‹ Catéchisme de persévérance, ou, Exposé historique, dogmatique, moral et liturgique de la religion (volume 2)Chapitre 15 sur 29 · XVII" LEÇON · texte numérisé non relu

XVII" LEÇON

LE CHRISTIANISME ÉTABLI. (4* siècle.)

Vie de saint Antoine. —Vie de sainte Synclétique, première fondatrice des monastères de filles en Orient. — Mission providentielle des ordres religieux en général, et des ordres contemplatifs en particulier. — Prière, expiation. — Reclus. — Histoire de sainte Thaïs. — Autre service. — Conservation du véritable esprit de l'Evangile.

Saint Paul, dont nous venons de raconter la vie, est le père des solitaires. On appelle solitaires ou anachorètes ceux qui vivent seuls dans des grottes ou des cellules séparées, occupés de la prière et du travail des mains.

Saint Antoine, dont nous allons parler, fut le père des cénobites. Les cénobites sont les religieux qui vivent en communauté. Ce nouveau Moïse naquit en Egypte l'an 25L Ses parents, également nobles et riches, rélevèrent dans la Religion chrétienne. Devenu orphelin à l'âge de dix-huit ans, il resta seul avec une jeune sœur dont il prit soin; mais six mois après, Antoine entendant lire dans l'église ces paroles adressées au jeune homme de l'Evangile : Si tu veux être parfait^ vends ce que tu possèdes^ donne-le aux pauvres ; puis viens^

suis-moi, et tu auras un trésor dans le cieV, il les prit pour lui-même. A peine sorti de l'Eglise, il abandonna à ses voisins cent quarante arpents d'excellente terre, à condition qu'ils paieraient pour lui et pour sa sœur les impôts publics ; il vendit le reste de ses biens, et en distribua l'argent aux pauvres, ne se réservantque ce qui était nécessaire à sa subsistance et à celle de sa sœur.

Quelque temps après, ayant entendu lire dans l'église ces autres paroles : Ne soyezpoint en peine du lendemain ^ il se défit encore de ses meubles en faveur des pauvres, et mit sa sœur dans un monastère de vierges, où elle devint dans la suite la conductrice d'un grand nombre de personnes de son sexe. Pour lui, il se relira dans le désert. Le Démon lui livra les plus rudes assauts ; mais il en triompha par la prière soutenue d'une foi vive.

Cependant le bruit de sa sainteté lui attira bientôt un grand nombre de personnes qui venaient le voir, les unes pour s'édifier, les autres par un mouvement de vaine curiosité. Toutes ces visites troublant le repos du pieux solitaire, il résolut de s'enfoncer plus avant dans le désert. Il partit, et, après une longue marche, il trouva un vieux sépulcre rempli d'un grand nombre d'animaux. A l'approche du Saint, ils prirent la fuite. Antoine y entra, en ferma la porte et demeura vingt ans dans cette retraite. Un de ses amis lui portait du pain deux fois chaque année. Dieu permit que le Démon vînt encore l'y attaquer. Il tâcha d'abord de l'ef-

' Matth.jXix.

«i6<d.,vi, 34.

frayer par un horrible fracas; il le battit môme un jour si rudement, qu'il le laissa tout couvert de blessures et à demi mort. Il fut trouvé dans cet état par Tarai charitable qui pourvoyait à sa subsistance.

A peine eut-il repris ses sens, qu'avant même de se relever il cria aux démons : « Eh bien ! me voilà encore prêt à combattre. Non, rien ne sera capable de me séparer de Jésus -Christ, mon Seigneur. » Les esprits des ténèbres acceptent aussitôt le défi ; ils redoublent leurs efiforls, poussent des rugissements épouvantables et se revêtent des formes les plus hideuses et les plus effrayantes *. Antoine

' Ces apparitions effrayantes des démons, les rudes assauts qu'ils livrent non-seulement à saint Antoine, mais encore à saint Hilarion et aux autres solitaires de la Thébaïde, nous sont attestés par des hommes qu'on ne soupçonnera pas de faiblesse d'esprit- Saint Athanase, saint Jérôme, ces colonnes et ces lumières du monde, n'étaient pas des esprits faibles et crédules. Ces faits, tout extraordinaires qu'ils paraissent, n'ont rien qui doive nous surprendre. Il est certain, 1" qu'aux premiers temps du Christianisme le démon jouissait d'une puissance beaucoup plus ç;randc qu'aujourd'hui, témoin les nombreuses possessions rapportées dans l'Evangile et dans l'histoire ecclésiastique. 2" Il paraît également certain que la haute Egypte, eu particulier, était habitée par quelques-uns des plus redoutables entre tous ces esprits infernaux* En effet, nous lisons dans l'histoire de Tobie que l'archange Raphaël, saisissant le démon qui tourmentait Sara, l'euchaina et le relégua dans le désert de la haute Egypte. Tune Raphaël angélus apprehcndit damoninm, et relegax'it e.um in deserto superioris JEgypti. Saint Augustin, expliquant la manière dont les démons peuvent être liés ou déliés, dit que ces termes ne signifient autre chose qu'avoir la liberté de nuire aux hommes, ou n'avoir pas cette liberté. L'Archange ordonna au démon de Sara, de la part du Seigneur, de se retirer, et de laisser en paix cette maison fidèle; il lui signifia la révocation de la liberté qui lui avait été donnée jus-

DE FERSÉNTÉRANCE. 413

reste inébranlable, parce[qu'il a mis sa confiance en Dieu. Un rayon de lumière céleste descend aussitôt sur lui, et les démons prennent honteusement la fuite. « Oîi étiez- vous donc, mon Seigneur et mon Dieu? s'écria-

qu'alors d'exercer sa cruauté contre ceux qui approchaient de Sara. Il fut relégué dans la haute Egypte, non pas pour y être renfermé dans un lieu ou une prison, mais pour n'exercer son pouvoir que dans l'étendue du terrain qui lui serait prescrit. Car c'est Dieu qui prescrit aux démons certaines bornes dans l'exercice de leur pouvoir, soit par rapport aux temps, soit par rapport aux lieux, aux choses, aux personnes; lui seul peut commander en maître aux démons ; lui seul est maître de nos biens et de nos vies ; le démon ni les hommes ne peuvent nous enlever que ce que Dieu leur abandonne : s'il leur défend de toucher à nos personnes, un seul de nos cheveux est capable de les arrêter- {De Chit. Dei, lib. 20, c. 7,8.)

Le désert de la haute Egypte oii le démon de Sara se trouva relégué est un pays inculte et stérile. Saint Jérôme dit qu'il est rempli de serpents et de bêtes venimeuses '. Ces lieux affreux seraient demeurés dans une horreur et dans un oubli étei'uels, s'ils n'avaient été sanctiOés par le séjour d'un grand nombre de saints solitaires qui ont rendu ces déserts vénérables et célèbres, et qui en ont change la stérilité et l'horreur en un paradis de délices et une terre choisie où Jésus-Christ a fait éclater les plus sensibles effets de sa grâce toute-puissante. Le démon qui y avait comme établi son empire, étant chassé de partout ailleurs par la vertu de la croix, s'y est vu confiné et vaincu par les anciens solitaires. C'est le champ de bataille où. les Antoine, les Pacôme, les Macaire, les Paphnuce, et tant d'autres, ont si souvent combattu et terrassé le démon, qui, de sou côté, n'a jamais fait paraître plus de fureur et d'opiniâtreté qu'à défendre cet endroit, où il s'était comme retranché et fortifié. A ce redoutable adversaire il fallait opposer de vigoureux athlètes ; voilà ce qui explique la retraite de nos héros chrétiens dans ces fameux déserts. C'est là une de ces admirables harmonies qu'on rencontre à chaque pas dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique- Toujours deux forces qui se combattent et qui établissent cet équilibre univerït 1 d'où résulte la preuve papable d'une Providence. ( f^oy. Bible de Vence, t. 8, p. 266.)

» InEzech., c. 20.

t-il alors. Que n'étiez-vous ici dès le commencement du combat? vous auriez essuyé mes larmes et calmé mes peines. » Une voix lui répondit : < Antoine, j'étais auprès de toi; j'ai été spectateur de tes combats; et, parce que tu as résisté courageusement à tes ennemis, je te protégerai pendant le reste de ta vie et je rendrai ton nom célèbre par toute la terre. A ce mot, le Saint se leva, rempli de consolation et de force, pour témoigner sa reconnaissance à son libérateur.

Antoine résolut de s'enfoncer encore plus avant dans le désert. Il passa donc le bras oriental du Nil, et s'étant retiré sur le sommet d'une montagne, il s'y enferma dans les ruines d'un vieux château, où il vécut pendant près de neuf ans dans une entière séparation du monde. Cependant le moment approchait où les Chrétiens restés dans le monde allaient en venir aux mains avec le Paganisme. Tout était préparé pour le plus long et le plus sanglant combat qui fût livré à l'Eglise naissante : le monde devait être le prix du vainqueur. Providence admirable ! ce fut à ce moment précis que Dieu fit partir pour les déserts une multitude de nouveaux Moïse qui devaient élever les mains au ciel et décider la victoire. Un grand nombre de Chrétiens vinrent frapper à la porte d'Antoine et lui témoignèrent le vif désir qu'ils avaient de vivre sous sa conduite. Le saint patriarche se rendit à leur demande. Il descendit do sa montagne vers Tan 303, et fonda le monastère de Phaium. C'est alors que Diodélien faisait afficher dans toutes les rues de Nicomédie ce sanglant édit qui, publié dans toute

l'étendue de l'Empire, devait ouvrir la grande et dernière persécution générale.

La nourriture d'Antoine dans son nouveau genre de vie consistait en six onces de pain trempé dans l'eau et un peu de sel; il y ajoutait de temps en temps quelques dattes. Ce ne fut que dans son extrême vieillesse qu'il usa d'un peu d'huile. Souvent il passait trois ou quatre jours sans prendre aucune nourriture. Un cilice lui servait de tunique; il portait par-dessus un manteau fait de peaux de brebis attaché avec une ceinture; une natte de joncs était son lit, une pierre son oreiller. Malgré ces austérités si rigoureuses, il était robuste et content. Son plus grand plaisir était de vaquer dans sa cellule à la prière et à la contemplation ; il passait les nuits entières dans ce saint exercice, et lorsque le soleil reparaissait sur l'horizon, il se plaignait de son retour en lui disant : « Qu'ai-je à faire de ta lumière ? Pourquoi viens-tu me distraire? pourquoi ne te lèves-tu que pour m'arracher à la clarté du véritable soleil? »

Quelles instructions un tel maître ne devait-il pas donner à ses disciples ! Voici quelques-unes des maximes qu'il ne cessait de leur répéter :

« Que le souvenir de l'éternité, disait-il, ne sorte jamais de votre esprit. Pensez tous les matins que vous ne vivrez pas jusqu'à la fin du jour ; pensez tous les soirs que peut-être vous ne verrez pas le lendemain matin.

» Faites chacune de vos actions comme si elle était la dernière de votre vie, c'est-à-dire avec toute la ferveur et tout l'esprit de piété dont vous êtes capables.

»Veillez sans cesse contre les lentalions, et résistez courageusement aux efforts de l'ennemi. Le Démon est bien faible quand on sait le désarmer: on le désarme par le jeûne, la prière, l'humilité et les bonnes œuvres; il ne faut que le signe de la croix pour dissiper ses prestiges et ses illusions. »

Comme on voit les abeilles accourir autour de leur ruche, on voyait tous les jours tin grand nombre de fidèles accourir au monastère d'Antoine. Bientôt de nouveaux monastères furent bâtis dans les déserts situés autour de la montagne où était le vieux château qu'avait habité si longtemps le saint patriarche. Le nombre des solitaires s'accrut tellement, que, peu après la mort de saint Antoine, saint Sérapion d'Arsiuoë était supérieur de dix mille moines ; on ne pouvait presque compter ceux qui habitaient les solitudes de Memphis et de Babylone.

De ces solitaires, les uns vivaient ensemble; les autres menaient la vie anachorétiquc dans des cavernes séparées. On nommait cé»o&î7e5 ceux qui vivaient en communauté; anachorètes, ceux qui se retiraient dans une solitude plus entière, après avoir vécu longtemps en communauté, et y avoir appris à vaincre leurs passions. Les uns et les autres portaient le nom général de moines, c'est-à-dire solitaires, ou iV ermites, c'està-dire habitants du désert. Les cénobites ne laissaient pas d'être fort solitaires, puisqu'ils ne voyaient Ame vivante que leurs confrères, étant séparés de toute habitation par plusieurs journées de chemin, dans des dé-

serts de sables arides, où il faut tout porter, jusqu'à l'eau; ils ne se voyaient même que le soir et la nuit, aux heures de la prière, passant tout le jour à travailler dans leurs cellules. Saint Athanase, qui les visita souvent, n'en parle qu'avec des transports d'admiration. «Les monastères, dit-il, sont encore autant de temples remplis de personnes dont la vie se passe à chanter les louanges de Dieu, à lire, à prier, à jeûner, à veiller; anges de la terre qui mettent toutes leurs espérances dans les biens à venir, qui sont unis par les liens d'une charité admirable, et qui travaillent moins pour leur entretien que pour celui des pauvres; c'est comme une vaste région absolument séparée du monde, et dont les heureux habitants n'ont d'autre soin que celui de s'exercer dans la justice et la piété. »

Tous ces solitaires étaient conduits par le grand saint Antoine, qui ne cessait d'animer leur ferveur par sa vigilance, ses exhortations et ses exemples; car quoiqu'il eût établi des supérieurs subalternes, il ne laissa pas de conserver toujours sur eux une surintendance générale. La vénération qu'on avait pour lui s'étendait bien au delà des bornes du désert. L'empereur Constantin et ses deux fils. Constance et Constant, lui écrivirent pour se recommander à ses prières, et lui témoignèrent le plus vif empressement d'avoir une réponse de sa part. Les disciples d'Antoine étant surpris de l'honneur que lui faisait le maître du monde, il leur dit : « Vous ne devez pas vous étonner de ce que je reçois une lettre de

l'empereur ; c'est un homme qui écrit à un autre homme ; T. V. 27

mais élonoez-vous de ce que Dieu a daigné nous écrire ses volontés et nous parler par son propre Fils. » Cédant aux représentations réitérées de ses disciples, il écrivit à l'empereur et à ses enfants une lettre dans laquelle il les exhortait à mépriser le monde et à ne jamais perdre de vue la pensée du jugement dernier.

Antoine, qui sentait que sa fin approchait, entreprit la visite de ses monastères. Ses principaux disciples, auxquels il prédit sa fin prochaine, le conj-urèrenl tous, les larmes aux yeux, de rester avec eux jusqu'à son dernier moment ; raaisilnevoulutjaraais y consentir. De retour dans sa cellule, il y tomba malade peu de temps après, et dit à ses disciples : « Lorsque le jour de la résurrection sera venu, je recevrai ce corps incorruptible de la main de Jésus-Christ. Partagez mes habits ; donnez à l'évêque Athanase une de mes peaux de brebis, avec le manteau qu'il m'a donné tout neuf et que j'ai usé, donnez à l'évoque Sérapion l'autre peau de brebis, et gardez pour vous mon cilice. » Tel fut le testament de ce grand homme. « Adieu, mes enfants, ajouta-t-il; Antoine s'en va et n'est plus avec vous.» Quand il eut ainsi parlé, Macaire et Amalhas l'embrassèrent. Il étendit ses pieds et s'endormit paisiblement dans le Seigneur. Ceci arriva l'an 3ô6. Il était <igé de 105 ans, et, malgré ses grandes austérités, il n'était sujet à aucune des infirmités qui sont le partage ordinaire de la vieillesse'.

Pendant qu'Antoine appelait au désert une multitude

• Vie des Pères du désert^ par Arnaud d'Andilly, t. 1. Hélyot liist. des ordres relig,, t. I .

d'hommes dont les prières réunies devaient faire violence au Ciel, une sainte fille formait au milieu même du monde une nouvelle Thébaïde, en attirant à la vie religieuse un grand nombre de personnes de son sexe. Tant de saints, tant de victimes innocentes, lant de mains élevées nuit et jour vers le Ciel n'étaient pas trop pour obtenir la victoire d'où dépendait le salut du monde.

La fondatrice des premiers monastères de filles en Orient fut sainte Synclétique.EUe naquit en Macédoine à peu près en même temps que saint Antoine naquit en Egypte. Ses vertueux parents vinrent se fixer à Alexandrie, attirés par la réputation de piété qui rendait alors cette ville si célèbre. Ils étaient d'une race fort ancienne et fort illustre. Leur famille se composait de quatre enfants, deux fils et deux filles. La jeune Synclétique était encore entre les bras de son père et de sa mère, que déjà elle se distinguait par un amour décidé pour la vertu et pour tous les exercices de la religion.Une haute noblesse, une immense fortune, jointes à une grande beauté, la firent rechercher en mariage par les partis les plus con, sidérables de la ville ; mais elle les refusa tous, parce qu'elle avait promis à Jésus-Christ de n'avoir jamais d'autre époux que lui. Comme elle était persuadée qu'elle était elle-même son plus dangereux ennemi, elle employait la pratique de toutes sortes de mortifications pour soumettre la chair à l'esprit.

Après la mort de ses parents, elle pourvut aux besoins d'une sœur aveugle qui lui restait; puis elle distribua tous ses biens aux pauvres. Rien ne pouvant plus

l'attacher au monde, elle se retira dans un sépulcre voisin de la ville, afin de s'appliquer uniquement à la contemplation des choses célestes. Dieu seul fut pendant quelque temps le témoin de la vie angélique que menait sa servante ; mais il permit enfin que l'éclat de ses vertus perçât l'obscurité des ténèbres auxquelles elle s'était condamnée.

Il se fit à la demeure de la Sainte un grand concours de femmes et de vierges chrétiennes qui venaient la consulter sur des matières de piété. La Sainte leurdonna les plus sages instructions pour vaincre les trois grandes passions du cœur humain, l'amour des honneurs, l'amour des richesses et l'amour des plaisirs. Dociles aux paroles de la servante de Dieu, la plupart se réunirent en communauté ou menèrent dans le monde la vie du cloître. Telle fut l'origine des monastères de filles dans l'Orient. Parvenue à IMge de quatre-vingts ans, Synclélique fut affligée des plus violentes douleurs ; elle les supporta durant trois ans et demi avec un calme admirable, et rendit enfin sa belle Orne à son Créateur,[après avoir recommandé à ses filles de combattre avec courage et de ne jamais se relûcher *.

Ainsi, dans le plan de la Providence pour la conservation etla propagation du Christianisme, les ordres religieux, et en particulier les ordres contemplatifs, sont comme autant de Moïse envoyés loin du combat pour obtenir la victoire contre les persécutions et les scandales.

• yoy. Hélyot, t. 1, p. 81 ; Arnaud d'Ândilly, fif des Pères, etc., t. 3, p. 91.

DE PERSÉVÉRANCE. 42l

Ce sont des viclimes pures chargées de servir de contre-poids aux iniquités du monde. Le grand Origène, parlant des premiers religieux, dit en propres termes qu'ils sont attachés uniquement au service de Dieu, dégagés des affaires temporelles, chargés de combattre pour les faibles par la prière, le jeûne, la justice, la piété, la douceur, la chasteté, et par toutes les vertus, en sorte que les fidèles même profitent de leurs travaux ^

Cette mission des ordres contemplatifs se rattache aux fondements mêmes du Christianisme. En effet, le Christianisme n'est qu'une grande indulgence, c'est-àdire l'acceptation de la victime par excellence offerte pour le genre humain coupable. Cette acceptation suppose la réversibilité des mérites du juste sur le pécheur. Or, nous sommes tous frères, tous solidaires les uns pour les autres. Si les bonnes œuvres des saints sont toutes puissantes pour attirer sur nos têtes les bénédictions du Ciel, les crimes des méchants ne le sont pas moins pour faire tomber sur nous des malédictions et des châtiments. La preuve en est belle; voyez les maux que le crime d'un seul homme a fait pleuvoir sur le genre humain depuis six mille ans! voyez aussi les bénédictions qu'un autre homme, mais un Homme-Dieu, nous a méritées à tous par son sacrifice !

Souvenez-vous encore de Sodome et des autres villes

' Homil. 24, in Numer. Hélyot, t. 1, p. 26. Foyez aussi, sur la réversibilité des prières et des expiations, des réflexions pleines de justesse, dans Rodrigue», Perf. chrét., X. 1, c. 3-

infâmes que la présence de dix justes aurait sauvées. Mais surtout écoulez Dieu lui-même : Jérusalem s'est souillée de crimes, il veut la livrer aux Assyriens aûn qu'ils la détruisent et qu'ils passent tout au fil de l'épée. Une seule chose peut arrêter son courroux et sauver la ville : c'est un juste; oui, tin seul juste dans la balance avec des milliers de pécheurs, et le juste l'emportera. « Va, Prophète, dit-il à Jérémie, parcours toutes les rues de Jérusalem, regarde, considère, et cherche dans toutes ses places si tu trouves un homme juste, et je pardonnerai à la ville *. »

e Qui n'admirera, s'écrie saint Jérôme sur ce passage, l'estime que Dieu fait d'un homme juste? Il ne dit plus comme autrefois à Abraham : je pardonnerai à toute la ville, pourvu que j'y trouve dix hommes justes : il dit : pourvu que j'en trouve un seul parmi un nombre infini de pécheurs, je leur pardonnerai à tous pour l'amour de lui. Que faut-il de plus pour nous montrer quel cas on doit faire des gens de bien, et combien ils servent à la république partout où ils sont, quand même ils ne se mêlent d'autre chose que de vivre en gens de bien? »

Aussi, une des raisons qu'apportent les saints et les théologiens pour prouver que le public doit nourrir les religieux, quand ils ne rendraient aucun service extérieur et qu'ils demeureraient retirés dans leurs cellules, c'est que, même dans la retraite de leurs cellules, au fond dv leur groUe, dans le silence de leur oratoire,

' Jer., V, 1. c

ils rendent de grands services à l'État. Car c'est pour l'amour d'un petit nombre de gens de bien que Dieu souffre tant de méchants dans le monde; c'est à cause du bon grain qu'il laisse croître l'ivraie pour quelque temps ' ; que dis-je? c'est à cause d'eux qu'il convertit les pécheurs, fait cesser les maux temporels on comble les peuples de bénédictions.

^ Que le but des ordres contemplatifs soit de prier pour la société, et d'expier, par des pénitences volontaires les péchés du monde, nous en trouvons la preuve non-seulement dans le témoignage des Pères, mais encore dans leurs constitutions ^ et enfin dans un usage tjonservé durant un grand nombre de sièc-les. Voici t€l antique usage ; le monde ne l'admirera jamais assez, - Dans la plupart des monastères, non- seulement id*hommes, mais encore de filles, on choisissait un re* lîgieux qu'on : croyait k plus avancé dans la ï>erfec* tton et le plus digne d'être exaucé de Dieu; on le renfermait dans une cellule, afin qu'il y passât le reste de ses jours dans la contemplation et dans une prière continuelle iJOur tout le peuplée C'est ce que, dans leur langage profondément philosophique, les religieux appelaient s'élancer au combat singulier du désert. Lorsque le jour de la réclusion était arrivé, l'évêque du diocèse ou l'abbé du monastère célébrait une messe de morts et chantait les prières des funérailles sur le reclus. On le conduisait processionnellement à sa cellule;

• Mattb., xni, 29.

* yoy. les constit- des Carmélites en particulier.

lorsqu'il y était entré, l'évéque, se plaçant sur la porte, lui chantait une admirable préface, où il lui retraçait tous les devoirs et toutes les vertus d'un Moïse chrétien chargé de prier pour l'Eglise; ensuite on fermait la porte de la cellule, sur laquelle le pontife apposait son sceau. On lui passait à manger par un tour. Si le reclus tombait malade, on ôtait le sceau de l'évéque pour l'aller secourir, mais il ne lui était jamais permis de sortir de sa réclusion ^.

Que ne pouvaient point pour le bonheur du monde les expiations et les prières de taiit de victimes innocentes 1 Quand on songe que de tous les points du globe il s'élevait, qu'on me passe l'expression, de ces milliers de paratonnerres, faut-il s'étonner des miracles de grâce et de salut que nous offre l'histoire des sociétés chrétiennes ? C'est du fond de la grotte du solitaire que partait la foudre qui allait abattre le pécheur au milieu de ses discordes, et d'une brebis longtemps égarée faisait soudain une brebis docile. Entre bien des exemples que nous pourrions citer, nous nous contentons de rapporter ,celui de sainte Thaïs; rien: n'est plus célèbre dans l'histoire, et rien ne prouve mieux la vérité que nous avançons. '•.*'>> itt*\u»oj i,» tjjMjWr. i jisijij

Vers le milieu du'quatrrèmè siède virait à Alexandrie une fameuse courtisane nommée Thaïs. Elle avait été élevée dans la Religion : chrétienne ; mais

• l'oyez les cérénuinies de la réclusioa daus saiut )C'.ri'{,'t)ire de Tours, liv. G, 0. 39 ; et dans D. M^rtc-nc, de Aiitiq- EccL ritib. Go-

les seiiliraeiils de la grâce avaient été étouffés en elle par l'amour de la volupté et par le désir d'un gain infâme. Ses désordres scandalisaient toute l'Egypte. Personne n'en fut plus affligé qu'un saint solitaire nommé Paplinuce. Au fond de sa grotte, le vénérable vieillard, prosterné contre terre et les mains levées au ciel, sollicitait, par ses larmes, ses macérations et ses prières, la grâce puissante qui devait abattre la pécheresse et l'amener, comme une autre Madeleine, baignée de pleurs, aux pieds de Jésus^Ghrist. Après s'être offert tant de fois en victime d'expiation, Paphnuce consulte le Seigneur, et l'Esprit de Dieu Téclaire et lui inspire un pieux stratagème pour retirer cette pécheresse de ses désordres, Il se déguisa, de manière à ne pouvoir être reconnu, se mit en route et arriva à la maison de Thaïs. Quand il fut arrivé à. la porte, il demanda à lui parler dans un appartement retiré. « Pourquoi pas dans ma chambre? lui répondit Thaïs. Que craignezvous? Si ce sont les hommes, personne n'entrera; si c'est Dieu, il est impossible, en quelque lieu qu'on soit, d'échapper à ses regards. — Quoi! répliqua le vieillard, vous savez qu'il y a un Dieu? — Oui, répondit Thaïs ; je sais de plus qu'il y a un paradis pour les bons et un enfer éternel pour les méchants. — Si vous conçtajssez ces choses, lui dit l'anachorète, comment pouvez-vous pécher en présence de celui qui vous jugera?» Thaïs, connaissant à ces paroles que c'était un homme de Dieu, se jette à ses pieds, fondant en larmes et lui dit : « Mon père, ordonnez-moi telle pénitence que

426 CATÉCHISMH

VOUS voudrez ; j'espère que Dieu me fera miséricorde. Je vous demande seulement trois lieures, j'exécuterai ensuite ce que vous me prescrirez. » Le saint vieillard lui indique le lieu où elle doit se trouver. Thaïs prend ses meubles, ses bijoux et tout ce qu'elle avait acquis par ses péchés; elle en fait un monceau dans la rue et y met le feu, en invitant les complices de ses désordres à l'imiter dans son sacrifice et dans sa pénitence. Par celte action, elle voulait réparer les scandales qu'elle avait donnés, et montrer qu'elle renonçait non-seulement au mal, mais encore à tout ce qui était capable de nourrir et d'exciter les passions.

Elle va ensuite trouver Paphnuce, qui la conduit dans un monastère de vierges; là il l'enferme dans une cellule dont il ferme l'entrée avec du plomb, laissant seulement une fort petite fenêtre pour lui passer à manger. Il commande aux sœurs de ne lui porter chaque jour qu'un peu de pain et d'eau durant tout le reste de sa vie. « Pour vous, dit-il à la pécheresse, implore^ sans cesse la miséricorde divine. — Mais, mon père, quelle prière dois-je lui adresser? — Vous n'êtes pas digne de prononcer son nom, puisque vos lèvres soni pleines d'iniquités, ni d'élever vos mains vers le ciel, puisqu'elles sont souillées d'impuretés. Ainsi, contentez-vous de vous tourner vers l'orient*, et de répète*

• Nous avons vu, eu parlant des anciens Chrétiens, que c'était la cuutuuiu delà j^riuiitive Eglise de se tourner en priuut du côté dç l'oiient; de là l'usage de placer à l'orient le grand autel des ^fflises

souvent ces paroles : Vous qui m'avez créée, ayez pitié de moi I »

Thaïs passa trois ans recluse de cette sorte. Alors Paphnuce, ayant compassion d'elle, pria les solitaires de consulter le Seigneur pour savoir ^i elle n'avait pas fait une pénitence suffisante. Tous passèrent la nuit en prières. Le matin, un saint anachorète, nommé Paul, dit que Dieu avait préparé dans le ciel une place à la pénitente. Paphnuce alla donc lui ouvrir sa cellule, et lui annonça que sa pénMnce était finie. Thaïs, frappée des jugements de Dieu, et se jugeant indigne d'être associée h la compagnie des épouses de Jésus-Christ, demandait à rester enfermée dans sa cellule jusqu'ù la fin de sa vie ; mais Paphnuce ne voulut point le lui permet- Ire. Elle dit que, depuis son entrée dans le monastère, elle avait toujours eu ses péchés devant ses yeux, et qu'elle n'avait jamais cessé de les pleurer. « C'est pour cela, lui répondit Paphnuce, que Dieu les a effacés. » Etant sortie de sa prison, elle vécut avec les autres sœurs; mais Dieu, content de son sacrifice, la retira de ce monde quinze jours après.

Voilà donc une preuve incontestable de cette vérité, que les prières et les expiations des sainls sont trèspuissantes pour obtenir le salut des pécheurs. Combien, parmi ceux qui liront ces lignes avec indifférence, incrédulité, mépris peut-être, dont le père, la mère, le frère, la sœur, ont dû, doivent ou devront leur santé, leur repos, leur salut aux prières de quelque pauvre carmélite ignorée, méconnue ! Si eux-mêmes se con-

verlissent, à qui le devront-ils? à la grâce sans doute. Mais cette grâce, qui l'appellera sur leur tête? leurs crimes ? ou bien les veilles, les larmes et les prières de quelque ange expiateur?

Ainsi, assurer le repos du monde, en détournant les fléaux que ses crimes, chaque jour répétés, vont solliciter de la justice divine ; obtenir à ceux qui le gouvernent les lumières, la fermeté, la sainteté dont ils ont besoin; aux justes la persévérance, aux pécheurs le retour ; tel est le premier but des madrés contemplatifs, tel est l'inappréciable service qu'ils rendent à la société. En la quittant, ils ne l'abandonnent point; ils ne s'en retirent que pour lui être plus utiles. Voilà pourquoi, dans tous les grands combats de l'Eglise, nous verrons quelque compagnie d'élite, quelques-uns de ces héros de la foi, se détacher de l'armée qui combat dans la plaine, et s'en aller dans la montagne solitaire assurer, par des prières et des expiations, la victoire à leurs frères. C'est le dévouement des Décius cl des Cécrops, ou, pour mieux dire, c'est le dévouement du Christ qui s'offre h la mort, parce qu'il faut qu'un homme meure pour le salut du peuple.

Un autre service que les ordres religieux en général, et les contemplatifs en particulier, rendent h la société, c'est de perpétuer, dans toute sa pureté ])rimitivc, la pratique des préceptes et des conseils de l'Evangile ; c'est-à-dire, de cette doctrine à laquelle le monde moderne doit sa liberté, ses lumières, ses institutions, sa supériorité intellectuelle et morale sur les Païens d'au-

trefois et d'aujourd'hui. N'est-ce rien? Ce désir de pratiquer l'Evangile dans toute sa pureté fut la seconde cause qui donna naissance aux ordres religieux.

Dans les beaux jours de l'Eglise naissante, tous les Chrétiens, animés et remplis de l'esprit de Notre-Seigneur, qui venait de se répandre en eux, étaient véritablement saints; ils pouvaient, sans rougir, répéter tout haut cette belle parole de sainte Blandine : «Nous sommes Chrétiens, et il ne se commet point de mal parmi nous. » La plus parfaite de toules les vertus, celle qui suppose toutes les autres, la charité, brillait en eux d'un éclat si vif et si pur, que les Païens étonnés s'écriaient :« Voyez'les Chrétiens, comme ils s'aiment! comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ! » Heureux jours, pourquoi fùtes-vous de si courte durée ?

Le moment approchait où la paix allait être donnée à l'Eglise par Constantin, et, avec la paix, des richesses et des honneurs ; c'est alors que l'homme ennemi devait semer la zizanie dans le champ si bien cultivé du père de famille. C'est alors aussi qu'on vit des Chrétiens et des Chrétiennes, pleins du désir de demeurer fidèles à l'Evangile, chercher en dehors de la société un abri contre la corruption. Retirés dans les déserts, loin des villes et du tumulte des hommes, pratiquant dans l'innocence de leur cœur la religion qui relève l'homme jusqu'à Dieu, ils donnèrent à la terre des exemples de saintefô qui ont fait et qui feront à jamais l'admiration des siècles, comme ils confondront notre lâcheté et serviront de monuments éternels à la perversité du monde ,

car c'est, dans un sens, la perversité du monde qui a donné lieu à la fondation des ordres monastiques ; sans elle, le monde chrétien n'eût été qu'un grand couvent.

La naissance des ordres religieux est donc une preuve nouvelle de la providence de Dieu et du soin qu'elle prend de conserver dans l'Eglise, jusqu'à la fln des siècles, non-seulement la purelé des doctrines, mais encore la pratique des vertus, suivant le véritable esprit dé l'Evangile : en comparant la vie des premiers Chrétiens avec celle des religieux bien réglés, on verra qu'il y a peu de différence.

Les premiers Chrétiens comptaient la Religion pour le capital, et y faisaient céder tout le temporel; c'est ce que font les religieux, qui se sont séparés du monde pour vaquer plus librement à l'unique nécessaire. Telle est même la raison pour laquelle on les appelle religieux, nom commun, dès le commencement, à tous les Chrétiens.

Les premiers Chrétiens priaient et communiaient souvent; ainsi des religieux. Chez eux, comme chez nos pères dans la foi, les prières de la nuit sont en usage. Est-ce seulement pour mortifier la nature en interrompant son repos? non, assurément; mais c'est pour opposer des veilles saintes aux veilles coupables des gens du monde. La nuit est, à tous égards, un temps mauvais, temps de plaisirs abominables, de bals, de spectacles, de machinations, de vols, de meurtres; il fallait une expiation simultanée pour faire le contre-

poids aux iniquités de ces heures consacrées aii culte des démons. L'antiquité païenne semble l'avoir compris : n'est-ce pas pour cela que les Vestales se levaient pour prier? J'ignore si vous savez que ces femmes vierges se levaient la nuit, et qu'elles avaient leurs matines, au pied de la lettre, comme nos religieuses de la stricte observance. En tout cas, comptez sur ce point d'histoire*.

Les premiers Chrétiens s'appliquaient beaucoup à la lecture de l'Ecriture sainte; c'est encoïe dans les communautés que s'est conservé le mieux et le plus longtemps ce saint exercice.

Chez les premiers Chrétiens, les noms de pères ou de mères, de frères ou de sœurs, suivant l'âge et la dignité des personnes, étaient en usage ; on n'en connaissait pas d'autres. Ils ne formaient qu'une seule famille ; soumis à leurs supérieurs, charitables envers tous les pauvres, hospitaliers à l'égard de tous les étrangers. Touchants exemples qui se retrouvent encore dans les monastères.

Mais du moins, dira-t-on, les moines diffèrent des premiers Chrétiens par leur habillement. A quoi sert tout cet extérieur, qui les fait paraître comme des nations différentes répandues entre les nations chrétiennes? n'ont-ils pas voulu frapper les yeux du peuple, afin de s'attirer du respect et des bienfaits? Voilà ce

' Soirées de Saint-Pctersb., t. 2, p. 77 et 117. Non est iniquum nobilissimas virgines ad sacra facienda noctibus excitari, altissimo somDu inquinatas frui. (Senec, de Proi'id., c. 5.)

que plusieurs pensent, et ce quelques-uns disent, faute de connaître l'antiquité; car si on veut se donner la peine d'examiner cet extérieur des religieux, on y verra un vestige vénérable des mœurs antiques, qu'ils ont conservé fidèlement, tandis que le reste du monde a prodigieusement changé*. L'habit des religieux n'est que le vêtement commun des pauvres du pays et du siècle où ils ont pris naissance ; et nous, qui marquons aujourd'hui tant d'amour pour l'antiquité, quand apprendrons-nous à être conséquents avec nous-mêmes, et à respecter tout ce qui rappelle le souvenir des temps écoulés?

PRIÈRE

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'être venu au secours de votre Eglise, par le moyen des ordres religieux; faites revivre en nous l'esprit de l'Evangile, et donnez-nous le détachement intérieur des premiers solitaires.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux prier lorsque je m'éveillerai pendant la nuit.

• Reg. s. Ben., c. 35. Fleury, Mœurs des Chre't., 339.

PETIT CATÉCHISME

LE CHRISTIANISME ÉTABLI

(4* siècle.)

Q. Qui était sainl Antoine?

R. Sainl Antoine fut le père des Cénobites. On appelle Cénobites les religieux qui vivent en communauté, et Anachorètes ceux qui vivent dans des grottes ou des cellules séparées. Saint Antoine naquit en Egypte, l'an 251. Après la mort de ses parents, il donna tous ses biens aux pauvres, et se relira dans le désert de la Thébaïde ; il n'avait que vingt-deux ans. 11 vécut seul pendant quarante ans, après quoi il consentit à recevoir des disciples. Le nombre en devint bientôt si considérable, qu'il bâtit plusieurs monastères pour les recevoir.

Q. Quand cela se fil-il ?

R. Cela se fit vers l'an 303. C'était au moment où l'empereur Dioclélien publiait le plus terrible édit de persécution contre l'Eglise. Pour soutenir les Chrélieug dans leur combat, Dieu voulut qu'une muUilude de leurs frères se retirassent au désert, afin de leur obtenir la victoire par la prière, le jeune et la mortification.

Q. Saint Antoine eut-il beaucoup à souffrir dans le désert?

R. Saint Antoine eut beaucoup ù souffrir dans le dé-

sert. Le Démon lui livra de rudes assauts ; 'mais] le Saint le mettait en fuite par le seul signe de la croix. Il recommandait souvent à ses disciples l'usage de ce signe salutaire, ainsi que la vigilance sur eux-mêmes, la prière et la pensée de l'éternité. Saint Antoine parvint jusqu'à l'uge de cent cinq ans; il n'avait aucune infirmité, malgré ses longues austérités. En mourant, il dit à ses disciples de donner à saint Athanase son manteau et une de ses peaux de brebis ; l'autre peau de brebis, à l'évoque Sérapion. A eux, il leur donna son cilice ; après quoi il leur dit : « Adieu, mes enfants, Antoine s'en va; il n'est plus avec vous. » Et il s'endormit doucement dans le Seigneur.

Q. Qui était sainte Synclétique?

jR. Sainte Synclétique était issue d'une noble et vertueuse famille ; elle possédait une grande fortune ; mais, après la mort de ses parents, elle la distribua aux pauvres. Elle se relira dans une solitude peu éloignée d'Alexandrie. Un grand nombre de vierges et de femmes chrétiennes venaient la consulter sur les affaires de teur salut. C'est ainsi qu'elle donna naissance aux monastères de tilles en Orient. La Sainte, après avoir enduré avec patience une cruelle maladie, mourut âgée de quatre-vingt-sept ans.

Q. Pourquoi Dieu a-l-il établi des ordres religieux?

R. Dieu a établi des ordres religieux pour la conservation et la propagation du Chrislianisine. Les ordres conlemplalifs, c'osl-à-dire ceux où l'on vit renfermédans les monastères, dans l'exercice de la prière, du

jeûne et de la mortification, ont pour but : 1° de prier pour les Chrétiens qui vivent dans le siècle et d'expier les péchés du monde. C'est un grand service qu'hs nous rendent, car ils nous préservent des châtiments que nous méritons ; 2" de conserver la pratique de l'Évangile dans toute sa pureté primitive. C'est encore un grand service que de conserver au monde cette religion à laquelle il doit ses lumières, ses mœurs et tant d'autres bienfaits.

Q. Que remarquez-vous encore sur l'établissement des ordres religieux?

R. Je remarque encore sur l'établissement des ordres religieux, qu'ils furent fondés au moment où les Chrétiens allaient se relâcher et se corrompre. La Providence voulut, en établissant les ordres religieux, nous conserver au milieu du monde des modèles de la vie exemplaire de nos pères dans la foi, nous exciter à les imiter ou rendre notre lâcheté inexcusable. C'est pourquoi la vie des religieux et même leur habillement nous retrace la vie, les mœurs et les coutumes des premiers Chrétiens.

PRIÈRE

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie d'être venu au secours de votre Église par le moyen des ordres religieux ; faites revivre en nous l'esprit de l'Évangile, et donnez-nous le détachement intérieur des premiers solitaires.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par -dessus

toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux prier lorsque je m'éveillerai pendant la nuit.

XVIIP LEÇON.

LE CHRISTIANISME ÉTABLI. ( 4« sièclc. )

Avantages matériels des ordres religieux. — Edit de Dioclétieu. — Martyre de saint Pierre, officier de l'empereur. — Persécution à Nicomédie. — Supplices des saints martyrs. — Martyre de saint Cyr et de sainte Julitte.

Prier, expier pour le monde, conserver la pratique de l'Évangile dans toute sa pureté primitive, rappeler à tous les Chrétiens la sainteté de leurs pères dans la foi, est la véritable manière d'entendre la Religion, cette Religion à laquelle les nations modernes doivent leur liberté, leurs lumières, leurs institutions salutaires; en un mot, toute leur supériorité sur les Païens d'autrefois et d'aujourd'hui ; telles sont les causes providentielles de la fondation des ordres religieux en général, et des ordres contemplatifs en particulier.

Après avoir considéré les services spirituels qu'ils rendent au monde, il faut encore, pour faire leur complète apologie, montrer qu'ils contribuent au bien-être même matériel de la société.

l^Les ordres religieux rendent un service incalculable à la société en offrant un asile à une foule de personnes, ou qui ne veulent point du monde, ou dont le monde ne veut pas, ou qui ne peuvent rester dans le monde sans

en devenir la honte et le fléau. Toutes les plantes dont l'infinie variété compose le riant tableau de la nature, ne se nourrissent pas des mêmes sucs et ne demandent ni le même climat, ni la même culture. Les unes périssent là où les autres prospèrent. Ainsi en est-il des hommes. Il ne faut pas croire que nous soyons tous également nés pour manier le hoyau ou le mousquet, et qu'il n'y ait point d'homme d'une délicatesse particulière qui soit formé pour le labeur de la pensée, comme un autre pour le travail des mains. N'en doutons point, nous avons au fond du cœur mille raisons de solitude : quelques-uns y sont entraînés par une pensée tournée à la contemplation ; d'autres, par une certaine pudeur craintive qui fait qu'ils aiment à habiter en eux-mêmes ; enfin, il est des âmes trop excellentes qui cherchent en vain dans la nature les autres âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui semblent condamnées à une sorte de virginité morale ou de veuvage éternel. C'est surtout pour ces âmes solitaires que la Religion a élevé ses retraites.

Elle les a élevées aussi pour les tristes victimes des orages politiques. C'est après les grands bouleversements de la société que ce besoin de la solitude se fait sentir plus vivement. La vie monastique a commencé en Orient à l'occasion des persécutions ; elle commença en Occident aussitôt après l'irruption des Barbares. Ce fut longtemps une consolation pour le genre humain qu'il y eût des asiles ouverts à tous ceux qui voulaient fuir le tumulte, les révolutions et l'éternelle agitation de ces

tristes époques. Ne faut-il compter pour rien le calme rendu à tant de malheureux *?

La solitude du cloître est encore pour celte classe si nombreuse de personnes de tout âge, de tout sexe et de tout rang, qui, par une foule de causes, ne trouvent plus leur place dans la société. Que de passions trompées, que d'espérances déçues, que de dégoûts amers, que de remords cuisants nous entraînent chaque jour hors du monde ! Fermez l'entrée de la solitude à ces âmes ennuyées d'elles-mêmes, ennuyées du monde, ennuyées de la vie ; négligez de donner un aliment à celte activité désormais tout entière concentrée en ellemême, et des crimes qui font pâlir, et des actes de désespoir, des suicides viendront chaque jour épouyanter et peu à peu démoraliser la société. Membres déboîtés, inutiles, dangereux, toutes ces personnes Souffriront et feront souffrir le corps entier.

C'était donc une chose fort belle et fort utile que ces maisons religieuses où l'on trouvait une retraite assurée contre les coups de la fortune et les orages de son propre cœur. Une orpheline abandonnée de la société, h cet âge où de cruelles séductions environnent l'infiocence, savait du moins qu'il y avait un asile où l'on Be se ferait pas un jeu de la tromper. Comme il était doux pour cette pauvre étrangère, sans parents, d'entendre retentir le nom de sœur h son oreille! Quelle nombreuse et paisible famille la Religion ne venait-elle pas de lui rendre ! Un Père céleste lui ouvrait sa maison

• Bergier, Traite de la Relig., t. 10, p. 4 et suiv.

et la recevait dans ses bras. S'il est des lieux pour la santé du corps, ah ! permettez à la Religion d'en avoir aussi pour la santé de l'âme ; elle qui est bien plus sujette aux maladies, et dont les infirmités sont bien plus longues et bien plus difficiles à guérir '.

2° Les ordres religieux et surtout les ordres contemplatifs sont utiles à la société en lui donnant de bons exemples. Tous les maux du monde viennent des trois grandes concupiscences : l'amour des honneurs, Tamour des richesses et l'amour des plaisirs. Yoilà les trois grandes sources d'où s'échappent en bondissant ces torrents d'iniquités, d'injustices, de fraudes, de meurtres, de violences qui renversent les fortunes, bouleversent les États, divisent les familles, empoisonnent l'existence, dégradent l'homme et le rendent malheureux. Il est certain que la pratique des vertus contraires, c'est-à-dire du détachement, de l'obéissance et de la chasteté, assurerait à la société la plus grande somme de bonheur qu'elle puisse recevoir ici-bas ; mais ces vertus salutaires, comment les persuader aux mortels? On conviendra sans peine que le moyen d'y réussir c'est l'exemple : l'exemple, de tous les langages le plus éloquent et le plus populaire. Eh bien ! les ordres contemplatifs le donnent cet exemple, par le mépris solennel et volontaire des richesses, des honneurs et des plaisirs dont ils font profession.

Concevez-vous un sermon plus éloquent sur le mépris

' Gentr du Christian.., t. 3, p. 234.

du monde que l'exemple de madame Louise de France? Cette princesse née sur les marches du plus beau trône de l'univers, parée de toutes les grâces de la nature; cette princesse, dans la fleur de l'âge, change tout à coup le palais des rois pour l'humble cellule du cloître, Versailles pour Saint-Denys, et la parure d'une fille de France pour la bure grossière d'une Carmélite. Je le répète, dans quel prédicateur, dans quel philosophe trouvez-vous des pages aussi éloquentes sur le mépris des honneurs, des richesses et des plaisirs? Et combien, grâce aux ordres reUgieux, d'autres fils et d'autres filles de rois ont donné le même exemple !

Et maintenant, quel est l'homme du monde qui, passant devant une de ces maisons où l'on fait profession de fouler aux pieds tout ce qu'il estime, n'entende quelquefois une voix intérieure qui lui dit : c Là sont des hommes comme toi ; comme toi, tous ont v^cu dans le monde ; comme toi, plusieurs en ont recherché les honneurs et les plaisirs ; plus que toi, peut-être, ils en ont joui. Quelle différence entre leurs pensées d'autrefois et leurs pensées d'aujourd'hui ; surtout quelle différence entre leurs pensées et tes pensées, entre leur conduite et la tienne ! et cependant il n'en est aucune entre ta croyance et la leur. Immortel comme eux, tu n'as qu'un jour à passer sur la terre, et ce jour qu'en fais-tu? Et eux qu'en font-ils? Tu travailles pour le temps, eux pour l'éternité : de quel côté est la raison? »

Ah! oui, la vue d'un couvent est un grand prédicateur qui parle toutes les langues et redit toujours le

même sermon : Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme ? et ce sermon vaut mieux pour guérir les maux du monde que tous les livres des philosophes et toutes lés utopies des politiques.

Combien de fois encore le son lointain de la clQche du monastère qui, au milieu de la nuit, appelle les religieux à l'office, n'a-t-il pas troublé le cœur coupable qui veille pour le crime"? Un pauvre couvent de Trappistes ou de Carmélites empêche certainement plus de crimes que les bagnes n'en punissent. II n'est donc pas vrai que les religieux et les religieuses contemplatifs sont morts pour la patrie. Le riche bourgeois qui passe sa vie dans l'oisiveté et dans la bonne chère, ou dans le soin exclusif d'augmenter sa fortune par des moyens souvent injustes, qui se fait un jeu de corrompre l'innocence, et qui ne vit que de la vie grossière des sens, vit-il beaucoup plus pour le bonheur général qu'un religieux dont la vie se passe dans la prière, le jeûne, le labeur de l'esprit ou le travail des mains? Une femme du monde dont le temps est partagé entre la toilette, le jeu, les spectacles, les lectures frivoles, la médisance et les intrigues, est-elle beaucoup plus utile à la société, qu'une religieuse occupée h prier, à lire, à travailler, à servir ses sœurs, à consoler quelquefois ses parentes malheureuses '?

Ainsi, convenons de bonne foi que s'il y a un moyen efficace de comprimer les passions furieuses qui boule-

• rox- Bergier, Truite de ta relig., t. 10, p. 1â et suiv.

versent le monde, c'est le bon exemple; ce ne sont pas les richesses qui font la force et le bonheur des Etats, ce sont les mœurs, et les mœurs se forment par l'exemple. Il est donc vrai, les ordres contemplatifs qui donnent cet exemple salutaire sont éminemment utiles à la société.

S" Les ordres religieux sont une source de bien-être pour la société. Et d'abord, ils offrent, à un grand nombre de personnes, le moyen de vivre d'une manière honnête, sans préjudice pour autrui. Une personne ne jouit que d'un faible revenu, qui évidemment ne lui suffit pas pour vivre seule ; réunissez ensemble vingt ou trente personnes jouissant des mêmes facultés, elles vivront très-commodément. En second lieu, les ordres religieux consomment sur place les produits du sol. Or les ennemis même des religieux conviennent qu'ils ne dépensent pas leurs revenus pour eux-mêmes, qu'ils mènent une vie frugale, modeste, mortifiée. D'un autre côté, on ne les accuse pas d'enfouir leurs revenus, ni de les transporter en pays étrangers ; que deviennent-ils donc? demandez-le aux fermiers, aux domestiques, aux ouvriers qu'ils emploient, aux hôtes qu'ils reçoivent, aux pauvres, aux malades, aux hôpitaux qui les avoisinent. Il est donc vrai, les monastères ne font pas de leurs revenus le même usage que les séculiers opulents; ils ne dépensent point, comme tant de riches propriétaires le font aujourd'hui, les sueurs des pauvres laboureurs et des fermiers dans le luxe et les plaisirs de la capitale, à entretenir de somptueux équipages, à

nourrir une légion de fainéants, à engraisser des intendants et des régisseurs, à payer largement des acteurs dramatiques, etc. C'est un malheur sans doute, mais du moins ils ne ruinent ni !e boulanger, ni le bouclier, ni le marchand, ni le tailleur; ils font beaucoup travailler et paient leurs ouvriers. Si c'est un scandale dans un siècle tel que le nôtre, il faut avouer qu'il est bien pardonnable. De tout cela il résulte que les couvents répandaient, j'allais dire répandent; hélas! non, je parle cinquante ans trop tard; répandaient l'abondance dans les provinces, tandis qu'aujourd'hui elles sont épuisées.

En troisième lieu, les ordres religieux font d'abondantes aumônes. L'histoire est là avec ses pages immortelles pour altesler ce premier fait, et aussi pour en attester un second, l'égoïsme de la plupart des séculiers qui possèdent aujourd'hui la fortune publique. De ces deux faits si opposés, tout le monde connaît les conséquences.

Et puis quelles ressources les Etats ne trouvaient-ils pas, pour les moments de crise, dans les dons des religieux? Charles-Quint, qui savait calculer, disait que Henri VIII, en détruisant les monastères d'Angleterre, avait lue l'oie qui lui pondait tous les jours un œuf d'or. Charles-Quint ne se trompait pas. Deux ans après avoir supprimé et spolié les couvents, Henri VIII fut obligé de faire banqueroute et d'abandonner le fruit de ses rapines, pour payer le salaire de ceux qui étaient les complices de cotte mesure. Sous Edouard VJ, les revenus de la couronne étaient déjà considérablement

diminués. Sons Elisabeth, on fut obligé de passer jusqu'à onze bills pour subvenir aux besoins des indigents, privés des aumônes que leur prodiguaient jadis les monastères. L'on sait ce qu'a été en Angleterre, depuis cette époque, la taxe annuelle pour les pauvres. Parmi nous, les assignats, le tiers consolidé, le gaspillage de plusieurs milliards, et enfin la banqueroute, ont été les heureux résultats de la spoliation des couvents *.

Telle est, en peu de mots, l'origine et l'utilité des ordres contemplalifs.Nous trouverons dans l'histoire particulière de chacun d'eux le développement de ce que nous venons de dire. 11 est temps de revenir du désert où nous avons suivi les nouveaux Moïse qui doivent obtenir la victoire, et de descendre dans la plaine où se livre le grand combat du Paganisme expirant contre l'Eglise naissante.

L'an 502, Dioclétien passa l'hiver à Nicomédie. Il avait avec lui le César Galère. Celui-ci, qui portait une haine implacable aux Chrétiens, ne négligea aucun efiFort pour faire entrer Dioclétien dans ses sentiments : il y réussit. L'an de Notre-Seigneur 303,*au mois de mars, quelques jours avant le dimanche de la Passion, il parut un édit portant que dans tout l'Empire les églises des Chrétiens seraient abattues et rasées jusqu'aux fondements; qu'il serait fait une perquisition de tous les livres sacrés pour être brûlés ; qu'on ferait subir la question ^ à tous les Chrétiens, de quelque rang qu'ils

• y oyez Cobbett, Lettres sur la réforme protestante en Angleterre, lettre o.

» La question cousistait en divers genres de tortures qu'on fai-

fussent; qu'ils seraient inhabiles à posséder les charges et les dignités ; que l'on recevrait toutes les actions intentées contre eux ; qu'eux, au contraire, ne seraient point recevables à demander justice pour violence, pour dettes, etc.; enfin, qu'ils seraient déchus de tous les droits attachés à la qualité de sujet de l'Empire *.

Cet édit ne fut pas plutôt affiché, qu'un Chrétien, fort considérable par sa place, l'arracha et le mit en pièces. Il fut arrêté et condamné à diverses tortures ; on retendit ensuite sur un gril ardent, où il consomma son sacrifice. 11 montra pendant son supplice une patience admirable. Ce premier édit fut bientôt suivi d'un second, il y était ordonné d'arrêter les évoques, de les charger de chaînes, de les obliger à faire des couronnes et de sacrifier aux idoles. On s'y refusa de toutes parts, et la ville de Nicomédie fut inondée du sang chrétien.

Cependant la haine que Galère portait aux Disciples de Jésus-Christ n'était pas satisfaite. Il s'avisa, pour engager Dioclélien à les traiter avec plus de rigueur, d'un moyen qui décèle toute la barbarie de son caractère. 11 fit mettre le feu au palais impérial ; les idolâtres accusèrent aussitôt les Chrétiens d'être les auteurs de l'incendie, et se livrèrent contre eux aux plus violents transporls de rage. C'était ce que (ialôre

sait subir aux accusés pour leur faire avouer les crimes dont on les chargeait. Elle était quelquefois si atroce, que plusieurs y perdaient la vie.

« Eusèb, liv, 8.

avait prévu, et ce qu'il désirait. On disait que les Chrétiens, ligués avec quelques officiers de l'empereur, avaient voulu brûler les deux princes dans leur propre palais. Dioclétien ajouta foi à ces bruits; il fit donner Qn sa présence une cruelle question à tous ceux qui composaient sa maison, pour découvrir les incendiaires; mais on ne put les connaître, parce qu'on n'informa pas contre les gens de Galère.

Quinze jours après," on mit le feu une seconde fois au palais. On ne découvrit point non plus l'auteur de ce nouveau crime, qui était toujours Galère. Ce prince partit le jour même de Nicomédie, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. A l'entendre, il n'agissait de la sorte que pour n'être pas brûlé par les Chrétiens. Le palais fut peu endommagé, parce qu'on éteignit le feu sur-lechamp. On rendit encore ies Chrélieaas responsables de ce second incendie.

Dès lors la fureur de Dioclétien ne connut plus de î?ornes : nos malheureux pères en ressentirent tout le poids. Les plus puissants officiers de la cour, qui jusqu'alors avaient été les maîtres du palais et les conseillers de l'empereur, devinrent les premières victimes de la persécution. Ces hommes incomparables osèrent résister à quatre empereurs, et, foulant aux pieds gloire, plaisirs, faveurs, ils préférèrent à tous les avantages de la fortune les affronts, l'extrême misère, et enfin la Dftort la plus cruelle. Je ne rapporterai ici que le martyre d'un seul de ces excellents hommes, afin que le lecteur puisse juger, par le récit des tourments qu'il

448 CATÉClIiSME

endura, quels furent les tourments qu'on fit souffrir aux autres.

Ce fut donc à Nicomédie qu'on produisit l'illustre Pierre en présence des empereurs et d'une foule de peuple accouru à ce spectacle. On lui ordonna de sacrifier aux dieux. Sur son refus, on le dépouilla de ses habits, on l'éleva fort haut et on le laissa retomber rudement sur le pavé. Il fut tout brisé de cette chute. Néanmoins on lui déchargea line grêle de coups de bâton qui lui entamèrent la chair en mille endroits. Le martyr demeura inébranlable. Alors on versa du sel et du vinaigre dans toutes ses plaies, qui laissaient voir les os à nu. Ce supplice affreux n'ayant point ébranlé sa constance, on apporta du feu et un gril, sur lequel on le plaça pour le faire rôtir, comme on fait rôtir de la viandei Par un raffinement de cruauté, on n'y mettait qu'une partie du corps à la fois, on le retirait, puis on le remettait encore, afin de prolonger plus longtemps cet effroyable supplice. Mais tout cela fut inutile. Le martyr, vainqueur du feu, de la douleur et du tyran, expira sur ce lit horrible, sans avoir fait paraître la moindre faiblesse. Ainsi finit la vie de l'illustre Pierre, officier de la chambre des empereurs.

Du palais la persécution s'étendit sur l'Eglise de Nicomédie, dont saint Anthime était évoque. Ce Saint reçut la couronne du marlyre, et fut accompagné dans son triomphe par les prêtres et les autres ministres de son Eglise, qui moururent pour la foi avec tous ceux qui appartenaient à leur famille.

Les simples fidèles ne furent pas plus épargnés que les ecclésiasliques. Il y avait des juges dans les temples pour condamner à mort ceux qui refuseraient de sacrifier. Le parli élait pris d'anéanlir le Chrislianisme par toute la terre. C'est pourquoi on dressa des autels dans toutes les cours de justice, et personne n'était admis à réclamer la protection des lois qu'il n'eût auparavant abjuré la religion chrétienne '. On ne souiïrait point que le peuple vendît ou achetât, qu'il emportât de l'eau dans sa maison, qu'il fît moudre le blé, qu'il traitât aucune sorte d'affaires, à moins qu'il n'offrît de Tencens à certaines idoles placées aux coins des rues, aux fontaines publiques, dans les marchés, etc. Mais toutes les tortures furent inutiles; et l'on chercherait vainement des expressions assez énergiques pour peindre le courage avec lequel une multitude innombrable de Chrétiens sacrifièrent leur vie pour Jésus-Christ. On brûlait par troupes des personnes de tout âge et de tout sexe. Tantôt c'étaient dix martyrs, quelque fois vingt, une autre fois trente, soixante, quatre-vingts, hommes, femmes, enfants, qu'on livrait ainsi aux plus affreux supplices. Moi-même qui écris ceci, dit l'historien Eusèbe, j'en ai vu périr en un seul jour par le fer et par le feu un si grand nombre, qu'on en comptait plusieurs monceaux. Le tranchant des glaives, émoussé par tant de têtes qu'il avait abattues, refusait de couper, et les bourreaux lassés étaient obligés de se relayer souvent pour reprendre haleine. Et qu'on ne croie pas que ces

' Lar-t., fie Mort. prr.. c. 15.

sanglantes exécutions aient été fort rares, ou qu'elles aient bientôt cessé : elles ont été très -fréquentes, se sont étendues par toute la terre, et ont duré plusieurs années avec le même acharnement '.

En effet, de Nicomédie la persécution passa dans les provinces de l'Empire, en Orient et en Occident. Les édits se succédaient rapidement. Le quatrième parut au commencement de l'année 304 : il ordonnait de mettre à mort tous les Chrétiens, quels qu'ils fussent, s'ils persistaient dans leur Religion. Les gouverneurs regardaient comme une grande gloire de triompher de la constance d'un Chrétien. Exposer les Chrétiens aux lions, leur trancher la tête, étaient des douleurs et des supplices trop vulgaires. Aussi employaient-ils toutes les tortures que pouvait imaginer une cruauté sans frein. Ils s'appliquaient à en inventer de nouvelles, d'inouïes, avec beaucoup plus de soin et d'étude qu'à gouverner les peuples. Avaient-ils réussi à surpasser leurs collègues en barbarie, leur ambition était satisfaite ^ Toutes ces légions de proconsuls et de magistrats romains répandus sur toute l'étendue du globe étaient devenues autant de monstres altérés de sang chrétien. Quelques exemples nous donneront une idée de l'humqnité païenne.

Les uns attachaient nos pères à des croix, la télé en bas, les pieds cl les mains cramponnés à des clous, et les y laissaient languir deux ou trois jours, dans des dou-

* Euaèb., liv. 8.

» Jbid.f c. 12.

DB PBRSÉVÉRAIfCB. 451

leurs incomparables. Pour d'autres, ils se servaient de morceaux de pois cassés dont ils faisaient entrer les pointes dans toutes les parties de leurs corps. A l'aide d'une machine ils pliaient deux fortes branches d'arbre et les rapprochaient l'une de l'autre; puis à l'une et à l'autre de ces branches ils attachaient les jambes du martyr : tout à coup les branches lâchées retournaient avec violence à leur situation naturelle, et séparaient en deux, avec une horrible douleur, le corps qui y était attaché. D'autres, suspendus la tête en bas sur un feu lent et fait d'un bois vert et humide, étaient étouffés par la fumée. A d'autres on coupait les pieds, les mains, le nez et les oreilles, et on les laissait mourir de la corruption qui se formait dans les plaies. A d'autres on enfonçait des éclats de roseaux sous les ongles. On arrosait ceux-là avec du plomb fondu; ou ouvrait le ventre et les côtés à ceux-ci, et on portait le fer et le feu jusque dans leurs entrailles. On écorchait les autres avec des peignes de fer ; on les précipitait la tête en bas dans des chaudières de poix bouillante ; on les enfermait dans un taureau d'airain rougi au feu. Enfin, tout ce que l'imagination peut se représenter de plus atroce fut employé contre les femmes, les enfants, les vieillards, les évêques et les fidèles, les grands et le peuple.

Quelquefois les Païens, pour ne pas se donner la peine de tourmenter les martyrs l'un après l'autre, les enveloppaient tous dans le môme suplice. C'est ce qui arriva en Phrygie. Une ville de cette province n'était

habitée que par des Chrétiens. Des troupes envoyées parDioclétien vinrent l'assiéger dans les formes comme une ville ennemie. Ils y jetèrent une grande quantité de torches allumées et de feux d'artifice, qui en quelques heures la réduisirent en cendres avec tous ceux qui y étaient renfermés. Hommes, femmes, enfants, tous périrent en invoquant le nom de Jésus-Christ, et en publiant hautement sa divinité au milieu des flammes '.

Rien n'égalait la fureur des Païens, si ce n'est peutêtre la joie de nos pères au milieu des tourments, et l'ardeur avec laquelle ils couraient au martyre. A peine le juge avait-il prononcé contre quelques-uns d'eux la sentence de mort, que d'autres prenaient aussitôt la place et assiégeaient le tribunal en s'écriant : € Nous aussi, nous sommes Chrétiens. >> De jeunes enfants, des vierges timides, de faibles femmes, des vieillards affaiblis par l'âge, regardaient sans émotion ces effroyables machines prêtes à déchirer et à broyer ceux qui confesseraient Jésus-Christ. Rien n'était plus doux à leurs oreilles qu'un arrêt qui les condamnait à mourir pour le Sauveur ; la joie éclatait alors sur leur visage, et leur bouche s'ouvrait aux cantiques d'actions de grdces qu'ils ne cessaient de faire entendre jusqu'à leur dernier soupir*.

En armant le monde entier contre les Chrétiens, Dioclétien et ses dignes collègues comptaient exterminer jusqu'à leur nom. Ils ne savaient pas que le Christianisme n'est jamais plus triomphant que lorsqu'il voit

• Eusèbe, 1. 8, c. 1 5.

•/6jV/.,c. U.

DE rtRSÉVÉRAKCK. 453

ses eufanls mourir puui- sa défense. L'héroïque constance au milieu des tourments est une preuve sensible que cette Religion divine élève les hommes au-dessus de leur faiblesse naturelle. Le doigt de Dieu devient visible, et de nouvelles conquêtes sont le fruit de ce miracle. De tout cela, le martyre de saint Cyr et de sainte Julitte fournit un illustre exemple. Voici en quels termes il est raconté par Théodore, évéque d'Icône, patrie des saints martyrs :

« Vous m'ordonnez par votre lettre, mon très-saint père S de vous informer des particularités du martyre de saint Cyr et de sainte Julitte, sa mère. Dans mon vif désir de vous donner des marques de rallachemenl sincère que j'ai pour votre personne, j'ai fait de diligentes recherches et me suis adressé à quelques personnes des premières maisons d'Isaure ^, afin d'obtenir tous les renseignements que je désirais. Je les ai trouvées très-bien instruites de toutes les circonstances de cette histoire. Elles ont eu la bonté de m'en faire le récit, tel qu'elles l'avaient entendu plusieurs fois des seigneurs de Lycaonie, très-proches parents de laSainte. Voici donc ce que Marcien, personnage d'une grande probité et chancelier de l'Empire ^, et Zenon, moins illustre par la place honorable qu'il remplit dans le conseil de l'empereur que par sa sagesse et ses vertus, voici, dis-je, ce que ces deux grands hommes ont bien

' Il écrit à un évéque de ses aiuiâ- ' Ville capitale de l'isaurie.

^ Sous le règae de Justinieo.

youlu me communiquer louchant les illustres martyrs Julitte et son fils.

» Cette dame, dont la vie était aussi pure que la mort a été glorieuse, était de sang royal. Les plus anciennes maisons de Lycaonie font gloire de la reconnaître pour leur parente, et elles s'assemblent chaque année au jour de sa fête pour la célébrer avec une magnificence digne d'une sainte et d'une petite-fille de rois. La persécution qui ravagea l'Eglise sous l'empire de Dioclétien se fit sentir par tout le monde ; la Lycaonie n'en fut pas plus exempte que les autres provinces. Domitien, qui en avait ie gouvernement, était un homme féroce et qui se plaisait à répandre le sang des Chrétiens. Cela obligea Julitte à quitter Icône avec Cyr, son fils, âgé seulement de trois ans. Elle partit pour Séleucie, sans rien emporter de ses grandes richesses, accompagnée seulement de deux filles qui la servaient. Mais elle trouva que les affaires des Chrétiens allaient encore plus mal à Séleucie qu'à Icône, et qu'Alexandre, qui en était gouverneur, était encore plus cruel que Domiticn. Julitte se mit donc en chemin pour se réfugier à Tarse, capitale de Cilicie.

» La Providence permit qu'Alexandre partît ce jour-là même de Séleucie et prit la même route que Julitte. La Sainte fut bientôt reconnue et arrêtée avec son fils, qu'elle portait elle-même entre ses bras. Ses servantes prirent la fuite et se cachèrent. Alexandre, étant monté sur son tribunal, lui demanda son nom, son pays, sa condition. A toutes ces questions Julitte ne répondit que

par ces mois : « Je suis Chrélienne. » Le gouverneur, oulré de colère, lui fit ôter son enfant, puis ordonna qu'elle fût étendue et frappée avec des nerfs de bœuf,

» A l'égard du petit Cyr, il se le fit donner. Rien n'était plus aimable que cet enfant ; un certain air de dignité qui annonçait son illustre naissance, joint à la douceur et à l'innocence du premier âge, intéressait en sa faveur tous ceux qui étaient présents. On eut beaucoup de peine à l'arracher des bras de sa mère ; il avait continuellement les siens levés vers elle de la manière la plus touchante. Ses regards toujours tournés vers sa mère, ses cris et ses pleurs marquaient toute la peine qu'il ressentait de la violence qu'on lui faisait. Les bourreaux le portèrent au gouverneur, qui, le prenant par une main, s'efforçait de l'apaiser. Il le mit ensuite sur ses genoux, essayant plusieurs fois de le baiser, lui souriant et lui faisant raille caresses. Mais l'enfant, ayant toujours les yeux sur sa mère, et s'élançant fortement de son côté, repoussait le gouverneur avec ses petites mains, lui égratignait le visage, lui donnait des coups de pied dans l'estomac, et se défendait enfin avec les faibles armes que la nature lui fournissait. Lorsque sa mère, au milieu des tourments, s'écriait : « Je suis Chrétienne, » il redisait aussitôt : « Je suis Chrétien. » Le gouverneur en fut saisi d'une telle rage, que cette bête farouche, sans égard pour un âge qui trouve de la pitié dans les cœurs les plus insensibles, prit cet innocent par un pied et le jeta contre terre. Le petit mar-

456 CAi'ÉCHlS.Mfc

tyr lomba sur les marches du tribunal, se cassa la lêle, et mourut baigné dans son sang.

» Julilte, témoin de ce spectacle, rendit grâces à Dieu de ce qu'il avait couronné son fils avant elle. La joie qu'elle témoignait augmenta la fureur du juge. Il la fit étendre sur une table, ordonna qu'on lui déchirât les côtés avec des ongles de fer, et qu'on lui versât sur les pieds de la poix fondue. Pendant cet affreux supplice, un huissier disait à Julitte : « Sacrifie aux dieux; » mais Julilte disait encore plus haut : « Je ne sacrifie point à des statues sourdes et muettes ; j'adore Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, par qui toutes choses ont été créées. Je suis impatiente de rejoindre mon fils. » Le gouverneur la condamna à perdre la tête ; il ordonna de plus que le corps de son fils fût traîné au lieu où l'on jetait ceux des malfaiteurs.

» Les bourreaux s'approchèrent de Julitte pour lui couper la tête. Elle se mil à genoux, et, ayant obtenu quelques moments, elle fit celte prière : « Je vous remercie, mon Dieu, de ce que vous avez bien voulu donner à mon fils une place dans votre royaume ; daignez aussi. Seigneur, y recevoir votre servante, tout indigne qu'elle en est. Accordez-moi l'eiilrée de la chambre nuptiale, comme vous l'avez accordée aux vierges sages, afin que mon cœur bénisse éternellement votre Père, créateur et conservateur de toutes choses ; qu'elle vous bénisse aussi, Seigneur, et qu'elle bénisse le Saint-Esprit. » Le bourreau lui aballil la télé dans le moment où sa bouche prononçait ces mots.

» Son corps iul jelé hors de la ville, au même lieu où l'on avait jelé son cher enfant. Le lendemain, les deux servantes sortirent de leur retraite, et eurent assez de courage pour enlever les saintes reliques de leur maîtresse et de leur jeune maître. Elles les enterrèrent dans un champ voisin de la ville. Sous le règne de Constantin, une de ces deux servantes, qui vivait encore, découvrit le lieu qui renfermait ce précieux dépôt; les fidèles du pays se rendirent en foule à leur tombeau pour implorer la protection des saints martyrs et pour glorifier Dieu. Saint Cyr est patron de la cathédrale et du diocèse de Nevers, ainsi que de plusieurs églises de France. On dit que saint Amatre, évêque d'Auxerre, ayant apporté d'Antioche les reliques de saint Cyr, en donna surtout à la ville de Nevers. Le martyre de nos illustres patrons arriva en 303 ou 304, le 16 juin. ».

PRIÈRE

0 mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de la victoire que vous avez accordée à saint Cyr et à sainte Julilte. Si leur courage confond notre lâcheté, faites que leurs puissantes prières nous aident enfin à sortir de notre indifférence : c'est la grâce que nous vous demandons pour nous et pour tout ce diocèse qui est placé sous leur protection.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par- dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu ; et, en témoignage de cet amour, je veux fuir avec horreur les mauvaises compagnies.

PETIT CATÉCHISME

LE CHRISTIANISME ÉTABLI

(4' siècle.)

Q. Quels services les ordres contemplatifs rendentils à la société?

R. Le premier service que les ordres contemplatifs rendent à la société, c'est, comme nous l'avons vu, de conserver dans toute sa pureté la pratique de l'Evangile auquel le monde doit son bonheur. Le second, c'est d'offrir un asile à une foule de personnes qui ne veulent point du monde, et dont le monde ne veut plus, ou qui ne peuvent rester dans le monde sans en être la honte ou le fléau. Le troisième, c'est de donner au monde de bons exemples. Tous les maux de la terre viennent de l'amour déréglé des honneurs, des richesses et des plaisirs. Les ordres religieux foulent tout cela aux pieds, et montrent que le bonheur n'est pas dans la jouissance de ces choses. Leur exemple est le meilleur moyen de détromper les hommes et de procurer le bonheur de la terre. Le quatrième service, c'est d'empêcher un grand nombre de personnes d'être û charge h la société ; enfln, c'est de donner d'abondantes aumônes, et de présenter une ressource assurée dans les misères publiques.

Q. Qu'arriva-t-il après la fondation des premiers ordres contemplatifs?

li. Après la fondation des premiers ordres coulcm-

plalifs, destinés à obtenir la victoire à l'Eglise, Dioclétien lança ses édits de persécution. Alors commença contre les Chrétiens la dernière, mais la plus longue et la plus terrible guerre qu'on ait jamais vue. Ce prince y fut excité par le César Galère. Le sang coula à grands flots dans toutes les provinces. La persécution commença. Tan 303, par les principaux officiers du palais impérial. L'un d'eux, nommé Pierre, fut rompu à coups de bâton, et ensuite brûlé à petit feu sur un gril.

Q. Quelle était l'intention de Dioclétien?

R. L'intention de Dioclétien était d'anéantir jusqu*au nom du Christianisme. Il écrivit aux autres empereurs de persécuter les Chrétiens à outrance. Pour les reconnaître, on fit placer des idoles dans les rues, aux fontaines, sur les places publiques, dans les marchés, et tous ceux qui passaient, ou qui venaient puiser de l'eau, ou acheter quelque chose, étaient obligés de sacrifier. Ensuite les gouverneurs des provinces s'appliquèrent avec un grand soin à inventer de nouveaux supplices. Toute leur ambition était de se surpasser les uns les autres en barbarie. Pour avoir plus tôt exterminé les Chrétiens, on assiégeait les villes qu'ils habitaient, on y mettait le feu, et tous les habitants périssaient dans les flammes.

Q. Rappelez-nous l'histoire de saint Cyr et de sainte Julitte?

R. Une des premières victimes de la persécution de Dioclétien fut sainte Julitte et son fils saint Cyr. Sainte Julitte était née dans la ville d'Icône ; elle était de race

royale. Pour éviter la persécution, elle partit avec saint Cyr son fils, alors âgé de trois ans. Elle n'emporta rien avec elle. Deux servantes seulement la suivirent. Elle arriva dans li ville de Tarse. Le gouverneur, nommé Alexandre, la fit arrêter et frapper à grands coups de nerfs de bœuf. Il prit en même temps saint Cyr entre ses bras et voulut lui faire des caresses; mais le petit martyr le repoussait, lui égratignait le visage avec ses petites mains, et ne cessait de regarder sa mère et de lui tendre les bras. Toutes les fois que sainte Julitte disait : « Je suis Chrétienne, » saint Cyr répétait : « Je suis Chrétien.» Le juge barbare le jeta du haut du tribunal. Le jeune martyr se cassa la tête en tombant, et mourut baigné dans son sang. Sainte Julitte remercia Dieu de la victoire qu'il venait d'accorder à son fils. Le juge lui fît déchirer les côtés avec des ongles de fer, et verser sur les pieds de la poix bouillante. En même temps, un des bourreaux lui disait: « Sacrifie. » Julitte répondait: « Je ne sacrifie pas à des idoles sourdes et muettes. » Enfin le juge lui fît trancher la tête. Son corps fut enseveli par ses servantes. Saint Cyr est patron de l'église deNevers, où l'on garde quelques-unes de ses reliques.

PRIÈRE

O mon Dieu ! qui êtes tout amour, je vous remercie de la victoire que vous avez accordée à saint Cyr et à sainte Julitte. Si leur courage confond notre lâchelé, fail(\s que leurs puissantes prières nous aident à sortir de noire indifférence : c'est la grâce que nous vous de-

mandons pour nous et pour tout ce diocèse qui est placé sous leur protection.

Je prends la résolution d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et mon prochain comme moi-même pour l'amour de Dieu; et, en témoignage de cet amour, je veux fuir avec horreur les mauvaises compagnies.

Page 1