‹ Catéchisme de persévérance, ou, Exposé historique, dogmatique, moral et liturgique de la religion (volume 2)Chapitre 12 sur 29 · XIV" LEÇON · texte numérisé non relu

XIV" LEÇON

LB CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 3« Siècle.)

Tableau du troisième siècle. — Tertullien. — Origèoe. — Septième persécution, sous Septime-Sévère. — Portrait de ce prince. — Martyre de sainte Perpétue et de sainte Félicité.

Pendant le troisième siècle, le Démon, qui voyait son empire crouler de toutes parts, et sur ses ruines s'élever un règne de vérité et de sainteté, rassemble toutes ses forces pour frapper un grand coup et étouffer la société nouvelle. A côté des proconsuls précédés du glaive, marche une armée de philosophes, d'imposteurs, de magiciens, d'hérétiques, d'apôtres de toutes les erreurs et de tous les vices ; l'Eglise naissante est attaquée de toutes paris : elle ne sait pour ainsi dire auquel entendre. Cependant Dieu est là; souleime de son bras toutpuissant, son épouse bien-aimée fait face à tout. Aux bourreaux elle oppose ses martyrs; aux philosophes et aux hérétiques elle oppose ses apologistes; aux faux miracles elle en oppose de véritables; aux vices de tout genre elle oppose toutes les vertus. La lutte commence. Le sang coule à grands Ilots; les calomnies, les injures, pleuvenl sur l'Eglise, comme une grêle épaisse.

En ce moment parurent deux hommes destinés ù

DE PERSIÈVÉRANCE.

soutenir le choc de l'ennemi. On les voit tour à tour au pied des tribunaux où l'on juge les Chrétiens, et devant les académies des philosophes ou les assemblées des hérétiques, défendant avec énergie l'innocence de leurs frères, et pulvérisant l'erreur. Ces deux hommes sont TertuUien et Origène.

Le premier était né à Carlhage vers l'an 160. Il était fils d'un centurion des troupes proconsulaires d'Afrique. La constance des martyrs lui ayant ouvert les yeux sur les illusions du Paganisme, il se fit Chrétien. Ses ver^ tus et sa science le firent élever au sacerdoce. De Garthage il vint à Rome. On croit que c'est dans cette der-^ nière ville qu'il publia son Apologétique pour les Chré" tiens, durant la persécution de l'empereur Sévère, vers Van 202. Cet ouvrage est au premier rang des chefs-d'œuvre que l'antiquité chrétienne nous a laissés. Sa réputation s'étendit bientôt aussi loin que l'Eglise elle-même, c'est-à-dire jusqu'aux extrémités de l'univers'. La plume de TertuUien, c'est la foudre; elle brille, elle tonne, elle renverse, et ne laisse dans le^ lieux qu'elle frappe que des ruines. Sa critique n'est pas seulement la lumière qui éclaire, c'est le flambeau qui dévore.

Son Apologétique, la plus ample et la plus fameusq d^ toutes les apologies des Chrétiens, porta un coup mortel au Paganisme.

Jl commence par justifier les Chrétien» des accus^-n lions dont on les chargeait CQloniqieuaeraent, et mon-r

♦ Eusèb.,1. 3, c. 2.

tre qu'il est de la dernière injustice de les punir uniquement pour leur nom. Aient ensuite la réfutation de ridolâlrie. H faut l'entendre frapper à coups redoublés de son terrible marteau sur le vieil édifice du Paganisme, le démolir jusqu'aux fondemenls qu'il met à nu, et livrer au ridicule elles dieux et leurs adorateurs. A la réfutation de l'idolâtrie succède l'exposé de la Religion chrétienne et des maux de nos pères. Il fait briller de tout leur éclat la soumission des Chrétiens aux empereurs, l'amour qu'ils portaient à leurs ennemis, la charité qui les unissait ensemble, l'horreur dont ils étaient pénétrés pour le vice, la constance avec laquelle ils souffraient les tourments et la mort pour la cause de la vertu.

Les idolâtres les appelaient par dérision Sarmentiens ou Sémaxiens, parce qu'on les attachait à des troncs d'arbre, et qu'on les liait à des fagots pour les jeter au feu. TerluUien leur répond en ces termes : « L'état auquel on nous réduit pour nous brûler fait notre plus bel ornement; ce sont là nos robes triomphales, bro-* dées de branches de palmier en signe de victoire. Le bûcher est notre char de triomphe. Qui a jamais examiné noire Religion sans l'embrasser?... Et qui l'a jamais embrassée sans être pfél à souffrir pour elle?... Nous vous rendons grâce quand vous nous condamnez, parce qu'il y a une distance infinie entre le jugement de Dieu et celui des hommes : quand vous nous condamnez, Dieu nous absout. »

, Après avoir terrassé les Païens, le vigoureux athlète

se retourna vers les hôrôliques. Armé de sa puissante logique, il confond par un seul argument toutes les hérésies passées, présentes et futures. Cet argument est celui de la prescription ^ ; le voici : La véritable Eglisô est celle qui remonte sans interruption jusqu'à Jésus- Christ. L'Eglise catholique seule remonte jusqu'à Jésus- Christ, VEglise catholique seule est donc la véritable. En conséquence, Tertullien, s' adressant aux novateurs, leur dit: «Qui êtes-vous? d'où venez -vous? Vous êtes d'hier, vous venez de naître; avant -hier on ne vous connaissait pas. Je vous arrête au premier pas, vous dit l'Eglise catholique. J'existais avant vous; je remonte jusqu'à Jésus-Christ. C'est moi qui ai transmis à l'univers ses leçons et celles de ses apôtres. Pour vous, vous n'êtes que d'hier; que faites-vous chez moi, n'étant pas des miens? A quel titre, Marcion, coupez-vous ma forêt? Qui vous a permis, Valentin, de détourner mes canaux? Qui vous a autorisé, Apelle% à ébranler mes bornes? Comment osez-vous penser et vivre ici à discrétion? c'est mon bien. Je suis en possession depuis longtemps, je suis en possession la première; je descends des anciens possesseurs, et je prouve ma descendance par des titres authentiques ^. Ces titres, c'est la

' Le terme de prescription est, comme tout le monde sait, tiré de la jurisprudence, et signifie une fin de non-recevoir, une exception péremptoire que le défendeur oppose au demandeur, et en vertu de laquelle celui-ci est déclaré non recevable à intenter cette action, sans qu'il soit besoin d'entrer dans le fond de ses raisons et de ses moyens.

■' C'est le nom des différents hérétiques de ce temps-là.

' Prescript., p. 247. — Mea est possessio, oiim possldeo, prior T. V. 22

succession non interrompue de nos évêques jusqu'aux apôlres, el l'uniformité de leur doctrine avec la doctrine apostolique. »

Tertullien fit ensuite usage de cet argument contre les hérétiques particuliers qu'il réfuta , tels que Marcion, Valentin, Apelle, Hermogène.

Après avoir si bien servi l'Eglise jusque vers le milieu de sa vie, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de quarante ans et même plus, Tertullien tomba dans l'erreur. Sa chute doit nous faire trembler ; mais elle n'ôte rien au mérite de ses écrits précédents. 11 faut raisonner de lui comme d'un habile homme dont l'esprit s'égarerait : sa folie ne rendrait pas inutile ce qu'il aurait fait précédemment pour l'avancement des sciences*.

possideo, habeo origines firmas, ab ipsis auctoribus quorum fuit res. Ego sum haeres apostolorum. Sicut caverunt tcstaniento suo, sicut fidei commiserunt, sicut adjuraverunt, ita teneo. C. 37.

' Outre .'apologétique et les Prescriptions, TertuWien composa encore, avant sa chute, d'autres ouvrages ; ce sont les suivants :

l" Ses deux livres confie les Gentils. 11 réfute dans le premier les c.tlomnics dont les idolâtres chargeaient les Chrétiens, et attaque dans le second le culte des fausses divinités ;

2° Le livre contre les Juifs. Tcrtulli«n s'y propose de montrer le triomphe remporté par la foi sur les Juifs, peuple aveugle et endurci, qui paraissait sourd à tous les raisonnements ;

3" Le livre contre Hermogène. Hermogène, philosophe stoïcien, répandit en Afrique une nouvelle hérésie, qui consistait à soutenir que la matière est éternelle. Tertullien le réfute ;

4" Le livre contre les f^alentiniens. Tortuliien s'attache plus k ridiculiser qu'à réfuter sérieusement les opinions extravagantes de ces hérétiques ;

5° Le tr.iité de la Pénitence. Tertullien traite <lans la première partie du repentir des péchés commis avant le baptême, et dans la seconde, du repentir des péchés commis après la régénération- Il y enseigne que l'I^glise a le pouvoir de remettre tous les péchés ;

Pendant que TertuUien soutenait la cause du Christianisme en Occident, le célèbre Origène la défendait en Orient. Ce grand homme, fils du saint martyr Léonidas, naquit à Alexandrie en 185. Doué du plus vaste génie qui ait peut-être jamais été donné à aucun homme, Origène mena de front toutes les sciences; à dix-huit fins, il fut chargé de l'école des catéchèses d'Alexandrie. C'était une école destinée à initier les catéchumènes aux vérités de la foi. La supériorité d'Origéne le lit universellement respecter et admirer; on venait le consulter de toutes parts, et il se vit bientôt à la tête d'un grand nombre de disciples. De son école sortirent des docteurs et des prêtres qui éclairèrent l'Eglise par leur science, et des martyrs qui l'affermirent

Ci° Le livre de la Prière contient deux parties : l'Oraison dominicale est expliquée dans la première; il traite dans la seconde de plusieurs cérémonies qui s'observaient dans la prière;

7° V Exhortation à la pénitence. Les motifs de cette vertu y sont développés avec beaucoup d'éloquence;

8" V Exhortation au martyre' On ne peut rien lire de plus touchant que cet ouvrage ;

9' Le livre du Baptême. TertuUien en prouve la nécessité dans la première partie, et traite dans la seconde de plusieurs points de discipline relatifs à ce sacrement ;

10° Les deux livres à sa Femme, composés par TertuUien avant son ordination. Dans le premier, il exhorte sa femme à ne point se remarier si elle lui survivait ; dans le second, il reconnaît qu'il est permis de se remarier. 11 termine par une belle description du mariage chrétien;

11° Le livre des Spectacles. TertuUien y montre qu'ils sont une occasion d'impureté et de plusieurs vices;

1?° Le livre de l'Idolâtrie. On y trouve la décision de plusieurs cas de conscience concernant le culte des fausses flivinités ;

13° Les deux livres des Ornements ou kabilUments des femmtSt

par leur sang. Son amour pour la pauvreté égalait son zèle pour l'étude. Il allait nu-pieds, et s'abstenait de l'usage de la viande. Une extrême faiblesse d'estomac fut seule capable de le déterminer à se permettre un peu de vin. Il couchait toujours sur la terre nue, jeûnait et veillait beaucoup.

C'est ainsi que Dieu avait préparé le vaillant athlète qui devait défendre son Eglise. Origène ne tarda pas d'entrer dans la lice. Celse, philosophe épicurien, avait accumulé contre les Chrétiens et contre leurs dogmes toutes les calomnies et toutes les subtilités inventées par les Juifs et les idolâtres ; il en ajouta de nouvelles, si bien qu'il n'a rien laissé à dire aux ennemis de la Religion qui sont venus après lui. Il trouvait dans la fé-

La modestie dans les ajustements y est beaucoup recommandée, et l'usage de se peindre le visage sévèrement proscrit;

14° Le livre de la Nécessité de voiler les vierges. Tertullien y montre que les jeunes personnes doivent se couvrir le visage à l'église ;

15" Le livre du Témoignage de l'dme. Le but de l'auteur est de montrer qu'il n"y a qu'un Dieu, par le témoignage de l'âme de chaque homme ;

16° Le livre intitulé Scnrpiace fut écrit pour prémunir les fidèles contre le venin des Scorpions ou Gnostiques ;

17° V Exhortation à la chasteté. Tertullien y détourne une veuve de passer à de secondes noces, qu'il avoue pourtant être permises.

Après sa chute, Tertullien écrivit : 1° cinq livres contre Marcion ; 1" le Traité de l'âme de Jésus-Christ ; 3° de la Résurrection de la chair; it° de la Couronne du soldat; b" l'apologie du manteau philosophique, c'est-à-dire de l'hahit et du costume des philosophes, que plusieurs avaient pris et n'avaient pas cru devoir abandonner depuis leur conversion ; 6" le livre à Scapula; T les écrits contre Praxéas ; 8° les livres de la Pudicité; 9° de la Fuite dans Us persécutions, du jeune et de la monogamie.

condité de son esprit, exercé à la dispute, une foule d'objections qu'il savait rendre plausibles, et présenter sous un jour séduisant ; à cela il joignait ce style tranchant et ce ton décisif qui en imposent toujours à la multitude; et, de plus, le talent de railler avec finesse et de ridiculiser ses adversaires.

Voilà l'homme contre lequel Origène eut à combattre. Il] l'attaque avec celte supériorité de forces que donnent, surtout dans une bonne cause, un génie vaste, une érudition immense, un jugement solide, un esprit juste et conséquent. Il le suit pas à pas, et ramène tous les raisonnements à leurs vrais principes; tantôt il démontre qu'il altère les faits, tantôt il éclaircit ce qu'il avait embrouillé à dessein. II établit ensuite la vérité du Christianisme par l'évidence du fait qui résulte des preuves historiques. C'est ce qui a fait dire à saint Jérôme, qu'on trouve dans l'ouvrage d'Origène de quoi réfuter toutes les objections qui ont été ou qui pourront être faites contre notre Religion '.

Comme Tertullien, Origène eut aussi le malheur de

soutenir des doctrines erronées; mais il paraît qu'il ne

fut jamais obstiné dans ses sentiments ^

b La Providence, qui avait opposé, au moment précis,

les apologistes de la vérité aux champions de l'erreur,

' ' Ep. ad Mag. Eusèb., 1. \,ad\,>. Uieroclem.

• Ses plus célèbres ouvrages, avec sa Réfutation de Celse, sont ses Hexaples, ou la Bible en six colonnes, des commentaires sur l'Ecriture, le livre du Martyre, adressé aux Chrétiens détenus eo prison pour le nom de Jésu8>Cbrist.

soutenait avec un égal succès la guerre que les tyrans armés du glaive livraient au Christianisme ; les martyrs se pressaient en foule devant les tribunaux, et leur sang, leur constance et leur vertu sans tache répondaient à tout. Dès l'an 200, l'empereur Septime-Sévère avait renouvelé les édits de persécution : sa cruauté lui méritait une place parmi les tyrans. A quelques bonnes qualités, il joignait les vices qui font un homme détestable. Il était fourbe, dissimulé, menteur, perfide, parjure, avide, égoïste, colère et cruel. L'Empire, ayant été mis à l'encan par les prétoriens, fut acheté par Didius Julianus. Sévère, alors gouverneur de l'Illyrie, fit révolter ses troupes, vint à Rome, se défit de ses compétiteurs, fit mourir, exila plusieurs sénateurs, dont il confisqua les biens ; il passa dans les Gaules, défit Albin, gouverneur de la Grande-Bretagne. Sévère vint voir le corps de son ennemi étendu sur le champ de bataille, et le fit fouler aux pieds par son cheval. Cet usage de la victoire prouve qu'il n'était pas digne de vaincre. Peu après, il fit mourir la femme et les enfants d'Albin, et fit jeter leurs cadavres dans le Tibre. Il lut les papiers de cet infortuné, et fit périr tous ceux qui avaient embrassé son parti. Les premiers personnages de Rome et quantité de dames de distinction furent enveloppés dans ce massacre.

Sous un prince de ce caractère, le sang chrétien coula bienlAl h grands fiots ; dans toutes les Eglises du monde, il y eut des martyrs'.

' Riisèh., I fi, r. 1.

DE PERSÉVI?rANCE. 343

Au premier rang paraissent deux héroïnes à jamais célèbres dans les fasles de la Religion, sainte Perpétue çt sainte Félicité. Perpétue écrivit elle-même l'histoire de son martyre ; recueiilons-nous pour écouter ce récit tracé dans une prison, la veille de mourir.

Le septième jour de mars de l'an 203, le proconsul Firminien * fît arrêter à Carthage cinq jeunes catéchumènes : Révocat et Félicité, de condition servile; Saturnin, Secondule et Vibia Perpétue. Félicité était alors enceinte de sept mois, el Perpétue avait un enfant à la mamelle qu'elle nourrissait. Cette dernière était âgée de vingt-deux ans, issue d'une famille considérable, et mariée à un homme de qualité ; elle avait encore son père et sa mère. De trois frères qu'elle avait eus, l'un, nommé Dinocrate, était mort à sept ans. Son père, qui était vieux et fort attaché au Paganisme, aimait Perpétue plus que ses autres enfants ; quant à sa mère, il paraît qu'elle était Chrétienne, ainsi qu'un de ses frères; l'autre n'était que catéchumène. Sature, qui, selon toute apparence, était frère de Saturnin, et avait instruit nos saints martyrs, se laissa volontairement emprisonner pour leur être réuni. Lorsque ces généreux soldats de Jésus-Christ eurent été arrêtés, on les garda quelques jours enfermés dans une maison particulière : ce fut là que commencèrent les assauts qu'ils eurent à soutenir de la part de la na-

' Le proconsul était un magistrat que Rome envoyait dans un« prorincc, qui y gouvernait et y commandait avec toute l'autorité que les consuls avaient à Rome.

34i CATÉCHISME

lure et de l'enfer. Mais écoulons parler sainte Perpétue elle-même :

« Nous étions encore, dit-elle, avec nos persécuteurs, lorsque mon père, poussé par sa tendresse, vint faire de nouveaux efforts pour ébranler ma constance : «Père, lui dis-je, ce vase de terre que voilà peut-il changer de nom? — Il ne le peut assurément, me répondit-il. — De même, lui répliquai-je, je ne peux être autre que je suis, c'est-à-dire Chrétienne.» A ce mot, mon père se jeta sur moi pour m'arracher les yeux; mais il se contenta de me maltraiter, et se retira ensuite, tout confus de n'avoir pu vaincre ma résolution avec tous les artifices que le Démon lui avait suggérés. Ayant été quelques jours sans le revoir, j'en rendis grâces à Dieu, et son absence me soulagea. Nous profitâmes de ce petit intervalle pour recevoir le baptême; au sortir de l'eau, le Saint-Esprit m'inspira de ne demander autre chose que la patience dans les tourments.

» Peu de jours après, on nous conduisit en prison ; j'en fus effrayée, car je n'avais jamais vu de telles ténèbres*. Nous souffrîmes beaucoup ce jour-là, tant de la chaleur de la foule que de l'insolence des soldats qui nous gardaient. Ce qui me causait le plus de peine, c'est que je n'avais pas mon enfant; mais le bienheureux diacre Terlius et Pomponius, qui nous assistaient, obtinrent, à force d'argent, que l'on nous mît pour

• Les prisons des Romaius étaient des cachots affreux où ia luinic'rc ne pouvait pénétrer que par une ouverture trés-étroite. On en voit encore dans plusieurs anciens amphithéâtres.

quelques heures dans un lieu où nous pussions respirer. Pendant que chacun songeait à ce qui le regardait, j'allaitai mon enfant qu'on m'avait apporté ; je priai ma mère d'en avoir soin, et la consolai ainsi que mon frère. J'étais pénétrée de douleur en voyant celle que je leur causais. Je passai plusieurs jours dans ces angoisses ; mais ayant obtenu qu'on me laissât mon enfant dans la prison, je me trouvai consolée, et la prison me parut un séjour agréable; j'aimais autant y demeurer qu'ailleurs.

» Un jour, mon frère me dit : « Je sais, ma sœur, que vous avez beaucoup de crédit auprès de Dieu ; demandez-lui donc, je vous prie, qu'il vous fasse connaître par quelque vision si vous souffrirez le martyre, et vous m'en instruirez ensuite. » Comme je savais que Dieu me donnait chaque jour mille marques de sa bonté, je répondis avec confiance à mon frère : «Vous saurez demain ce qui en sera. » Je conjurai donc le Seigneur de m'envoyer une vision, et voici celle que j'eus :

» Je vis une échelle d'une prodigieuse hauteur, qui touchait de la terre au ciel, mais si étroite, qu'il n'y pouvait monter qu'une personne à la fois ; les deux côtés étaient hérissés d'épées, de lances, de crocs, de couteaux, en sorte que quiconque y serait monté négligemment ou sans regarder en haut, ne pouvait manquer d'être déchiré par tous ces instruments. Au pied de l'échelle était un dragon d'une énorme grandeur, qui paraissait toujours prêt à s'élancer sur ceux qui se présentaient pour monter. Le premier qui monta fut

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