligea de traverser à pied la Macédoine et l'Epire. Il se rembarqua à Epidaure en Dalmatie, passa auprès de Reggio et arriva en vue de Pouzzole. En apercevant cette ville, où saint Paul avait débarqué, il pria qu'on lui permît de descendre à terre afin de marcher sur les traces du grand Apôtre ; mais un coup de vent repoussa le navire en haute mer, et le Saint se vit obligé de passer outre, se contentant de donner de grandes louanges à la charité des fidèles de cette ville.

Enfin le vent s'étant déclaré pour nous, disent les auteurs de ses actes, nous fûmes portés en vingt-quatre heures à l'embouchure du Tibre, qui est le port des Romains. Nous étions pénétrés de douleur en pensant que nous allions tMre séparés de noire cher maître; lui, au contraire, se réjouissait de toucher à la fin de sa course.

A peine eûmes -nous pris terre, que les soldats se hâtèrent de nous faire prendre le chemin de Rome, parce que les jeux étaient près définir. Le bruit s'étant répandu qu'Ignace était sur le point d'arriver, les frères de Rome vinrent au-devant de lui. Ils avaient le cœur serré de douleur; mais ils éprouvaient aussi de la joie en voyant au milieu d'euxce grand homme qu'ils avaient été choisis pour accompagner. Quelques-uns des plus

fervents commeucèrenl à dire entre eux qu'il fallait apaiser le peuple et lâfher d'éteindre la soif ardente qu'ils avaient de son sang. Mais l'esprit de Dieu ayant fait connaître au saint évêque le projet qui se formait contre lui, il s'arrêta ; puis, ayant salué ceux qui l'environnaient, et leur ayant demandé et donné la paix, il les conjura, avec encore plus de force qu'il n'avait fait dans <a lettre, de ne pas s'opposer à sa félicité. Ils se rendirent à ses vœux ; ensuite, tous ensemble, nous nous mîmes à genoux, et le Saint, élevant la voix, pria le Fils de Dieu d'avoir pitié de l'Eglise, de mettre fin à la persécution et de conserver la charité parmi les fidèles.

Cette prière achevée, il fut enlevé avec précipitation par les gardes et conduit dans l'ampliilhéâtre comme les spectacles allaient finir. C'était le '20 décembre, et un de ces jours solennels que la superstition romaine avait consacrés sous le nom de fêtes sigillaires.

Toute Rome était accourue à l'amphithéâtre. Dès que le préfet eut lu la lettre que les soldats lui remirent de la part de l'empereur, le Saint fut descendu dans l'arène. Le vénérable vieillard n'eut pas plutôt entendu les rugissements des lions, qu'il s'écria : Je suis le froment du Seigneur ; il faut que je sois moulu par les dents des bêtes, afin que je devienne le pain de Jésus-Christ. A peine eut-il achevé ces paroles, que deux lions se jetèrent sur lui et le dévorèrent en un instant, sans rien laisser de son corps que les plus gros et les plus durs de ses os. Ainsi fut exaucée la prière qu'il avait faite à Dieu.

La vieille Rome but avec avidité le sang du martyr, et quitta bientôt les degrés de Tamphithéâtre et disparut dans des lieux de débauches. Cependant que faisaient les Chrétiens?

Pour pous, disent les conapagnons d'Ignace, à ce triste spectacle nous fondions en pleurs. Nous passâmes toute la nuit dans les veilles et les larmes, conjurant le Seigneur de nous consoler de cette mort, en nous donnant quelque gage assuré de la gloire qui l'avait suivie. Le Seigneur nous exauça ; car quelques-uns d'entre nous s'étant endormis, virent Ignace dans une gloire ineffable. Nous avons fait un récit fidèle de tout ce qui s'est passé à son martyre ; nous avons marqué le lieu, le jour et les circonstances, afin que tous les ans nous puissions nous réunir pour chanter la victoire de Jésus- Chrisl, qui a combattu le démon et qui a triomphé de lui par son illustre et généreux athlète.

Nous recueillîmes avec respect les os du Saint, qui furent portés en triomphe à Antioche et gardés comme un trésor inestimable. Ainsi toutes les villes qui se trouvaient entre Rome et Antioche reçurent deux fois la bénédiction d'Ignace; car, en venant, elles accoururent sur son passage, et, à notre retour, elles volèrent autour de ses précieuses reliques comme des essaims d'abeilles autour d'une ruche à miel'.

Cependant le bras de Dieu s'appesantit sur le persécuteur du nom chrétien. Trajan, usé avant le temps, hien plus par ses infâmes débauches que par ses fati-

' Biblioth. srlect. Pntr., t, 2.

^es, mourut misérablement à Selinunte vers le commencement d'août de l'an 117 de Jésus- Christ. Son histoire a été écrite par un grand nombre d'auteurs, cl tout est perdu, hors quelques fragments informes. Il semble que la Providence ait eu dessein d'ensevelir les actions de Trajan à proportion du désir immodéré qu'il avait de faire du bruit dans le monde.

Le Paganisme vaincu dans la persécution de Trajan se releva bientôt plus furieux pour recommencer la lutte. Adrien, successeur de Trajan, voulut imiter son prédécesseur dans sa haine contre les Chrétiens comme il rimitait dans ses mœurs infâmes. C'est vraiment une grande gloire pour la Religion de n'avoir eu et de n'a- Yoir encore pour ennemis que des hommes dégradés par les plus honteuses passions. Quelle preuve de sa .'Sainteté et de sa vérité î

A la cruauté qui lui était connue naturelle', Adrien joignait un esprit superstitieux jusqu'à l'excès. Il prenait soin de tous les sacrifices qui se faisaient à Rome ; lui-même exerça la charge de souverain pontife et fut sacrificateur du temple d'Eleusine. Ayant passé un hiver à xithénes, et s'élant fait initier à tous les mystè- |res de la Grèce, il permit aux Païens de persécuter les Chrétiens, et cette persécution, au rapport de saint JéjrOme, fut très-sanglante \

Ce prince cruel ne dédaignait pas de juger lui-même et de livrer aux supplices des femmes et des enfants :

• f'ny. Spartîan.

• In Cantal.

digne occupation d'un empereur. L'an 119, deux ans après son avénemeul à l'Empire, il fit élever à Tibur un palais magnifique dont il voulut qu'on fît la dédicace avec toutes les cérémonies que les Païens observaient en ces rencontres. Il offrit des sacrifices; il consulta ses dieux touchant la durée de ce superbe édifice. Au lieu d'une réponse flatteuse qu'il attendait, il reçut la suivante : Prince, nous ne pouvons satisfaire votre curiosité que vous n'ayez fait cesser l'insulte que nous fait une veuve chrétienne en invoquant son Dieu en notre présence. Elle se nomme Symphorose, et elle est mère de sept fils; faites qu'elle nous offre de l'encens, et nous répondrons à vos demandes.

Symphorose vivait à Tibur avec ses sept fils, et enployait ses revenus, qui étaient considérables, h soulager les pauvres, et surtout les Chrétiens qui souffraient pour la foi. Adrien commanda qu'on se saisît de lasainte veuve et de ses fils, et qu'on les amenât devant lui. Cachant son indignation sous une douceur apparente, il n'employa d'abord que des paroles flatteuses pour les engager à sacrifier aux dieux. Symphorose, animée de l'esprit de Dieu, lui répondit en son nom et au nom de ses enfants : Prince, j'ai eu pour mari et pour beaufrère deux officiers de vos armées ' ; l'un et l'autre avaient l'honneur de commander vos soldats. Ils étaient tribuns; ils ont donné leur vie pour Jésus-Christ, et ils ont mieux aimé endurer mille tourments que de brûler un grain d'encens devant les idoles que vous ado-

' n«^fuliiis et Aruatiu?.

l)E PERSÉVÉRANCE. 281

rez ; ils sont morts erilin après avoir vaincu les démons. Mais ils vivent maiiitcn.int dans le ciel, couronnés de gloire et d'honneur.

L'empereur, changeant de visage, lui dit d'un ton sévère : Sacrifie sur-le-champ, ou je te sacrifie, toi et tes sept fils, à nos dieux tout-puissants.

Sympuorose : D'où me vient ce bonheur d'être immolée huit fois à mon Dieu?

Adrien : Je te le dis de nouveau, je te sacrifierai à nos dieux.

Symphorose : Vos dieux ne peuvent me recevoir en sacrifice; je ne suis pas une victime pour eux ; mais si vous ordonnez que je sois brûlée pour le nom de Jésus- Christ, ma mort augmentera les tourments que vos démons souffrent dans les flammes.

Adrien : Choisis, sacrifie ou meurs.

Symphorose : Vous croyez sans doute m'épouvanter ; non, vos menaces ne me feront point changer; je ne serai jamais assez tôt réunie à mon époux, que vous avez fait mourir pour le nom de Jéj .s-Christ. Qu'attendez-vous? me voilà prête à mourir; j'adore le même Dieu.

Le tyran ordonna qu'on conduisît Symphorose au temple d'Hercule, qu'on lui meurtrît le visage à coups de poing, et qu'on la suspendît ensuite par les cheveux. Comme elle était inébranlable au milieu de ses tourments, il la fit jeter dans le fleuve ' avec une grosse pierre au cou. Il fallait que ce Tibur et ce Tévérone,

* Le Tévéïonc.

2$2 CATIÉCHISME

témoins de tant d'impudicités, fussent purifiés par le supplice et le sang de nos martyrs. Eugène, père de Symphorose, qui était un des principaux du conseil de Tibur, retira son corps et l'enterra sur le chemin près de la ville.

Le lendemain, Adrien ordonna que les sept fils de Symphorose lui fussent amenés tous à la fois. Le nouvel Antiochus employa tour à tour les exhortations, les promesses et les menaces pour les gagner. Voyant que tout était inutile, il fit planter autour du temple d'Hercule sept pieux, sur lesquels on les étendit avec des poulies. Le cruel empereur prit plaisir à diversifier leurs tourments. Crescence, l'aîné de tous, fut percé d'un coup d'épée dans la gorge ; le second, nommé Julien, reçut un coup de poignard dans la poitrine ; Némésius eut le cœur p(»ité ijune lance: Primitivus fut fiappé dans l'esloinac ; on ronipil les reins à .liislin; on ouvrit les côtés à Stacleus; Eugène, le plus jeune, fut fendu depuis le haut jusqu'en bas.

Le jour qui suivit la mort de ces heureux frères, Adrien vint au temple d'Hercule, fit creuser une fosse profonde, et ordonna qu'on y jetât les corps des martyrs. Leur sang éteignit le feu de la persécution, qui ne se ralluma que dix-huit mois après. Les Chrétiens employèrent ce temps de paix à rendre aux reliques des saints martyrs l'honneur qui leur est dû : on leur éleva des tombeaux en plusieurs endroits du monde; leurs noms furent gravés sur ces monuments ; mais ils sont

écrits dans le livre de vie avec des caractères de lumière que le temps ne pourra jamais effacer '.

Telle était la vie de nos pères dans ces jours tout à la fois si tristes et si beaux : combattre, ensevelir leurs morts et prier ensemble autour de leurs tombeaux pour se préparer à de nouveaux combats.

Après une trêve de dix-huit mois, la guerre recommença, et ne finit que peu de temps avant la mort d'Adrien. Dans cette nouvelle persécution périrent saint Hermès, et le pape saint Sixte I".

Le temps était venu où la vérité, défendue jusquelà par le sang et les réponses courageuses des martyrs, devait être publiquement vengée. Dieu lui suscita deux éloquents apologistes.

Quadrat et Aristide furent les premiers qui portèrent aux pieds du trône la justification des Chrétiens. Quadrat était évêqiie d'Alhèiies; il présenta luimême son apologie à l'empereur Adrien. Ce précieux monument est perdu. Aristide était aussi d'Athènes, où il exerçait la profession de philosophe ; converti au Christianisme, il voulut en étendre les conquêtes, en écrivant pour lui ; il présenta son apologie au même empereur. Adrien se laissa persuader par l'éloquence des deux avocats du Christianisme, et fit cesser la persécution.

Néanmoins cet empereur, couvert du sang des Chrétiens, devait servir à la gloire de Jésus-Christ, en devenant un nouveau monument de sa justice. A ses cri-

' Dom Ruinart, t. 1, p. 126.

284 CATÉCHISxMt

mes passés, il ajouta «Je nouveaux outrages contre le Ciel : il osa faire trophée de ses infclmes débiuiclies, en bâtissant une ville qui devait en rappeler le souvenir. Sur le lieu même où iSolre-Seigneur était ressuscité, il plaça une statue de Jupiter et une de Vénus sur le Calvaire. A Bethléem, il fit planter un bois en l'honneur d'une divinité non moins infâme, et lui consacra la grotte où le Sauveur était né.

En proie à une sombre mélancolie, Adrien devint plus cruel que jamais; sur la fin de son règne, il fit mourir sans aucun motif plusieurs personnes de distinction. Il fut attaqué d'une hydropisie dans ce même palais deTibur où il avait condamné sainte Symphorose et ses enfants. Les remèdes ne lui procurant aucun soulagement, il tomba dans le désespoir; souvent il demanda du poison ou une épée pour s'ôter la vie ; il olfrit môme de l'argent et promit l'impunité h ceux qui voudraient lui rendre ce prétendu service. Personne ne voulut accepter ses offres ; le tyran se lamentait nuit et jour de ne pouvoir trouver la mort, lui qui l'avait donnée à tant d'autres. Enfin il se la donna lui-même, en buvant et en mangeant des choses contraires à sa maladie. Ce fut l'an 138 de Jésus-Christ.

PBIKRE.

O mon Dieu! (lui éles tout amour, je vous remercie des glorieuses victoires (jue vous .r, oz remportées sur le démon, en la personne de saint Jgnacc et de sainte

Sympliorose; failes-nous pari de celle charité, plus forte que la mort, qui brûlait dans leur cœur.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; el, en témoignage de cet amour, je veux tâcher de vivre comme si j'étais seul au monde avec Dieu.

PETIT CATÉCHISME

LE CHRISTIANISME ÉTABLI

(Premier et second siècle.)

0. Comment l'Eglise fut-elle attaquée après la persécution de Domitien ?

R. Après la persécution de Domitien, l'Eglise fut attaquée par l'esprit de division. Le démon, voyant qu'il ne pouvait la vaincre en faisant périr ses enfants, essaya de les diviser. Une contestation s'éleva parmi les fidèles de Corinthe; l'évêque de cette ville eut recours au chef des pasteurs. Saint Clément, pape, écrivit une lettre que les fidèles de Corinthe reçurent avec un grand respect ; ils versèrent des larmes de repentir, s'embrassèrent, et tout rentra dans l'ordre. Il était nécessaire que l'Eglise fût bien unie, puisqu'une nouvelle persécution approchait.

Q. Quelle était cette persécution ?

R. Cette persécution était celle de Trajan. Cet empereur, livré aux vices les plus honteux, haïssait les Chrétiens, dont la vie sainte était une censure de la

sienne. Il arriva dans la ville d'Antioche, et ordonna à tous les Chrétiens de sacrifier aux dieux, sous peine de mort. Saint Ignace, disciple de saint Jean, était évéque de celle ville depuis quarante ans ; il fui conduit devant l'empereur, qui ordonna de le conduire à Rome pour y être dévoré par les bêles et servir de spectacle au peuple. Ignace s'enchaîna lui-même, heureux de mourir pour son divin Maître ; il fut remis à la garde de dix soldats plus cruels que des léopards. En passant, le Saint vil à Smyrne saint Polycarpe et plusieurs autres évêques venus pour lui offrir les vœux de leurs Eglises. De Smyrne, saint Ignace écrivit aux fidèles de Rome, pour les prier de ne demander sa grâce ni à Dieu ni aux hommes. Enfin il arriva dans celte ville le 20 décembre. Il fut aussitôt conduit dans l'amphithécltre. Quand il entendit le rugissement des lions, il s'écria : «Je suis le froment de Jésus-Christ ; il faut que je sois moulu par la dent des bêles, afin que je sois un pain digne de Jésus-Christ. » Aussitôt deux lions se jetèrent sur lui et le dévorèrent en un instant. Ses os furent recueillis avec respect et perlés en triomphe à Antioche.

Q. Gomment finit Trajan?

R. Trajan mourut misérablement avant l'clge, usé par ses vices honteux. Ainsi sont morts tous les persécuteurs des Chrétiens; leur fin déplorable, qui nous montre qu'on ne se révolte pas impunément contre Jésus-Christ, contribue à l'allermissemenlde son règne, en apprenant aux hommes à le craindre.

Q. Quel fut le quatrième persécuteur des Chrétiens?

R . Le quatrième persécuteur des Chrétiens fut Adrien , Il avait succédé à ïrajan l'an 114 après Jésus-Christ. C'était un prince cruel, superstitieux et débauché. Ayant fait bâtir un palais superbe, il voulut savoir si cet édifice subsisterait longtemps ; les démons ou leurs prêtres répondirent qu'ils ne pouvaient satisfaire sa curiosité, parce qu'une veuve nommée Symphorose ne cessait de les tourmenter. Adrien se Ct amener Symphorose; elle avait sept fils; son mari et son beaufrère, officiers dans les armées de l'empereur, avaient déjà souffert le martyre ; elle-même était Chrétienne, ainsi que ses enfants. Adrien lui ordonna de sacrifier aux dieux; Symphorose refusa; le tyran la fit meurtrir de coups et pendre par les cheveux, enfin jeter dans le fleuve avec une grosse pierre au cou. Le lendemain, il fit attacher à sept pieux différents ses sept fils, qui périrent tous dans les tourments.

Q. Quelqu'un prit-il la défense des Chrétiens?

R. Quadrat, évêque d'Athènes, et Aristide, philosophe athénien, présentèrent à l'empereur la défense des Chrétiens; Adrien se laissa persuader, et la persécution cessa. Néanmoins le bras de Dieu s'appesantit sur lui, et il devint un nouveau monument de sa juslice. Adrien, livré à une sombre mélancolie, devint plus cruel que jamais; il offrit de l'argent à celui qui j^oudrait lui donner la mort. Personne ne voulut l'accepter ; enfin il se fit mourir lui-même. Ce fut l'an 138 après Jésus-Christ.

PRIERE

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie des glorieuses victoires que vous avez remportées sur le démon, en la personne de saint Ignace et de sajnte Symphorose; faites-nous part de cette charité, plus forte que la mort, qui brûlait dans leur cœur.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par -dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je veux tâcher de vivre comme si j'étais seul au monde avec Dieu.

Xir LEÇON.

LE CHRISTIANISME ÉTABLI. (2« SÎècle.)

Cinquième persécution, sous Antonio. — Portrait de ce prince. — Martyre de sainte Félicité, romaine, et de ses sept fils. — Apologie de saint Justin. — Jugement de Dieu sur les Romains. — Sixième persécution, sous Marc-Aurèle. — Portrait de ce prince. — Martyre de saint Justin, — de saint Polycarpe.

Le glaive sanglant de la persécution, remis dans le fourreau pendant les dernières années de l'empereur Adrien, en fut bientôt retiré par Anlonin, son successeur. Le sénat, enchanté du commencement de son règne, lui décerna le titre de pieux. Ses vertus tout humaines pouvaient le mériter aux yeux des ^Païens, mais ses mœurs infâmes ne pouvaient manquer d'en faire un persécuteur de la Religion chrétienne. Nonseuiement il souffrait avec une indolence extrême le libertinage forcené de sa femme Faustine, il voulut en quelque sorte l'immortaliser. Après la mort de cette princesse débauchée, il lui fit décerner les honneurs divins et lui consacra un temple. Livré lui-même aux plus honteux désordres, il était l'esclave des plus viles créatures, si puissantes sur son esprit, qu'elles disposaient à leur gré des honneurs et des charges de l'Em-

pire, souvent en faveur de ceux qui en étaient les plus indignes'; ajoutez que ce prince avait tant de dévouement pour ses idoles, qu'il leur offrait sans cesse des sacrifices, ce qu'il faisait toujours lui-même, à moins qu'il ne fût malade.

Toutefois l'histoire ne dit pas qu'Antonin ait porté de nouveaux édits contre les Chrétiens. Prince faible et débauché, il les laissa immoler en son nom en vertu des édits précédents. La fureur des Païens fut telle, que les cavernes les plus reculées et les antres les plus obscurs ne pouvaient servir d'asile aux Chrétiens, et que l'on faisait un crime aux parents et aux amis des devoirs que la nature ou l'amitié leur faisait rendre aux victimes de la persécution-.

Au nombre des martyrs qui scellèrent alors notre foi de leur sang, il faut compter une illustre dame romaine, nommée Félicité, aussi distinguée par sa vertu que par sa naissance. Celle dame avait sept fils, qu'elle élevait dans la crainte de Dieu et dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Après la mort de son mari, elle servit Dieu dans la continence, et ne s'occupa plus que de bonnes œuvres ; ses exemples et ceux de sa famille arrachèrent plusieurs Païens à leur superstition.

Les prêtres des faux dieux, furieux des pertes que faisait leur religion, portèrent plainte à l'empereur. « Prince, lui dirent-ils, nous croyons de notre devoir de vous avertir qu'il y a dans Rome une veuve de cette

• Vuy. Jul. Capitol.

» Maniachi.t. 2, p. 258; Aomfl jMÔ/^rr., 1, 3, c, 22.

secte ennemie de nos dieux, qui ne cesse de leur taire outrage et de les irriter contre vous et contre l'Empire. Elle est secondée dans son impiété par ses enfants ; elle a sept fils qui, Chrétiens comme leur mère, font comme elle des vœux sacrilèges, et qui rendront nos dieux implacables si voire piété ne prend soin de les apaiser, en obligeant cette famille impie à leur rendre le culte qiii leur est dû. »

Anionin, qui était lui-même fort superstitieux, répondit favorablement à la plainte des prêtres ; il manda Publius, préfet de Rome, et lui enjoignit de contraindre, par toutes sortes de voies, Félicité et ses enfants à sacrifier aux dieux. C'était l'an 150 de Jésus-Christ. Le préfet obéit aux ordres de l'empereur : usant d'abord de douceur, il pria civilement cette dame de se rendre chez lui. Félicité y vint accompagnée de ses sept fils. Publius la prit à part, et employa tous les moyens pour la déterminer à sacrifier, ajoutant qu'en cas de refus il serait obligé d'avoir recours aux voies de rigueur.

«N'espérez pas, Publius, répondit la Sainte avec autant d'assurance que de modestie, que Félicité oublie jamais ce qu'elle doit à son Dieu ; je ne suis pas plus effrayée de vos menaces que touchée de vos belles paroles. Je le porte dans mon sein, ce Dieu tout-puissant; je sens qu'il me fortifie, et il ne permettra pas que sa servante soit vaincue, puisqu'elle ne combat que pour sa gloire. — Misérable, répliqua le préfet, si la mort a pour toi de si grands charmes, va, meurs; mais quelle fureur le pousse à vouloir Mer la vie h (es enfanis

après la leur avoir donnée? — Mes enfants, reprit Félicité, vivront éternellement en Jésus-Christ s'ils lui sont fidèles ; mais ils doivent s'attendre à des supplices qui ne finiront point s'ils sacrifient aux idoles. »

Le lendemain, Publius, s'élant assis sur son tribunal dans le Champ-de-Mars, envoya chercher Félicité et ses fils; puis, s'adressant à la mère, il lui dit : «Ayez pitié de vos enfants, qui sont à la fleur de l'âge, et qui peuvent aspirer aux premières charges de l'Empire. — Votre pitié, répondit la Sainte, est une véritable impiété, et la compassion à laquelle vous m'exhortez tend à faire de moi la plus cruelle des mères. » Se tournant ensuite vers ses enfants, elle leur dit : • Voyezvous ce ciel si beau et si élevé ? c'est là que Jésus- Christ vous attend pour vous couronner ; persistez dans son amour et combattez pour le salut de vos âmes ? »

A ces mots, Puhlius lui fit donner un soufflet, en lui disant d'un ton de voix terrible : « Oses-tu bien en ma présence leur inspirer de pareils sentiments et les porter à mépriser ainsi les ordres de nos empereurs? »

Cependant il résolut de faire une dernière tentative,en prenant les saints martyrs séparément, pour les ébranler parla force réunie des promesses et des menaces. Il commença par Janvier, l'aîné des sept frères, mais il n'en reçut que cette réponse : a Ce que vous me conseillez est contraire à la raison; j'attends de la bonté du Seigneur Jésus qu'il mcpréserve d'une telle impiété.» Le préfet le fit déchirer i"! coups de verges: après quoi il l'envoya en prison. Félix fui ensuite amené ; pressé de sacrifier, il

répondit : « Nous ne sacrifions qu'à un seul Dieu ; jamais nous n'oublierons l'amour que nous devons à Jésus-Christ. Employez tous les artifices et tous les raffinements de la cruauté, vous ne pourrez nous ravir notre foi. »

Après lui, Philippe parut sur les rangs. Publius lui dit : « Notre invincible empereur vous ordonne de sacrifier aux dieux tout-puissants. — Ceux à qui vous voulez que je sacrifie, répondit Philippe, ne sont ni dieux ni tout-puissants ; ce ne sont que de vaines idoles qui servent de retraite aux démons. > On ôta Philippe de devant le préfet qui frémissait de rage, et Sylvain prit la place de son frère. Publius lui dit : t A co que je vois, vous agissez tous de concert avec la plus méchante des femmes : une mère dénaturée vous empoisonne de ses conseils; elle vous inspire la révolte et l'impiété; craignez de tomber sous la condamnation qui l'attend. » Sylvain répondit : « Si nous étions assez faibles pour nous laisser ébranler par la crainte d'une mort qui ne dure qu'un moment, nous deviendrions la proie d'une mort qui ne doit jamais finir. Quiconque méprise vos idoles pour ne servir que le vrai Dieu, vivra éternellement avec lui ; mais le culte abominable des démons vous précipitera dans des feux éternels, avec vos dieux. »

Le préfet, impatienté de celte sage leçon, fit retirer le jeune martyr. Alexandre parut : « Jeune homme, lui dit Publius, la destinée est entre les mains; prends pitié de loi-même ; sauve une vie qui ne fait encore que

29l> CATÉCHISME

commencer; sacrifie, et mérite la protection des dieux et la faveur de César. — Je sers un maître plus puissant que César, répondit Alexandre, c'est Jésus-Christ. Je le confesse de bouche, je le porte dans mon cœur, je l'adore sans cesse. Mon i\ge, qui vous paraît si tendre, aura toutes les vertus, si je demeure fidèle à mon Dieu; mais, pour vos dieux, puissent-ils périr avec ceux qui les adorent ! » Yital ayant été amené, Publius lui dit : « Pour vous, mon fils, vous ne venez pas ici, comme vos frères, chercher follement à mourir ; vous avez l'esprit trop bien fait pour ne pas préférer une vie heureuse à une mort infâme. )^ Vital lui répondit ; a II est vrai, Publius, j'aime la vie, et c'est pour en jouir plus longtemps que j'adore un seul Dieu et que j'ai en horreur le démon. »

Enfin Publius ayant fait paraître le dernier des frères, appelé Martial, lui dit : « Je plains vos infortunés frères ; voulez-vous suivre leur exemple, et mépriseriez-vous les ordres de nos princes? — Ah! Publius, répondit Martial, si vous saviez quels tourments effroyables sont préparés dans les enfers à ceux qui adorent les démons! Ou reconnaissez que Jésus-Christ est l'unique Dieu que tout l'univers doit reconnaître, ou tremblez à la vue des chdtiments éternels qui vous attendent.

L'interrogatoire fini, les saints martyrs souffrirent tous la peine du fouet, et furent conduits en prison. Publius, désespérant de vaincre leur constance, envoya toute la pro( édure à l'empereur.

Antonin, ayant lu l'interrogatoire, ordonna que les confesseurs fussent envoyés à différents juges, et condamnés à divers genres de supplices : Janvier fut battu jusqu'à la mort avec des fouets garnis de balles de plomb; Félix et Philippe furent assommés à coups de massue ; Sylvain fut jeté, la tête en bas, dans un précipice; Alexandre, Vital et Martial, qui étaient les plus jeunes, eurent la tête tranchée. Félicité mourut de la même manière quatre mois après. Tous ces admirables martyrs de Jésus-Christ allaient, par des rout^ différentes, se réunir au lieu où ce juge les attendait, pour donner à chacun le prix que méritait son invincible constance *.

Cependant le Seigneur, qui veillait sur son Eglise, lui avait préparé un défenseur. Les calomnies des Païens et des Juifs servaient de prétexte à la persécution. Il fallait les réfuter et venger l'innocence. Une voix courageuse se fit entendre : ce fut celle de saint Justin.

Né à Sichem, ancienne capitale de la Samarie, élevé dans le Paganisme, Justin eut de bonne heure la curiosité de connaître les différentes sectes de philosophie. Il s'adressa tour à tour aux Stoïciens, aux Pythagoriciens, aux Académiciens ; mais il fut loin d'en recevoir les lumières qu'il chercliait. Enfin, un jour qu'il se promenait sur le bord de la mer, il aperçut, en se retournant, un vieillard qui le suivait de fort près. Justin fut frappé de son port majestueux, ainsi que d'un certain mélange de douceur et de gravité qui paraissait dans sa

* Dom Ruinart, t. 1. Voy. aussi saint Grég., in Cyclum pascal.

personne. La conversation s'étant engagée, on parla de l'excellence de la philosophie. Le vieillard convainquit Justin que les plus célèbres philosophes du Paganisme s'étaient trompés, qu'ils n'avaient bien connu ni la Divinité ni l'âme humaine. « A qui faut-il donc m' adresser, demanda Justin, pour connaître la vérité? > Le vieillard lui nomma les Prophètes, et lui indiqua leurs ouvrages. « Quant à vous, dit-il en finissant, faites d'ardentes prières pour que les portes de la vie vous soient ouvertes. Les choses dont je viens de vous entretenir sont de nature à ne pouvoir être comprises, à moins que Dieu et Jésus-Christ n'en donnent l'intelligence. » Après ces mots, le vieillard se retira, et Justin ne le vil plus. Cet entretien fit beaucoup d'impression sur l'esprit du jeune philosophe, et lui inspira une grande estime pour les Prophètes. < Dès ce moment, dit-il lui-même, je commençai à être véritablement philosophe *. J'étudiai les motifs de crédibilité du Christianisme, et ce qui détermina surtout ma conversion, ce fut l'admiration secrète dont m'avait pénétré le courage invincible des Chrétiens au milieu des tortures. Je n'ignorais pas de combien de crimes la haine publique les chargeait. Mais en les voyant affronter la mort, et ce qu'il y a de plus terrible, je reconnus qu'il était impossible que de tels hommes fussent coupables des abominations qu'on leur reprochait; car comment une personne avide de plaisirs pourrait-elle recevoir avec joie une mort qui va la pri-

• Diul' cuin Tr/ph., p. î'iù.

ver de tout ce qu'elle trouve d'heureux et d'agréable dans le monde ^ ? »

Peu après sa conversion, qui eut lieu vers l'cige de trente ans, Justin quitta l'Orient et se rendit à Rome. Son premier ouvrage fut son Discours aux Grecs. Le Saint se proposa de convaincre les Païens de la légitimité des raisons qui lui avaient fait embrasser le Christianisme : il publia ensuite son Exhortation aux Grecs. On y trouve la réfutation des erreurs de l'idolâtrie avec les preuves de la vanité des philosophes païens.

Bientôt après parut sa célèbre Epître à Diognète. Ce Diognète, homme de grande considération, était fort versé dans la philosophie. Il avait été précepteur de Marc-Aurèle, qui eut toujours pour lui autant deslime que de confiance. Frappé de la conduite des Chrétiens, il désirait connaître ce qui les portait à mépriser le monde et la mort avec toutes ses horreurs, et d'où leur venait cette charité mutuelle inconnue aux autres hommes, charité si puissante, qu'elle semblait les rendre insensibles aux plus cruels traitements. Saint Justin se chargea de lui donner les éclaircissements qu'il demandait. Après avoir démontré la folie du Paganisme et l'imperfection de la loi judaïque, il peint les vertus pratiquées par les Chrétiens, et surtout leur humilité, leur douceur, leur amour pour ceux qui les haïssaient injustement. Il ajoute que les tortures ne servaient qu'à augmenter le nombre et à perfectionner la sainteté des fidèles; vient ensuite une explication claire et précise

' Jpol., I, p. 50.

de la di\'inité de Jésus-Christ, Fils de Dieu et créateur de toutes choses.

Saint Justin demeura longtemps à Rome ; il s'appliquait à instruire ceux qui venaient à sa maison pour le consulter ou pour vaquer aux exercices du Christianisme . Ayant quitté Rome, il vint à Ephèse. Il y rencontra Tryphon. Ce Tryphon était un philosophe habile et le plus fameux Juif de son temps. Justin eut avec lui une dispute réglée qui dura deux jours entiers. Les conférences se tinrent en présence de plusieurs personnes. Le Saint les mit depuis par écrit et les publia sous le titre de Dialogue avec Tryphon. Ce dialogue renferme la preuve de l'insuffisance de la loi de Moïse et de la divinité du Christianisme.

Mais rien n'a rendu saint Justin plus célèbre que les deux apologies qu'il composa en faveur de la religion chrétienne. La première et la plus importante fut adressée à l'empereur Antonin le Pieux et à ses deux fils adoplifs Marc-Aurèle et Commode. Jamais les Chrétiens n'avaient été vengés plus éloquemment des calomnies sans nombre dont les Juifs et les Païens essayaient de les noircir. Cette première apologie produisit son effet. Antonin envoya en Asie un rescril où il défendait d'inquiéter les Chrétiens*.

Des calamités sans nombre accablèrent l'Empire sous le règne de ce prince, afin de venger le sang innocent; et on cfTel, c'étaient les provinces plutôt que l'empereur lui-même qui avaient tiré le glaive contre l'Eglise.

' Eusèb., hist. I. 4, c. 73.

DE PERSÉVÉRAXCE. 299

Voilà pourquoi les provinces furent frappées, tandis que la vengeance divine n'éclata point d'une manière exem» plaire sur la personne de l'empereur.

Antonin étant mort l'an 161 après Jésus -Christ, la persécution se ralluma sous Marc-Aurèle, son fils adoplif et son successeur. Toute l'histoire de 3Iarc- Aurèle prouve un caractère faux, altier, égoïste et corrompu par système : l'égarement de son esprit égalait celui de son cœur. 11 fut l'ennemi des Chrétiens par superstition et par philosophie. On le vit multiplier les sacrifices et introduire des religions étrangères, qui avant lui étaient inconnues des Romains. Il fit des démarches réitérées auprès du sénat pour obtenir que l'on rendît des honneurs divins à Adrien, dont les vices avaient rendu la mémoire infâme. Il porta l'impiété et l'impudeur encore plus loin, en mettant au nombre des déesses l'abominable Faustine, en lui élevant un temple, et obligeant les nouveaux époux à venir offrir un sacrifice à la prétendue déesse. A la mort de Lucius Vérus, son collègue, dont le nom était en horreur à tous les gens de bien, il força le sénat de l'honorer comme un dieu. Tant il est vrai qu'en dehors da Christianisme, les plus belles vertus ne sont que des apparences trompeuses.

Les Barbares ayant exercé de grands ravages sur les provinces de l'Empire, l'impie Marc-Aurèle s'en vengea sur les Chrétiens, qui étaient innocents. C'était un système parmi les Païens de rendre nos vertueux pères responsables de toutes les calamités publiques et parti-

calières. « Que le Tibre déborde, leur disait Tertullien, que le Nil ne se répande pas dans les campagnes, que le Ciel refasede la pluie, qu'il survienne un tremblement de terre, une mortalité, une famine, que failes-vous? vous courez aux bains, vous ne quittez pas les lieux de débauche, vous sacrifiez à Jupiter, vous ordonnez au peuple de superstitieuses cérémonies, vous cherchez le Ciel au Capilole, et vous attendez que la pluie tombe de la voûte de vos temples, sans penser à Dieu, sans lui adresser vos vœux. Pour nous, exténués par les jeûnes et les austérités, purifiés par la continence, nous dérobant à toutes les douceurs de la vie, nous, sous le sac et la cendre, nous désarmons le Ciel, nous forçons sa clémence; et lorsque nous avons obtenu grâce, c'est Jupiter que l'on remercie. C'est donc vous qui êtes à charge à la terre, vous qui, méconnaissant le vrai Dieu, vous rendez continuellement coupables des maux qui pèsent sur l'Empire ; et par une injustice sans exemple, à l'approche de toute calamité nouvelle, on vous entend crier de toutes parts; « Les Chrétiens au lion! » Quoi! pour un seul lion, tout un peuple de Chrétiens * ! »

Saint Justin, voyant le feu de la persécution rallumé plus que jamais, composa une seconde Apologie des Chrétiens. Il l'adressa à Marc-Aurèle lui-même et au sénat romain. « Je m'attends bien, dit-il, que cet écrit me coûtera la vie. » H ne se trompait pas. Ayant été arrêté avec d'autres Chrétiens, le saint apologiste fut conduit devant Rustique, préfet de Uome, qui lui dit :

' Àpt:L, c iu et '*I.

« Obéis aux dieux, en te conformant aux édits de l'empereur.

. Justin. Quiconque obéit à Jésus-Christ notre Sauveur, ne peut être condamné.

. Rustique. A quelle science t'appliques-lu?

Justin. J'ai essayé de toutes les sciences; mais n'ayant |Hi trouver la vérité, je me suis enfin attaché à la philosophie des Chrétiens, quoiqu'elle ne soit pas du goût de ceux qui n'en ont que pour l'erreur.

Rustique. Quoi ! misérable, tu tiens à cette doctrine ? ;, Justin. Je m'en fais gloire, parce qu'elle me procure l'avantage d'être dans le chemin de la vérité. ., Rustique. Quels sont les dogmes des Chrétiens?

Justin. Nous autres Chrétiens, nous croyons en un ^eul Dieu, créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et en Jésus-Christ notre Seigneur, Fils de Dieu, prédit par les Prophètes, auteur et prédicateur du salut, et juge de tous les hommes.

Rustique. Où s'assemblent les Chrétiens?

Justin. Où ils veulent et où ils peuvent.

Rustique. Je veux savoir où tu assembles tes disciples.

Justin. J'ai demeuré jusqu'ici aux bains de Timo- Ihée, sur le mont Yiminal, près de la maison d'un nommé Martin. Quand quelqu'un est venu me trouver, je lui ai enseigné la doctrine de vérité.

Rustique. Tu es donc Chrétien?

Justin. Oui, je le suis. »

Le juge ayant fait la même question aux autres ac-

Cûsés, tous répondirent avec assurance : Nous sommes Chrétiens. Revenant h Justin, il lui dit : « Ecoule , toi qiii fais l'orateur et qui te piques de science, quand je t'aurai fait déchirer à coups de fouet depuis la tête jusqu'aux pieds, penses-tu monter au ciel en cet état? Justin. Oui; si je souffre le martyre dont vous parlez, j'espère recevoir la récompense qu'ont déjà reçue ceux qui ont observé les préceptes de Jésus-Chrisl.

Rustique. Quoi ! tu t'imagines qu'une récompensé l'attend dans le ciel.

Justin. Je ne me l'imagine pas, je le sais, él jé'^'ai pas là-dessus le moindre doute.

Rustique. Laissons tout cela, venons au fait; assemblez-vous tous et sacrifiez aux dieux.

Justin, prenant la parole au nom de tous : Nul

homme de bon sens n'abandonnera jamais la véritable

Religion pour courir après l'impiété et l'erreur. ' "'•

Rustique. Si vous n'obéissez, vous pouvez voiisaW-

tendre à être traités sans miséricorde.

Justin. Nous ne souhaitons rien tant que de souffrir pour Jésus-Christ notre Seigneur. Les tourments hâteront notre bonheur, et nous inspireront de la confiance à ce tribunal où tous les hommes doivent paraître pour être jugés.

Tous ENSEMBLE. Il est inutile de nous faire languir plus longtemps; nous sommes Chrétiens, et nous ne sacrifierons point aux idoles. »

Le préfet, les voyant inébranlables, prononça celle seotence :« Nous ordonnons qu^e ceux qui n'ont pas voulu

sacrifier aux dieux ni obéir aux ordres de l'empereur soient battus de verges et conduits au lieu du supplice, pour y perdre la tête.» Arrivés à la place des exécutions, les saints martyrs consommèrent leur sacrifice en louant Dieu et en confessant Jésus-Christ jusqu'à leur dernier soupir. Quelques Chrétiens enlevèrent secrètement leurs corps, et les enterrèrent honorablement.

Partout où l'ennemi du Christianisme se présentait, il rencontrait de courageux athlètes qui le couvraient de honte et de confusion. Allons à Smyrne, où nous avons passé naguère avec le grand saint Ignace, lorsqu'il venait triompher du Démon dans la capitale même de son empire. Nous avons vu saint Polycarpe, évêque de celle ville, baisant avec respect les glorieuses chaînes du futur martyr. Son heure est venue de marcher sur les traces sanglantes d'Ignace, son illustre condisciple.

Polycarpe, converti fort jeune au Christianisme, eut le bonheur de converser avec les Apôtres mêmes, et de puiser l'esprit du divin Maître dans leurs instructions. Saint Jean l'Evangéliste l'ordonna évêque de Smyrne, et il devint l'oracle des Eglises d'Asie. La persécution s'étant allumée, on amenait à Smyrne un grand nombre de Chrétiens pour les faire mourir. De ce nombre fut un jeune homme nommé Germanicus, qui se fil remarquer entre tous les autres. Le proconsul l'exhortant en plein amphithéâtre à avoir pitié de lui-même et à considérer son âge, il ne lui fit aucune réponse, et, plein d'une sainte impatience, il se livra aux dents

meurtrières des bêtes, afin de sortir promptement d'un monde impie. Le peuple, irrité et surpris du courage héroïque deGermanicus et de ses compagnons, se mit à crier tout d'une voix : Otez les impies ! ôtez les impies ! que l'on cherche Poly carpe.

Saint Polycarpe n'était pas capable de craindre la mort; mais, cédant aux prières de ses amis, il s'était retiré à la campagne, dans une maison peu éloignée de la ville, où toute son occupation était de prier nuit et jour. Il fut bientôt découvert. Hérode, irénarque de Smyrne, envoya des cavaliers pendant la nuit, avec ordre d'investir la maison où logeait Polycarpe. Il eût été facile au Saint de se sauver, mais il ne le voulut pas; il se remit lui-même entre les mains des soldats, en disant : Que la volonté du Seigneur soit faite. Il les fit boire et manger tant qu'ils voulurenl, et leur demanda seulement quelque temps pour prier, ce qui lui fut accordé. Il pria (îebout, les yeux élevés au ciel, pour son troupeau et pour toutes les Eglises du monde. Sa prière dura près de deux heures; il la fit avec une telle piété, que plusieurs des cavaliers se repentaient d'être venus prendre un vieillard si respectable.

Enfin le moment étant venu d'entrer dans la carrière sanglante qui devait le conduire à la gloire, on le fit monter sur un Ane, et on le conduisit à la ville. On rencontra bientôt un chariot où cl aient l'irénarque Hérode et son père Nicolas. Ils engagèrent civilement Po-

• L'irénarque était un magistrat chargé do maintenir le bon ordre et de faire arrêter les mal f.ii tours

lycarpe à y monter, et tâchèrent de le gagner en lui répétant souvent : Quel mal y a-t-il de dire : Seigneur César, ou même de sacrifier pour sauver sa vie ? Le Saint garda le silence ; enfin, comme ils le pressaient, il leur répondit : Je ne ferai jamais ce que vous exigez de moi. A ces mots, ils l'accablèrent d'injures, et le poussèrent si rudement hors du chariot à coups de pied, qu'il tomba et se rompit un os de la jambe. Le saint vieillard ne s'en émut point; il marcha gaiement comme s'il n'eût rien souffert, et se laissa conduire à l'amphithéâtre. Lorsqu'il y entra, il vint une voix du ciel qui dit : Polycarpe, ayez bon courage. Les Chrétiens qui étaient présents entendirent la voix.

On conduisit le saint évêque au pied du tribunal du proconsul, qui lui dit : Jure par la fortune de César, et je te renverrai; dis des injures à ton Christ.

Polycarpe. Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a jamais fait de mal; au contraire, il m'a comblé de biens. Comment pourrais-je dire des injures à 'mon Roi, qui m'a sauvé?

Le Proconsul. Rends compte à ce peuple de ta croyance.

Polycarpe. Je vous en rendrai compte à vous, car la Religion nous apprend à rendre aux puissants l'honneur qui leur est dû, et qui n'est point incompatible avec ce que nous devons à Dieu ; mais, pour ce peuple, il n'est pas mon juge, pour que je me justifie à ses yeux. Le Proconsul, d'un ton sévère. Sais-tu que j'ai des bétes, et que je t'y exposerai, si lu ne changes. T. V. 20

PoLYCARPE. Fiaites-les venir; je suis incapable de changer de bien en mal.

Le Proconsul. Si tu méprises les bêtes, je le ferai brûler.

PoLYCARPE. Le feu dont vous me menacez ne brûle que pour un temps ; mais vous ne connaissez pas celui que le souverain Juge a allumé pour consumer les impies; celui-là ne s'éteindra jamais. Que tardez-vous? faites ce qu'il vous plaira.

Comme le Saint prononçait ces dernières paroles, une lumière céleste parut sur son visage. Le proconsul luimême en fut frappé ; néanmoins il ne laissa pas d'ordonner la dernière formalité qui avait lieu dans les jugements criminels : il fit crier trois fois par un héraut, dans tout l'amphithéâtre : Polycarpe persiste à confesser qu'il est Chrétien. Après cette proclamation, toute la multitude des Païens et des Juifs n'eurent qu'une voix pour demander sa mort. Ils criaient confusément : C'est le père des Chrétiens, c'est le docteur de l'Asie, c'est le destructeur de nos dieux. Ils prièrent le magistrat de lâcher un lion. Celui-ci leur représenta qu'il ne le pouvait, parce que les combats de bêles étaient achevés. Alors ils se mirent à crier tout d'une voix : Que Polycarpe soit brûlé \if. En même temps toute cette multitude quitte les bancs de l'amphithéâtre, court aux bains, enfonce les boutiques, et eidève en tumulte tout ce qui peut servir à construire un bûcher. Les Juifs étaient les plus empressés. Le bûcher étant préparé, Polycarpe Oia sa ceinture et sa tunique, puis se baissa pour se dé-

chausser ;"ce qu'il n'avait pas coutume de faire, car les fidèles avaient tant de vénération pour lui, que chacun s'empressait de lui rendre cet office, afin d'avoir le bonheur de le toucher.

Comme les bourreaux se mettaient en devoir de l'attacher au poteau avec des chaînes de fer, suivant la coutume, il leur dit : Cette précaution est inutile; celui qui me donne la grâce de souffrir le feu, me donnera aussi la force de rester ferme sur le bûcher. Ils se contentèrent donc de lui lier les mains derrière le dos ; en cet état, il monta sur le bûcher comme sur un autel, pour y être offert à Dieu comme une victime choisie dans tout le troupeau. Elevant ensuite les yeux au ciel, il prononça ces paroles, qui furent les dernières de sa vie: Seigneur, Dieu tout-puissant, père de Jésus-Christ, votre Fils bien-aimé, par qui nous avons reçu la grâce de vous connaître. Dieu des Anges et des Archanges, Roi souverain du ciel et de la terre, et Protecteur de toutes la nation des justes qui vivent en votre présence, je vous rends grâces, moi qui suis le moindre de vos serviteurs, de ce que vous m'avez jugé digne d'approcher mes lèvres du calice où Jésus-Christ a bien voulu boire ; recevez-moi aujourd'hui en votre sainte présence, comme une victime d'agréable odeur. Avant que ce jour finisse, je verrai l'accomplissement de vos promesses; c'est pourquoi je vous loue, je vous bénis, je vous glorifie par le Pontife éternel, Jésus-Christ votre cher Fils, avec qui gloire vous soit rendue à vous et au Saint- Esprit, maintenant et à jamais. Amen.

A peine eut-il aciievé sa prière, que la flamme, sortant du bûcher en gros tourbillons, s'éleva jusqu'au ciel. Mais Dieu, voulant honorer son serviteur devant les hommes, fit un miracle dont la nouveauté surprit tous ceux qui en furent les témoins, et qu'ils publièrent ensuite comme un monument de la puissance du Seigneur et de la sainteté de son ministre : les tourbillons de flamme, se courbant en arc et s'étendant à droite et à gauche, représentaient une voile de navire enflée par le vent. Cette voûte de feu suspendue en l'air couvrait le saint martyr, sans que la moindre étincelle osât toucher ses vêtements ; son corps sacré était au milieu, comme de l'or ou de l'argent qui sort de la fournaise, et rendait une odeur pareille à celle d'un parfum délicieux.

Les persécuteurs étonnés ordonnèrent à un confecteur' d'aller reconnaître de plus près la vérité du prodige. Cet homme ayant fait son rapport, on lui dit d'enfoncer son poignard dans le corps du Saint ; il le fit, et à l'heure même le sang sortit en si grande abondance, qu'il éteignit le feu. C'est ainsi que Polycarpe, évêque et docteur de la sainte Eglise de Smyrne, consomma son sacrifice.

Les auteurs de ses actes continuent ainsi : « Nous retirâmes ses restes, plus précieux que l'or et les pierreries, et nous les mîmes dans un lieu convenable, où nous comptons, avec la grâce de Dieu, nous assembler

• On nomQiait confecteurs ceux qui étaient ( hargés d'acliever les Mtcs qui demeuraient blessées dans l'ampliilhéâlre.

pour célébrer le jour de son heureuse naissance. Nous vous envoyons, disenl-ils aux fidèles de Philomélie, par notre frère Marlinien, la relation exacte de tout ce qui s'est passé à cette précieuse mort; faites-en part aux autres Eglises, afin que le Seigneur soit béni en tous lieux. Saluez tous les Saints, ceux qui sont ici avec nous vous saluent ; Evariste, qui a écrit ici, vous salue pareillement avec toute sa famille.

«Noire père a souffert le martyre le 25 d'avril, à deux heures apftès midi; il a été pris par Hérode, Statius Quadratus étant proconsul. Ceci a été transcrit sur la copie d'Irénée, disciple de Polycarpe. Que mille actions de grâces soient rendues à .Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient la gloire et la puissance dans toute l'éternité. Amen. »

PRIÈRE

O mon Dieu! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir donné de si illustres témoins à notre foi ; accordez-nous la grâce de la soutenir courageusement comme saint Justin, et d'aimer Noire-Seigneur comme saint Polycarpe.

chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, j'e veux faire du bien à ceux qui me feront du mal.

PETIT CATÉCHISME

LE CHRISTIANISME ETABLI

(2' siècle.)

Q. Quelle fut la cinquième persécution générale?

R. La cinquième persécution générale fut celle d'Antonio. Cet empereur, livré à des vices honteux, laissa égorger un grand nombre de Chrétiens, quoiqu'il n'ait pas porté contre eux de nouveaux édils. La principale victime de sa haine fut une dame romaine nommée Félicité. Elle avait sept fils, tous fervents Chrétiens. Les prêtres des idoles l'accusaient de détruire le culte des dieux. Antonin ordonna à Publias, préfet de Rome , d'arrêter Félicité et ses enfants, et de les obliger à offrir de l'encens aux idoles. Félicité, amenée devant le juge, confessa généreusement la foi : tous ses enfants suivirent son exemple. Publius n'ayant pu les vaincre, demanda conseil k l'empereur. Celui-ci ordonna de la faire mourir. L'aîné des sept frères fut battu jusqu'à la mort avec des fouets garnis de balles de plomb; les autres furent assommés à coups de massue ou décapités.

Q. Quel défenseur Dieusascita-t-il à l'Eglise?

R. Dieu, qui veille toujours sur son Eglise, lui suscita alors un glorieux défenseur. Ce fut saint Justin. Elevé dans le Paganisme, saint Justin fut converti par un vieillard qui lui conseilla de lire les écrits des Prophètes. Saint Justin vint à Rome et adressa à l'empe-

reur une défense des Chrétiens; il vengea la Religion de toutes les calomnies des Juifs et des Païens, et l'empereur fit cesser la persécution ; mais il mourut bientôt. Son successeur recommença la guerre contre les Chrétiens.

Q. Quelle fut la sixième persécution générale?

R. La sixième persécution générale fut celle de 3Iarc- Aurèle. Ce prince était digne, par son orgueil et sa fourberie, d'être l'ennemi de la vérité. Saint Justin lui adressa une nouvelle apologie en faveur des Chrétiens, quoiqu'il s'attendait bien que cet écrit lui coûterait la vie. Il ne se trompa pas. Ayant été arrêté par Rustique, préfet de Rome, il fut condamné à être battu de verges et à avoir la tête tranchée. Avec lui souffrirent plusieurs autres martyrs, qui, tous ensemble, chantèrent les louanges de Dieu en allant au supplice.

Q. Quelles furent les autres victimes de cette persécution ?

R. Les autres victimes de cette persécution furent en bien grand nombre ; en voici quelques-unes. La première fut saint Polycarpe, évêque de Smyrne. Saint Polycarpe était disciple de saint Jean, avec qui il avait longtemps vécu. La persécution étant allumée, ses amis lui conseillèrent de quitter la ville. II se rendit à leur avis, et se retira à la campagne dans une maison peu éloignée. Peu de temps après, il f»at découvert et arrêté. Il fît donner à boire et à manger aux cavaliers qui étaient venus pour le prendre. Après sa prière, il les suivit. Ils le conduisirent à Smyrne, au milieu de l'am-

phithéâlre, devant le proconsul. Celui-ci ditàPolycarpe. Dis des injures à Jésus-Christ. Polycarpe lui fit celte belle réponse : Ily aquatre-vingt-sis ans que je le sers, il ne m'a jamais fait de mal ; au contraire, il m'a comblé de biens, comment pourrais-je dire des injures à mon Roi et à mon Sauveur? Le proconsul ordonna que Polycarpe fût brûlé vif; mais les flammes ne lui firent aucun mal; au contraire, elles s'ouvrirent en arc, et, semblables à la voile d'un vaisseau enflé par le vent, elles formaient au-dessus du Saint comme une voûte qui le protégeait. Le proconsul, voyant le miracle, fil donner au saint un coup de poignard. Le sang sortit en si grande abondance, qu'il éteignit le feu. C'est ainsi que saint Polycarpe couronna son sacrifice. Ce fui le 25 avril, à deux heures après midi, de Tan 166 après Jésus-Christ.

PRIÈRE

0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir donné de si illustres témoins à notre foi ; accordez-nous lagrdce de la soutenir courageusement comme saint Justin, et d'aimer Notre-Seigneur comme saint Polycarpe.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, cl mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux faire du bien à ceux qui nie feront du mal.

XIIF LEÇON.

LE CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 2« siècle.)

Miracle de la légion fulminante. — Martyrs de Lycin : saint Pothin, sainte Blandine, etc. — Martyre de saint Symphorien d'Autun.

Tandis que Marc-Aurèle, en persécutant les Chrétiens, envoyait à la mort ses plus fidèles sujets, les Barbares formaient une nouvelle ligue qui mit l'Empire à deux doigts de sa ruine. Le peuple ne pouvant payer de nouveaux impôts, l'empereur fit vendre les plus riches meubles de son palais, les pierreries, les statues*, les tableaux, la vaisselle d'or et d'argent, les parures même de l'impératrice et ses perles. Cette guerre fut plus longue et d'un succès plus douteux que les précédentes. C'est pendant sa durée que les Quades, peuple de la Germanie, attirèrent l'armée romaine dans un pays enfermé de bois et de montagnes d'où il lui était impossible de sortir. On était au fort de l'été, il faisait une chaleur excessive, et il n'y avait point d'eau en cet endroit : l'armée était au moment de périr de soif. Dieu, qui conduit toutes les choses à la gloire de Jésus-Christ et à l'affermissement de son règne éternel, avait permis cet événement afin de procurer un moment de repos à l'Eglise.

Il y avail dans l'armée romaine un grand nombre de soldats chrétiens, la plupart de Mélitine,ville d'Arménie, ou des environs. Ils se mirent à genoux, et firent à Dieu de ferventes prières. Tout à coup le ciel se couvrit de nuages, et une pluie abondante tomba du côté des Romains. D'abord ils levaient la tête et recevaient l'eau dans la bouche, tant la soif les pressait ; ensuite ils emplirent leurs casques et burent abondamment, eux et leurs chevaux. Les Barbares crurent ce moment favorable pour les attaquer; mais le Ciel, s'armant pour les Romains, fit tomber sur leurs ennemis une grêle épouvantable môlée de foudre qui écrasait leurs bataillons. Ce prodige donna la victoire aux Romains. Les Barbares jetèrent leurs armes, et vinrent chercher un asile au milieu de leurs ennemis, pour se mettre à l'abri des foudres qui désolaient leur camp.

Romains et Barbares, tous regardèrent cet événement comme miraculeux. Les troupes chrétiennes qui avaient obtenu cette faveur du Ciel furent nommées la légion fulminante, et incorporées à celle qui portait déjà ce nom. L'empereur écrivit lui-même au sénat à ce sujet. Pour perpétuer le souvenir de ce prodige, on éleva à Rome un monument (hirable, et l'on y voit encore aujourd'hui la représentation de cet événement sur les bas-reliefs de la colonne Antonienne, érigée en ce temps-là. Prenant à l'égard des Chrétiens des dispositions plus favorables, Marc-Aurole ordoima de les traiter avec moins de rigueur, et défendit de lesjreehercher à cause de leur religion.

DE PERSÉVléRANCE. 315

Cela n'empêcha pas que, trois ans après, la persécution ne s'élevât contre eux plus violente que jamais; c'était l'an 175 de Jésus-Christ ; elle éclata surtout à Lyon. Le détail de cette persécution se trouve dans une lettre intéressante que les fidèles de cette ville écrivirent à ceux d'Asie. L'esprit des bienheureux martyrs vit pour ainsi dire encore dans ces paroles, toutes mortes qu'elles sont; leur sang, répandu pour Jésus-Christ, y paraît encore tout bouillant.

« Nos paroles, disent les auteurs de cette lettre*, ne pourront jamais exprimer tous les maux que l'aveugle fureur des Gentils leur a inspirés contre les saints, ni tout ce que leur cruauté a fait endurer aux bienheureux martyrs. L'ennemi déploie toute sa force contre nous, et laisse voir d'avance à quoi l'on doit s'attendre de sa part, lorsqu'à la fin du monde il lui sera permis d'attaquer l'Eglise. On ne se contente pas de nous chasser de nos maisons, des bains et des places publiques, on nous défend encore de paraître en quelque lieu que ce soit.

» Mais la grâce, supérieure à toutes les puissances de l'enfer, a retiré les faibles du danger, et n'a exposé que les plus braves aux traits de leurs ennemis. D'abord le peuple fondit sur eux avec une aveugle impétuosité; lisse virent en un instant frappés, traînés par les rues, accablés de pierres, pillés, emprisonnés. Ce premier transport passé, on procéda plus régulièrement. Le tribun elles magistrats de la ville ordonnèrent que les

* On croit que saint Irénée en est le principal auteur.

dâé CATÉCHISME

Chrétiens comparussent dans la place publique. Ayant été interrogés devant le peuple, ils confessèrent glorieusement leur foi ; après cette confession, on les emprisonna jusqu'à l'arrivée du gouverneur. Lorsqu'il fut venu, on les amena devant lui. Ce juge passionné les traita avec tant de cruauté, qu'Epagathe, un des frères, demanda qu'il lui fût permis de dire un mot en faveur des Chrétiens. C'était un jeune homme plein de l'amour de Dieu et du prochain; ses mœurs étaient si pures, que, quoique dans un âge peu avancé, on le comparaît au saint vieillard Zacharie, père de l'incomparable Jean- Baplisle.

>; Le peuple, qui connaissait son mérite, se récria lumultuairement contre la proposition qu'il avait faite, et le gouverneur, aussi déterminé qu'intéressé à n'y avoir point d'égard, l'interrompit tout à coup en lui demandant s'il était Chrétien. Sur la déclaration qu'il fit de sa foi, on le rangea parmi les martyrs, et le gouverneur lui donna par raillerie le titre d'avocat des Chrétiens, faisant, sans y penser, son éloge d'un seul mot.

» Cet exemph" anima les autres Chrétiens. Il y en eut plusieurs qui, s'étanl depuis longtemps préparés à tout événi'ment, se montrèrent pnUs à mourir; mais il y en eut d'an ires aussi qui, pour ne s'(Mre pas exercés au combat, donnèrent de tristes marques de leur faiblesse. Il s'en trouva dix (jui aposlasièrent : leur déplorable chute fit couler nos larmes. Nous étions dans la consternation, non que les tourments ou la mort nous fissent peur; mais nous appréhendions toujours que

DE PERSÉVIKRANCE. 317

quelqu'un des noires vînt encore à tomber. Heureusement, la perle que nous venions de faire fut abondamment réparée par les nouvelles recrues de généreux martyrs que l'on arrêtait chaque jour.

« Les Païens nous accusèrent de toutes sortes de crimes. Ceux qui jusque-là avaient conservé quelque reste d'humanité écumèrent de rage, et nous accablèrent de malédictions. »

Le crime principal que les Païens reprochaient aux Chrétiens de Lyon, et en général à tous les Chrétiens, c'était de manger entre eux la chair d'un enfant. N'ayant qu'une connaissance très-vague de la sainte Eucharistie, où nous mangeons véritablement 'a chair du Sauveur, les ennemis de nos pères les accusaient d'une barbarie qui fait horreur. Mais leur accusation même est une preuve de la croyance perpétuelle à la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie.

«Ceux qui ressentirent plus particulièrement les effets de la barbarie du gouverneur, des soldats et du peuple, furent le diacre Sanctus, natif de Vienne; Maturus, qui, quoique néophyte, parut plein de force et d'ardeur pour le combat; Attale de Pergame, l'appui et l'ornement de notre Eglise ; enfin une esclave nommée Blandine, dont l'illustre exemple a fait voir que les personnes de la condition la plus vile aux yeux du monde sont souvent très-estimables devant Dieu par la vivacité de r amour qu'elles lui portent. Elle était d'une complexion si faible, que nous tremblions pour elle ; sa maîtresse surtout , qui était du nombre des martyrs, ap-

préhendait qu'elle n'eût ni la force ni la hardiesse de confesser sa foi; inais son grand cœur souliQt si bien la faiblesse de son corps, qu'elle brava et lassa les différents bourreaux qui la tourmentèrent depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit. Toutes les fois qu'on changeait de supplice, elle reprenait de nouvelles forces en prononçant le nom sacré de Jésus-Christ, et en disant : « Je suis Chrétienne, et il ne se commet point de crimes parmi nous. » Ces paroles émoussaient l'aiguillon de la douleur, et lui communiquaient une sorte d'insensibilité.

»Le diacre Saiictus endura aussi des tourments inouïs avec ui.e patience plus qu'humaine. A chaque question qu'on lui faisait, il répondait toujours : * Je suis Chrétien. » Cependant le gouverneur et les bourreaux ne se contenaient plus de rage. Après tous les raffinements de cruauté qu'ils purent imaginer, ils lui appUquèrent des plaques d'airain enflammées aux parties du corps les plus sensibles ; mais le martyr, soutenu d'une grâce puissante, persista toujours dans la profession de sa foi. On le laissa tranquille; mais, quelques jours après, il fut mis à une nouvelle épreuve. Les Païens, voyant que rinflammation s'était mise à son corps, et qu'il ne pouvait pas même souffrir qu'on y touchât, s'imaginèrent qu'ils viendraient facilement à bout de le vaincre s'ils rouvraient ses plaies, ou que, du moins, il expirerait entre leurs mains, ce qui jetterait l'épouvante parmi les frères. Leur espérance fut trompée. En effet, au grand étonnemenl des spectateurs, le corps du Saint reprit

tout à coup ses forces, et recouvra l'usage de ses membres. Ce fut ainsi que, par un miracle de la grâce de Jésus-Christ, les tourments destinés à redoubler ses souffrances lui procurèrent une parfaite guérison.

» Le démon se croyait assuré de Biblis, l'une des dix qui avaient eu le malheur de renier leur foi. Il voulut augmenter ses crimes et son châtiment en la portant à calomnier les Chrétiens. Il se flattait qu'étant d'un caractère faible et timide, elle ne pourrait résister à la question : mais les tourments produisirent un effet tout contraire. Biblis se réveilla comme d'un profond sommeil ; et la douleur d'un supplice passager ayant tourné ses pensées sur les supplices éternels de l'enfer, elle s'écria : * Méchants que vous êtes, comment pouvez-vous accuser les Chrétiens de manger la chair d'un enfant, eux à qui il n'est pas permis de toucher au sang des bêtes * ! »

» Ces tourments ayant été employés sans succès, le démon en inventa un des plus cruels. On jeta les martyrs dans un cachot infect et ténébreux, où ils eurent les pieds enfermés dans des ceps de bois ^, et étendus jusqu'au cinquième trou. Ce dernier supplice fut si affreux, que plusieurs en moururent.

' Les Chrétiens suivaient encore la loi qui avait été portée à ce sujet par les Apôtres. (Act., xv, 20.)

* Le C(p, en latin rien us, était une niacbine de bois percée de plusieurs trous de distance en distance. On ; attachait les pieds des martyrs, el on leur écartait quelquefois les jambes jusqu'au quatrième et au cinquième. Cette espèce de question était fort do*iluureuse, cumme il est facile de se l'imagiaer.

320 CATFCHISMF

» Ce fut alors qu'on arrêta le bienheureux Polhin, évêque de Lyon. C'était un vieillard vénérable, ûgé de plus de quatre-vingt-dix ans, si faible et si infirme qu'il pouvait à peine respirer; mais un ardent désir de mourir pour Jésus-Christ ranima ses forces et sa vigueur. Il était porté par des soldats au pied du tribunal. Les magistrats et le peuple le suivaient, le couvrant d'opprobres comme s'il eût été le Christ, pour qui ils ont tant d'horreur. Le gouverneur lui ayant demandé quel était le Dieu des Chrétiens, pour prévenir les blasphèmes qu'il prévoyait, le saint vieillard lui répondit : « Vous le connaîtrez si vous vous en rendez digne.» Là-dessus le peuple se jeta sur lui avec toute l'impétuosité des bêtes féroces. Ceux qui se trouvaient près de lui l'attaquèrent à coups de) poing et de pied, sans aucun respect pour son âge; ceux qui étaient plus éloignés, saisissant tout ce qui leur tombait sous la main, le lançaient contre lui; enfin ce saint évêque, n'ayant plus qu'un souffle de vie, fut jeté dans une étroite prison, où il expira deux jours après.

«Quelques jours s'étant écoulés, on songea h terminer le martyre de nos saints confesseurs par divers genres de mort. La Providence le permit afin qu'ils pussent oiïrir au Père éternel une couronne composée de toutes sortes de fleurs, dont le mélange devait la rendre plus agréable. On destina donc IMalure, Sanctus, Blandine et Atlale pour l'amphithécltre. On choisit un jour extraordinaire pour donner un spectacle public de la cruauté païenne. Sanctus et Mature repassèrent tout

DK PERSÉVÉRANCE. 321

de nouveau par les mêmes tourments qu'ils araient déjà soufferts ; on y ajouta tous ceux qu'un peuple inhumain inventait sur l'heure, et qui étaient aussitôt exécutés par les bourreaux. Après une horrible flagellation, ils furent livrés à la fureur des bêtes, qui les traînèrent autour de l'amphithéâtre ; enfin les spectateurs demandèrent d'une voix unanime qu'on mît les martyrs dans la chaise de fer rougie au feu. Leur chair, brûlée, exhalait dans tout l'amphithéâtre une odeur qui eût été insupportable à tout autre qu'à un peuple cruel qui en faisait ses délices. On ne put tirer de la bouche de Sanctus autre chose que ces mots : Je suis Chrétien. Ayant encore lutté longtemps avec Mature, ils furent égorgés l'un et l'autre. Ainsi finit le divertissement de ce jour.

» Après eux parut Blandine. Elle fut attachée à un poteau pour être dévorée par les bêtes. La Sainte resta quelque temps exposée à leur fureur sans qu'aucune voulût jamais la toucher ; on la détacha et on la reconduisit en prison, réservée pour un autre combat. Ainsi une esclave pauvre et faible, en se revêtant de Jésus- Christ, déconcerta toute la malice de l'enfer, et, par une constance inébranlable, mérita de s'élever à une gloire immortelle.

)i Attale fut amené ensuite, et comme c'était un homme de marque, le peuple demanda à grands cris de le voir souffrir. Il jouissait parmi nous d'une grande considération. Il entra d'un air magnanime dans le champ de bataille ; on lui fit faire le tour de l'araphi-

^gD C'VTÉCHISME

Ijjéâlre, ayanl devant lui un ticrileau sur lequel on lisait ces paroles : Attale, Chrétien. Le peuple ne cessait (Je demander sa mort ; mais le gouverneur ayant appris qu'il était citoyen romain, le renvoya en prison avec plusieurs autres martyrs. Il écrivit en même temps à Marc-Aurèle pour lui demander ses ordres.

«Pendant le délai, les sainls martyrs nous donnaient l'exemple de#loutes les vertus ; nous ne pouvions nous lasser (l'a,dmirer leur patience, leur douceur, l'intrépidité avec laquelle ils parlaient aux Païens ; ils n'accusaient personne, ils excusaient tout le monde ; enfin, semblables au premier martyre de l'Eglise, ils priaient pour leurs persécuteurs; ils priaient surtout pour ceux qui avaient eu le malheur de tomber, et nous eûmes la consolation de voir ces généreux pénitents confesser Jésus-Christ et se mettre volontairement au rang des martyrs.

» Cependant les ordres de l'empereur arrivèrent; ils portaient qu'on exéculût sans délai ceux qui persisteraient dans leur conlession, et qu'on élargît ceux qui auraient abjuré le Christianisme. Le gouverneur prit occasion d'une fête publique qui avait atiiré beaucojjp de monde dans la ville, pour donner au peuple le spectacle du supplice des martyrs. Il les fit comijaraîlre devant son tribunal et les examina de nouveau. Voyant qu'ils étaient inébranlables, il condamna ceux quj étaient citoyens romains ù perdre la tête, d tous les aijtres p être exposés aux bêles.

«Alexandre, Phrygien de naissance et médecin de pro-

DK PERSÉVÉRANCE. 323

fession, élail présent lorsqu'oH amena ceux qui étaient tombés devant le gouverneur. C'éiail un homme rempli de l'esprit apostolique. H vivait depuis plusieurs années dans les Gaules, où il s'était acquis une vénération universelle, par son amour pour Dieu et par la liberté avec laquelle il publiait l'Évangile. Se trouvant donc auprès du tribunal dans ce moment critique, il faisait signe à ses frères, et de la têle et des yeux, afin de les animer à confesser Jésus-Christ. Son agitation, qui était continuelle, et plus grande que celle d'une femme en travail, fut bientôt remarquée. Les Païens, outrés de voir confesser la foi à ceux qui T avaient précédemment reniée, s'en prirent à Alexandre, et s'écrièrent qu'il était lauteur de ce changement. Sur quoi, le juge, se louniant de son côté, lui demanda qui il était et ce qu'il faisait. Alexandre répondit sans détour qu'il était Chrétien. Sa réponse irrita tellement le gouverneur, que, sans autre inTormation, il le condamna à être dévoré par les bètes. Le lendemain, il fut conduit dans l'arène avec Altale, et tous deux achevèrent leur sacrifice par le glaive. » Enfin, au dernier jour des combats, on amena dans l'amphithéâtre Blandine, et un jeune Chrétien de quinze ans, nommé Ponticus. Ils avaient 1 un et l'autre assisté à l'exécution des martyrs tous les jours précédents. On voulut les obliger à jurer par les idoles. Le refus qu'ils firent d'obéir inspira aux Païens les plus violents transports de rage. On épuisa sur eux tous les genres de tortures. Ponticus, encouragé par sa compagne, parcourut avec joie tous les degrés du martyre, et termina sa vie

par une mort glorieuse. Ainsi Blandine demeura la dernière dans l'arène, couverte des corps des martyrs et teinte de leur généreux sang. Comme une mère pleine de tendresse pour ses enfants, elle avait exhorté ses frères à souffrir avec patience et les avait envoyés devant elle au Roi du ciel. Passant ensuite par les mêmes épreuves, elle voyait arriver avec joie le moment qui la réunirait à eux dans la gloire. Elle fut flagellée, déchirée par les bêtes et assise dans la chaise brûlante; après quoi on l'enveloppa dans un fllet pour être exposée à une vache sauvage et furieuse, qui la jeta en l'air et la meurtrit pendant longtemps. Enfin elle fut égorgée. Les Païens eux-mêmes furent saisis d'étonnement à la vue de sa patience et de son courage : ils avouèrent qu'il ne s'était jamais rencontré parmi eux de femme qui eût souffert une si étrange et si longue suite de tourments. »

Dans le cours de la persécution de Marc-Aurèle, Lyon compta jusqu'à dix-neuf mille martyrs. A la vue de la fidélité, de la ferveur et du courage de tant de saints confesseurs de tout t^ge et de toute condition, que dirons-nous de notre tiédeur et de notre indifférence ?

De Srayrne, où nous avons assisté au triomphe de saint Polycarpe, nous sommes venus dans les Gaules. Lyon nous a retenus longtemps ; elle avait tant de martyrs à nous présenter ! bientôt elle nous parlera d'autres encore. En attendant, saluons d'un dernier regard cette Rome des Gaules, cl mettons-nous en route

DE PEKi«EVaRAKCE. 325

pour une autre ville, autrefois sa rivale: Autun va nous offrir son héros.

Symphorien, issu d'une famille noble et chrétienne, faisait l'admiration de ses concitoyens par l'étendue de ses connaissances et par ses belles qualités. Il était dans la fleur de l'âge, lorsqu'il fit le sacrifice de sa vie. Son père se nommait Fausle, illustre par ses aïeux, plus illustre par son fils. Autun, qui voyait remonter bien haut son antiquité, comptait parmi les plus célèbres villes des Gaules; mais elle était en même temps une des plus superstitieuses. Dans un certain jour de Tannée, on portait dans les rues d' Autun, sur un char magnifiquement décoré, la statue de Cybèle, appelée aussi la mère des dieux et la bonne déesse. Il se trouvait un grand concours de peuple à cette cérémonie sacrilège. Symphorien, n'ayant point adoré l'idole en cette occasion, fut arrêté par la populace, et conduit devant Héraclius, gouverneur de la province, qui était alors dans la ville, où il était venu pour rechercher les Chrétiens.

Héraclius, sétant assis sur son tribunal, dit à Symphorien : Quel est ton nom et ta profession?

Symphorien. Je suis Chrétien ; je m'appelle Symphorien.

Héraclius. Tu es Chrétien? Comment as-tu pu m'échapper? on ne trouve plus guère ici de ces gens-là. Réponds-moi : pourquoi as-tu refusé d'adorer la Bonne Déesse?

Symphorien. Je vous l'ai déjà dit, c'est que je suis

Chrétien ; je n'adore que le vrai Dieu qui est dans le ciel. Je suis si peu disposé à adorer ce vain simulacre du Démon, que si vous voulez me donner un marteau, je vais de ce pas mettre votre déesse en pièces,

Héraclius. Ce jeune homme n'est pas seulement un sacrilège, il joint la révolte à l'impiété. Est-il d'ici?

Uh officier répondit : Oui, seigneur, il est de cette ville et d'une des premières familles.

Héraclius à Symphorien. C'est donc ce qui te rend si fier? Ignores-lu quelles sont les ordonnances de nos jprinces?Qti'oti les lise.

Le greffier lut : « L'empereur Marc-Aurèle à totis les gouverneurs, juges et magistrats, présidents et autres officiers généraux de notre empire : Ayant appris que certains hommes, qui se disent Chrétiens, ne font aucune difficiillé de Violer les plus saintes lois de la religion, nous voulons qu'il soit procédé contre eux en toute rigueur, et nous vous enjoignons de les punir de divers supplices, lorsqu'ils tomberont entre vos mains, à moins qu'ils ne veuillent sacrifier à nos dieux. » La létture finie, l'interrogatoire recommença.

HÉRACLits. Qu'en dis-tu, Symphorien? Crois-tu qu'il soit en mon pouvoir d'aller contre les ordres exprès de l'empereur? Tn ne peux nier que tu ne sois coupable de deux crimes, de sacrilège envers les dieux et de réVolle contre (]ésar. Obéi;*, ou les dieux outragés et les lois violées demandent ton sang.

SvMiMiORiEN. Cette image n'est qu'un prestige dont le Démon se sert pour tromper les hommes. IVmr nous,

DE persévf.p:a>:ce. 327

nous avons rîn Dieu qui puni» et qui réCofnpehse; latit qtie je lui resterai fidèle, je n'ai rien à redotller.

Héraclius, voyant qu'il n'avait rien à gagner avec l'irilrépide jeune homme, le fil battre cruelleraetit par ses licteurs*, et l'envoya en prison. Deux jours après, Symphorien comparut de nouveau.

HÉfeACLius. Considère coiubien lu serais plus sage de servir les dietix litittiortels et de recevoir une gratification du trésor public avec une place honorable dâhs rârttlée. Je vais faire orfter de fleurs l'autel^ et tu Offriras aux dieux l'encens qui leur est du.

SyrIphorIex. Un magistrat, dépositaire de l'attlorité du prince, et chargé des affaires publiques, ne doit pas perdre le temps en des discours inutiles.

HérAclics. Du moins sacrifie, afin de jotiir des hôûtiéurs qui t'attendent à la cotlf.

Symphorien. Un juge avilit sa dignité lorsqil^il Se sert du pouvoir qu'elle lui donne pour tendre des t)ié- ^es à l'innocence. Tous me présentez dans une coupe d'or un breuvage empoisonné. Je refuse toilsles avâii- (ages qui me sont offerts par une atitre ïH^in que par la main adorable de Jésus-Christ. Lui seul peut donner une félicité durable.

HÉRACLits. Tu lasses enfin ma patience. Ou sacrifie, ou je ferai tomber ta tête aux pieds de la bonne déeSSe.

StMPHORiÈN. Je crains le Dieu tout-puissant qhi m'a donné l'être et la Vie, et je n'adore que lui. Mon corps

' On nommait licteurs ceux qui luntaicnt les haches et les faiscèdtlx db verges devant les itiaf;istrAt$ rdtnàihs.

est eu voire pouvoir, et voire pouvoir ne sera pas de bngue durée ; mais mon âme est indépendante de vous et de votre tribunal. »

Le martyr fat bientôt interrompu par le juge,; qui, ne pouvant plus contenir son dépit, prononça tout en désordre cette sentence : « Nous déclarons Symphorien coupable du crime de lèse-majesté divine et humaine, soit pour avoir refusé de sacrifier aux dieux, soit pour en avoir parlé avec peu de respect; en réparation de quoi nous le condamnons à mourir par le glaive vengeur des dieux et des lois. »

Le Saint entendit prononcer sa sentence avec joie. Comme on le conduisait au supplice, sa mère, vénérable par son âge et par sa vertu, l'exhortait, du haut des murs de la ville, à mourir en véritable soldat de Jésus-Christ : « Mon fils, lui criait-elle, Symphorien, mon fils, souvenez-vo^is du Dieu vivant; mon fils, ayez courage, regardez le ciel, et considérez celui qui y règne ; ne craignez point la mort qui vous conduit à la vie éternelle. »

Ce fut hors de la ville, assez près d'une petite fontaine qui coule encore, que le saint martyr eut la tête tranchée ; son sacrifice eut lieu l'an 180 de Jésus-Christ.

Le tyran par l'ordre duquel Symphorien et tant d'autres martyrs avaient souffert de si horribles tourments, mourut la même année. Dieu le frappa loin de ses amis et de ses proches, à peine âgé de cinquante-neuf ans, vérifiant ainsi celte parole de l'Ecriture : « Les hommes fourbes et sanguinaires ne verront pas la moitié de leurs

DE PERSÉVÉUANCE. 329

jours. » A sa mort, l'Empire romain, ivre de sang, couvert de la lOle aux pieds de la lèpre du crime, et menacé de toutes parts par les peuples du Nord, était déjà ébranlé dans ses fondements. Bientôt la main du Tout- Puissant allait le réduire en poudre.

A Marc-Aurèle succéda l'infâme Commode. Sous cet empereur, nos affaires , dit Eusèbe, demeurèrent dans un état assez tranquille, et, par la miséricorde de Dieu, l'Eglise jouit d'une paix profonde par toute la (erre. On compte néanmoins durant cet intervalle plusieurs martyrs, entre autres saint Apollonius, apologiste de la Religion.

Durant les deux premiers siècles, la lutte de la vieille société contre la jeune société fut à peu près continuelle. Tandis que les passions armées poursuivaient les Chrétiens, les philosophes attaquaient le Christianisme et cherchaient à le décrier dans l'esprit des peuples.; enfin de nombreux, hérétiques vinrent jeter la division dans le bercail. Néanmoins, c'est au miUeu de tous ces obstacles que le Christianisme s'établit dans toutes les parties du monde, à Rome, à Athènes, à Alexandrie, dans les Gaules. Cette étendue du Christianisme est attestée par tous les auteurs chrétiens, par les Païens mêmes*. Ces Chrétiens, dont l'Empire était rempli, n'étaient ni des hommes crédules et avides de nouveautés, ni une populace vile, sHjperslitieuse et slupide ; c'étaient des personnes de tout état et de toute condition, dont

' Lettre de Pline. — Lucien, Dial. peregr.

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la sagacité faisait trembler les imposteurs qui voulaient séduire le peuple *.

PRIÈRE

0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir établi la Religion eh dépit de tous les obstacles, et de bous avoir appris par là qu'elle est votre ouvrage : donnez-nous la foi des martyrs, afiii qiie nous résistions fcomme eux à tous lès ennemis de notre salut.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mdh prochaiti comme thoi-trtétoe pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amout", je veux me dire souver^t comme les martyrs : Je Èuis Chrétien.

PETIT CATÉCHISME

Le CHRiSttANISME ÉTABLI.

(2* siècle.)

Q. Marc-Aurèle donna-t-il quelque repos aux Chrétiens?

R. Marc-Aurélo donna quelque repos aux Chrétiens. Voici à quelle occasion. Il faisait la guerre contre les peuples de la Germanie. Son armée se trouva prise dans un défilé ; elle était assiégée de toutes parts par les ennemis. On était au fort de l'été ; la chaleur était excessive; il n'y avait point d'eau : les Romains étaient au

' Just., I, ^/lol 25.

DE PERSlé^^RANCE. 331

moment de périr de soif. Un grand nombre de soldats chréliens se mirent h genoux et firent de ferventes prières. Aussitôt le ciel se couvrit de nuages, et il tomba sur l'armée romaine une pluie abondante; elle suffit pour abreuver les hommes et tes bêtes. En même temps de la grêle et des foudres écrasèrent les ennemis, qui s'empressèrent de jeter leurs armes. Marc-Aurèle reconnaissant fît cesser la persécution, et perpétua le souvenir du miracle en élevant à Rome un monument qui subsiste encore. Ce miracle ne l'empêcha pas de persécuter de nouveau les Chrétiens quelque temps après.

Q. Dans quel lieu éclata surtout cette nouvelle pefsécufion?

R. Cette nouvelle persécution éclata surtout dans les Gaules. La ville de Lyon fut inondée du sang des martyrs. Les principaux furent : 1° Saint Pothin, évêque de cette ville : il était âgé de plus de quatre-vingt-dix ans; il fut arrêté, maltraité et jeté dans un étroit cachot, où il mourut deux jours après ; 2° Mature et Sanctus ; le second était diacre de l'Eglise de Yieiine : après avoir servi de spectacle au peuple et de pâture aux bêles, on les mit dans une chaise de fer rougie au feu, et on finit par leut trancher la tête; 3° Attnle et Alexandre : Attale fut promené ddhs tnilt l'atiiphithéâtre ayant devant lui un écriteau fUI- lequel on lisait ces mots : Attale Chrétien; il eut la lêtè tranchée : Alexandre fut pris aumomeUtoîi il exhortait les maftyrs à confesser généreusement la foi ; après avoir etidUré toutes sortes de tourmetits, il filt décapité ; 4" Blandine

et Ponticus. Blandine était une esclave timide et d'une complexion très-délicate. On craignait qu'elle n'eût pas la hardiesse de confesser la foi ou la force de soutenir les supplices; mais le Sauveur la remplit d'une telle force, qu'elle lassa tous les bourreaux. A tontes les questions qu'on lui adressait, elle se contentait de répondre : « Je suis Chrétienne, et il ne se commet point de mal parmi nous. » Enfin, après avoir été exposée dans un filet à une vache furieuse qui la jeta en l'air et lui meurtrit tout le corps, elle fut égorgée. Ponticus était un enfant de quinze ans. Encouragé par sainte Blandine, il parcourut courageusement tous les degrés du martyre, et consomma son sacrifice par le glaive.

Q. Y eut-il d'autres martyrs dans les Gaules?

R. Il y eut encore d'autres martyrs dans les Gaules. Autun vit mourir saint Symphorien. C'était un jeune homme également distingué par sa naissance, par son savoir et ses belles qualités. Un jour qu'il vil passer la statue d'une déesse, il témoigna son mépris pour les idoles. Sur-le-champ il fut arrêté. Héraclius, gouverneur de la province, lui demanda quelle était sa profession et son nom. H répondit : «Je suis Chrétien. » Le gouverneur employa tour à tour les caresses, les promesses et les menaces pour le faire sacrifier aux dieux. Tout étant inutile, il condamna le Saint à avoir la tête tranchée. Comme on le conduisait au supplice, sa mère, vénérable par sa vertu plus encore que par son âge, lui cria du haut des murailles de la ville : « Symphorien, mon fils, regardez le ciel ; ayez bon courage ; ne crai-

Dï PERSÉVÉRANCE. 333

gnez pas la mort qui est le chemin de la vie éternelle. » Le Saint eut la tête tranchée à quelque distance de la vilie.

Q. La Religion eut-elle alors d'autres combats à soutenir?

R. La Religion eut alors d'autres combats à soutenir. Les philosophes et les hérétiques se liguèrent contre elle. Mais Dieu la soutint, et elle se répandit par toute la terre, malgré tous les obstacles.

PRIÈRE

0 mon Dieu 1 qui êtes tout amour, je vous remercie d'avoir établi la Religion en dépit de tous les obstacles, et de lious avoir appris par là qu'elle est votre ouvrage ; donnez-nous la foi des martyrs, afin que nous résistions comme, eux à tous les ennemis de notre salut.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux me dire souvent comme les martyrs : Je suis Chrétien.

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